Levé tôt, descendu dans le jardin dès sept heures et demie, ce dimanche
d’avril, Jacquot avait aussitôt cherché Gaétan, le jardinier. Un drame
se jouait à la villa Mireille et tout le monde, depuis la femme de
chambre de Madame jusqu’au vieux Pierre, s’intéressait à sa conclusion.
D’innombrables chenilles processionnaires menaçaient de dévorer les pins
de la propriété. Il y en avait partout. Sur le même arbre, on voyait
pendre cinq, dix, vingt nids, comme des fruits malsains. Il fallait
aviser, le danger était grave, et Gaétan avait passé la journée tout
entière à couper les branches prises par l’ennemi. Il détestait, il
haïssait les chenilles. Quand, par aventure, il en écrasait une sous son
talon ferré, il ne manquait pas de jurer d’une voix éclatante:
«Ah! Bonne Mère! les sales bêtes! Voyez-vous, monsieur Jacquot, c’est un
malheur! Quand on en voit deux, on en voit cent et on en voit mille! Si
je n’avais pas l’œil, elles mangeraient tout, comme il y a dix ans, chez
M. Périer. Son jardinier ne faisait pas attention. Eh bien! ç’a été du
propre! Plus rien! Mais à la villa Mireille! Parce que j’ai l’œil!
Voyez-vous, monsieur Jacquot, parce que j’ai l’œil!»
De vrai, Gaétan avait examiné chaque arbre méticuleusement. Bien qu’il
boitât, son agilité restait merveilleuse. Armé d’un échenilloir neuf, il
grimpait dans les pins, prenait d’étonnantes positions d’équilibre
instable, risquait de se casser dix fois le cou pour atteindre un nid au
bout d’une branche et, chaque fois qu’il tirait la ficelle de ses grands
ciseaux, exhalait son plaisir en un grognement sourd. Gaétan mettait à
écheniller la même ardeur qu’un autre à chasser la grosse bête. Même les
petits pins attachés au flanc de la falaise avaient été passés en revue.
Quand le soir tomba, c’était fini. Il ne restait plus un seul nid de
chenilles. Gaétan triomphait.
Le lendemain, dimanche, dès le matin, le vilain tas de soie grise et de
brindilles serait livré aux flammes. On avait bâti ce bûcher, par
crainte d’incendie, sur la terrasse pierreuse qui dominait le flot, en
haut de la falaise. Parce qu’il avait aidé Gaétan dans son travail en
jetant les branches coupées dans un panier, Jacquot devait y mettre le
feu lui-même. Aussi, dès sept heures et demie, était-il descendu au
jardin, malgré la paresse qui, chaque matin, le retenait au lit, après
l’heure réglementaire, malgré son goût pour les bâillements, les
étirements et la suave torpeur des réveils. Mais ce spectacle nouveau et
la part qu’il devait y prendre lui offraient de trop fortes tentations.
Quand il arriva sur la terrasse, tout était prêt pour la cérémonie.
Quelques chenilles, échappées pendant la nuit, avaient été écrasées par
l’implacable talon de Gaétan, et Gaétan se frottait les mains, content
de son œuvre, impatient de la voir achevée.
«Voulez-vous une allumette, monsieur Jacquot?»
--Pas besoin, Gaétan, j’en ai.»
Il venait de les prendre à la cuisine. Gravement, il en alluma une et la
glissa sous le bûcher. Puis il recula de deux pas pour considérer la
chose.
A cet instant, Pascal, le valet de chambre, arriva en courant.
«Gaétan, dit-il, Monsieur vous demande tout de suite à la villa.
--Oui, dit Gaétan, c’est à propos de la corbeille de géraniums, pour
sûr. Tant pis, monsieur Jacquot, je vous laisse seul. Surveillez bien le
feu! Je reviendrai.»
La surveillance était facile. Il n’y avait que des pierres à cet
endroit. Jacquot s’assit sur un banc et regarda fumer les branches.
L’air était lourd, ce matin-là, plus lourd, semblait-il, sous ce ciel
gris. Il pleuvrait peut-être avant le soir. La fumée montait, tout
droit, en une épaisse colonne bleuâtre; plus haut, elle s’effilochait
sous un courant d’air. Bientôt, quelques flammes parurent, courbes,
aiguës, très jaunes. Jacquot allait s’amuser: il aimait les flammes,
leurs jeux, leurs couleurs; il aimait les belles braises qui rougeoient
et, lentement, s’étouffent dans la cendre. Mais, bientôt, le spectacle
fut gâté: une des bourses de soie ayant crevé, ce fut, quelques
instants, une trop visible grillade de chenilles. Jacquot se plaisait
mal à ces contorsions. Une autre bourse s’ouvrit; une autre encore. Non!
c’était dégoûtant, c’était sale. Il regrettait d’être venu. Il détourna
la tête. Pourquoi donc avait-il mis le feu lui-même? Pourquoi faire
souffrir? Puisqu’il fallait détruire ces bêtes, il eût préféré n’avoir
point du tout participé à leur supplice. Mais que la fumée était donc
jolie.
Gaétan revenait en boitillant.
«Je m’en vais encore, monsieur Jacquot. Monsieur m’envoie en ville
acheter des rosiers. Je vous laisse. Eh bien! ça a été drôle?
--Les pauvres bêtes! dit Jacquot en souriant.
--Oh! il ne faut pas dire ça! monsieur Jacquot, c’est comme qui dirait
de la vermine, et la vermine, voyez-vous! Et puis, quand ça passe sur
les mains, ah! Bonne Mère! ça laisse des démangeaisons. Les maladies qui
s’attrapent, vous savez bien, c’est tout pareil à ces saletés. Quand un
pin les a, tout le bois les prend! Au revoir, monsieur Jacquot! Je
jetterai les cendres, ce soir, quand ça sera froid.»
Il partit.
Les maladies qui s’attrapent... contagieuses, oui, Jacquot les
connaissait: la roséole, par exemple, qui l’avait empêché, l’année
dernière, de voir Lucienne pendant quinze longs jours. Et puis le
choléra, et puis la petite vérole, et puis la peste dont on parle dans
les livres.
Oh! que la fumée était jolie!
V
«Tiens! on a fait un feu de joie!»
Jacquot tourna la tête.
Accoudé au treillage qui séparait la villa Mireille du territoire
militaire, un soldat regardait le bûcher qui déjà s’affaissait et
n’avait plus de flammes.
«Non, répondit Jacquot, ce n’est pas un feu de joie. On a brûlé des
chenilles qui mangeaient le bois de pins.
--Ah! oui, dit le soldat. C’est de la sale vermine. On n’en a pas comme
ça, chez nous.»
Puis, après un silence:
«Dites-moi, Monsieur, est-ce que je pourrais allumer ma cigarette à
l’une des branches?
--Mais oui», dit Jacquot.
Et, comme le soldat s’approchait, ayant enjambé le treillage, Jacquot se
dit que ce serait plus poli de lui offrir une des allumettes qu’il
portait dans sa poche.
«Tenez! j’ai des allumettes.
--Merci, Monsieur.»
Il restait debout devant Jacquot, poussant du pied une braise du bûcher.
«C’est de la sale vermine! murmura-t-il en hochant la tête.
--Gaétan dit la même chose», répondit Jacquot.
Maintenant, le soldat fumait en regardant la mer.
C’était un assez grand gaillard, fort, large des épaules, de ceux dont
on dit qu’ils sont «bien plantés». Les yeux d’un bleu transparent, le
nez court, un peu camus, la bouche mobile, le menton carré donnaient à
cette figure une expression indécise et double, car certains traits
étaient ceux d’un homme volontaire, tandis que le regard et le sourire
restaient ceux d’un enfant.
Il se sentait intimidé devant Jacquot, ne sachant par quelle phrase
accompagner son départ, et Jacquot, non plus, ne savait plus que dire.
Le soldat regardait l’enfant mince, au teint hâlé, aux yeux noirs, aux
lèvres d’un rouge sombre et qui, dans son costume bleu marine, avait
tellement l’air d’un «petit monsieur». Ils comprirent, sans doute,
qu’ils étaient de la même race nette et franche, car le soldat sourit à
l’enfant et l’enfant rendit le sourire.
«Vous appartenez au fort?» demanda Jacquot.
--Oui, Monsieur. J’attends des camarades. Nous allons poser une guérite,
là, tout près du treillage. C’est parce que des étrangers sont entrés,
samedi dernier, et qu’ils ont traversé le territoire militaire. Alors,
vous comprenez, avec une guérite pour la nuit et les jours de mistral...
alors, on ne passera plus sans dire pourquoi.
--Ah! je comprends! dit Jacquot. Comment vous appelez-vous?»
La connaissance était faite. Gentil, ce soldat; et le soldat, heureux de
voir qu’on l’interrogeait, prenait courage.
«Je m’appelle Jean Leduc, dit-il; je suis de Bretagne, de Plougastel, un
joli endroit; c’est là qu’habite la mère. Le père est mort l’an passé;
et puis, j’ai ma sœur qui est mariée, et il y a aussi un frère qui fait
la pêche.
--Comme les pêcheurs d’ici? demanda Jacquot.
--Non! oh! non! dit le soldat en riant. Il est morutier, il pêche la
morue, là-bas, sur les bancs de Terre-Neuve. Moi, je suis le cadet.
J’aurais dû faire mon temps, comme lui, dans la marine, mais je me suis
engagé dans l’armée de terre. Voyez-vous, je ne sais pas pourquoi! comme
ça!»
Jacquot réfléchit un instant.
Ce soldat était tout à fait gentil. Il lui devait une réponse.
«Moi, dit-il, je m’appelle Jacques Laurenty, mais on m’appelle Jacquot.
Mon père est notaire, en ville. Il descend tous les jours à son étude
par le tramway et revient pour les repas. C’est à nous, la villa
Mireille, tout ça!»
Il fit un grand geste circulaire.
«Vous avez de la place pour courir, dit le soldat. Je vous ai vu, il y a
quelques jours, avec vos amis.
--Ah! oui! dit Jacquot. Il y avait Lucienne, Alice, Paul et le petit
Henri. C’est Lucienne que j’aime le mieux.
--Vous vous amusiez bien! dit le soldat.
--On s’amuse beaucoup, dit Jacquot gravement, mais quand nous jouons à
cache-cache, Alice, Paul et Henri ne savent pas se cacher. Ils
n’inventent rien de nouveau: toujours la cabane aux outils ou les
bosquets de thuya. Quand c’est Lucienne et moi qui nous cachons, les
autres ne nous trouveraient jamais, si Lucienne pouvait se taire, mais
elle parle tout le temps; alors, vous comprenez! Oui, on s’amuse
beaucoup.»
Le soldat regarda au loin, sans rien dire, puis, d’une voix basse et
prudente, comme s’il craignait de froisser Jacquot, il murmura:
«A votre âge, Monsieur, je travaillais déjà, et je travaillais dur!
--Oh! s’écria Jacquot, moi aussi, je travaille! C’est monsieur Salvert
qui me donne des leçons, tous les jours, excepté le dimanche, et aussi
le jeudi, dans l’après-midi. Il est très gentil; il explique bien les
choses.»
Le soldat ne put s’empêcher de sourire. Tout ça, c’était du travail de
riche!
Brusquement, Jacquot l’interrogea:
«Avez-vous lu _l’Ile mystérieuse_? Oh! c’est si beau! c’est de Jules
Verne! Un jour, je vous dirai l’histoire.»
Non, le soldat n’avait pas lu _l’Ile mystérieuse_. Il réfléchit un
instant, cherchant à se rappeler un titre de livre qu’il pourrait citer.
_La comtesse... la comtesse..._ C’était bien ça! _La comtesse adultère_.
Il valait mieux n’en point parler.
--Vous savez, Monsieur, on n’a pas le temps de lire, dans le métier.
Quelquefois, le feuilleton du journal, mais, un jour, on oublie, et
alors on n’y comprend plus rien, et puis, tout ça, c’est des mauvaises
lectures. C’est pas pour vous, Monsieur.»
Jacquot savait qu’il se trouvait de bonnes et de mauvaises lectures.
Jacquot savait beaucoup de choses. Au début de l’hiver, il s’était passé
une scène fort violente à la villa Mireille. Couché dans un coin du
divan, Jacquot regardait l’abat-jour rose de la lampe, qui ressemblait
au chapeau de Lucienne. Il ne bougeait pas. Il ne disait mot. Il lui
suffisait de contempler l’abat-jour rose à fond de soie garni de
dentelles. Ses parents l’avaient oublié.
Soudain, M. Laurenty, prenant sur la table un livre à couverture jaune,
s’était écrié:
«Hélène! comment peux-tu lire de pareilles choses! Ce roman est ignoble!
Et tu le laisses traîner sur la table! S’il venait à l’enfant l’idée de
le parcourir seulement, il y a de quoi lui salir l’imagination à tout
jamais!»
Intéressée par son journal de modes, Mme Laurenty ne répondit pas, tout
d’abord, puis, après un temps, mais sans se déranger:
«Je ne suis plus une petite fille, Julien, dit-elle, et vous me ferez la
grâce de ne pas surveiller mes lectures. Quant à Jacquot, il lit
seulement les livres que je lui donne.»
Elle baissa la feuille de devant ses yeux, et vit le témoin de la scène.
«Et veuillez, reprit-elle, ne plus me parler sur ce ton, spécialement en
présence de l’enfant. Je m’étonne qu’il ait encore pour nous le moindre
respect.
--Charmant!» avait grogné M. Laurenty en sortant de la chambre.
* * * * *
«Des mauvaises lectures, Monsieur», répéta le soldat.
Le souvenir était désagréable à Jacquot. Il rompit les chiens.
«Appelez-moi «monsieur Jacquot», comme tout le monde.
--Alors, dit le soldat, appelez-moi Leduc, comme les camarades.
--Je veux bien, dit Jacquot, mais il faudra que nous causions souvent.
Je suis presque toujours dans le bas du jardin ou dans la pinède; quand
vous me verrez, faites-moi signe. Nous nous raconterons des choses.
--Volontiers, dit le soldat, mais, vous savez, je n’ai pas l’habitude de
causer avec des... Ah! Monsieur Jacquot, il faut que je vous dise adieu.
Voilà les autres qui apportent la guérite. Si vous voulez la voir mettre
en place...»
Jacquot enjamba le treillage.
C’était une belle guérite toute neuve, peinte en gris clair. Quatre
soldats la portaient. Elle fut dressée à quelques mètres du sentier.
Cette grande boîte prenait une étrange importance et changeait la vue si
familière.
«Hein! mon vieux Leduc! dit un des soldats, c’est toi qui auras son
pucelage!»
Leduc eut l’air gêné, il regarda Jacquot, puis, se reprenant, répondit
avec bonne humeur:
«Eh! oui! pas plus tard que ce soir!
--Je te promets pour ta garde un joli temps de chien! Ça souffle déjà
et, cette nuit, tu ne te croiras pas dans la coloniale!
--Rentrons, dit un autre. Faut aller aux pommes! Ce salaud de sergent...
--Au revoir, Monsieur Jacquot, dit Leduc en s’approchant. A bientôt,
j’espère!
--Au revoir, Leduc; à bientôt!»
Ils se serrèrent la main.
Du bûcher de chenilles, il ne restait plus que des cendres.
Jacquot partit.
«C’est vrai que le vent se lève, pensait-il en remontant par le jardin.
Pourvu que Leduc n’ait pas froid, cette nuit!»