XXVII

Le jour suivant fut radieux. Le soleil eut tôt fait de boire les brumes

grises que l’aube laisse en passant. Dès le premier matin, il régna,

omnipotent et rouge, dans un ciel sans nuances. Les brises défaillirent

devant tant de splendeur et les oiseaux restèrent cois.

On se plaignait beaucoup à la villa Mireille, Mme Laurenty d’une

obsédante migraine et son mari d’étouffements. M. Salvert, quand il

arriva, vers trois heures, paraissait accablé. Il faisait trop beau.

Seul, Jacquot aimait ces après-midi brillants dont il ne sentait ni la

rigueur ni l’oppression. Il vivait mieux, il vivait davantage; regarder

la miroitante mer était pour lui un délice, respirer l’air plein de

parfums le ravissait. Sa leçon finie, il gagna le petit bois, voulant

revoir Leduc qui devait prendre sa garde sur le sentier du fort.

Il le trouva, faisant les cent pas. Leduc regardait droit devant lui.

Tout d’abord, il ne parut pas apercevoir Jacquot; puis, soudain, ce fut

comme s’il se réveillait.

«Ah! monsieur Jacquot! c’est vous!

--Bonjour, Leduc! je viens causer avec vous. Ça ne vous ennuie pas?

--Bien sûr que ça ne m’ennuie pas! Mais faites attention au soleil; ne

restez pas là! Tenez, monsieur Jacquot, asseyez-vous sous ce pin.»

La place était bonne; Jacquot s’y installa.

Il y eut un instant de silence.

«Alors... dit Jacquot. Alors, Leduc...

--Alors, Monsieur, dit Leduc en parlant très vite et d’un air agité,

alors, j’ai été un imbécile, et je vous demande pardon. J’aurais pas

dû... oui, j’avais du chagrin, mais...

--Oui, Leduc... oui, Leduc...»

Un sentiment de gêne étrange naissait entre eux. Parler de ces choses,

en plein soleil! Leduc se reprochait d’avoir laissé voir sa douleur;

aujourd’hui, il souffrait davantage encore, mais il ferait attention!

Oh! oui! Ce gosse si gentil qui venait, comme ça, causer avec lui, un

soldat, et... Leduc rougit. Il lui semblait avoir dit des choses pas

propres devant le petit monsieur qui le regardait de ses yeux tristes.

On ne l’y reprendrait plus! Et Jacquot, d’autre part, ne savait que

dire. Au cours d’une conversation entre grandes personnes, il se sentait

parfois de trop. C’était tout à fait la même chose. Mais il ne voulait

pas s’en aller, cette fois; il se trouvait bien au pied de l’arbre noir,

dans ce pan d’ombre bleue. Jacquot s’allongea sur les brindilles, la

tête posée près d’un romarin. La mer scintillait durement, là-bas; le

ciel était plein de feux; tout cela l’éblouissait, comme aussi le petit

sentier, d’un blanc de farine contre la verdure sombre des buissons et

le coin de la falaise, si rouge. Tout cela l’éblouissait sans lui faire

mal. Il éprouvait une espèce de contentement physique, d’heureuse

langueur. Non, il n’avait plus aucune envie de parler. Et comme Leduc

semblait grand, debout à quelques pas de lui, la tête renversée, la

bouche entr’ouverte, les yeux fous! Jacquot eut peur, un instant, des

yeux de son ami et ferma les paupières.

Leduc avait appuyé son fusil contre la guérite: il sursauta, le bruit

l’ayant étonné dans ce grand silence de lumière. Il regarda autour de

lui.

«Tiens, monsieur Jacquot s’est endormi.»

Il ne bougea plus, il considéra l’enfant vêtu de toile blanche, couché

dans l’ombre du pin.

Jacquot sommeillait à demi, la tête au frais, les pieds dans la chaleur.

Il ne pensait plus à rien qu’à goûter le plaisir du moment. Certes, il

ne bougerait pas.

Leduc regardait toujours Jacquot.

«Si je voulais le lui dire, je saurais pas tout de même... je saurais

jamais.»

Il se mordit la lèvre.

«Et puis, ça serait un beau tour de cochon!»

Leduc se voila les yeux; le brasillement de la mer l’étourdissait. En

cet instant, s’il avait pu contempler un paysage de son pays! n’importe

quoi: un mur, un chêne mouillé par l’averse, un coin de roche baigné

d’écume, quelque chose qui lui fût fraternel, qui lui fût familier. Oui,

cette côte d’un éclat si dur l’épouvante. Dans le flamboiement du jour,

il est seul, tout seul. Jamais le soleil n’a eu tant de splendeur,

jamais il n’a paru en si prestigieux apparat. Ses rayons heurtent le

regard, pénètrent la chair, obsèdent l’âme. Le décor est celui d’un

triomphe. En vérité, l’astre monte dans le ciel comme pour affirmer

toute sa gloire en tout son lustre, mais, s’il occupe le monde entier de

sa flamboyante apparence, à l’homme il n’est plus rien qu’un étranger

dédaigneux, hostile et fier. Cela, Leduc le sent vaguement, et tant de

soleil lui fait peur.

Dans ce pays brûlant, personne à qui se confier, personne à qui dire sa

peine! S’il allait à l’église, tout là-bas, en ville, cette église, il

ne la reconnaîtrait pas, et puis, c’était bon dans le temps, chez lui;

maintenant, il ne saurait plus. Il n’entrera dans une église que pour se

marier. Se marier! Son cœur se met à battre fort; l’image de Jeanne lui

revient; il voit Jeanne sourire, et son angoisse reprend, plus âpre,

plus atroce, plus impérieuse.

Leduc regarde encore Jacquot étendu dans l’ombre du pin noir.

Or, Jacquot reste sur les rives du sommeil. Il garde encore du monde une

conscience obscure, mais un songe le baigne déjà de son onde bleue, le

caresse, l’attire, et Jacquot ne se défend pas.

Leduc regarde Jacquot.

«Il dort, songe-t-il. Ah! monsieur Jacquot! que vous êtes heureux de

pouvoir dormir! Moi... bientôt...»

Jacquot respire paisiblement.

«Ah! qu’elle me fait de la peine! qu’elle me fait de la peine!»

Se confier à quelqu’un, c’est là son plus grand désir. Leduc soupire.

Faire partager sa détresse! Il lui semble qu’il aurait moins mal,

peut-être, qu’il y verrait plus clair. A voix basse, il murmure:

«Si vous saviez, monsieur Jacquot!»

Jacquot n’a pas bougé.

«Il dort», pense Leduc.

Alors, debout devant le petit corps étendu, il parle d’une voix basse et

prudente, à peine sensible, mais il parle. Ce murmure maladroit vaut

mieux qu’une pensée, c’est presque une confidence.

«Vous comprenez, monsieur Jacquot, j’ai bien du chagrin à cause d’elle.

Elle me fait des misères. Elle ne veut pas que nous soyons amis, elle et

moi... mari et femme, comme qui dirait. Il y a des autres gens avec qui

elle est amie, et alors... alors, j’ai le cœur bien gros!»

Jacquot nage dans une belle onde verte qui glisse doucement contre lui.

Il va vers la droite, il va vers la gauche, il monte, il descend; c’est

doux, c’est tiède, c’est délicieux.

«Oui, dit Leduc à voix basse, vous comprenez, monsieur Jacquot, chaque

fois que je descends en ville, je vais la voir, et, souvent, elle n’est

pas gentille. Elle me dit des mauvaises paroles... non, pas des

mauvaises paroles, mais des choses, comme ça, qui font de la peine. Elle

a d’autres amis... un autre ami... c’est pas bien.»

Il s’émeut à ses propres paroles.

«Vous comprenez, monsieur Jacquot... et il y a des jours où je peux pas

descendre en ville: c’est loin, la rue du Canon; elle habite au 21,

maintenant, chez sa tante. Oh! voyez-vous! c’est terrible, quand on aime

une femme, de ne pas savoir ce qu’elle fait! Je ne suis jamais sûr! et

je l’aime! oh! je l’aime!... de tout mon cœur! je voudrais être près

d’elle tous les jours... tout le temps... et l’embrasser aussi, tous les

jours... tout le temps! Ah! c’est plus fort que moi!»

Leduc parle maintenant à voix haute et gesticule.

«Elle est jolie, monsieur Jacquot! elle est jolie! si vous saviez! Dans

mon pays, il y en a de belles, mais pas comme celle-là! Ça finira mal,

si elle ne veut pas m’épouser! Quand elle me parle gentiment, je vois le

paradis! Mais c’est plein de sales filles, à Toulon, alors j’ai peur

qu’on lui donne des mauvais conseils, n’est-ce pas, et puis les hommes

lui courent après! Ah! si je tenais le cochon qui l’empêche de

m’épouser! ah! si je le tenais, ce cochon-là!»

Jacquot nage toujours dans l’eau tiède et verte; des paroles de Leduc,

il entend peu de chose, bien que les dernières aient été criées plutôt

que dites; mais, à cet instant, une pomme de pin tombe tout près de sa

tête et rebondit sur une pierre. Jacquot traverse d’un élan l’eau

d’émeraude et touche le soleil en ouvrant les yeux.

Oh! qu’y a-t-il? qu’y a-t-il donc?

Cette expression, Jacquot la connaît déjà! il la revoit en ce moment,

mais son souvenir est plus lointain. Jadis... il dormait comme

aujourd’hui, il entend parler, il se réveille, et son père avait cette

expression-là! oui, cette même expression-là!...

Jacquot a poussé un cri d’effroi, et, comme pour y répondre, Leduc lui

dit:

«Eh bien! Monsieur, si vous y passez jamais, au 21 de la rue du Canon,

vous pourrez le lui dire, à Jeanne, que j’en ai assez, que c’est trop

vilain de faire des misères, comme ça, à un homme; que j’en ai

par-dessus la tête, que ça finira mal, oui, que ça finira mal! 21, rue

du Canon! vous entendez! 21, rue du Canon!...»

Jacquot s’est levé. Il recule à petits pas dans le bois de pins. Il a

peur; il recule toujours; il ne quitte pas des yeux Leduc qui lui parle,

sans le voir, dirait-on, qui parle si fort, qui parle en tremblant

quelquefois et puis qui crie, et dont le regard est fixe, terrible comme

le regard d’un homme très en colère, très, très en colère, et dont les

poings sont fermés.

Brusquement, Jacquot se retourne et s’enfuit.

Leduc voit une forme vêtue de toile blanche disparaître dans le petit

bois.

«Qu’est-ce que j’ai dit? Oh! là! oh! là! qu’est-ce que je lui ai dit, au

gosse!»

Leduc titube, à la façon d’un homme saoul.

«Qu’est-ce que je lui ai dit!»

De rage, il se mord le poing, puis il pleure.

Dans le jardin de la villa Mireille, assis sur le banc de pierre,

Jacquot pleure aussi.

L'enfant qui prit peur · 第 36 / 62 题