(_Fragment du Journal d'Annette._)
... Il y a deux ans aujourd'hui... Georges vient de se rendre à bord.
Il est attaché au service de la défense mobile sur le torpilleur 29 et
il doit prendre la mer à midi pour des manœuvres d'évolution au large
de la Roche-Mingant. Sans que nous nous soyons parlé, j'ai vu dans
ses yeux que ce retour du tragique anniversaire l'assombrissait comme
moi... L'île d'Aval, Mlle de Bangor, les Invincibles, que tout cela est
loin et que tout cela, pourtant, est encore présent à notre âme!...
L'île, hélas! n'est plus qu'un débris. Le soir même où nous l'avons
quittée, une explosion la détruisait. Du mouvement insurrectionnel
près d'éclater, nous n'avons eu depuis lors aucune nouvelle; mais à
de sourds indices, à des frémissements et comme à certains remous de
passions populaires, Georges affirme que, si le mouvement a dû subir
une pause, on aurait tort d'en conclure à son arrêt définitif, qu'il a
même repris déjà sous un autre nom: le _Sinn-Fein_, et avec un objectif
plus limité: l'établissement de la République irlandaise...
Nous sommes mariés aujourd'hui, Georges et moi, et nous habitons Brest.
M. d'Arnouville remplaçait au mariage ma pauvre maman, morte trop tôt
pour assister à la réalisation de son vœu le plus cher. Toutes ces
émotions l'avaient brisée et avaient fini par ruiner le reste de vie
qu'elle conservait. Nous l'avons déposée à Trégastel, dans une petite
concession où nous avons fait porter aussi les «reliques» de papa.
Rûn-Rouz et Faraud sont demeurés aux mains de Gertrude et d'Yvon. Nous
avons promis de les aller voir une fois l'an, après le pèlerinage
à la tombe de nos parents. Fante est toujours à notre service:
c'est une jeune fille de dix-sept ans, gracieuse et vive, à qui les
quartiers-maîtres font les doux yeux et qui ne se presse point de
choisir. «J'ai bien le temps», nous dit-elle...
Mais je la soupçonne d'être ambitieuse et de vouloir au moins d'un
second maître pour mari... Son grand-père, le vieux Fanch, un soir que
les vents étaient hauts, en a profité pour lever l'ancre et cingler
vers les rades de l'Autre Monde: j'imagine qu'il fit la traversée sans
secousse. Fanchic a pris du service; il est attaché, sous les ordres
de Georges, à la défense mobile: c'est un bel homme maintenant et, par
surcroît, un matelot «premier brin». Enfin un nouveau venu a fait son
entrée dans notre petit monde et comblé un peu du vide qu'y avaient
creusé nos chers absents: il s'appelle Arthur-Dieudonné de Kerduel, et,
en attendant qu'il remplisse les grandes destinées que lui promet ce
nom, il tette son pouce avec une gravité incomparable...
* * * * *
Dans le pays que nous habitions, sur tout ce liséré de la côte bretonne
où les convulsions géologiques de la période tertiaire sont encore
inscrites dans les lignes du paysage, on dit qu'à certains jours de
l'année le sein de la mer s'entr'ouvre pendant quelques secondes et
qu'on voit se lever sur les eaux les murs d'une cité puissante, d'or,
de jaspe et d'ivoire, avec ses clochers, ses palais et ses tours.
Les évêques officient dans les églises; les soldats veillent sur les
remparts. Aux trois portes de la ville, trois pauvresses sont assises
dont les lèvres remuent sans émettre aucun son: leur geste, leur regard
parlent assez pour elles et il suffirait en somme que, dans la sébile
d'une de ces faméliques, un vivant qui passerait déposât seulement
un liard. Aussitôt, l'enchantement prendrait fin et la cité dolente
renaîtrait pour toujours à la lumière. Mais nul rédempteur ne s'est
présenté ou, s'il en est que tenta ce geste piaculaire, le temps leur
fit défaut pour l'achever: la mer s'est refermée sur eux. N'importe!
L'espérance survit et la foi. Cette cité du mystère, léthargique
merveille de l'abîme, elle ne cesse point, elle ne cessera jamais de
refleurir en nous. Le rêve celte est plus fort que la mort... Et, sous
les eaux où chante Morgane, peignant ses cheveux roux, il continue
d'apercevoir les murs puissants, les clochers d'or, l'âme endormie de
la patrie future...