Ah! qu’il faisait bon vivre au soleil!
Jacquot était couché dans l’ombre fraîche d’un pin et regardait le ciel
entre les branches. Immobile, les jambes molles, les bras en croix, il
humait l’émouvante odeur de résine chaude qui parfumait tout le bois, il
écoutait le froissement sec des verdures sous la brise, buvait l’air un
peu salé d’avoir si longtemps frôlé la vague, contemplait le dessin des
ramures contre le ciel et, de tout son petit corps, touchait la terre
tiède. Il ne bougerait pas; il resterait à goûter l’ombre odorante et la
splendeur du jour.
C’était pour lui un plaisir nouveau. Sans doute il aimait toujours
autant courir et jouer; le croquet, le jeu de balle, les glissades
l’amusaient comme avant, mais il connaissait des joies inédites qu’il
prisait fort. Il les avait découvertes, un jeudi du mois dernier, au
cours d’une partie de cache-cache.
Lucienne, ayant accompagné sa mère en tournée de visites aux environs,
Alice, Henri et Paul étaient seuls dans le jeu. Henri et Alice n’avaient
rien trouvé de mieux pour dépister Paul que de se tapir au fond de la
cabane où le jardinier enfermait ses outils, stratagème connu qui ne
servait de rien. Or, Jacquot, voulant une cachette de qualité plus rare,
était monté dans les branches d’un grand magnolier qui poussait parmi
les pins et les dominait de haut. Perché dans le feuillage large et
plat, invisible à tous les yeux, immobile et le cœur battant, il
écoutait les exclamations de Paul qui ne le trouvait pas; il jouissait
de ce dépit. Puis, insensiblement, il se désintéressa du jeu pour
s’occuper des seules beautés de la région supérieure qui lui donnait
refuge.
A ses pieds ondulait la houle verte et noire des pins; plus loin, les
rochers du rivage menaient à la petite falaise dressée dans la mer comme
un mur rose où quelques pauvres plantes s’accrochaient; plus loin
encore, la plaine des flots montrait des champs d’aveuglante lumière et
des îles d’eau sombre. Tout près, au-dessus de sa tête, on apercevait un
nid vide, tandis que, plus haut, à la pointe extrême de l’arbre, un
oiseau se laissait entrevoir, insoucieux du monde, et qui chantait.
On était à son aise dans la fourche de ce magnolier. Jacquot s’appuyait
à deux grosses branches comme aux accoudoirs d’un fauteuil; un petit
rameau horizontal lui formait une sorte de tabouret. A quoi servait de
s’agiter, de crier, d’avoir chaud? Il trouvait un plaisir très réel et
tout neuf à ne plus agir, à ne plus se dépenser, à songer.
Naguère, il ne songeait qu’aux heures où, dans son lit, il ne voyait
même pas la moustiquaire blanche qui le couvrait d’une housse de
mousseline, ou bien quand une indisposition, comme la roséole de l’année
dernière, le forçait à rester couché. Maintenant, il découvrait la
songerie de plein jour, le rêve au grand air, la joie de vivre en
soi-même.
D’ailleurs, il connaissait bien le monde: il l’avait parcouru. Plus de
surprises à espérer de ce côté. Ainsi qu’un explorateur qui revient de
voyage se repose de ses mille aventures en rappelant leur souvenir, les
pieds aux chenêts, Jacquot, assis dans la fourche d’un magnolier,
résumait durant une partie de cache-cache sa science de la vie.
Brièvement, l’univers pouvait se décrire comme suit: borné au nord par
la grande route et la villa du docteur Périer, à l’ouest par un mur, à
l’est par un treillage et un petit chemin qui marquait la limite du
territoire militaire, au sud par le sentier des douaniers, les cailloux
de la grève, les flots bleus et l’horizon, ce vaste monde, qu’il pouvait
parcourir de bout en bout, lui appartenait à lui seul. Au delà de ce
monde, on ne trouvait rien que le royaume de Lucienne Périer, plus petit
que le sien, le fort dont les canons pointaient vers la mer, enfin les
pays inconnus, les pays des rois d’Égypte et des héros de Fenimore
Cooper, les pays de l’atlas et de Jules Verne.
Et voici comment cet univers était peuplé:
D’abord il y avait Papa, qui revenait de Paris le matin même; il y avait
Maman, malade, la veille, mais aussitôt remise. «Toujours les nerfs!»
disait-elle. Il y avait le docteur Périer, parrain de Jacquot, que l’on
voyait souvent et dont la villa était de l’autre côté de la route; il y
avait M. Salvert, qui venait tous les jours pour donner des leçons à
Jacquot; il y avait Julie, la femme de chambre, très rousse et qu’il
aimait bien; il y avait Pascal, le valet de chambre, à qui deux dents
manquaient du côté gauche (cela faisait, dans sa bouche, un trou noir);
il y avait Adolphe, le cocher, vieux, grognon et très chauve, Maria, la
cuisinière, dont le terrible accent prêtait à rire, Gaétan, le
jardinier, tout maigre, qui trottinait en clochant du pied droit,
Pierre, le vieux pêcheur, qui ne se décidait pas à repeindre sa barque,
bien qu’elle en eût grand besoin; il y avait Alice et Paul dont les
parents habitaient la grande villa blanche au bout du cap; il y avait
Henri dont la mère était très douce, très gentille; et il y avait
surtout Lucienne, la fille du docteur Périer, grande amie de Jacquot,
qui riait tout le long du jour et portait de beaux chapeaux roses.
Enfin, au centre de tous ces personnages, se plaçait Jacquot, (onze ans,
mince, les yeux noirs, les cheveux clairs, le teint hâlé), qui,
présentement, était assis dans la fourche d’un arbre.
* * * * *
«Jacquot! Jacquot! je te vois! tu es là-haut! C’est pas de jeu! C’est
tricher! On n’a jamais fait ça avant! Descends!
--Qu’il est bête, ce Paul! pensa Jacquot. Et comment m’a-t-il vu? Alice
a dû le lui dire!»
Allons!... puisqu’il le fallait!... Et Jacquot descendit de son
belvédère, se promettant d’y revenir bientôt, mais ne se doutant point
du tout qu’il venait, pour la première fois, de s’abstraire, afin de
mieux considérer le monde et, de ses petites mains, le peser.
Jacquot était donc couché, une quinzaine de jours plus tard, sous un pin
tout proche du magnolier et savourait la vie à la façon immobile des
plantes, quand le vieux Pierre s’approcha de lui, portant une nasse et
un épervier.
«Eh bien, monsieur Jacquot! vous ne venez pas voir ma barque? je l’ai
repeinte.
--Oui, Pierre.
--Je vous attends en bas, monsieur Jacquot. Pas besoin de vous presser!
vous faites trop bien le cagnard!»
Il descendit par un sentier glissant qui menait au bord de la mer.
Quelques instants, Jacquot le suivit des yeux avec nonchalance. Encore
un peu de repos! Encore un peu de paresse! Qu’il faisait bon sous les
arbres! Rien dans la vie de Jacquot ne semblait avoir changé, depuis de
nombreux jours! Si, pourtant! Oh! oui! que de choses il oubliait!
Pascal, le valet de chambre, avait perdu une dent de plus, toujours à
gauche, ce qui ne rendait pas plus seyant le trou noir dans sa bouche;
Pierre avait repeint sa barque, la _Marie-Claire_, et puis Jacquot
venait d’aborder l’étude des rois d’Égypte de la dix-huitième dynastie
où, vraiment, l’on trouvait de bien beaux noms: Osymandias, Aménophis,
Sésostris, tant d’autres encore! enfin Lucienne allait au catéchisme;
l’abbé Duprin lui donnait des leçons, tout comme M. Salvert à Jacquot,
mais sur d’autres sujets; il lui apprenait «la religion», et il paraît
que ce n’était pas ennuyeux du tout. Même, à ce propos, il y avait eu, à
table, ce jour-là, un petit différend entre M. et Mme Laurenty, père et
mère de Jacquot. Jacquot ne s’étonnait guère de ces petits différends,
(c’était chose commune à la villa Mireille), mais il ne parvenait point
à s’y habituer.
Cela commençait presque toujours ainsi.
M. Laurenty ou Mme Laurenty faisait une remarque désagréable, aussitôt
relevée, bien qu’elle ne s’adressât à personne directement. Alors M.
Laurenty remontait le cours des années et rappelait tous les torts que
Mme Laurenty devait s’attribuer dans leur vie, Mme Laurenty
l’interrompait en phrases courtes, précises, débitées sur un ton
suraigu, et définissait, à son tour, les méfaits de M. Laurenty. Après
quoi, M. Laurenty tapait de son poing sur la table en proférant des gros
mots, tandis que Mme Laurenty, griffant toujours la nappe de ses dix
doigts, se mordait les lèvres jusqu’au sang.
Dès le début de la scène, Jacquot dressait l’oreille; quand finissait
l’exposé des torts conjugaux, sa bouche se mettait à trembler et il
devenait très rouge. Il écoutait, mais le sens des paroles l’occupait
fort peu; le bruit, le bruit seul le troublait! il détestait le bruit.
Les jurons lourds de son père, les cris pointus de sa mère lui étaient
également insupportables. Il commençait à avoir peur. Aussi, lorsque M.
Laurenty prenait le ciel à témoin de façon grossière et répétée, Jacquot
pleurait-il, le plus souvent, et son père ou sa mère ne manquait jamais
de dire:
«Cet enfant est ridicule: il pleure tout le temps!»
La phrase pouvait varier par ses termes, elle ne signifiait jamais rien
d’autre.
Le différend, surgi ce jour-là, était de qualité nouvelle. Mme Laurenty
disait: «J’ai vu Périer, ce matin; il envoie la petite Lucienne au
catéchisme...» Quand son mari lui coupa la parole:
«Ce n’est pas ce qu’il fait de mieux!
--Il fait son devoir! dit Mme Laurenty en posant brusquement sa cuiller
sur l’assiette, ce qui provoqua un bruit de faïence fort douloureux à
l’oreille. Et, d’ailleurs, je compte voir l’abbé Duprin pour que
Jacquot...
--Ah! cela, je te le défends bien! Si Jacquot a besoin d’une religion,
plus tard, il s’en procurera une tout seul. Une religion, ça se trouve
sans peine. Pour le moment, laisse-le tranquille! Tu n’es pas pieuse, tu
ne vas jamais à la messe, tu...
--Devant l’enfant! Taisez-vous, Julien!»
Mme Laurenty tutoyait peu son mari.
«Toujours cette rage d’imiter les autres! Parce que Périer...
--Julien! si vous...»
A grand bruit, M. Laurenty jura, mais Jacquot ne se souvenait pas de ce
qu’il avait dit, au juste. Ses yeux se gonflaient, sa bouche tremblait.
M. Laurenty frappa la table. Un verre chanta. Jacquot fondit en larmes.
«Odieux! c’est odieux! Il pleure à tout bout de champ! On ne peut plus
parler! Va-t’en dans le jardin! sors d’ici!»
Jacquot plia sa serviette, prit l’orange qu’il s’évertuait à peler
proprement et fut l’achever au jardin, comme l’en priait aimablement son
père. Là, du moins, on pouvait manger les fruits à sa guise.
Il était seul. Les larmes séchèrent vite. Pas de camarades, car c’était
un jour de semaine; point de leçons, car M. Salvert souffrait de la
grippe, ayant pris froid, la veille, en rentrant chez lui. Que ferait
Jacquot? Irait-il voir Lucienne qui n’avait ses leçons que le matin?
Lirait-il ce beau livre que M. Périer lui avait donné: «Cinq semaines en
ballon»? Non; il n’aimait pas montrer à Lucienne ses yeux rougis. Il
s’intéressait moins vivement aux aventures d’autrui lorsqu’il venait
d’en subir une trop personnelle. Non; il se coucherait sous un pin et
passerait l’après-midi à ne rien faire.
La tristesse de Jacquot avait vite disparu. Une sauterelle verte qui
détendait au sein de l’herbe son maigre corps le fit sourire. Il regarda
une armée de fourmis qui construisait une colline en terre rouge, puis
il oublia tout à fait les incidents du repas et, couché dans l’ombre du
pin, les bras en croix, il écouta chanter la mer.
«Il faut tout de même que j’aille voir la _Marie-Claire_ repeinte», se
dit Jacquot, une heure plus tard.
Dans le temps qu’il se levait, il entendit un petit pas rapide et vit un
délicieux chapeau rose.
«Bonjour, Jacquot! dit Lucienne. Je t’attendais à la maison. Pourquoi
n’es-tu pas venu jouer?
--J’avais des ennuis, dit Jacquot.
--Oh! pauvre!» murmura Lucienne.
Elle le regarda d’un petit air triste.
Alors Jacquot lui prit les mains et, se glissant sous le chapeau rose,
il embrassa la joue offerte.