Quant Mme Salvert, un peu lasse, ce soir-là, et rhumatisante, eut réuni,
dans un petit sac à ouvrage, ses aiguilles, sa laine et ses lunettes,
quand elle eut embrassé son fils et se fut retirée, Geoffroy Salvert
régla la flamme de sa lampe, roula une cigarette, se mit à écrire un
billet, s’interrompit à la troisième ligne, parcourut le journal,
feuilleta une brochure, la reposa et, soudain, prenant un parti, se mit
à réfléchir au sujet que, depuis la veille, il se proposait d’étudier à
fond.
Cet homme, jeune et grand, aux yeux gris, au menton carré, aimait les
situations nettes. La tête petite, le visage osseux, rasé, les cheveux
blonds coupés court, la bouche droite, tout enfin, l’allure générale
autant que le détail, révélait un homme élégant, bien entraîné, précis,
intelligent et propre.
Devenu précepteur par nécessité, non par goût; ambitieux et dégoûté de
l’ambition du fait d’une malchance persistante; n’ayant point de fortune
et dépensant le surplus de ce qu’il gagnait à se vêtir correctement, à
payer sa salle d’armes, à cueillir l’amour de façon délicate, Geoffroy
Salvert ne tirait aucun agrément du souvenir de ses jeunes années.
Il était fils d’un professeur au lycée, qui mourut dans un accident de
chemin de fer. Le petit avait quinze ans; il fit ses études, brillamment
d’ailleurs, comme boursier; il rêva d’une carrière universitaire, et
pour donner corps à son rêve, prépara l’École Normale: l’École, porte
des honneurs; la semaine avant le concours, une fièvre l’abattit pour
cinq mois; l’année suivante, au moment où il reprenait goût à la vie de
travail, sa mère tomba malade, à son tour, si malade qu’il se hâta de la
rejoindre en province où elle était restée; il la vit gravement
atteinte, il demeura auprès d’elle et quand, enfin, l’atroce épreuve fut
passée, son rêve avait passé, lui aussi. Trop tard. Il fallait songer à
autre chose.
Tels étaient, à vingt-cinq ans, les souvenirs de Geoffroy Salvert.
Alors il perdit patience et courage tout à la fois. Il renoncerait; il
demeurerait en province, auprès de sa mère, guérie mais infirme.
Quelques anciens amis l’aideraient peut-être à trouver un préceptorat,
une place de secrétaire, du travail, un peu de travail. Eh quoi! il se
ferait une vie très enviable encore. Il aurait la compagnie de ses
livres; le soir, il écrirait, à loisir, des notes pleines d’érudition
pour les revues d’histoire littéraire, il mettrait au point des études
commencées, il lirait, il lirait beaucoup. Plus tard... plus tard, il
retournerait à Paris, mais il ne fallait pas nourrir ce rêve-là! Pour
l’instant, Geoffroy Salvert ne voulait être que précepteur en province.
* * * * *
Il se promenait, un matin, sous les platanes du Cours, quand un avocat
de la ville l’accosta.
«Heureux de vous rencontrer, Salvert, dit-il en lui prenant le bras. Je
crois avoir trouvé pour vous quelque chose qui paraît acceptable. Vous
connaissez Laurenty, le notaire? Non? Ah! bah! Il cherche un précepteur
pour son gosse. Gentil, le gosse, et intelligent, mais bien jeune. Un
précepteur, à onze ans, c’est fou! On ne pense pas l’envoyer au lycée.
Ses parents: deux types. Je les vois de temps en temps. Lui, un gros
lourdaud, violent mais brave homme, belle fortune. Elle, insupportable
ou charmante, selon le vent qui souffle. On jase beaucoup sur son
compte, mais vous savez ce que valent les potins. D’ailleurs, le ménage
marche très mal, paraît-il. A table, on se jette volontiers les carafes
à la tête. Si cela ne vous effraye pas?»
Salvert réfléchit un instant.
«Mais... je ne dis pas non!
--Alors, venez dîner, ce soir, nous en recauserons. Ma femme veut avoir
votre avis sur les vingt romans qu’elle a dévorés pendant la semaine. A
ce soir, cher ami. Mes respects à Madame votre mère. Excusez-moi, on
m’attend au Palais.»
Huit jours plus tard, M. Salvert devenait le précepteur de Jacquot.
* * * * *
«Il faut tout de même que cela finisse, pensa-t-il en roulant une
seconde cigarette. Voilà bientôt six mois que je suis chez ces gens. Je
m’attache à leur gosse de plus en plus: il m’intéresse, il me plaît. Or
ce gosse est malheureux par la faute de ses parents, seulement par leur
faute, leur lourde faute! Entendons-nous: me payent-ils pour lui
apprendre les rudiments des lettres et des sciences, ou pour l’élever?
Si je dois en faire un bachelier, ces choses importent peu; si je dois
en faire un homme, tout me regarde. Un père violent, une mère nerveuse,
(je ne tiens pas à les juger autrement), font souffrir leur fils par le
spectacle d’un continuel désaccord; ils ne s’occupent pas de lui et,
sauf par des punitions infligées à tort et à travers, ou par une
indulgence mal comprise, ne lui enseignent aucune règle morale. Or, pour
le moment, l’enfant est sain, tout à fait sain, mais d’une très vive
sensibilité. Si cela continue, il deviendra d’une nervosité maladive,
car on ne lui explique rien! Voilà le grand point! On ne lui explique
rien! Ne pourrait-on?... Ah! non! non! non! ce n’est pas moi qui vais
prier M. Laurenty de fournir à Jacquot une éducation religieuse, moi,
sceptique impénitent! Tout de même, la difficulté n’est pas ailleurs:
elle est là! Quand Jacquot me dit: «Monsieur Salvert, je n’ai pas
compris à propos de la règle de trois», je ne lui parle pas du temps
qu’il fait et je ne le prive pas de sa récréation: j’explique. Eh bien!
c’est cela: il voit autour de lui des choses qu’il ne peut comprendre et
on ne lui explique rien. Ce sont des mystères. Pour le moment, il y
songe; puis, il y réfléchira; enfin, si l’on n’y met ordre, Jacquot
finira par juger ses parents, et sans indulgence. Puis, quoi? je me suis
chargé de ce gosse, c’est bien le moins que je m’occupe de lui! Si la
tâche me paraît trop difficile, je n’ai qu’à m’en aller! Me soumettre ou
me démettre. Il ne manquerait plus que, dans quelques années, Jacquot
vînt me dire: «Monsieur Salvert, vous...» Non, il ne me dirait rien,
mais il aurait pour moi des sentiments tout à fait clairs! Allons!
allons! cela ne valait pas trois minutes de réflexion. Demain, dimanche,
jour de repos, je monterai à la villa Mireille, dès onze heures du
matin, et je parlerai aux parents. Il y a bien le risque de me faire
congédier, oui, mais c’est peu honorable d’y avoir même songé. Demain,
je parlerai aux parents.»
Geoffroy Salvert, ayant écrasé sa cigarette dans un cendrier, se leva:
«Maintenant, je vais voir si Maman dort et me rendre au café-concert.
J’ai envie d’embrasser une de ces petites danseuses anglaises qui
m’avaient tant plu samedi dernier.»
Et il fit ainsi.