De sa fenêtre, le docteur Périer voyait toute la mer. Une bâche de toile
qui, mal tendue, clapotait sous la brise le protégeait de la trop vive
ardeur du jour, mais, le soir, accoudé à la barre d’appui de sa fenêtre,
il pouvait, sans se brûler les yeux, considérer l’innombrable et magique
mobilité des flots. Il avait tant fait pour gagner ce plaisir!
Quand, à Paris, ces gens heureux qui voyagent lui parlaient jadis de la
Méditerranée, du soleil, des oliviers d’argent et des roches chaudes, il
lui semblait, derrière un voile de brume et d’averses, contempler une
vision du Paradis.
Plus tard, les premières visites qu’il fit aux lieux de son désir
l’enchantèrent encore davantage. Vivre là-bas! un trop beau rêve! et,
pourtant, c’était là-bas qu’il devait vivre.
Ce jeune homme de taille bien prise, d’allure élégante et grave, à la
barbiche brune, aux yeux noirs, dont la parole était facile et prenante,
le geste souple et le regard profond, ne pouvait, malgré mille succès,
supporter Paris, sa fièvre et son vacarme. D’heureuses études de
médecine, une assez brillante vie mondaine, de quoi flatter l’ambition
et la fatuité, tout cela ne sut le satisfaire. Le «beau Périer» restait
triste; son piano même ne le consolait plus et les cahiers de musique
restaient sans usage. Il n’aimait les livres que lus en plein air; aux
tableaux peints, il préférait ceux que deux arbres aidés d’un coin de
ciel composent, et toute chair lui paraissait fade si elle n’était
dorée. Vers trente ans, pour éviter l’ennui, il espéra beaucoup d’un
mariage raisonnable. Il épousa donc une jeune fille de taille,
d’intelligence et de beauté moyennes. Elle mourut avant qu’il ne s’en
fût lassé. Quelque temps, il la regretta, sans mensonge; puis il ne
pensa qu’à son enfant: deux ans, des cheveux de soie blonde, un sourire
délicieux. Elle semblait un peu délicate; il s’inquiéta, prit peur, et,
brusquement, partit. Il quitta tout: Paris, sa clientèle, ses amis, pour
s’installer avec sa fille au bord de la vivifiante mer, dans cette villa
où, huit ans plus tard, il habitait encore.
Avait-il touché le but proposé? Oui, sans doute. Sut-il en jouir? La vie
ne le lui permit guère.
D’abord, ce fut bien la joie rêvée. Il avait emporté ses livres et
quelques objets choisis. Tout cela vivait d’une vie nouvelle: devant ce
décor, les poètes chantaient plus clair; il trouvait, dans leurs aveux,
des accents plus suaves, des larmes plus persuasives. Tous ses souvenirs
d’art furent glorifiés par la magie du soleil. Dans une page froide, il
découvrait un peu de vérité humaine et il ne se lassait pas, le soir,
assis à son piano, d’apprendre comment Beethoven et Jean-Sébastien
avaient souffert.
Ainsi, le docteur Périer fut heureux près d’un an. Ce pays convenait à
sa nature. Il y trouvait le bénéfice de ses études d’autrefois, de ses
rêves, de sa science, de ses goûts d’artiste. Il renaissait, pour
cueillir au soleil les épis dont il avait, jadis, semé le grain dans
l’ombre. Il devenait fou de la Provence, belle fille au teint brun,
couchée dans la lumière, et ne quittait plus Toulon que pour aller
chasser en Camargue, visiter, sur son petit cotre agile, les calanques
les plus secrètes, ou courir les routes, apparition bruyante et
poussiéreuse, ronflement passager. Car de cette contrée magique, il
voulait tout connaître: les matins bleus, les crépuscules de lavande,
les rochers, les ravins et le moindre arbrisseau.
Il ne songeait plus à Paris et, s’il s’y rendait, c’était une fois l’an,
pour quelques achats de livres, quelques visites à des laboratoires. Il
n’abandonnait pas la médecine, heureux d’alléger le mal autour de lui,
heureux de collaborer en quelque sorte avec la brise salée, le soleil et
la senteur des pins qui, déjà, lui avaient guéri sa fille. Le docteur
Périer était content de son sort; un seul bienfait lui manquait:
l’amour.
Que de fois il avait rêvé d’une brusque passion, dramatique, absorbante
et courte, pour une fille de ce pays! Cela vécu, il pourrait vieillir en
paix. Or il rencontra Mme Laurenty.
Ce furent d’abord des devoirs de voisinage, des assiduités auxquelles la
jeune femme fit bon accueil. Elle devint sa maîtresse sans qu’il eût
songé à l’aimer et, bientôt, il s’en crut épris. Dès lors, il refusa de
rien examiner, il vécut au jour le jour, acceptant la situation telle
que la lui donnait l’heure. Rompre, il n’y songeait pas. Hélène
Laurenty, mécontente et délaissée, le chérissait sans doute; il la
plaignait, et leur liaison, connue à la suite d’une imprudence, devenait
officielle. Peu lui importait que demain fût semblable à hier et qu’il
n’eût rien à espérer d’aujourd’hui! Le docteur Périer avait renoncé.
Dans ce médiocre bonheur, il trouva cependant quelque avantage. Près de
Lucienne, rieuse et rose, il vit grandir Jacquot, plus grave, aussi
charmant, qui lui plaisait par sa naïve sagesse, par ce regard un peu
inquiet, un peu rêveur que les Laurenty ne voyaient pas. Son filleul...
Jacquot était devenu son filleul. Parrain!... appellation commode.
* * * * *
Accoudé à la barre d’appui de sa fenêtre, le docteur Périer songeait aux
jours passés en regardant la mer. Du jardin, montait un parfum de résine
et de roses. Des pas firent grincer le sable. Jacquot cherchait
Lucienne. Et, soudain, Périer eut grande envie de causer avec l’enfant,
de l’embrasser, de se croire innocent de cette tristesse qui, parfois,
assombrissait le clair visage.
«Jacquot!»
Jacquot n’avait pas entendu; il se mit à courir vers le bois de pins.
«Mais, plus tard? songeait le docteur Périer, plus tard?...»