VIII

L'accès fut court heureusement. A peine sur son lit où l'avait

portée Georges, Annette s'était assoupie. Au bout d'une heure, elle

s'éveilla, consulta les êtres et les choses autour d'elle d'un regard

mal assuré et tout à coup, apercevant Georges effondré à son chevet,

la mémoire lui revint et avec elle la conscience de son malheur. Un

grand frisson l'agita. Elle parut balancer l'espace d'une seconde sur

le parti qu'elle devait prendre. Puis elle se pencha vers Georges, qui

sanglotait, la tête dans les draps. Elle prit cette chère tête à deux

mains, l'attira jusqu'à elle et les yeux dans ses yeux:

--Ne pleurez plus, Georges, dit-elle doucement. Vous n'avez rien à vous

reprocher.

--Annette! Chère Annette! lamenta Georges. Pardonne-moi!

--C'est à moi de vous demander pardon, dit-elle. Je ne devais point

surprendre votre secret et, quand je l'ai connu, mon devoir était de me

taire et de vous laisser le champ libre... Ç'a été plus fort que moi...

Je suis encore un peu délicate de santé, mon pauvre Georges, et je

n'ai pu résister à un tel ébranlement...

--Non! Non! dit Georges. C'est moi le coupable, le seul coupable...

J'ai été, je ne sais comment, séduit, dominé par cette femme... J'ai

failli te sacrifier à elle... J'étais comme ivre... Pardonne-moi!

Annette ferma les yeux, troublée jusqu'à l'âme, mais elle ne faiblit

pas.

--Vous ne m'eussiez point sacrifiée, dit-elle à Georges. Aucun

engagement ne vous oblige et votre cœur était libre...

--Mais ce n'est pas l'amour qui m'emportait vers elle, s'écria le jeune

homme. C'est un je ne sais quoi qui n'a pas de nom, qui lie la volonté

et les sens, une suggestion impérieuse et mauvaise... Annette, Annette,

je n'ai jamais aimé qu'une femme au monde, et c'est...

--Taisez-vous, dit-elle à Georges. Il y a des mots qu'il ne faut pas

prononcer...

--Je les dirai pourtant.

--Non, dit Annette... Si vous avez quelque affection pour moi, il faut

que vous soyez homme et que vous agissiez en homme.

--Que dois-je donc faire? demanda Georges avec anxiété.

--Retourner près de Mlle de Bangor, dit Annette sans hésitation, et lui

donner votre consentement...

--Jamais!

--Mère, dit Annette en se tournant vers Mme Lefoullon, voyez-vous

quelque autre parti à prendre pour un Kerduel?...

Elle semblait avoir insisté à dessein sur ce nom de Kerduel,

que Georges n'avait pas porté jusqu'alors. Mme Lefoullon sentit

l'intention. Elle considéra la jeune fille, comme heureuse et surprise

tout ensemble de lui découvrir une telle noblesse de sentiments:

--Vous lui avez donné le seul conseil qui fût digne de lui et de vous,

dit-elle lentement.

--Vous le voyez, dit Annette.

Le jeune homme se cabra sous cette coalition inattendue de volontés.

--Mais c'est insensé, dit-il. Je n'aime pas Mlle de Bangor et, si j'ai

paru lui céder un moment, c'est que tout conspirait ici à me perdre.

Je n'avais plus le contrôle de moi-même... Les révélations les plus

surprenantes, le fantastique et le merveilleux où je me débats depuis

trois semaines m'avaient détraqué l'esprit... On faisait miroiter à mes

yeux je ne sais quel avenir fabuleux, quelle hallucinante perspective

de restauration panceltique... C'était un piège. Dieu merci, je vois

clair aujourd'hui dans la conduite de Mlle de Bangor et, à tous les

sophismes dont elle essayait de m'envelopper et qui ont failli me

perdre, j'oppose maintenant la notion précise et nette de mes devoirs...

--Vous pourriez parler ainsi, Georges, dit doucement la jeune fille, si

vous n'étiez pas Kerduel.

--Qu'entendez-vous par là?

--Qu'il est des objets plus hauts, des ambitions supérieures à une

simple inclination de nos misérables cœurs... J'ai entendu malgré moi

ce que disait Mlle de Bangor et, quoique chacun de ses mots me fit

mal à mourir, je me suis souvenue en l'écoutant que j'étais aussi de

votre sang. Cette restauration que vous blasphémez est une cause qui

nous doit être sacrée à tous... Mlle de Bangor a raison: ce n'est pas

un hasard qui vous a mis en présence l'un de l'autre, vous, le dernier

héritier d'Arthur, elle, la dernière héritière du trône de Galles. J'y

vois avec elle une providence réfléchie dans ses desseins et à laquelle

nous devons nous soumettre. Obéissez-lui.

--Non! dit encore le jeune homme.

--Ma mère, dit Annette, vous qui avez recueilli les instructions de

notre aïeul, qu'il a entretenue de l'avenir réparateur promis à notre

race, qui avez autrefois partagé ses espérances et qui nous en avez

transmis le dépôt, dites donc à Georges qu'il n'a pas le droit de les

faire mentir aujourd'hui et que sa naissance et son nom lui sont des

chaînes qu'il doit porter courageusement...

Mme Lefoullon trouva la force de saisir sa fille dans ses bras...

--Comme je t'ai méconnue! lui dit-elle... C'est ainsi que j'aurais

parlé... Tu as attendu pour montrer ta vraie nature; mais au premier

coup elle se révèle... Sois bénie, mon enfant!

Atterré, Georges regardait les deux femmes.

--Ainsi, dit-il, vous prétendez m'imposer un choix qui répugne à mes

sentiments les plus intimes... Vous voulez que j'épouse Mlle de Bangor,

que je trahisse... Annette! Annette! acheva-t-il en tordant ses poings,

dis-moi que tu n'as parlé que pour m'éprouver, que tu ne penses pas

un mot de ce que tu viens de dire, que tu me pardonnes... que tu me

pardonnes...

C'était plus que n'en pouvait supporter la convalescente et, déjà fort

ébranlée par les rudes secousses de ces dernières heures, elle fit un

soupir et s'affaissa sur l'oreiller.

Il fallait abréger cette scène dangereuse... Mme Lefoullon le fit

entendre à Georges, qui sortit, la tête en feu...

Il embrassait maintenant toute l'étendue de son malheur. Une rage

sourde le soulevait contre Morgane, dont les artifices l'avaient mené

là, et, comme il arrive en ces retours de passion, il mettait une sorte

de fureur à se déchirer lui-même.

Ce cœur de son amie, qu'il avait reconquis par son empressement,

ses soins dévoués des premiers jours, il n'était plus à lui, il

l'avait perdu pour toujours. Les secrets sentiments d'Annette lui

apparaissaient enfin et trop tard: la générosité avait été le principe

de tous ses actes; c'est par générosité que, ruinée, elle n'avait pas

voulu de lui; par générosité qu'elle s'était condamnée à rester fille.

Et, si ce sentiment avait été assez fort chez elle en un temps où il

ne s'agissait que de ses intérêts particuliers, combien le serait-il

davantage maintenant que l'avenir de toute une race était suspendu à

sa décision! Annette ne saurait faillir devant ce qu'elle estimait

son devoir. Éclairée par une brusque révélation sur le complot qui

allait mettre aux prises les Saxons et les Celtes, elle redevenait

Celte par l'esprit et le cœur, elle se jetait, en vraie Kerduel, dans

cette lutte nationale et elle n'hésitait point, pour en assurer le

triomphe, à s'immoler... Jamais, Georges le sentait nettement, elle

ne lui pardonnerait de déserter cette grande cause. Mme Lefoullon, en

qui il espérait trouver une aide naturelle, se retournait contre lui.

Il était lié... lié... Il lui fallait, bon gré mal gré, se lancer à

corps perdu dans cette lutte où c'était Annette maintenant qui, par

une ironie de la destinée, l'entraînait irrésistiblement. N'était-il

point un Kerduel, le dernier héritier d'Arthur, le suprême dépositaire

de la tradition nationale? Le parchemin qu'il avait remis à Morgane

ne consacrait-il pas ses droits? Mais quoi!... Si ce parchemin disait

vrai, s'il était bien réellement l'héritier d'Arthur, si c'était

son nom à lui qui devait servir de drapeau à l'insurrection, quelle

nécessité y avait-il donc à ce qu'il épousât cette Galloise de malheur

et, seul, par lui-même, ne demeurait-il point une autorité et une force?

Cette idée, dans le désarroi de tout son être, lui fut comme la planche

au naufragé: il s'y attacha, s'y cramponna, y trouva des raisons

supérieures de conduite qu'il eût rejetées quelques minutes auparavant.

Annette n'aurait pas à lui reprocher de déserter la cause de ses

frères, puisque, plus que jamais, il désirait marcher à leur tête,

faire valoir ses droits, accomplir la restauration rêvée. Et, en même

temps, il préservait son indépendance; il séparait sa cause de celle de

Morgane et se gardait à celle qu'il aimait. Pas un instant, au cours

de ce délire passager, il ne se demanda si Mlle de Bangor accéderait à

des arrangements d'une nature si singulière. Les difficultés, s'il y en

avait, ne devaient lui apparaître que plus tard...

La soirée était trop avancée pour qu'il allât à la recherche de

Morgane. Georges rentra dans sa chambre et se jeta dans un fauteuil.

L'heure du dîner passa sans qu'il y prît garde. Il entendit quelque

temps après Mme Lefoullon qui montait dans ses appartements et il

sortit sur le palier pour lui demander des nouvelles d'Annette. Elle

le rassura, lui dit qu'Annette reposait, qu'elle lui avait préparé une

potion pour la nuit et que, d'ailleurs, Fante demeurait à son chevet.

La petite Bretonne n'avait pas compris grand'chose à tout ce qui

s'était passé; elle avait vu «la demoiselle» tomber évanouie, et son

émotion avait été vive... De moitié dans le secret de Georges, elle ne

l'avait point trahi cependant, et, quoiqu'elle vécût depuis son arrivée

à l'île dans un état de frayeur bien compréhensible, l'affection quasi

religieuse qu'elle portait à sa maîtresse l'avait retenue de l'initier

à sa terrible découverte.

Georges, dont la fièvre tournait en prostration, s'était couché peu

après avoir souhaité le bonsoir à sa tante. Il dormait depuis quelque

temps, quand un bruit de meubles renversés, suivi d'un appel au secours

qui partait de la chambre d'Annette, l'éveilla en sursaut. Il se jeta

du lit, passa un vêtement. L'aube pointait à peine; un vent violent

secouait dans leurs carrés de plomb les vitres de la fenêtre. Mme

Lefoullon aussi avait été réveillée par le tapage. Georges la trouva en

peignoir, prête à descendre.

--Vous avez entendu, Georges?

--Oui, dit Georges qui prit les devants. Dieu sait ce qui se passe!...

Mais la veilleuse du plafond n'éclairait que faiblement la chambre

d'Annette. Il courut à la croisée, écarta violemment les rideaux et

vit Fante sur le tapis qui geignait et se roulait près du guéridon

renversé. Annette s'était levée, malgré sa faiblesse, pour lui

porter aide. La vue de son amie saine et sauve rendit à Georges son

sang-froid. Il se pencha sur l'enfant:

--Voyons! Voyons! Fante, qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui t'arrive?

L'enfant ne répondait que par des plaintes inarticulées. Il fallait

pourtant qu'elle parlât, sans quoi comment la soulager?... Mme

Lefoullon entrait à ce moment. Par hasard, son regard se porta sur une

flaque brunâtre qui tachait le parquet, à l'endroit où le verre qui

contenait la potion d'Annette avait roulé sans se briser. Mme Lefoullon

le prit machinalement: il y restait encore quelques gouttes de la

potion et elle parut surprise de leur couleur.

--Demandez donc à l'enfant, dit-elle à Georges, si elle a touché à ce

verre.

Georges répéta la question à Fante.

--C'est cela qui t'a fait mal, peut-être?

L'enfant fit un signe d'assentiment.

Mme Lefoullon reprit le verre et alla jusqu'à la croisée où elle en

mira au jour les gouttes qui restaient.

--C'est incompréhensible, dit-elle. La potion que j'avais préparée pour

Annette n'avait pas cette couleur... D'ailleurs, un calmant n'aurait pu

produire cet effet...

L'enfant geignait de plus belle sur le tapis. Annette essayait de

soutenir sa tête qui roulait en tous sens. Mme Lefoullon s'approcha.

--Est-ce qu'on a changé la potion que j'avais versée dans ce verre?

--Oui, dit Fante.

--Qui? demanda Georges.

L'enfant ne répondit pas; mais, à la façon dont elle regarda Georges,

celui-ci fut tout de suite édifié. Pour ne pas risquer un jugement

téméraire, il insista cependant, mais de manière à n'être entendu que

de Fante:

--Alors c'est vrai? _Elle_ est venue ici cette nuit?

--Oui, dit l'enfant.

--Et c'est _elle_ qui a versé dans le verre la potion que tu as bue?

L'enfant fit encore signe que oui.

--Pourquoi l'as-tu bue?

Cette fois, l'enfant se tut, soit par réserve, soit par difficulté

d'articuler les mots. Mais, dès ce moment et par les seuls monosyllabes

qu'on avait pu lui arracher, il apparaissait clairement qu'elle avait

été empoisonnée. C'était aussi, depuis quelques minutes, l'avis de Mme

Lefoullon, et l'excellente dame, qui avait sur elle toute une pharmacie

de poche, s'occupait déjà de préparer un émétique, qu'elle fit avaler à

l'enfant. Cela la dégagea un peu. Ses convulsions cédèrent et on put la

coucher sur un fauteuil.

--Elle n'a dû prendre que quelques gouttes du breuvage, dit Mme

Lefoullon. C'est ce qui l'aura sauvée.

Georges, soupçonneux, continuait à regarder Fante. Mme Lefoullon voulut

appeler.

--N'en faites rien, ma tante, dit Georges. Il faut d'abord que nous

éclaircissions entre nous ce mystère.

Il se tourna vers Annette:

--Qu'as-tu vu, toi, Annette?

--Mais je n'ai rien vu, dit Annette. C'est la chute du guéridon qui m'a

éveillée. J'ai aperçu Fante sur le tapis qui se roulait en geignant et

j'ai crié au secours...

--Tu n'avais pas encore bu la potion que t'avait préparée ta mère?

--Non, cela j'en suis sûre.

Georges revint vers l'enfant, pâle, la tête ballante et que secouaient

de longs frissons. Il lui prit les mains, les caressa doucement:

--Essaie de parler, lui dit-il. Raconte-nous brièvement ce qui s'est

passé.

L'enfant fit un effort, et tout bas, à l'oreille de Georges:

--Je ne peux pas, dit-elle, devant... devant la demoiselle.

Georges comprit les délicats scrupules de l'enfant et pria les deux

femmes de s'écarter un peu.

--Là, vas-y maintenant, dit-il à Fante. On ne t'entendra pas...

--Jésus, Marie, Joseph! invoqua l'enfant qui semblait hésiter encore...

--C'est donc bien terrible, ton histoire? Voyons! N'aie plus peur,

puisque je suis là...

--Eh bien, dit l'enfant, _elle_ est encore revenue cette nuit...

J'étais couchée dans le fauteuil et, comme je ne bougeais pas, _elle_ a

cru sans doute que je dormais... Alors, _elle_ a pris un petit flacon

dans sa poche et _elle_ l'a vidé dans le verre de la demoiselle...

Puis, _elle_ est partie...

--Et tu as voulu goûter la potion?

--Oui, dit Fante... Je ne savais pas ce que la _morgr'heg_ avait versé

dans le verre de la demoiselle; j'avais peur que ce ne fût de la

poison...

--Pauvre enfant! ne put s'empêcher de murmurer Georges, touché de ce

dévouement admirable. Ainsi tu ne craignais pas de te sacrifier à ta

maîtresse?...

--Oh! non, monsieur Georges, dit naïvement Fante. La demoiselle

était malade, c'était à moi de la soigner de mon mieux. Et puis,

ajouta-t-elle, avec un triste sourire, je serais bien morte pour sauver

la demoiselle, qui est si bonne!...

--Par bonheur, tu n'as bu que quelques gouttes de cette infecte

drogue, dit Georges. Repose-toi, ma petite Fante, continua-t-il. On

va te coucher et ma tante te préparera une tisane qui achèvera de te

guérir... Souffres-tu beaucoup encore?

--Moins qu'avant...

--Bon, cela indique qu'il n'y a plus de danger...

Il la laissa aux deux femmes et sortit, sans dire où il allait ni ce

qu'il comptait faire. Annette et Mme Lefoullon déshabillaient l'enfant

et l'aidaient à regagner son lit: elles ne s'aperçurent qu'après coup

de l'absence de Georges. Dans leur ignorance des aîtres, il ne leur

restait d'autre parti que d'attendre--et de prier.

Leurs voix s'unirent dans la plus fervente des oraisons.

Morgane · 第 27 / 37 题