IX

Sur la terrasse du château, couchée dans sa tunique rouge, le menton

dans ses paumes, Morgane regardait la mer. Derrière elle, dans un angle

de la terrasse, Blegobred accordait son instrument. Un jour gris,

déchiré d'éclaircies de soufre, pesait sur l'horizon. De brusques

coups de vent passaient comme des faulx et la mer n'était plus qu'une

grande prairie livide, couleur de plâtre, où bondissait le troupeau

des vagues. Elles venaient battre le pied de la terrasse et, brisées

par le choc, reculaient vers le large, où d'autres les heurtaient du

poitrail et, toutes ensemble, mêlées dans un échevèlement d'écume,

recommençaient le stérile assaut...

Morgane, comme fascinée par cette lutte, demeurait sans parler, les

yeux sur la mer. Un moment, elle parut s'arracher à sa contemplation,

et, se tournant vers Blegobred, toujours immobile:

--L'air de la Mort, mon âme!

Le vieux telynor tira des cordes basses de sa harpe trois sons graves

pareils à un glas; Morgane s'était retournée vers la mer: l'abîme

qu'elle fouillait du regard lui semblait moins profond et moins sombre

que l'abîme de son propre cœur. Quels courants, quels remous de tempête

sont comparables aux agitations d'un cœur? Les passions qui se heurtent

sans bruit, dans les ténèbres d'une conscience, dépassent en horreur

la vaine bataille des éléments. Elle était criminelle!... A cette

heure même, dans une chambre de la Tour des Hôtes, il y avait un pâle

corps de jeune fille, des bras jetés, des yeux qui ne verraient plus

la douce lumière du jour... Idris lui avait remis le «boire» magique

qui ne laisse aucune trace, qui n'a aucun goût, qui tue sans éveiller.

Elle l'avait mêlé à la potion d'Annette. Personne ne l'avait observée;

la chambre était plongée dans une obscurité propice; Fante dormait.

Et sa main n'avait pas tremblé en versant l'horrible breuvage. Il le

fallait!...

Ses calculs déjoués, Georges soustrait à sa domination, reconquis par

Annette, une seule chance lui demeurait: la disparition de la jeune

fille. Elle écartée, le seul obstacle qui la séparait de M. de Kerduel

tombait en même temps. On attribuerait la mort de la jeune fille à une

rupture d'anévrisme, à une congestion cérébrale, à telle autre maladie

subite qu'expliquait trop bien l'ébranlement de sa santé. L'autopsie

du corps ne ferait rien découvrir. Et qui, d'ailleurs, songerait à

l'accuser, elle, Morgane, comtesse de Bangor, riche à milliards et plus

suspecte d'indifférence que de jalousie à l'égard de cette pauvre fille

sans naissance?... Elle avait tué pourtant... Et, si forte qu'elle fût

sur elle-même, elle n'avait pas eu le courage d'assister derrière une

porte ou une tenture à l'agonie de sa victime. Le poison versé, elle

était partie; elle l'avait laissé seul à sa besogne de délivrance.

Est-ce donc qu'elle regrettait son crime, qu'elle eût voulu ne l'avoir

point commis? Une fatalité inéluctable avait dirigé tous ses actes,

elle n'avait été que l'instrument. Pourquoi cette gamine barrait-elle

sa route? Tant d'années d'efforts, les troupes prêtes, la restauration

assurée, le trône à portée de sa main et d'où quelques marches

la séparaient à peine et tout cela réduit à néant par les lubies

sentimentales d'une petite fille obscure et passionnée! Le vrai crime,

c'eût été de croiser les bras...

Morgane, dans le premier mouvement de fureur sauvage que lui avait

causée la fuite de Georges, s'arrachant d'elle pour courir au secours

de la jeune fille, s'était enfermée dans ses appartements. Elle n'avait

pas entendu Annette dicter à Georges la conduite qu'il devait tenir,

faire si généreusement le sacrifice de son propre amour aux intérêts

supérieurs d'une grande cause. Elle croyait n'avoir pour rivale qu'une

sorte de petite pensionnaire capricieuse, sans élévation, sans noblesse

véritable, et, le moment venu, elle n'hésitait pas à la briser. Sa

justification, si c'était peu d'invoquer son intérêt personnel de

prétendante, elle l'eût trouvée trop aisément dans l'intérêt de ses

frères. D'elle ils attendaient le salut, la délivrance. Mais ce salut,

cette délivrance, il fallait, pour les assurer, la coopération d'une

volonté indépendante de la sienne, qu'elle avait fini par soumettre

et entraîner et qu'un bras misérable d'enfant menaçait, au dernier

moment, de soustraire à son empire. Ce bras était retombé; le sort

était vaincu. La potion prise, Annette n'avait dû ni pousser un cri ni

faire un mouvement. Le poison avait dû agir sur elle tout d'un coup,

frapper aux sources de la vie et les dessécher instantanément. On ne

s'apercevrait de sa mort que longtemps après, tant cette mort serait

pareille au sommeil...

L'aveugle jouait toujours: c'était une sorte de marche lente qui

évoquait d'abord des piétinements de foule sous l'averse, des cahots

de cercueil, de grêles voix d'enfants de chœur dans la brume et

où revenaient, distinctement, les trois notes égales et espacées

du glas... Puis, à la reprise, une gamme triomphale, symbolisant

l'entrée de l'âme dans la vie éternelle, la joie sans seconde de

la Résurrection... Et, de nouveau, les trois tintements réguliers,

martelés et sourds...

Morgane, perdue dans sa songerie, n'écoutait pas. Le jour, sinistre

et plombé, fermait l'horizon d'un cercle d'argent pâle. Là-bas, aux

confins de la vue, les Sept-Iles allongeaient leur croupe grise. La

tête âpre du vieux roi Grallon, au-dessus des dunes, regardait de

ses yeux de pierre. Et les mille lanières du vent d'ouest chassaient

vers le pied de la terrasse la chevauchée éperdue des vagues. Il en

arrivait, il en arrivait! Et si pressées, tordant et mêlant leurs

nœuds, qu'on eût dit maintenant un fourmillement de couleuvres.

Glissant sur la convexité du rempart, elles poussaient un long

sifflement en se brisant aux créneaux, et leurs fines langues, dardées

en appel vers Morgane, avaient l'air de la chercher pour l'étreindre.

Morgane tressaillit, comme si elle entendait cet appel. Bien des fois,

en des jours pareils, elle avait cédé à ces voix sifflantes de la mer,

elle s'était jetée au milieu du tourbillon. L'orage l'attirait. Elle

était dans ce ruissellement d'écume, dans ce conflit effroyable des

eaux et du vent, au milieu de ces vagues monstrueuses, comme l'âme

fleurie et magnifique de la mer. Elle était Morgane, l'engendrée, le

sourire vivant de la mer...

Un bruit de pas, un souffle rauque... Quel audacieux, malgré ses

ordres, se permettait de venir déranger sa songerie? Elle se retourna

et, voyant Georges la figure convulsée, elle se dressa comme une

biche, d'un souple mouvement des jarrets, et se tint debout contre la

balustrade. Était-il entré chez Mlle Lefoullon? Savait-il?... Elle

comprit tout de suite qu'il savait. Pourtant, elle ne baissa pas les

yeux. Georges marchait sur elle.

--Enfin je vous trouve!

Et, dans l'oubli de lui-même, levant un poing menaçant:

--Misérable! Misérable!

Morgane pâlit, mais ne fit pas un mouvement. Cette contenance

dédaigneuse était la plus capable de désarçonner Georges, dont le poing

retomba sans avoir frappé.

--Êtes-vous ivre ou fou, monsieur de Kerduel? dit lentement Morgane.

Elle avait vu l'hésitation du jeune homme et se ressaisissait avec

cette merveilleuse élasticité d'esprit qui en faisait une escrimeuse si

redoutable. Si Annette était morte sans avoir parlé, si Georges n'avait

que des soupçons, elle pouvait espérer encore les détourner à force de

dissimulation et de sang-froid.

--Un crime a été commis cette nuit, dit Georges d'une voix sourde, et

c'est vous l'assassin...

Morgane haussa les épaules sans répondre. Elle s'attendait à

l'accusation et ne voulait se défendre qu'après que son adversaire se

serait découvert entièrement. Tant de calme le démontait. Mais la pâle

figure de Fante passa devant ses yeux; il se rappela la déclaration si

catégorique de l'enfant.

--Vous êtes entrée cette nuit dans la chambre d'Annette, continua-t-il

d'une voix plus affermie. Vous aviez à la main une fiole de poison et

vous l'avez vidée dans la potion qu'elle devait prendre...

Cette fois, l'accusation était nette, formelle, appuyée de précisions

qui valaient des preuves. Comment Georges les avait-il obtenues?

Annette n'avait-elle absorbé qu'une partie de la potion et avait-elle

eu le temps de parler avant de mourir? Mais comment eût-elle su que

Morgane était venue dans sa chambre? Elle dormait et l'enfant qui la

veillait dormait aussi: Morgane s'en était longuement assurée avant

d'entrer. Était-ce donc l'enfant qui l'avait vue? Mais, si dévouée à

sa maîtresse, elle l'eût avertie et ne l'eût point laissée prendre

la potion. Georges affirmait sans preuves; il donnait à de simples

présomptions la teneur d'une accusation précise...

--Réfléchissez, monsieur de Kerduel, dit-elle, sans qu'un pli de son

visage eût remué durant ce tragique débat intérieur. Pourquoi aurais-je

empoisonné Mlle Lefoullon? L'eussé-je recueillie, sauvée une première

fois, si j'en avais voulu à sa vie?

--Vous ne la connaissiez pas alors.

--Elle est donc morte? demanda Morgane, avec une expression de joie

sinistre qu'elle ne parvint pas à dissimuler.

--Ah! sorcière, tu t'es trahie!... Eh bien, tremble... Le ciel a été

plus fort que tes philtres. Elle vit!...

--Elle vit! répéta Morgane, frappée cette fois en plein cœur. Elle vit!

répéta-t-elle encore...

--Oui, dit Georges, grâce à l'enfant qui la veillait et qui a failli

mourir à sa place... Sans son intervention, votre monstrueux scénario

se déroulait jusqu'au bout: la pièce était plongée dans une obscurité

presque complète; Annette dormait; l'enfant semblait dormir aussi...

Heureusement, elle vous a vue verser le poison. Dans l'espèce de

terreur superstitieuse que vous lui inspiriez, elle n'a pas fait un

mouvement; mais, après votre départ, elle s'est ressaisie; elle a voulu

s'assurer que la potion où vous aviez versé la mort était inoffensive.

Elle y a trempé les lèvres seulement: quand je suis accouru, elle

râlait sur le plancher...

Morgane, atterrée, ne se défendait plus. Une lividité mortelle s'était

répandue sur ses traits, qui, depuis un moment, étaient ceux d'une

Gorgone. Elle essaya encore, pour la forme, une confuse dénégation.

Georges, d'un geste qui glaça les mots sur ses lèvres, lui montra

combien cette lutte était inutile... «Soit!» dit-elle. Et regardant

Georges en face:

--Que prétendez-vous faire?

--Vous dénoncer à la communauté celtique comme indigne, criminelle et

déchue de vos droits, dit Georges avec force, délier les membres de

cette association de la foi qu'ils vous ont jurée et dont votre crime

les dégage...

--Vous ne ferez pas cela, dit vivement Morgane.

--Je le ferai, dit Georges...

--Vous ne connaissez aucun des chefs de la conspiration...

--J'attendrai qu'elle ait éclaté pour parler...

--On ne vous croira pas...

--Je n'aurai qu'à dire qui je suis.

Morgane éclata d'un rire amer:

--Qui vous êtes, monsieur Léïzour? Il semblerait que vous n'ayez qu'à

paraître pour qu'on salue en vous l'héritier légitime d'Arthur. Il

faudra commencer par prouver vos droits...

--Ils sont écrits tout au long dans la charte que je vous ai remise,

dit Georges.

--Et si ce parchemin disparaissait? demanda Morgane...

--Vous oseriez?...

Dans le vent qui redoublait de violence, les paroles des deux

adversaires se heurtaient avec des éclats sourds. Derrière eux,

l'aveugle, comme indifférent, continuait à dérouler sa marche funèbre:

la harpe pleurait sous ses doigts ou s'épanchait en rythmes d'orage...

--J'oserais, dit Morgane...

Georges commençait à mesurer les profondeurs de cette âme charybdienne.

--Le vol après l'assassinat... Voilà donc les degrés qui vous mèneront

au trône...

--Qu'importe, si j'y monte? dit Morgane... Les modérés sont les

impuissants de l'Histoire et il est temps d'avoir des scrupules quand

la cause qu'on sert a triomphé.

--Vous blasphémez cette cause. Vos frères vous renieraient, s'ils

savaient qui vous êtes...

--Et qui êtes-vous donc, vous qui parlez? riposta Morgane. Qu'avez-vous

fait jusqu'ici pour cette cause? Quelle heure de votre vie, quelle

goutte de votre sang, quelle parcelle de votre fortune lui avez-vous

sacrifiées? Hier, vous ignoriez seulement qu'il y avait encore un

peuple, une âme celtes. Les premières ouvertures que je vous ai faites

sur les destinées de ce peuple, vous les avez accueillies avec le

scepticisme dédaigneux d'un blasé ou d'un dégénéré... Moi, c'est toute

ma vie que j'ai donnée à mes frères... Enfant, je n'ai pas eu d'autres

pensées; jeune fille, je n'ai connu ni le sourire ni les effusions des

vierges de mon âge. J'étais jeune, j'étais riche, j'étais belle: je ne

l'ai pas su ou j'ai voulu l'oublier. Le lourd héritage ancestral se

résumait pour moi en un renoncement à tout ce qui n'était pas lutte,

effort, aspiration vers le triomphe définitif de la restauration

celtique. Pas un instant, vous m'entendez, je ne l'ai accordé jusqu'ici

à la satisfaction égoïste d'un désir qui fût autre... Fils d'Arthur,

marqué par le destin pour un trône dont je vous frayais la voie, je

vous ai cherché, je vous ai tiré de l'obscurité, je vous ai mené, comme

le tentateur avait fait au Christ, sur la montagne d'où l'on découvre

l'avenir... Je vous ai dit: «Tout cela est à toi, à nous... Il suffit

pour cela que tu dises oui, que tu consentes à me laisser faire, que

tu poses ta main dans la mienne... Part égale, quoique seule de nous

deux jusqu'ici j'aie travaillé, lutté, peiné...» Et vous avez accepté,

vous avez trouvé ma proposition toute naturelle et toute simple...

C'est à peine si vous avez témoigné quelques scrupules de tant recevoir

sans rien apporter. En quoi vous vous trompiez, car il me fallait au

moins votre adhésion nette, franche, sans détours, sans remise, et,

si c'était un sacrifice, concédez qu'il était bien faible... Mais

ce sacrifice, si léger, vous n'en avez même pas eu le courage! Il a

suffi d'une petite fille évanouie pour vous retourner comme une crêpe,

vous faire oublier vos engagements les plus solennels. Je cherchais

un homme: voilà la pâte molle que j'avais trouvée... Eh bien! ce que

vous étiez trop lâche pour accomplir, je l'ai voulu tenter, moi qui

n'étais qu'une femme. Je me suis substituée à vous pour débarrasser

la voie, faire place nette à notre commune ambition. Si c'était un

crime, c'est vous qui l'aviez voulu, qui m'y aviez forcée... L'intérêt

de la patrie celtique avant tout!... Imprévoyante que j'étais! C'est

cet acte de haute préservation sociale que vous invoquez pour réclamer

ma déchéance, pour dire à mes frères: «Chassez de vos rangs celle

qui s'est faite assassin pour vous! Oubliez son nom, ses titres, le

séculaire effort des siens, sa propre vie en oblation!» Et s'il se

trouve un curieux pour demander qui parle ainsi, vous répondrez: «C'est

moi, Georges de Kerduel, héritier légitime d'Arthur, qui ne savais même

pas hier que vous existiez, qui n'ai jamais fait un pas, ouvert la

bouche, levé le petit doigt pour votre défense, mais qui me suis donné

la peine de naître et de me baisser pour ramasser dans le sang une

couronne qui ne m'appartenait pas...»

Magnifique de passion, elle avait jeté ces invectives d'une voix

saccadée, hachée par la tempête intérieure de son âme autant que par la

tempête du dehors, et Georges s'en troublait. Ces dangereux sophismes,

dans la bouche de Morgane, prenaient l'accent d'une redoutable vérité.

Qu'était-il, en effet, et qu'avait-il fait pour cette patrie celtique

au nom de laquelle il prétendait condamner Morgane? L'étrangère, l'œil

fixé sur Georges, suivait anxieusement cette déroute de ses sentiments

intimes. Mais ce n'était pas assez d'avoir réduit au silence les

accusations suspendues sur sa tête. Qu'importait que Georges ne la

vendît pas, s'il refusait toujours d'être à elle, s'il retournait à sa

rivale et compromettait ainsi le succès d'une cause qui lui tenait plus

au cœur que la vie? Téméraire ambition, mais bien digne de cette âme

en qui la passion avait quelque chose de surhumain! Elle se rapprocha

encore de Georges.

--Telle j'étais hier, telle je suis aujourd'hui, monsieur de

Kerduel... Vous n'avez pas réfléchi en m'accusant que vous jugiez en

homme, quand il fallait vous élever à la sérénité de jugement d'un

prétendant au trône...

Et, comme il se taisait toujours, courbant la tête dans cette débâcle

de lui-même:

--Si vous vouliez, dit-elle à voix basse, tout serait oublié!...

Georges sursauta. Morgane une fois de plus s'était méprise ou avait été

trop vite et trop loin.

--Oublier! dit-il. C'est vous qui parlez d'oublier!... Et ce sont vos

victimes aussi peut-être qui devraient vous demander pardon!

--Elles n'avaient qu'à ne pas barrer mon chemin... Je les plains, c'est

tout ce que je peux pour elles.

--Mais vous passez!

--Je passe.

--Pas cette fois... Et il vous faudra humilier d'abord votre orgueil

devant elles... oui, aujourd'hui même... à l'instant...

--C'est un ordre?

--Un ordre sans réplique.

--Je n'en ai reçu de personne jusqu'à présent. Souffrez donc, mon cher

hôte, que, pour l'exécution de celui-ci, j'attende que vous ayez sur

moi l'autorité qui vous manque encore...

--Que voulez-vous dire?

--Mais ce que vous savez aussi bien que moi-même: qu'à défaut d'un

père, il n'y a qu'un mari qui ait droit de commander à une femme...

--Et vous avez cru vraiment qu'après ce qui s'est passé cette nuit je

pourrais devenir votre mari... le mari d'une empoisonneuse?

--Oui, dit Morgane, j'ai cru que, mieux conseillé, pénétré de la vraie

notion de votre rôle, vous pourriez consentir à ce petit désagrément.

François de Sales trichait bien au jeu pour étoffer le budget de ses

charités et l'Église ne l'en a pas moins admis au rang des bienheureux.

J'ai fait comme lui... vous pouviez faire comme elle... Tout pour la

Cause!

--Ne mêlez pas cette cause à vos horribles calculs d'ambitieuse,

s'écria Georges poussé à bout, ou, si elle vous est chère, prouvez-le

d'abord en me rendant un titre qui, d'après vos dires mêmes, est le

palladium de la restauration arthurienne.

--Pour en faire quel usage? Contre moi, sans moi ou avec moi?

--Peut-être pas contre vous, mais sans vous assurément.

--Il suffit: je le garde.

--Par exemple, c'est ce que nous allons voir!... Quand je devrais y

employer la force, diablesse, tu me le rendras... ou tu me diras ce que

tu en as fait...

--Le voilà! dit Morgane, brandissant le parchemin qu'elle avait tiré de

son corsage. Viens donc le prendre, si tu l'oses!...

Et, avec ce rire aigu des Océanides que les vieux auteurs comparent

au sifflement de la pie de mer, elle bondit sur l'entablement de la

balustrade et plongea dans le vide...

Georges n'eut pas le temps d'intervenir. Il se pencha sur l'abîme:

une vague, plus forte que les autres, comme portée par la convexité

de la muraille, arrivait en sifflant vers les créneaux. Brisée, elle

s'abattit sur la mer et, dans la nappe d'écume qu'elle étendit au loin,

il crut voir un sillage rouge, une forme onduleuse et pourprée qui

glissait vers le large et que la houle lui déroba presque aussitôt...

Sur la terrasse, veuve du beau sphinx marin qui la peuplait de ses

rêves, l'aveugle Blegobred tâtait les cordes rompues de sa harpe.

Morgane · 第 28 / 37 题