Geoffroy Salvert ne prévoyait aucune occupation précise pour ce
dimanche-là. Aller au cercle l’ennuyait et la salle d’armes était
fermée. Il pensa que, tout aussi bien, pourrait-il, au lieu de boire à
la terrasse de la Rotonde un bock mélancolique, rendre officiellement
visite à Mme Laurenty et, par ce subterfuge, se donner la liberté
plaisante d’aller ensuite jouer une heure avec son ami Jacquot; mais,
comme la journée était belle, il décida de gagner à pied le Mourillon au
lieu de monter dans un tramway plein des relents dominicaux de l’ail et
de la sueur du peuple. Il partit, marchant d’un pas allègre. Il se
sentait content de vivre. Il respirait la brise. De petits tourbillons
de poussière le précédaient comme des fumées; quelque chose de doux
passait dans l’air, quelque chose de tranquille et de raisonnable comme
le sont certaines joies.
«Un quart d’heure de conversation avec Mme Laurenty, pensait Salvert,
puis, je pourrai me divertir. Je ne gênerai pas Jacquot. Non, je
tâcherai de trouver quelque nouveau jeu qui l’intéresse.
Réfléchissons...»
Il rappela des souvenirs. Quels amusements prisait-il à cet âge?
«Comme je voudrais qu’il vît en moi un camarade, puis un ami, puis un
frère aîné! Cacher le visage du maître sous ces masques, voilà mon
devoir, et diriger mon petit Jacquot doucement ainsi, sans qu’il s’en
aperçoive, jusqu’à ce qu’il me dise un jour: «Monsieur Salvert, je n’ai
plus besoin de votre aide. Vous pouvez me laisser seul!»
Et Geoffroy Salvert rêvait de ce moment de l’avenir où son élève serait
un homme, un homme qu’il aurait façonné. Rêve agréable qui déjà lui
donnait de l’orgueil. Oh! chimères! chimères!
Sur la route jaune de soleil, il marchait d’une allure vive et souriait
parce qu’un beau songe occupait son esprit. D’ailleurs, tout concourait
à nourrir sa paisible joie: le jour amical, la brise, le bruit des pins
et, tout au loin, la voix d’une cloche appelant à vêpres par son
tintement clair.
Or, cet après-midi-là, un autre promeneur suivait la même route que
Salvert, un artilleur à la démarche lasse et hâtive tout à la fois,
chagrine, douloureuse. La bouche de l’homme était lourde, les coins
tombaient. Le regard des yeux grands ouverts (trop ouverts) exprimaient
une façon de vertige.
«Tiens! une belle tête de Breton, se dit Salvert en dépassant le soldat.
Voilà un garçon qui souffre. Voilà un garçon qui souffre certainement.»
Il délaissa Jacquot pour un instant, il bifurqua, s’intéressant à ce
problème que tout visage pose.
«De quoi souffre-t-il?»
Longtemps, ils marchèrent presque côte à côte. Salvert prenait parfois
de l’avance, puis il ralentissait et se laissait rattraper.
«De quoi souffre-t-il? Affaires de métier? Amour? Un Breton, oui, sans
doute, dépaysé, je pense, dans ce soleil. De la franchise, de la vigueur
aussi. Il doit serrer une main proprement, en brave homme. Mais comme il
a l’air de souffrir!»
Soudain, l’artilleur qui roulait une cigarette s’arrêta.
«Pardon, Monsieur, dit-il en saluant. Pourriez-vous me donner du feu?»
On était arrivé devant la grille de la villa Mireille.
«Volontiers, mon ami. Ah! ma cigarette est éteinte! mais voilà mon
briquet.
--Merci, Monsieur, vous êtes bien honnête.»
Salvert poussait le battant de la grille. Le soldat eut l’air étonné.
«Probable que c’est le précepteur», se dit-il.
Depuis un instant, Salvert pensait:
«Quel dommage qu’on ne puisse sans ridicule entrer dans l’âme des gens,
quand par hasard ils vous intéressent! Voilà un visage sur lequel on ne
lit ni lâcheté, ni vilenie, ni cet affreux contentement des cœurs
médiocres, ce contentement plus odieux qu’un vice. Eh bien, si je
demandais à cet homme en lui offrant du feu: «Mon ami, de quoi
souffrez-vous?» il croirait que je me moque de lui.»
Et, au même moment, l’artilleur dit à Salvert d’une voix précise qui
sonnait juste:
«Bien le bonjour à monsieur Jacquot!
--Quoi?
--Oui, oui, Monsieur, je le connais. Salut, Monsieur!»
Et il partit.