L'accès fut court heureusement. A peine sur son lit où l'avait
portée Georges, Annette s'était assoupie. Au bout d'une heure, elle
s'éveilla, consulta les êtres et les choses autour d'elle d'un regard
mal assuré et tout à coup, apercevant Georges effondré à son chevet,
la mémoire lui revint et avec elle la conscience de son malheur. Un
grand frisson l'agita. Elle parut balancer l'espace d'une seconde sur
le parti qu'elle devait prendre. Puis elle se pencha vers Georges, qui
sanglotait, la tête dans les draps. Elle prit cette chère tête à deux
mains, l'attira jusqu'à elle et les yeux dans ses yeux:
--Ne pleurez plus, Georges, dit-elle doucement. Vous n'avez rien à vous
reprocher.
--Annette! Chère Annette! lamenta Georges. Pardonne-moi!
--C'est à moi de vous demander pardon, dit-elle. Je ne devais point
surprendre votre secret et, quand je l'ai connu, mon devoir était de me
taire et de vous laisser le champ libre... Ç'a été plus fort que moi...
Je suis encore un peu délicate de santé, mon pauvre Georges, et je
n'ai pu résister à un tel ébranlement...
--Non! Non! dit Georges. C'est moi le coupable, le seul coupable...
J'ai été, je ne sais comment, séduit, dominé par cette femme... J'ai
failli te sacrifier à elle... J'étais comme ivre... Pardonne-moi!
Annette ferma les yeux, troublée jusqu'à l'âme, mais elle ne faiblit
pas.
--Vous ne m'eussiez point sacrifiée, dit-elle à Georges. Aucun
engagement ne vous oblige et votre cœur était libre...
--Mais ce n'est pas l'amour qui m'emportait vers elle, s'écria le jeune
homme. C'est un je ne sais quoi qui n'a pas de nom, qui lie la volonté
et les sens, une suggestion impérieuse et mauvaise... Annette, Annette,
je n'ai jamais aimé qu'une femme au monde, et c'est...
--Taisez-vous, dit-elle à Georges. Il y a des mots qu'il ne faut pas
prononcer...
--Je les dirai pourtant.
--Non, dit Annette... Si vous avez quelque affection pour moi, il faut
que vous soyez homme et que vous agissiez en homme.
--Que dois-je donc faire? demanda Georges avec anxiété.
--Retourner près de Mlle de Bangor, dit Annette sans hésitation, et lui
donner votre consentement...
--Jamais!
--Mère, dit Annette en se tournant vers Mme Lefoullon, voyez-vous
quelque autre parti à prendre pour un Kerduel?...
Elle semblait avoir insisté à dessein sur ce nom de Kerduel,
que Georges n'avait pas porté jusqu'alors. Mme Lefoullon sentit
l'intention. Elle considéra la jeune fille, comme heureuse et surprise
tout ensemble de lui découvrir une telle noblesse de sentiments:
--Vous lui avez donné le seul conseil qui fût digne de lui et de vous,
dit-elle lentement.
--Vous le voyez, dit Annette.
Le jeune homme se cabra sous cette coalition inattendue de volontés.
--Mais c'est insensé, dit-il. Je n'aime pas Mlle de Bangor et, si j'ai
paru lui céder un moment, c'est que tout conspirait ici à me perdre.
Je n'avais plus le contrôle de moi-même... Les révélations les plus
surprenantes, le fantastique et le merveilleux où je me débats depuis
trois semaines m'avaient détraqué l'esprit... On faisait miroiter à mes
yeux je ne sais quel avenir fabuleux, quelle hallucinante perspective
de restauration panceltique... C'était un piège. Dieu merci, je vois
clair aujourd'hui dans la conduite de Mlle de Bangor et, à tous les
sophismes dont elle essayait de m'envelopper et qui ont failli me
perdre, j'oppose maintenant la notion précise et nette de mes devoirs...
--Vous pourriez parler ainsi, Georges, dit doucement la jeune fille, si
vous n'étiez pas Kerduel.
--Qu'entendez-vous par là?
--Qu'il est des objets plus hauts, des ambitions supérieures à une
simple inclination de nos misérables cœurs... J'ai entendu malgré moi
ce que disait Mlle de Bangor et, quoique chacun de ses mots me fit
mal à mourir, je me suis souvenue en l'écoutant que j'étais aussi de
votre sang. Cette restauration que vous blasphémez est une cause qui
nous doit être sacrée à tous... Mlle de Bangor a raison: ce n'est pas
un hasard qui vous a mis en présence l'un de l'autre, vous, le dernier
héritier d'Arthur, elle, la dernière héritière du trône de Galles. J'y
vois avec elle une providence réfléchie dans ses desseins et à laquelle
nous devons nous soumettre. Obéissez-lui.
--Non! dit encore le jeune homme.
--Ma mère, dit Annette, vous qui avez recueilli les instructions de
notre aïeul, qu'il a entretenue de l'avenir réparateur promis à notre
race, qui avez autrefois partagé ses espérances et qui nous en avez
transmis le dépôt, dites donc à Georges qu'il n'a pas le droit de les
faire mentir aujourd'hui et que sa naissance et son nom lui sont des
chaînes qu'il doit porter courageusement...
Mme Lefoullon trouva la force de saisir sa fille dans ses bras...
--Comme je t'ai méconnue! lui dit-elle... C'est ainsi que j'aurais
parlé... Tu as attendu pour montrer ta vraie nature; mais au premier
coup elle se révèle... Sois bénie, mon enfant!
Atterré, Georges regardait les deux femmes.
--Ainsi, dit-il, vous prétendez m'imposer un choix qui répugne à mes
sentiments les plus intimes... Vous voulez que j'épouse Mlle de Bangor,
que je trahisse... Annette! Annette! acheva-t-il en tordant ses poings,
dis-moi que tu n'as parlé que pour m'éprouver, que tu ne penses pas
un mot de ce que tu viens de dire, que tu me pardonnes... que tu me
pardonnes...
C'était plus que n'en pouvait supporter la convalescente et, déjà fort
ébranlée par les rudes secousses de ces dernières heures, elle fit un
soupir et s'affaissa sur l'oreiller.
Il fallait abréger cette scène dangereuse... Mme Lefoullon le fit
entendre à Georges, qui sortit, la tête en feu...
Il embrassait maintenant toute l'étendue de son malheur. Une rage
sourde le soulevait contre Morgane, dont les artifices l'avaient mené
là, et, comme il arrive en ces retours de passion, il mettait une sorte
de fureur à se déchirer lui-même.
Ce cœur de son amie, qu'il avait reconquis par son empressement,
ses soins dévoués des premiers jours, il n'était plus à lui, il
l'avait perdu pour toujours. Les secrets sentiments d'Annette lui
apparaissaient enfin et trop tard: la générosité avait été le principe
de tous ses actes; c'est par générosité que, ruinée, elle n'avait pas
voulu de lui; par générosité qu'elle s'était condamnée à rester fille.
Et, si ce sentiment avait été assez fort chez elle en un temps où il
ne s'agissait que de ses intérêts particuliers, combien le serait-il
davantage maintenant que l'avenir de toute une race était suspendu à
sa décision! Annette ne saurait faillir devant ce qu'elle estimait
son devoir. Éclairée par une brusque révélation sur le complot qui
allait mettre aux prises les Saxons et les Celtes, elle redevenait
Celte par l'esprit et le cœur, elle se jetait, en vraie Kerduel, dans
cette lutte nationale et elle n'hésitait point, pour en assurer le
triomphe, à s'immoler... Jamais, Georges le sentait nettement, elle
ne lui pardonnerait de déserter cette grande cause. Mme Lefoullon, en
qui il espérait trouver une aide naturelle, se retournait contre lui.
Il était lié... lié... Il lui fallait, bon gré mal gré, se lancer à
corps perdu dans cette lutte où c'était Annette maintenant qui, par
une ironie de la destinée, l'entraînait irrésistiblement. N'était-il
point un Kerduel, le dernier héritier d'Arthur, le suprême dépositaire
de la tradition nationale? Le parchemin qu'il avait remis à Morgane
ne consacrait-il pas ses droits? Mais quoi!... Si ce parchemin disait
vrai, s'il était bien réellement l'héritier d'Arthur, si c'était
son nom à lui qui devait servir de drapeau à l'insurrection, quelle
nécessité y avait-il donc à ce qu'il épousât cette Galloise de malheur
et, seul, par lui-même, ne demeurait-il point une autorité et une force?
Cette idée, dans le désarroi de tout son être, lui fut comme la planche
au naufragé: il s'y attacha, s'y cramponna, y trouva des raisons
supérieures de conduite qu'il eût rejetées quelques minutes auparavant.
Annette n'aurait pas à lui reprocher de déserter la cause de ses
frères, puisque, plus que jamais, il désirait marcher à leur tête,
faire valoir ses droits, accomplir la restauration rêvée. Et, en même
temps, il préservait son indépendance; il séparait sa cause de celle de
Morgane et se gardait à celle qu'il aimait. Pas un instant, au cours
de ce délire passager, il ne se demanda si Mlle de Bangor accéderait à
des arrangements d'une nature si singulière. Les difficultés, s'il y en
avait, ne devaient lui apparaître que plus tard...
La soirée était trop avancée pour qu'il allât à la recherche de
Morgane. Georges rentra dans sa chambre et se jeta dans un fauteuil.
L'heure du dîner passa sans qu'il y prît garde. Il entendit quelque
temps après Mme Lefoullon qui montait dans ses appartements et il
sortit sur le palier pour lui demander des nouvelles d'Annette. Elle
le rassura, lui dit qu'Annette reposait, qu'elle lui avait préparé une
potion pour la nuit et que, d'ailleurs, Fante demeurait à son chevet.
La petite Bretonne n'avait pas compris grand'chose à tout ce qui
s'était passé; elle avait vu «la demoiselle» tomber évanouie, et son
émotion avait été vive... De moitié dans le secret de Georges, elle ne
l'avait point trahi cependant, et, quoiqu'elle vécût depuis son arrivée
à l'île dans un état de frayeur bien compréhensible, l'affection quasi
religieuse qu'elle portait à sa maîtresse l'avait retenue de l'initier
à sa terrible découverte.
Georges, dont la fièvre tournait en prostration, s'était couché peu
après avoir souhaité le bonsoir à sa tante. Il dormait depuis quelque
temps, quand un bruit de meubles renversés, suivi d'un appel au secours
qui partait de la chambre d'Annette, l'éveilla en sursaut. Il se jeta
du lit, passa un vêtement. L'aube pointait à peine; un vent violent
secouait dans leurs carrés de plomb les vitres de la fenêtre. Mme
Lefoullon aussi avait été réveillée par le tapage. Georges la trouva en
peignoir, prête à descendre.
--Vous avez entendu, Georges?
--Oui, dit Georges qui prit les devants. Dieu sait ce qui se passe!...
Mais la veilleuse du plafond n'éclairait que faiblement la chambre
d'Annette. Il courut à la croisée, écarta violemment les rideaux et
vit Fante sur le tapis qui geignait et se roulait près du guéridon
renversé. Annette s'était levée, malgré sa faiblesse, pour lui
porter aide. La vue de son amie saine et sauve rendit à Georges son
sang-froid. Il se pencha sur l'enfant:
--Voyons! Voyons! Fante, qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui t'arrive?
L'enfant ne répondait que par des plaintes inarticulées. Il fallait
pourtant qu'elle parlât, sans quoi comment la soulager?... Mme
Lefoullon entrait à ce moment. Par hasard, son regard se porta sur une
flaque brunâtre qui tachait le parquet, à l'endroit où le verre qui
contenait la potion d'Annette avait roulé sans se briser. Mme Lefoullon
le prit machinalement: il y restait encore quelques gouttes de la
potion et elle parut surprise de leur couleur.
--Demandez donc à l'enfant, dit-elle à Georges, si elle a touché à ce
verre.
Georges répéta la question à Fante.
--C'est cela qui t'a fait mal, peut-être?
L'enfant fit un signe d'assentiment.
Mme Lefoullon reprit le verre et alla jusqu'à la croisée où elle en
mira au jour les gouttes qui restaient.
--C'est incompréhensible, dit-elle. La potion que j'avais préparée pour
Annette n'avait pas cette couleur... D'ailleurs, un calmant n'aurait pu
produire cet effet...
L'enfant geignait de plus belle sur le tapis. Annette essayait de
soutenir sa tête qui roulait en tous sens. Mme Lefoullon s'approcha.
--Est-ce qu'on a changé la potion que j'avais versée dans ce verre?
--Oui, dit Fante.
--Qui? demanda Georges.
L'enfant ne répondit pas; mais, à la façon dont elle regarda Georges,
celui-ci fut tout de suite édifié. Pour ne pas risquer un jugement
téméraire, il insista cependant, mais de manière à n'être entendu que
de Fante:
--Alors c'est vrai? _Elle_ est venue ici cette nuit?
--Oui, dit l'enfant.
--Et c'est _elle_ qui a versé dans le verre la potion que tu as bue?
L'enfant fit encore signe que oui.
--Pourquoi l'as-tu bue?
Cette fois, l'enfant se tut, soit par réserve, soit par difficulté
d'articuler les mots. Mais, dès ce moment et par les seuls monosyllabes
qu'on avait pu lui arracher, il apparaissait clairement qu'elle avait
été empoisonnée. C'était aussi, depuis quelques minutes, l'avis de Mme
Lefoullon, et l'excellente dame, qui avait sur elle toute une pharmacie
de poche, s'occupait déjà de préparer un émétique, qu'elle fit avaler à
l'enfant. Cela la dégagea un peu. Ses convulsions cédèrent et on put la
coucher sur un fauteuil.
--Elle n'a dû prendre que quelques gouttes du breuvage, dit Mme
Lefoullon. C'est ce qui l'aura sauvée.
Georges, soupçonneux, continuait à regarder Fante. Mme Lefoullon voulut
appeler.
--N'en faites rien, ma tante, dit Georges. Il faut d'abord que nous
éclaircissions entre nous ce mystère.
Il se tourna vers Annette:
--Qu'as-tu vu, toi, Annette?
--Mais je n'ai rien vu, dit Annette. C'est la chute du guéridon qui m'a
éveillée. J'ai aperçu Fante sur le tapis qui se roulait en geignant et
j'ai crié au secours...
--Tu n'avais pas encore bu la potion que t'avait préparée ta mère?
--Non, cela j'en suis sûre.
Georges revint vers l'enfant, pâle, la tête ballante et que secouaient
de longs frissons. Il lui prit les mains, les caressa doucement:
--Essaie de parler, lui dit-il. Raconte-nous brièvement ce qui s'est
passé.
L'enfant fit un effort, et tout bas, à l'oreille de Georges:
--Je ne peux pas, dit-elle, devant... devant la demoiselle.
Georges comprit les délicats scrupules de l'enfant et pria les deux
femmes de s'écarter un peu.
--Là, vas-y maintenant, dit-il à Fante. On ne t'entendra pas...
--Jésus, Marie, Joseph! invoqua l'enfant qui semblait hésiter encore...
--C'est donc bien terrible, ton histoire? Voyons! N'aie plus peur,
puisque je suis là...
--Eh bien, dit l'enfant, _elle_ est encore revenue cette nuit...
J'étais couchée dans le fauteuil et, comme je ne bougeais pas, _elle_ a
cru sans doute que je dormais... Alors, _elle_ a pris un petit flacon
dans sa poche et _elle_ l'a vidé dans le verre de la demoiselle...
Puis, _elle_ est partie...
--Et tu as voulu goûter la potion?
--Oui, dit Fante... Je ne savais pas ce que la _morgr'heg_ avait versé
dans le verre de la demoiselle; j'avais peur que ce ne fût de la
poison...
--Pauvre enfant! ne put s'empêcher de murmurer Georges, touché de ce
dévouement admirable. Ainsi tu ne craignais pas de te sacrifier à ta
maîtresse?...
--Oh! non, monsieur Georges, dit naïvement Fante. La demoiselle
était malade, c'était à moi de la soigner de mon mieux. Et puis,
ajouta-t-elle, avec un triste sourire, je serais bien morte pour sauver
la demoiselle, qui est si bonne!...
--Par bonheur, tu n'as bu que quelques gouttes de cette infecte
drogue, dit Georges. Repose-toi, ma petite Fante, continua-t-il. On
va te coucher et ma tante te préparera une tisane qui achèvera de te
guérir... Souffres-tu beaucoup encore?
--Moins qu'avant...
--Bon, cela indique qu'il n'y a plus de danger...
Il la laissa aux deux femmes et sortit, sans dire où il allait ni ce
qu'il comptait faire. Annette et Mme Lefoullon déshabillaient l'enfant
et l'aidaient à regagner son lit: elles ne s'aperçurent qu'après coup
de l'absence de Georges. Dans leur ignorance des aîtres, il ne leur
restait d'autre parti que d'attendre--et de prier.
Leurs voix s'unirent dans la plus fervente des oraisons.