XXXVII

Geoffroy Salvert ne prévoyait aucune occupation précise pour ce

dimanche-là. Aller au cercle l’ennuyait et la salle d’armes était

fermée. Il pensa que, tout aussi bien, pourrait-il, au lieu de boire à

la terrasse de la Rotonde un bock mélancolique, rendre officiellement

visite à Mme Laurenty et, par ce subterfuge, se donner la liberté

plaisante d’aller ensuite jouer une heure avec son ami Jacquot; mais,

comme la journée était belle, il décida de gagner à pied le Mourillon au

lieu de monter dans un tramway plein des relents dominicaux de l’ail et

de la sueur du peuple. Il partit, marchant d’un pas allègre. Il se

sentait content de vivre. Il respirait la brise. De petits tourbillons

de poussière le précédaient comme des fumées; quelque chose de doux

passait dans l’air, quelque chose de tranquille et de raisonnable comme

le sont certaines joies.

«Un quart d’heure de conversation avec Mme Laurenty, pensait Salvert,

puis, je pourrai me divertir. Je ne gênerai pas Jacquot. Non, je

tâcherai de trouver quelque nouveau jeu qui l’intéresse.

Réfléchissons...»

Il rappela des souvenirs. Quels amusements prisait-il à cet âge?

«Comme je voudrais qu’il vît en moi un camarade, puis un ami, puis un

frère aîné! Cacher le visage du maître sous ces masques, voilà mon

devoir, et diriger mon petit Jacquot doucement ainsi, sans qu’il s’en

aperçoive, jusqu’à ce qu’il me dise un jour: «Monsieur Salvert, je n’ai

plus besoin de votre aide. Vous pouvez me laisser seul!»

Et Geoffroy Salvert rêvait de ce moment de l’avenir où son élève serait

un homme, un homme qu’il aurait façonné. Rêve agréable qui déjà lui

donnait de l’orgueil. Oh! chimères! chimères!

Sur la route jaune de soleil, il marchait d’une allure vive et souriait

parce qu’un beau songe occupait son esprit. D’ailleurs, tout concourait

à nourrir sa paisible joie: le jour amical, la brise, le bruit des pins

et, tout au loin, la voix d’une cloche appelant à vêpres par son

tintement clair.

Or, cet après-midi-là, un autre promeneur suivait la même route que

Salvert, un artilleur à la démarche lasse et hâtive tout à la fois,

chagrine, douloureuse. La bouche de l’homme était lourde, les coins

tombaient. Le regard des yeux grands ouverts (trop ouverts) exprimaient

une façon de vertige.

«Tiens! une belle tête de Breton, se dit Salvert en dépassant le soldat.

Voilà un garçon qui souffre. Voilà un garçon qui souffre certainement.»

Il délaissa Jacquot pour un instant, il bifurqua, s’intéressant à ce

problème que tout visage pose.

«De quoi souffre-t-il?»

Longtemps, ils marchèrent presque côte à côte. Salvert prenait parfois

de l’avance, puis il ralentissait et se laissait rattraper.

«De quoi souffre-t-il? Affaires de métier? Amour? Un Breton, oui, sans

doute, dépaysé, je pense, dans ce soleil. De la franchise, de la vigueur

aussi. Il doit serrer une main proprement, en brave homme. Mais comme il

a l’air de souffrir!»

Soudain, l’artilleur qui roulait une cigarette s’arrêta.

«Pardon, Monsieur, dit-il en saluant. Pourriez-vous me donner du feu?»

On était arrivé devant la grille de la villa Mireille.

«Volontiers, mon ami. Ah! ma cigarette est éteinte! mais voilà mon

briquet.

--Merci, Monsieur, vous êtes bien honnête.»

Salvert poussait le battant de la grille. Le soldat eut l’air étonné.

«Probable que c’est le précepteur», se dit-il.

Depuis un instant, Salvert pensait:

«Quel dommage qu’on ne puisse sans ridicule entrer dans l’âme des gens,

quand par hasard ils vous intéressent! Voilà un visage sur lequel on ne

lit ni lâcheté, ni vilenie, ni cet affreux contentement des cœurs

médiocres, ce contentement plus odieux qu’un vice. Eh bien, si je

demandais à cet homme en lui offrant du feu: «Mon ami, de quoi

souffrez-vous?» il croirait que je me moque de lui.»

Et, au même moment, l’artilleur dit à Salvert d’une voix précise qui

sonnait juste:

«Bien le bonjour à monsieur Jacquot!

--Quoi?

--Oui, oui, Monsieur, je le connais. Salut, Monsieur!»

Et il partit.

L'enfant qui prit peur · 第 49 / 62 题