XIII

«Vous voyez bien la différence, Jacquot? Voici les pétales qui forment

la corolle, voici le calice composé de sépales, voici les étamines et

voici le pistil. Demain, je vous apporterai une loupe pour que vous vous

rendiez mieux compte et, maintenant, nous allons descendre au jardin: je

veux que vous vous y reconnaissiez vous-même, sur d’autres fleurs.»

Un bouton d’or à la main, M. Salvert enseignait à Jacquot les éléments

de la botanique.

Par la méthode de ses explications, la clarté familière de son langage

et certaine tournure d’esprit personnelle, ce jeune homme savait réduire

et simplifier toutes les questions comme d’autres, plus nombreux, les

embrouillent. Il lui plaisait de voir qu’une leçon, donnée la veille,

portait son fruit dès le lendemain, que Jacquot ne s’ennuyait pas, qu’il

écoutait bien et comprenait vite. Mais, certains jours, il n’y avait

rien à tirer de l’enfant. Au lieu du regard grave, des sourcils froncés,

de la moue attentive, c’était le sourire vague, la voix blanche,

l’expression de complète absence. Jacquot se trouvait ailleurs, il

écoutait de plus beaux discours, il songeait à autre chose. Et, ce

jour-là, spécialement, la voix de son précepteur semblait ne point du

tout l’atteindre. Étamines... pistil... Les fleurs ne l’intéressaient

guère. Il attendait l’instant où il aurait le courage de parler à son

tour, de dire ce qu’il voulait dire et ne savait pas exprimer.

«Descendons au jardin. En cueillant les fleurs, c’est vous, cette fois,

qui m’apprendrez la botanique.»

M. Salvert parlait d’une voix ferme, douce et engageante. La réponse

vint de très loin.

«Oui, monsieur Salvert...

--Venez, Jacquot!»

Et il pensa:

«Je crains bien que mon élève ne soit, aujourd’hui, en pleine crise

d’exotisme. Quel nouveau problème occupe son esprit?»

Jacquot le suivait nonchalamment, le long des allées. M. Salvert s’assit

sur un banc, au bord du bois de pins.

«Allez cueillir des fleurs, Jacquot; celles que vous voudrez, et

apportez-les-moi.»

Quelques instants plus tard, Jacquot revint, tenant une grande gerbe. Il

la posa sur le banc, s’assit et, levant soudain un petit visage pâle

dont la bouche instable révélait l’émotion:

«Monsieur Salvert, dit-il, je voudrais...

--Quoi donc, Jacquot? Me poser une question?

--Oui, c’est cela, monsieur Salvert, mais...»

Il y eut un long silence. L’enfant souffrait visiblement. Il avait

rougi; il baissait les yeux.

Pour l’engager à parler, Salvert reprit:

«Avant de poser une question, Jacquot, il faut bien se rendre compte de

ce que l’on va demander. Comprenez-vous? Je vous ai conseillé de

toujours réfléchir, un instant, quand vous allez répondre. Il faut voir

la phrase et la prononcer ensuite. Faites de même quand vous posez une

question; c’est la seule façon d’être clair. Allons, recueillez-vous, et

parlez.»

Jacquot serra fortement ses petits poings l’un contre l’autre, puis les

traits tendus par l’effort que lui coûtait son aveu:

«Eh bien, voilà! Monsieur Salvert, dit-il. On doit toujours avouer,

n’est-ce pas, quand on a fait quelque chose de mal?»

Salvert acquiesça de la tête.

«Alors, eh bien... eh bien, j’ai fait quelque chose qui est très mal, je

sais, très mal! mais je ne...

--Quoi? interrompit Salvert, pour couper court.

--J’ai écouté aux portes!»

De nouveau, il devint pourpre de confusion et il répéta, pour affirmer

son crime d’une voix mieux posée:

«J’ai écouté aux portes!»

Salvert n’en crut rien. Ce n’était pas dans la «manière» de Jacquot. Il

voulait être plus exactement informé. Il demanda donc d’un air calme,

comme si la révélation ne le bouleversait pas beaucoup:

«Comment ça?

--Oh! c’était hier après-midi, s’écria Jacquot, parlant très vite.

J’avais causé avec le vieux Pierre, à propos du détroit de Magellan, et

il allait me dire des choses sur les pingouins, quand Lucienne est

arrivée et m’a demandé de lui raconter la représentation du cirque. Vous

savez, elle n’avait pas pu y venir, parce que...»

Il reprenait courage.

Son récit, assez clair, très complet et circonstancié, se rapprochait de

la fatale péroraison. D’ailleurs, l’enfant ne craignait plus rien. On

n’interrompt pas une «histoire». Il avait commencé; il finirait. Mais, à

mesure que Jacquot retrouvait son assurance, M. Salvert perdait la

sienne. Il se sentait envahi de toute la gêne dont se délivrait

l’enfant, il redoutait ses paroles et, l’imaginant de quelques années

plus âgé, souffrait déjà pour lui.

Si visible, dès l’abord, qu’eût été le trouble de Jacquot, si profond

qu’il semblât et si pathétique son effort vers la sincérité, Salvert

n’attendait, en conclusion, que l’aveu d’une peccadille, nécessitant

tout au plus quelques mots de reproche, voire un simple éclaircissement;

or, la confession devenait grave, non point par la qualité de la faute,

la faute n’existant pas, mais par la révélation qu’elle impliquait.

L’enfant n’avait pas fini de parler que, déjà, par la ligne générale du

récit, par son détail minutieux, Salvert devinait la conclusion.

Depuis longtemps il sentait le divorce moral des parents de Jacquot.

Parce qu’il connaissait beaucoup de monde en ville, bientôt il avait su,

presque malgré lui, les aventures qu’on leur prêtait: à Mme Laurenty,

une liaison déjà ancienne avec le docteur Périer; à M. Laurenty,

l’habitude de se réserver une artiste du Théâtre Municipal ou du Casino

pour toute la durée de son engagement. Mais quelles paroles, au juste,

quels gestes avaient été surpris par Jacquot? Et, surtout, quelle

douleur obscure naissait dans cette petite âme neuve?

«Alors, vous comprenez, monsieur Salvert, pour leur faire une farce nous

restions bien tranquilles. L’idée, c’était moi qui l’avais eue, pas

Lucienne.»

Sur ce point, d’ailleurs mensonger, Jacquot insista quelque temps.

«Nous ne disions rien, ou nous parlions tout bas. Et vous savez,

Monsieur, ce n’est pas commode d’empêcher Lucienne de parler!

--Si cet enfant avait compris ce qu’il a vu ou entendu, pensait M.

Salvert, jamais il ne m’en soufflerait mot! S’il n’y avait rien compris,

il n’y songerait plus et n’en ressentirait pas cette peine profonde.

--Alors, voilà, disait Jacquot, nous étions assis sur le tas de terreau,

et, du dehors, on ne voit rien dans la cabane aux outils.

--Il est inquiet, pensait M. Salvert, il ne comprend pas. Il est

troublé, rien de plus, ou bien je le connais mal et me fais de lui une

idée absurde.

--Mais, de la cabane, disait Jacquot, on voit tout le chemin des

douaniers et la petite clairière.

--S’il a surpris une imprudence de Mme Laurenty, pensait M. Salvert, il

me faudra trouver un biais, détourner son attention du point qui le

navre en éclaircissant quelque point tout proche. Il les confondra

bientôt et peut-être cette défaite le satisfera-t-il.

--Eh bien, disait Jacquot, Maman me croyait à la maison, je suppose.

Même, elle l’a demandé à mon parrain.

--Oui, pensait M. Salvert, c’est bien cela. Encore une phrase, et je

coupe.

--Puis, ils ont parlé de moi, disait Jacquot, et j’ai été...

--Merci, dit M. Salvert; merci, Jacquot, je suis maintenant assez

renseigné pour vous répondre.

--Oh! non! monsieur Salvert! je veux finir! Vous ne savez pas! Ils

ont...

--C’est bien, Jacquot, vous pouvez...

--Mais Lucienne n’a rien vu!

--Vous pouvez vous taire. Écoutez-moi.»

Malgré la douceur du ton de voix, c’était la voix du maître. L’enfant se

tut.

«Je vous sais gré de m’avoir parlé, Jacquot; je vois avec plaisir que

vous me considérez comme un ami. Il faut que je vous blâme, en effet,

mais «écouter aux portes» était un bien gros mot! Vous êtes coupable

d’indiscrétion; il suffit que je vous avertisse pour éviter toute

récidive. Prenons un exemple: vous frappez à la chambre de votre père

et, croyant être admis, vous entrez. Vous le trouvez qui se lave les

dents. Que faites-vous? Comme je vous connais, Jacquot, vous sortez en

vous excusant. Eh bien, le cas est pareil. Moins qu’une indiscrétion,

votre faute d’hier me paraît une impolitesse. On évite d’entendre

quelque chose malgré soi. C’est le devoir d’un honnête homme. On se

retire, ou bien on se montre, suivant les cas, et l’on bannit aussitôt

l’événement de sa pensée. Mon cher Jacquot, vous êtes, aujourd’hui,

assez mûr d’esprit: vous comprendrez cela. Ne profitez plus de

l’indulgence que l’on aura quelque temps encore pour vous, à cause de

votre âge. Soyez un homme: soyez brave, sincère et discret. La

récompense ne viendra que de vous-même.»

Le cœur de l’enfant battait plus fort. Pourquoi M. Salvert lui

parlait-il ainsi? De ces phrases tendres et graves, il sentait déjà le

bénéfice.

«Oui, la récompense ne viendra que de vous seul. Combien vos travaux et

vos plaisirs y gagneront! Aux heures de leçons, je ne serai plus le

maître qui enseigne, mais le camarade qui vous a devancé; je vous

apprendrai des choses nouvelles que vous ne soupçonnez pas; je vous

ferai voir le monde plus beau que vous ne l’imaginez (et vous y rêvez

sans cesse). Je le vous ferai voir tel qu’il est vraiment! Ah! comme

vous avez bien fait de me parler, Jacques!»

Jacques! Jacques? Personne ne l’appelait Jacques! Jacquot restait

immobile, les mains jointes. Il écoutait de tout son être.

«Aujourd’hui, je vous parlais des fleurs. Au jeune homme, j’eusse parlé

autrement. Je lui aurais montré, dans ce beau jardin où il vit,

l’enchantement du printemps, comment la nature se transforme, naît,

s’épanouit et meurt pour renaître encore; je lui aurais expliqué les

travaux patients des insectes et les ruses des oiseaux, et il aurait

tant joui de tout cela! Mais ce sera pour demain, Jacques! ce sera pour

demain.»

Pas un mot de réponse, d’abord. L’enfant se recueillait, la tête

penchée, le regard demi-clos; enfin il leva les yeux, et, répétant la

dernière parole entendue:

«Ce sera pour demain, murmura-t-il. Merci, monsieur Salvert.»

* * * * *

Il était seul, maintenant. Il songeait, assis sur ce banc de pierre où

gisaient les fleurs cueillies pour la leçon de botanique. Une inquiétude

sourde le troublait peut-être encore, mais d’autres et de plus beaux

soucis l’occupaient! Il fallait devenir un homme! il fallait tout

comprendre! tout connaître!

Il ramassa la jonchée de fleurs et, remontant par les allées du jardin,

rentra chez lui.

L'enfant qui prit peur · 第 18 / 62 题