XV

C’était une jolie fille brune, de taille mince, à la bouche un peu

grande; ses belles dents brillaient entre de très rouges lèvres. Elle

aimait rire, elle savait sourire, elle était jeune, et, depuis quelques

mois, il ne lui déplaisait point qu’un garçon la tînt dans ses bras, si

les bras étaient vigoureux et le garçon plaisant.

Mais, ce soir d’automne, Jeanne, troublée par l’incident brutal qui la

surprenait et changeait sa vie, longeait le trottoir de la rue Courbet

d’un pas moins alerte que de coutume. Si douce que fût l’heure, si

violette et si parfumée, elle ne la goûtait point. Ayant traversé la

place d’armes, Jeanne erra quelque temps, indécise, mécontente, ne

sachant s’il fallait se plaindre d’elle-même, de ses maîtres ou des

dieux. Un conseil est toujours bon à prendre: elle entra dans l’épicerie

qui fait le coin de la rue d’Alger. La nouvelle, colportée dès le matin

par le garçon laitier, y était déjà connue. On plaignit Jeanne un peu,

puis on se tut et bientôt elle s’en alla. Une de ses amies qui se

promenait sur la place, lui dit que Marseille offre plus d’une

ressource, et une autre, qui tenait un modeste fonds de mercerie sur le

port, lui vanta les facilités de Paris. Afin de s’assurer, pour la nuit,

un endroit où dormir, Jeanne se rendit au 21 de la rue du Canon, chez sa

tante, Mme Mayeux, herboriste. Peut-être disposerait-elle d’un lit.

La boutique embaumait le romarin, le thym et la lavande. Sur le

comptoir, un chat rayé de jaune marchait avec délicatesse. Contre les

murs était rangé un puissant arroi de flacons étiquetés. Ils contenaient

tout ce qu’il faut pour éloigner les maladies et vivre en santé

parfaite: des prèles, de la chélidoine, du cynorrhodon, des semences de

courge, l’ortie et le mélilot, des fleurs de matricaire, la

quintefeuille et l’angélique, la germandrée, le myrte et le chardon

bénit. Mme Mayeux était une personne importante et heureuse, sauf les

jours où ses rhumatismes (que les herbes ne guérissaient pas) la

tenaient clouée dans un fauteuil. Le chat tricolore qui rôdait sur le

comptoir de Mme Mayeux était une bête sans défauts, le plus beau des

chats et le plus propre. La maison de Mme Mayeux était une maison

ancienne, étroite et honorable; Mme Mayeux en occupait le

rez-de-chaussée par sa boutique et le premier étage par deux chambres;

une petite grue (très honnête, très réservée), occupait le second; au

troisième, logeait un quartier-maître fourrier de la Majorité générale,

et au quatrième, un matelot vétéran de la Direction du Port, chargé de

famille et dont le linge séchait présentement aux fenêtres.

Ayant vendu à des clientes du quartier une feuille de papier à mouches

et de l’onguent pour les cors, la vieille embrassa tendrement sa nièce.

Jeanne s’enquit de la santé de Mme Mayeux, puis conta tout au long ses

misères. L’accueil ne fut pas chaleureux.

«Un lit? Oui, peut-être, ma bonne, pour quelques jours, deux ou trois,

mais, après, tu sais... Eh! voyez-vous, cette grosse folle, qui se

laisse prendre avec son amoureux! Enfin; reviens ce soir; on verra!»

Jeanne se retrouva dans la rue.

Son histoire était simple. Née à la campagne, placée à dix-huit ans

comme femme de chambre chez un conseiller municipal de Toulon, elle ne

tarda guère à se rendre compte que les jeunes gens de la ville

manifestaient envers elle les mêmes sentiments que les gars du village

et les exprimaient en termes analogues. Le fils de son maître, un

adolescent dont la moustache promettait d’agréables caresses, fut son

premier amant; plus tard, elle se laissa séduire par un jardinier qui

travaillait chez M. Laurenty, notaire, et se nommait Gaétan. Il

descendait en ville deux fois par semaine et rejoignait Jeanne dans sa

chambre. Un soir, elle y fut surprise par ses maîtres qui la

congédièrent aussitôt.

Sans place, inquiète de l’avenir et, par ailleurs, très perplexe, Jeanne

ne savait au juste que penser d’elle-même. Malgré sa «boiterie» (il

s’était fait prendre le pied sous une charrette), malgré certaines

brutalités souvent excessives et un goût fâcheux pour les éclats de

voix, les jurements et les imprécations, Gaétan lui plaisait par son

assurance et un continuel entrain, mais, récemment, il était arrivé à

Jeanne une aventure aux conséquences singulières. Ayant glissé dans une

flaque d’eau sur la route du Pont du Las, elle fut relevée par un jeune

soldat qui passait. Une conversation s’ensuivit. Jeanne s’était presque

aussitôt intéressée à ce grand garçon volontaire et tendre qui lui

parlait avec des politesses assidues et mille précautions. Point

d’effronterie dans ces yeux bleus qui regardaient droit, du respect bien

plutôt, mais pas de faiblesse. Ils se revirent le lendemain, le

surlendemain, le jour qui suivit, (entrevues de quelques minutes, don

timide et gauche d’un bouquet, sourires), et Jeanne apprit, un soir, que

Jean Leduc l’aimait.

L’aventure se fût dénouée sans peine et de façon très banale si Jeanne

n’avait eu un scrupule. Elle ne voulait pas quitter Gaétan; pas encore.

Il lui déplaisait de prendre deux amants. Le temps lui manquait

d’ailleurs pour de telles fantaisies, car ses maîtres la laissaient

rarement sortir. Deux amants! et si le fils de la maison revenait de

Paris, comme il en était question, cela ferait trois! Enfin, ne

s’ennuierait-elle pas avec ce garçon grave qui la traitait en

demoiselle? En regardant Leduc, il lui venait de grands attendrissements

et puis des envies de rire. Elle le sentait jaloux, jaloux de façon

douloureuse, parce qu’il l’avait rencontrée au bras de Gaétan, un soir à

la musique du Mourillon. Que faire, puisqu’elle ne voulait pas choisir?

Quitter sa place de femme de chambre?

Maintenant, la question se posait de nouveau. Ses maîtres l’avaient

renvoyée. Certes, Gaétan lui donnerait de quoi vivre un ou deux mois,

mais ensuite? Chercher d’autres maîtres? Elle était lasse de son métier.

Alors, quoi? faire la rue?

Leduc l’épouserait-il? Il ne pouvait lui promettre qu’une dure vie.

Aller en Bretagne, là-bas, où il pleut toujours? Être la femme d’un

pêcheur? Ah! non! Jeanne, les mains aux hanches, cambrait sa fine taille

et souriait, et, la tête un peu renversée, battait des cils. Alors,

quoi? faire la rue?

Peut-être,--mais Leduc ne serait pas son amant.

L'enfant qui prit peur · 第 20 / 62 题