De sa petite enfance, Jacquot gardait une habitude qui lui était chère,
celle de voyager avant de s’endormir. Voyages dans le temps et dans
l’espace, où l’univers et les siècles se livraient à lui; voyages plus
modestes, entre les quatre montants de son lit de cuivre, au cours
desquels il s’amusait à perdre le sens de l’orientation, à s’imaginer la
fenêtre là où elle n’était pas et à se retrouver, tout soudain, en
touchant du doigt le mur de la ruelle; voyages où il piquait une tête
entre deux draps, à la recherche des oasis de fraîcheur, pour émerger,
en étouffant un peu, sur l’autre bord du traversin. Jacquot goûtait fort
toutes ces belles promenades.
«Julien! l’enfant est fou! avait déclaré un jour Mme Laurenty.
Figurez-vous que je l’ai trouvé, hier soir, enfoncé dans son lit, la
tête en bas et les pieds sur l’oreiller! Il m’a fait grand’peur!»
Elle ignorait que Jacquot se préparait des songes pour la nuit et que,
dans ces promenades silencieuses, il modelait, en quelque sorte, son
prochain rêve.
* * * * *
A la villa Mireille, la chambre à coucher de Jacquot était située devant
celles de son père et de sa mère, de l’autre côté du couloir: une jolie
chambre claire, tapissée d’un papier à personnages, pleine de soleil dès
le matin, grande, un peu vide, et dont le carrelage était couvert d’une
natte agréable aux pieds nus.
Dans le temps, le papier du mur intéressait beaucoup Jacquot.
Maintenant, il dédaignait cela. On pouvait y voir, courant de gauche à
droite, un paysan hollandais en sabots, une oie, une paysanne à fichu
vert et un cheval jaune traînant une charrette; après quoi, le paysan
revenait. Or, le soir de ce même jour où sa mère lui avait permis
d’aller au cirque, Jacquot ne put s’endormir. Rien, ni les voyages
lointains, ni les souvenirs des belles acrobaties, ni, en désespoir de
cause, l’évocation du papier peint, ne l’engageait au sommeil. Il ne
partait pas sur l’aile de ce demi-rêve qui, à l’ordinaire, le menait si
loin dans les pays aérés de la fantaisie pour le poser enfin sur les
molles rives où l’on dort.
Deux incidents de la journée le tracassaient beaucoup. Lucienne avait
été punie, (il le savait par Julie, la femme de chambre), pour avoir
brisé une coupe de Venise. Elles sont si fragiles, ces verreries! et
peut-être celle-là portait-elle déjà une fêlure! Lucienne n’était pas
venue au cirque. De ce fait, le spectacle avait perdu de son charme,
Paul ayant l’habitude de s’ennuyer partout, sous le prétexte qu’il
connaissait les cirques de Paris et les féeries du Châtelet. Quant à
Alice, elle pleurait à tout bout de champ, criait: «Ah! mon Dieu! il va
se tuer!» dès qu’un clown faisait la culbute, et participait au
spectacle, de toutes les forces de son âme sensible. Parfois on souriait
alentour. A la longue, n’est-ce pas? cela devenait gênant.
Assurément, Jacquot décrirait à Lucienne les pitreries, les prouesses
des acrobates, les grâces de l’écuyère, l’essor audacieux des
trapézistes, mais ce ne serait pas la même chose. Cette punition le
chagrinait beaucoup.
Il avait encore un autre sujet de tristesse; de tristesse? non, de gêne,
plutôt. Il se sentait inquiet. Sa mère pleurait quand il était entré au
salon. Ces yeux rouges et gonflés, ce mouchoir qu’elle tenait... Une
migraine? allons donc! Certes, il avait souvent vu pleurer sa mère, à la
fin d’une scène, quand M. Laurenty sortait de la pièce en claquant les
portes. Cette fois, il comprenait mal. Et pourquoi son père l’avait-il
embrassé si fort? pourquoi l’avait-il serré contre lui? Sur le moment,
Jacquot ne s’en était pas inquiété, mais, à la réflexion... Et, dans son
lit, Jacquot se mit en boule pour mieux songer à ce problème.
Jacquot songeait, dans la nuit noire, en écoutant les bruits de la
maison. Il entendit Julie préparer la chambre de gauche: celle de
Madame. Il entendit sa mère se coucher. Pascal verrouilla la
porte-fenêtre donnant sur le jardin. Quelques minutes plus tard, un pas
lourd dans l’escalier lui annonça son père. Puis il y eut du silence,
sauf que le vent se plaignait au dehors et qu’un chien aboyait
furieusement du côté de la route. Dans la chambre de droite, M. Laurenty
avait allumé sa lampe, (un trait de lumière se reflétait de la porte
dans le miroir de Jacquot), mais il ne s’était pas couché; il ne lisait
pas au lit comme tous les soirs. Il marchait de long en large. Cela
faisait, sur le tapis de laine, un bruit mat. Il marcha longtemps,
longtemps. Jacquot se sentait de plus en plus triste. Et le sommeil
tardait à venir.
M. Laurenty marchait dans sa chambre. Jacquot se mit à compter les pas.
Vers soixante-quinze, il perdit le compte et s’endormit.