Le vieux Pierre raccommodait ses filets et Jacquot le regardait faire.
Assis sur l’avant de la _Marie-Claire_, les coudes aux genoux, les pieds
ballants, il écoutait l’histoire que le pêcheur lui racontait. Le vieux
Pierre savait raconter une histoire, n’en rien omettre, décrire un
paysage, répondre aux questions. L’interroger était le plus souvent un
sûr moyen de l’engager dans quelque nouveau récit.
A soixante ans passés, Pierre, ayant regagné son pays natal, se
reposait. Il avait beaucoup voyagé, trop pour exagérer, bien trop pour
mentir. Parfois, afin de donner à Jacquot une idée d’ensemble de ses
voyages, il lui chantait certain vieux noël, d’une voix indécise
d’ancien ténor, en battant la mesure avec sa main:
«_Yeou ay vis lou Piémoun,
L’Italie et l’Aragoun,
La Perse et la Turquie,
L’Arabie,
Et la Chine et lou Geapoun,
Et per terre
Et per mar,
Yeou ay vis l’Angleterre,
La Poulogne et lou Danemar..._
«Vous comprenez, monsieur Jacquot, je n’ai pas vu tous ces pays-là,
parce qu’il y en a qui ne sont pas au bord de la mer, mais j’ai vu
l’Amérique du Sud dont on ne dit rien dans la chanson.»
Il trouvait en Jacquot un auditeur attentif et passionné.
«Oh! Pierre! Parlez-moi du détroit de Magellan!»
Jacquot aimait surtout les détroits et les îles.
«Eh bien, monsieur Jacquot, je vais vous expliquer: c’est comme la
Norvège, vous savez bien! des murailles qui tombent tout droit dans
l’eau, des calanques, mais beaucoup plus grand; je vous ai raconté;
seulement, il fait encore plus froid, c’est plus triste, et les gens du
pays, les gens du pays...
«O Pierre! pourquoi criez-vous?» interrompit Jacquot, qui détestait que
l’on parlât fort.
Et, de fait, sur ses dernières paroles, le vieux Pierre avait tout
soudain élevé la voix, lui qui parlait si doucement à l’ordinaire.
«Pardon, monsieur Jacquot.»
Il reprit:
«Je vous disais donc que, dans le détroit de Magellan, il fait très
mauvais et que mon bateau, la _Bonne-Aventure_...»
Mais, ce jour-là, Jacquot n’en apprit pas davantage.
«Jacquot!»
Mme Laurenty était derrière lui, tout près, accompagnée du docteur
Périer, sur le sentier de la douane. Jacquot ne les avait pas entendus
venir.
«Tu causes avec Pierre? Bonjour, Pierre.
--Bien le bonjour, Madame, et Monsieur, répondit Pierre d’un ton sec.
--Oui, Maman, Pierre me raconte des choses. Bonjour, Parrain. Est-ce que
Lucienne viendra, cet après-midi?
--Je le pense, mon petit.»
Le docteur Périer posa sa main sur la tête de Jacquot et lui caressa les
cheveux, puis il se détourna.
«Allons! dit Mme Laurenty, quand Lucienne viendra, tu iras jouer avec
elle dans le bois.
--Au revoir, Jacquot», dit le docteur Périer.
Ils partirent.
«Pierre! vous n’avez pas fini! s’écria Jacquot. Et les pingouins? Vous
alliez me parler des pingouins?
--Demain, monsieur Jacquot, demain, je vous promets! Il faut que je
raccommode le filet, et, quand je parle en même temps, alors je fais des
bêtises.
--O Pierre!
--Et puis, voilà votre petite amie, Mlle Lucienne.»
Lucienne arrivait, comme toujours, en courant et tout essoufflée, les
cheveux à l’aventure, son chapeau rose sur la nuque.
«Alors, Pierre, je m’en vais, dit Jacquot. Mais, demain, n’oubliez pas
pour les pingouins!»
Il laissa le vieux pêcheur à ses travaux et s’en fut. D’ailleurs, Pierre
semblait tout à coup de fort mauvaise humeur, car il haussait les
épaules et marmottait entre ses dents de vagues injures en patois.
X
«Bonjour, Jacquot! dit Lucienne. C’était amusant, le cirque?»
Ils montaient par le sentier de la douane, vers le bois de pins.
«Oh! dit Jacquot, je vais te raconter!»
Il avait mille choses à dire à son amie. D’abord, il la plaignit d’avoir
été punie, la veille, à cause de cette coupe de Venise. Il voulut savoir
les détails, les circonstances, l’heure et le lieu de l’accident, puis
il la renseigna sur les événements du jour.
«Oh! tu sais, Lucienne, eh bien, Papa est parti à onze heures pour
Paris. Pascal lui a apporté une dépêche, ce matin, avec le café au lait.
Il paraît qu’un monsieur est mort, là-bas; alors, tu comprends, Papa,
comme il est notaire, a dû partir tout de suite, à cause du testament et
de l’argent, pour éviter un procès; je n’ai pas bien compris, mais ça
n’allait pas assez vite et il a presque manqué le train. On a crié! On a
crié! Papa, Maman, tout le monde! Oh la la! Et le cirque? Ah! je vais te
raconter! Mais il ne faut pas qu’on nous dérange. Veux-tu que nous
allions dans le hangar aux outils? Nous serons tranquilles.
--Oui, oui, dit Lucienne, je veux bien.»
D’ailleurs, elle voulait toujours ce que voulait Jacquot.
Ils s’installèrent dans le hangar aux outils. C’était une cabane
minuscule, fermée par une porte en treillage, capharnaüm bizarre où
voisinaient des pots, des pelles, des pioches, des paniers. On s’y
mettait fort à l’aise sur un tas de terreau, en se serrant un peu, et
l’on y goûtait une très charmante impression de solitude, d’éloignement
du monde, comme si l’on s’était trouvé au fond d’une grotte marine,
d’une mine d’or ou de quelque endroit du même genre. Enfin,
inappréciable avantage, par la porte de fil de fer, on pouvait
surveiller les alentours. Banal comme cachette, le hangar aux outils
restait un refuge merveilleux.
A Lucienne attentive, Jacquot décrivait les jeux du cirque. Ce fut très
long, car il ne négligeait aucun détail et regrettait même de ne pas
joindre, par manque de place, l’éloquence du geste à celle des paroles.
«... Et les trois petits chevaux noirs sautaient, l’un après l’autre,
dans les cerceaux qui flambaient; et, chaque fois, Alice poussait un cri
et Paul haussait les épaules! Oh! tu te serais bien amusée!
--Oh! oui!» soupira Lucienne.
Maintenant, il allait lui expliquer le sujet de la pantomime de clowns
qui terminait la représentation, mais une diversion se produisit. Mme
Laurenty et le docteur Périer entraient dans le bois. Lucienne
interrompit Jacquot.
«Jacquot! regarde! dit-elle, Papa et ta mère. Oh! si tu veux, nous
allons rester bien tranquilles, et puis nous sortirons quand ils seront
tout près.»
Rapidement, Jacquot réfléchit. Une farce de ce genre risquait de le
faire punir, mais puisque Lucienne s’en amusait!
Ils ne bougèrent pas, retenant leur souffle, serrés l’un contre l’autre
dans la petite cabane étroite, et Lucienne avait pris la main de
Jacquot, et Jacquot lui caressait les doigts, doucement.
Mme Laurenty et le docteur Périer s’étaient approchés. Ils s’arrêtèrent
à dix pas de la cabane, silencieux tous deux. Mme Laurenty, les yeux
baissés, faisait de petites lignes sur le sol avec la pointe de son
ombrelle.
«Où sont les enfants? dit-elle soudain.
--Rentrés, sans doute», répondit le docteur Périer.
Puis, ils parlèrent à voix basse. On entendait mal ce qu’ils disaient,
quelques mots à peine, incompréhensibles. Pourtant, Jacquot saisit une
phrase de M. Périer:
«Nous devrions être plus prudents. Il a onze ans depuis quelques jours!»
On parlait donc de lui!
Lucienne gardait sur ses lèvres un sourire ravi à l’idée du bon tour
qu’on allait jouer dans un instant. Jacquot pensait:
«Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire?»
Il ne comprenait pas. «Nous devrions être plus prudents.» Pourquoi donc?
et pourquoi parlait-on de lui? Soudain, il s’étonna. Oui, Jacquot était
sûr d’avoir entendu sa mère tutoyer M. Périer dans une phrase qu’elle
disait très vite en balbutiant un peu, et M. Périer avait répondu de sa
voix triste et toujours grave:
«Oui, je le sais, Hélène!»
Jacquot était follement intrigué.
«C’est drôle! pensait-il, et Maman qui ne tutoie jamais Papa! Et Papa
qui disait, l’autre jour, à dîner: «Mme de Narville est une femme
impossible! elle a tutoyé le fils du préfet!»
Non, il ne comprenait pas.
«Maintenant? lui dit Lucienne à l’oreille.
--Non! non! non! murmura Jacquot, sans tourner la tête et sans quitter
des yeux sa mère et son parrain qui s’approchaient encore. Non!
Attends!»
Ils s’arrêtèrent de nouveau.
«Depuis cinq ans! dit Mme Laurenty, et jamais tu ne m’as été plus cher!
--Hélène!»
Brusquement, Jacquot rougit, stupéfait de ce qu’il venait de voir. Le
docteur Périer avait embrassé Mme Laurenty, tout droit sur la figure, et
longtemps. Les sourcils hauts, les yeux ronds, Jacquot regarda Lucienne,
mais elle ne s’était aperçue de rien. Elle serrait toujours la main de
son ami, elle guettait son sourire, elle attendait ses ordres, elle le
contemplait.
«Oh! soupira Jacquot.
--Quoi? demanda Lucienne.
--Rien!» dit Jacquot.
Il ne comprenait pas! Il sentait que ce n’était pas normal, que ça ne
devait pas être normal, oh! sûrement! mais... et puis, il avait le sang
aux joues, honteux comme d’écouter à une porte.
Mme Laurenty et le docteur Périer étaient partis vers la villa.
«Jacquot! alors... on ne fait rien? demanda Lucienne.
--Non! non! Tu sais, Maman me gronderait si elle avait peur. Non! une
autre fois!
--Oh! c’est dommage!
--On a trop chaud ici, dit Jacquot. On étouffe.
--Alors, si tu veux, sortons!
--Attends un moment. Oui, maintenant.»
On pouvait sortir. Ils avaient disparu.
«Qu’est-ce qu’on fait? demanda Lucienne quand Jacquot eut secoué le
terreau qui salissait la petite jupe. On joue?
--Non, dit Jacquot, il est trop tard. Dis-moi, Lucienne, rentre goûter!
rentre!
--Mais c’est pas l’heure!
--Rentre! poursuivit Jacquot sans répondre à l’interruption. Tu
comprends, j’ai encore un problème qui n’est pas fini et M. Salvert
vient à cinq heures, alors...»
Ce n’était pas tout à fait un mensonge, mais il suffisait qu’il recopiât
la solution du problème, trouvée depuis le matin. Oh! il voulait être
seul! Même Lucienne l’ennuyait! Il voulait être seul! Il fallait
absolument que Lucienne s’en allât!
«Alors, je rentre, Jacquot. Seulement, tu ne m’as pas donné ma rose,
comme tous les jours! Tu es fâché, Jacquot? dis-moi?»
Il se sentit tout honteux.
«Tiens! nous allons la cueillir ensemble.»
Il en prit une qui venait de s’ouvrir.
«Merci, Jacquot, mais...»
Il l’embrassa sur la joue.
«A demain!»
Elle partit, toute triste, se croyant fautive, et, de cela, elle se
consolait mal.