XXVIII

Voici une partie bien engagée: l’air est doux, le soleil brille, il fait

bon courir, se cacher dans les bosquets, grimper aux arbres, puis courir

encore, et ce bon Henri qui, d’ordinaire, n’invente pas grand’chose, a

trouvé une cachette nouvelle; mais, si passionnants que soient ces jeux

quand on s’y livre, Jacquot ne s’amuse pas. Il joue mal, il ne joue

guère. Il ne se laisserait pas attraper, oh! non! Quand il court, il

court bien et le choix de ses cachettes est toujours imprévu et

judicieux, mais, que voulez-vous! le cœur n’y est pas! Tapi derrière une

palissade, près de Lucienne, il oublie de surveiller les alentours, de

cet œil d’épervier auquel rien n’échappe, il ne se jette plus à terre

pour écouter, l’oreille collée au sol, suivant les conseils des livres,

les pas de l’ennemi; Jacquot se laisse aller à de vagues songes, il ne

fait pas attention et déjà Lucienne s’en étonne.

«Qu’est-ce qu’il y a, Jacquot? C’est pas de ma faute, tout de même, si

je n’ai pas touché le but, la dernière fois!

--Mais non! mais non!»

Il répond avec un peu d’impatience. Lucienne ramène tout à soi. Elle

n’est pour rien dans la tristesse de Jacquot; elle s’inquiète pourtant

et se tourmente. C’est très gentil, mais... Oh! qu’on le laisse

tranquille! qu’on le laisse tranquille! et pas de questions, surtout!

Mécontent, Jacquot s’était assis sur un banc avec Lucienne. Lucienne se

tenait tout près de lui, tout près. Mme Laurenty parut. Elle

accompagnait le docteur Périer jusqu’à la grille de la villa.

«Regardez les enfants, dit-elle, là, sur le banc. Ils ont l’air de

petits amoureux!»

Et le docteur Périer eut un de ces bons sourires tendres qui ravissaient

toujours Jacquot.

Ils passèrent.

«Alors, Jacquot, dit Lucienne, tu n’es pas fâché, dis?»

Il l’embrassa pour la rassurer tout à fait.

Une heure plus tard, Jacquot gagnait la salle d’étude, pièce claire et

grande, au premier étage de la villa. Il devait, avant le soir, finir

une composition française, une narration, et la remettre à M. Salvert,

le lendemain. Il y avait déjà travaillé, la veille. Le sujet était

difficile. A première vue, cela semblait tout simple: _dites ce que vous

pensez du printemps_! Dites ce que vous pensez du printemps! Jacquot

n’en pensait plus rien et restait assis devant son papier, à regarder le

ciel et la mer dans le cadre de la fenêtre.

Il avait parlé des fleurs qui s’ouvrent à cette époque et des oiseaux

qui chantent. Il avait même décrit le jardin de la villa, plus nuancé,

plus vert, et qui embaume, et qui semble revivre et qui paraît plus

beau.

_Au printemps, les petits lézards gris sortent sur les marches du

perron. Ils ont l’air tout content de se promener, parce qu’ils sont

forcés de rester dans leurs trous quand il fait froid. Quand il fait

très froid, peut-être qu’ils s’endorment comme les serpents. Alors..._

La narration s’interrompait là. Jacquot n’était pas très sûr de sa

dernière phrase. Les lézards s’endorment-ils vraiment comme les

serpents? N’en avait-il pas vu très souvent, l’hiver, se tortiller au

soleil? N’importe! et, d’ailleurs, il n’aurait qu’à se renseigner auprès

de M. Salvert avant de lui livrer son œuvre.

Maintenant, il fallait finir. Il reprit sa plume, songea, fit un petit

dessin dans la marge, poussa un soupir, grignota le bout de son

porte-plume... Il ne trouvait rien.

Le printemps... le printemps... Jacquot avait lu dans les livres que le

printemps était la saison de la joie. Il pourrait toujours mettre cela.

Il barra d’un trait le mot: _alors_, puis écrivit:

_Tout le monde est content quand vient le printemps, parce qu’on aime à

voir de jolies choses et que le printemps est joli. Le printemps est la

saison de la joie. Le printemps est la saison de l’amour._

Cela aussi, Jacquot l’avait lu. Dans quel livre? Il ne s’en souvenait

pas.

Il s’arrêta soudain, n’ayant plus envie de travailler, se souciant peu

de sa narration. Il se répétait la dernière phrase qu’il venait d’écrire

et son dernier mot, ce seul mot: _amour_. Il posa son porte-plume et se

prit la tête dans les mains; une mèche de cheveux lui tombait sur le

front. Il fermait les yeux, parce que, là, devant, le ciel était très

rouge de tout son soleil couchant et parce qu’il voulait songer, être

seul en lui-même. On n’a qu’à fermer les yeux et se boucher un peu les

oreilles pour être seul. Des idées errantes, des souvenirs presque

oubliés se pressaient autour de lui, le harcelaient, dansaient,

faisaient tourbillon.

Il ne ressentait rien qu’un grand trouble. Il n’aurait pas su dire, au

juste, de quoi il souffrait, quelle était son inquiétude, son effroi,

son angoisse; il n’aurait pas su expliquer, mais un flux de larmes

montait à ses yeux et, derrière les paupières closes, les yeux restaient

secs. Oh! cette foule de souvenirs dans sa cervelle, et ces phrases et

ces mots qui semblaient écrits en lui, qui se reconnaissaient, qui se

réunissaient, puis se tenaient l’un à l’autre comme des personnes qui se

tiennent par la main!

Jacquot tremblait de peur. Il n’en pouvait plus, il se rendait; son

pauvre cœur battait la chamade.

Aimer. Amour. Amoureux. Amant.

D’abord, ces mots-là, ces mots qu’il avait entendus si souvent et qui,

tout à coup, devenaient terribles.

Oh! il se souvenait! Son père avait dit, un jour, en fumant son cigare:

«Hélène, on m’en a raconté une bien bonne, au cercle. Il paraît que le

petit Soulac est l’amant de Mme Deforge!»

Jacquot se rappelait la phrase avec précision. Sa mère avait d’abord

froncé le sourcil.

«Faites donc attention, Julien!»

Ça, c’était pour lui. Puis elle avait souri d’un air méprisant.

«Si l’histoire est vraie, elle rend plus ridicule encore son air

pimbêche et pudibond. D’ailleurs, je l’excuse: le mari de Charlotte

Deforge est si bête!

--Ce n’est vraiment pas une raison, ma chère!» répondait M. Laurenty

avec une grimace ironique.

M. Soulac était donc l’_amant_ de Mme Deforge. Jacquot les connaissait

tous deux; mais, d’autre part, à la cuisine, on avait parlé de M. et Mme

Laurenty de la même façon. Julie, la femme de chambre, se servait de ce

mot: _amant_. Tant de phrases encore lui revenaient à l’esprit:

«Je les ai vus s’embrasser. Ils ne se gênaient pas!

«C’est son amant!

«Il faut être aveugle pour ne pas s’en apercevoir!»

«Le pauvre gosse! Heureusement qu’il ne comprend pas!»

Il s’agissait de sa mère, de son parrain, de lui-même. On entend tout,

par ce soupirail qui donne sur la cuisine!

Un autre jour, Gaétan disait:

«Vous ne savez pas? Monsieur, eh bien! il s’est payé une jolie fille.

Elle s’appelle Valentine; elle danse au Casino. Il ne doit pas

s’embêter!»

Jacquot avait si mal à la tête! De temps à autre, il rouvrait les yeux.

Le ciel rouge, devant lui, l’éblouissait. Il rentrait alors dans l’ombre

intime de ses paupières baissées.

Et ces quatre mots que personne n’avait voulu expliquer: «Il couche avec

elle.» C’était donc la même chose? Tous! Gaétan et la jeune fille de

Toulon que Leduc allait épouser et qui habitait 21, rue du Canon, sa

mère, son parrain, le lieutenant Soulac et Mme Deforge, son père et

cette personne du Casino!

Et encore, à propos de la chatte siamoise du docteur Périer, si maigre

et qui miaulait sans cesse, Gaétan disait, un soir, en riant d’un gros

rire:

«Probable qu’elle a envie de faire l’amour!»

Et la réponse de la cuisinière:

«C’est pas la seule dans la villa!

--Pour sûr!»

Cette chatte hurlante avait beaucoup effrayé Jacquot. On n’entendait

qu’elle pendant trois jours dans le jardin, puis elle s’était enfuie,

mais le dernier soir... Non! à cela Jacquot ne voulait pas penser; ses

lèvres tremblèrent. Non! il ne voulait pas! Il était déjà bien assez

malheureux! La douleur eut sans doute pitié de lui.

Enfin, M. Salvert et Leduc disaient en somme la même chose: c’est un

péché, ce sont des saletés, c’est mal.

Qu’il avait chaud! Qu’il se sentait malheureux! S’il pouvait pleurer! Sa

mère faisait des péchés; son père, son parrain... Ah! qu’il comprenait

bien que son ami Leduc eût tant de chagrin!

Oh! et puis... non! non! cela, c’est trop! Non! Il trépignait d’effroi.

Une phrase de sa mère, ce jour même, à propos de lui et de Lucienne, de

lui, Jacquot, et de Lucienne:

«On dirait de petits amoureux!»

Et les larmes vinrent, soudain. Jacquot pleurait à grands sanglots. Ses

tempes brûlaient, il se sentait la gorge sèche. Il tâcha de pousser un

cri. Il ne sut d’abord que gémir. Le petit visage rouge était tout

convulsé...

«Monsieur Salvert! Monsieur Salvert! Monsieur Salvert! Maman!»

Il avait hurlé cela, puis la tête de l’enfant s’abattit sur la table,

entre les bras croisés.

L'enfant qui prit peur · 第 37 / 62 题