VII

Pendant trois jours, Georges ne revit pas l'inconnue et il lui sembla

que quelque chose lui manquait.

L'avait-il froissée sans le vouloir? Les derniers mots qu'elle lui

avait adressés, sous leur obscurité sibylline, avaient comme un accent

de menace. Elle lui en voulait, sans doute, de ne pas comprendre à

demi-mot, de ne pas lui épargner une déclaration plus précise. Mais le

monde de pensées et de rêves où elle avait transporté Georges, comme

ces génies dont le manteau enchanté soulevait hors des apparences

terrestres les audacieux qui se confiaient à ses plis, ce monde était

si extraordinaire, si imprévu et si neuf à ses yeux qu'il n'arrivait

point encore à s'y acclimater: il y perdait pied à tout instant.

Cette impuissance tournait peu à peu à la vraie névrose. Son sommeil,

maintenant, était plein de Morgane. Il entendait sa voix mordante

et caressante tour à tour, cette parole inspirée et savante, émanée

d'un esprit dont il n'avait pas connu le pareil. Et il la revoyait

elle-même, haute et souple et pourtant d'une plénitude de formes si

savoureuse sous son casque de crins d'or, dans son éternelle tunique

rouge qui lui faisait comme un vêtement de sanglante lumière. Elle

l'attirait et elle l'effrayait tout ensemble.

Les rares heures qu'il passa près d'Annette, durant ces trois jours,

furent entre les plus pénibles qu'il eût connues. Distrait, préoccupé,

répondant à peine ou de travers aux questions de la jeune fille, il

sentait qu'il n'était plus maître de lui et de son secret. Annette,

gagnée d'un sombre pressentiment, le regardait sans rien dire.

La présence de Mme Lefoullon empêchait peut-être la jeune fille

de solliciter une explication qu'elle eût souhaitée décisive. Il

l'entendit un soir qui s'écriait d'un ton qu'il ne lui connaissait

point:

--J'étouffe ici... Je voudrais sortir... Je suis assez forte pour

revenir à Rûn-Rouz.

--Mais, ma chère enfant, répliqua Mme Lefoullon, que dirait le docteur?

Il a bien défendu, tu le sais, que nous nous en retournions avant son

ordre... N'est-il pas vrai, Georges?

--Sans doute, fit Georges. Et puis, vraiment, je ne conçois rien

à cette hâte d'Annette. N'est-elle pas admirablement soignée ici?

N'a-t-elle pas tout ce qu'elle désire?...

--Ce château me fait peur, dit Annette à voix basse. Ç'a été plus fort

que moi... Dès que j'ai été ici, j'ai eu cette impression...

Un sanglot, parti du coin de la pièce, détourna leur attention: c'était

Fante qui, sur son tricot, fondait en larmes...

--Tu vois, dit Annette. Cette petite est comme moi. Elle aussi

s'effraie... Qu'est-ce que tu as, Fante?

--Oh! oh! dit Fante, demoiselle, c'est ce que vous venez de dire,

donc... Oui, oui, allons-nous-en!...

--Voyons, Annette, calme-toi, dit Mme Lefoullon... Le docteur vient

demain. Nous lui demanderons si nous pouvons partir...

Georges n'insista pas, mais en lui-même il jugeait cette hâte

désobligeante, enfantine cette terreur. Annette, dont le moindre

contact effarouchait la petite âme de sensitive, s'enfermait dans un

silence plein de pensées.

Le soir vint, qui rendit sa liberté à Georges. Vaguement, sans oser

chercher la raison qui le poussait, il espérait que le docteur

ajournerait encore le départ de ses parentes. Une chaîne invisible

semblait le rattacher à l'île. Le docteur se présenta dans

l'après-midi du lendemain et, contrairement à ce que pensait Georges,

il accorda l'autorisation demandée.

--Par exemple, à une condition, dit-il, c'est qu'il fasse un meilleur

temps qu'aujourd'hui... Brr! en traversant la grève, je grelottais tout

à l'heure comme en hiver!

--Il fera beau, vous verrez qu'il fera beau, docteur! dit Annette qui

frappa joyeusement ses petites mains pâles l'une contre l'autre. J'ai

tant hâte d'être à Rûn-Rouz!

--Voyez-vous ça, dit l'excellent homme. Mais à Rûn-Rouz, ma petite

demoiselle, vous serez contrainte à autant de précautions qu'ici. Je

ne vous délivre pas encore... Peste! Quel oiseau! La cage vous ennuie

donc beaucoup? N'empêche qu'il ne faudra mettre le bout du nez dehors

que de dix heures à midi, pendant le grand soleil. Et se coucher tôt!

Et se lever tard! Et bien prendre ses médicaments! Et s'envelopper

douillettement jusqu'aux yeux de tout ce qu'on aura de tartans et de

châles et de pèlerines et de frileuses! Sans quoi...

--N'ayez crainte, docteur, dit Mme Lefoullon de la bergère où elle

était languissamment blottie, mon neveu et moi nous serons là pour

veiller à ce qu'on observe scrupuleusement vos prescriptions...

--Je croyais que le commandant devait nous quitter un de ces jours? dit

le docteur... C'est du moins ce que j'ai cru comprendre à un mot en

l'air du commissaire de la marine.

Georges rougit, Mme Lefoullon poussa un gémissement et Annette, sur sa

chaise longue, s'arrêta de sourire. Le docteur sentit son impair et

voulut s'excuser. Georges gardait toujours le silence.

--Mais réponds donc, dit enfin Annette d'une voix vibrante. Réponds au

docteur que tu ne pars pas, que tu n'as jamais dû partir...

--Je vous en prie, Georges! dit à son tour Mme Lefoullon...

Quel combat se livrait dans le cœur du jeune homme? Il n'eût su dire

lui-même. Craignait-il toujours l'inconstance d'Annette? Tremblait-il

qu'une fois guérie elle ne reprît à son égard la réserve dont il avait

tant souffert? Ou bien une autre image que celle d'Annette passait-elle

à ce moment devant ses yeux?...

Poussé dans ses retranchements, il trouva une phrase ambiguë qui avait

l'avantage de sauver les apparences.

--Vous savez bien, ma tante, dit-il en se tournant vers Mme Lefoullon,

que je prends trop d'intérêt à la santé d'Annette pour la quitter avant

son entier rétablissement...

--A la bonne heure! dit Mme Lefoullon, que l'explication parut

satisfaire.

Annette seule se tut. La réponse ne la satisfaisait pas aussi bien

et, comme si elle en avait percé l'artifice, elle fit de la main

un petit geste de dénégation. Georges, embarrassé, se détourna. Le

docteur prenait congé des deux femmes. Dans sa hâte d'abréger une

scène importune et qu'il se reprochait d'avoir provoquée, il oublia sa

trousse sur la table. Georges courut la lui rapporter et, en partant,

négligea de refermer la porte. Comme il revenait sur ses pas, il se

trouva devant Morgane qui lui barrait le chemin.

--N'entrez pas, j'ai à vous parler.

Georges tressaillit sous cette parole sèche et fiévreuse. Il sentait

confusément que l'heure de l'explication décisive était venue. Morgane

savait-elle que les Lefoullon devaient quitter l'île le lendemain

et Georges avec eux? Le docteur s'était-il laissé aller à quelque

confidence, ou Morgane, tout simplement, avait-elle surpris la question

d'Annette, deviné les hésitations de Georges et voulait-elle tailler

dans le vif quand il était temps encore?... C'étaient là des hypothèses

assez plausibles. Georges n'y réfléchit pas. Il ne vit que le feu

sombre qui brûlait dans les yeux de la magicienne.

--Je vous écoute, dit-il.

--Monsieur de Kerduel, dit Morgane, nous n'avons plus de temps à

perdre... Si désireuse que je sois de ne pas vous faire violence, il me

faut compter avec l'impatience celtique qui, de tous côtés, me harcèle,

me presse d'agir... Mais que faire sans vous?... Ah! c'est une étrange

situation que la nôtre! Je vous connais mieux que vous-même peut-être

et vous ne savez pas seulement qui je suis...

--Morgane, dit Georges.

--Oui, mais pas Morgane tout court... Morgane n'est que le prénom donné

à la dernière des Bangor, à la seule héritière légitime du trône de

Galles usurpé par ces rats de Hanovre...

--Que Dieu damne!... Tout s'éclaire, dit Georges.

--Je descends comme vous, continua Morgane, de la tige uthéride. Uther

laissa deux enfants: Arthur et Morgane... Arthur dont vous descendez;

Morgane, qu'il eut, d'après la tradition, d'une nymphe de la mer nommée

Glitonéa et qui participait elle-même de cette double origine, tantôt

femme et tantôt sirène... Nos globules sont si chargés de lointaines

reviviscences que je retrouve quelquefois en moi les aspirations et

les instincts de cette double nature. La mer encore m'attire, comme ma

patrie véritable; mais je me rappelle qui je suis par mon père. Ainsi

mon aïeule Morgane, dans cette île du Trégor, recueillit son frère

Arthur, blessé à la bataille de Camlan... La destinée remet aujourd'hui

en présence dans cette même île le dernier fils d'Arthur et la dernière

fille de Morgane... Nous sommes cousins à la mode de Bretagne, mon

cher hôte... Mais pensez-vous que ce soit uniquement pour constater

cette parenté reculée que la destinée a pris soin de nous réunir si

miraculeusement en un tel lieu et à une telle heure?...

--Poursuivez, madame, dit avidement Georges. Ce que vous m'apprenez est

si passionnant!... Et en même temps il me semble que je devine derrière

ces premières confidences des choses si mystérieuses et si belles...

--Oh! oui, bien belles, s'écria Morgane. Car quoi de plus beau que la

pensée, le rêve de toute une race réalisé par les derniers de cette

race?... Vous me demandiez naguère, monsieur de Kerduel, comment

pourrait jamais s'accomplir la restauration celtique? Vous n'étiez

pas loin de traiter cette idée de chimère, de folie. Plus de Gallois,

plus de Cornouaillais, plus de Highlanders, disiez-vous. Quelques

Irlandais peut-être. Mais avec cette poignée de vagabonds, sans armes,

sans trésors, sortes de cadavres ambulants, spectres de la faim rôdant

par les landes désertes du Connaught et du Munster, comment venir à

bout de l'immense Angleterre, avec ses richesses, ses armées, ses

flottes et la réserve inépuisable de ses colonies?... Rassurez-vous:

ces spectres ont fait souche d'hommes et ils sont trois cent mille

aujourd'hui, bien équipés, le fusil au poing, qui n'attendent qu'un

signal pour passer l'Atlantique. Leurs frères d'Irlande sont prêts.

Prêts aussi les Cornouaillais, les Gallois, les Écossais des hautes

terres. Enrôlés dans une association secrète qui étend son réseau sur

toute l'Angleterre, ils s'ignorent, se comptent et seront une armée

demain... Ici même, dans cette France que vous pensiez latine et qui

est foncièrement gauloise d'esprit et de sang, nous avons tout un

corps de volontaires, soldats et marins, Bretons pour la plupart,

qui, au premier bruit de l'insurrection, traverseront la Manche pour

se joindre aux insurgés du Royaume-Uni. Ce château où je vous reçois

est un palais d'État, un arsenal et une banque. Les combles, les

caves, les souterrains sont bondés d'armes; cinq transports attendent

à Lézardrieux, à l'Abervrac'h et au Dourdu. Et le vieil instinct

corsaire de la race fera le reste... Comme pour la guerre d'Amérique,

la participation des Français n'aura rien d'officiel d'abord; mais

sous la pression de l'opinion publique, qui voit clairement dans

l'Anglo-Saxon l'ennemi héréditaire, le gouvernement sera bientôt

forcé de se déclarer... Nous avons les hommes, nous avons les armes,

nous avons l'argent. Cinq cents millions forment dans mes coffres

la réserve du trésor national. Lingots d'or, colliers, bracelets,

diamants, vieilles monnaies sans effigie, retrouvés dans les décombres

de Kerduel, où votre aïeul Arthur tenait sa cour, richesses accumulées

par l'épargne personnelle et séculaire des Bangor, donations de privés,

souscriptions, cotisations, etc., tout cela, qui dort ici, sera demain

des épées, des fusils, des canons, des vaisseaux. L'insurrection

n'attend pour éclater qu'un signal parti de ce château et transmis

par le télégraphe, sous une formule mystérieuse, à nos affiliés des

deux mondes: le signal qu'Arthur est enfin ressuscité de son sommeil

enchanté, que Morgane a secoué la torpeur néfaste qui pesait sur lui,

et qu'unissant en leurs personnes les Celtes du continent aux Celtes

d'outre-Manche, la confédération celtique a retrouvé par eux son unité,

sa dynastie, sa foi...

Debout près de Georges, le geste ouvert, la voix chaude, magnifiée par

la grandeur du rêve qu'elle évoquait, Morgane tenait sous son regard

le jeune homme pantelant. Une immense espérance le soulevait à son

tour, gonflait son cœur. Il se rappelait les pronostics du vieux Job:

«Ce parchemin vaudra quelque jour une couronne.» Il oubliait Annette,

sa tante, ses propres engagements, son passé mesquin et sentimental de

petit officier. Il ne voyait que Morgane, radieusement belle, et le

geste large dont elle semblait écarter les murs pour faire surgir sa

vision de la Renaissance celtique...

Un doute l'arrêta... Interprétait-il exactement le langage symbolique

de Morgane? Cet Arthur dont elle parlait, était-ce bien lui, Georges de

Kerduel?

--Homme de peu de foi! dit Morgane en tirant de son corsage le

parchemin qu'il lui avait remis naguère. Et que faudra-t-il donc pour

te convaincre? Mais regarde, lis: l'équation Arthur = Kerduel est

écrite là en toutes lettres. Qui dit l'un dit l'autre, comme qui dit

Chambord dit Bourbon... O faiblesse de ceux qui devraient se montrer

les plus forts! Poison du doute! Les grands cœurs n'ont pas de marées

et ce cœur-ci n'est que flux et reflux...

--Pardonnez-moi, dit Georges... c'était un dernier retour du vieil

homme... Mais aujourd'hui je ne doute plus... je crois.

--A l'œuvre alors, dit Morgane. Les choses que je viens de vous

révéler ont besoin d'être appuyées de faits et de chiffres. Je les

tiens à votre disposition. Je placerai sous vos yeux les noms et les

engagements des Invincibles, le plan de campagne et l'état des troupes;

vous lirez nos correspondances qui sont centralisées ici; rien ne

vous demeurera caché de notre organisation; vous connaîtrez jusqu'aux

moindres rouages de cette machine infiniment délicate et puissante

toute prête sur un mot de vous à se mettre en mouvement pour broyer

l'Angleterre... Joie de ma vie! Si Paris valait bien une messe, je

pense que vous ne croirez pas acheter trop cher, de votre main dans la

mienne et d'un oui d'acquiescement, le plaisir ineffable d'assister à

cette agonie de la Pieuvre... et l'orgueil d'exercer ensuite le pouvoir

suprême conjointement avec moi.

--Mais, dit Georges, la loi celtique... vos propres lois galloises,

permettent-elles ce partage du pouvoir?... Vous-même ne me disiez-vous

pas que l'ancienne langue appelait le chef _ar nab_, «le moyeu», pour

bien marquer qu'il ne peut pas plus y avoir deux chefs dans l'État que

deux moyeux à une roue?...

--C'est vrai, concéda Morgane.

Et, pour se faire plus enveloppante, reprenant, avec le tutoiement,

le vocable de tendresse dont usaient les captieux personnages des

_Mabinogion_:

--Mais, ô mon Souffle, tu ne m'as pas comprise et il n'y aura pas avec

nous diminution ni émiettement de la souveraineté, puisque nous ne

ferons qu'un... Tu seras moi, je serai toi, comme il est écrit dans le

Livre et comme il sied à deux époux.

Le mot, malgré la grâce caressante dont l'avait comme ouaté Morgane,

rompit le charme près d'opérer: il ramenait trop brutalement Georges à

la pensée d'Annette, et une réaction était inévitable.

--Impossible! dit-il, après un silence où tout un monde se choqua dans

son âme...

--Et pourquoi?

--Parce que je ne suis rien, parce que vous ignorez sans doute que je

n'ai aucune fortune, aucune ressource que mon brevet d'enseigne, parce

que j'ai fui déjà pour les mêmes raisons un mariage qui s'offrait à moi

et où je pensais trouver le bonheur.

--Sont-ce bien là les seules considérations qui vous arrêtent, monsieur

de Kerduel? demanda Morgane, comprenant sa faute et changeant aussitôt

de tactique et de ton.

--Elles suffisent en tout cas, dit Georges.

--Non, non et non, et encore non! Ces considérations seraient bonnes

tout au plus dans un projet d'alliance vulgaire et qui ne mettrait

en jeu que les intérêts des contractants. Si c'était le cas ici, je

serais la première à vous approuver. Mais, je vous le demande, que

viennent-elles faire dans un établissement comme celui que je vous

propose, qui passe en grandeur tout ce qui s'est vu, où les destinées

d'un peuple sont en balance, mariage de politique et non d'inclination,

qui n'associe point deux fortunes, mais deux titres, et où, en fin

de compte, si vous restez sur ce terrain, la supériorité appartient,

par droit d'aînesse, au descendant d'Arthur sur la descendante de

Morgane?...

--Vous avez peut-être raison, dit Georges, ébranlé.

--Alors pourquoi hésitez-vous ou plutôt comment hésitez-vous? Cette

union est nécessaire. Ce n'est pas moi qui l'ai cherchée; c'est une

volonté plus forte qui nous a poussés l'un vers l'autre, cet aimant

invincible qui attire et rapproche en nos deux personnes les tronçons

épars d'un même peuple. Je suis belle, je suis puissante, je porte en

mon âme l'héritage sacré de toute une race: faibles attraits et dont

je ne songe même pas à me prévaloir près de vous! En vérité, si un

penchant misérable, une de ces passagères inclinations sentimentales,

comme en ont les cœurs vulgaires, m'entraînait seulement vers vous, je

trouverais assez de force, je crois, pour me mater et rester moi. Que

sont ces niaiseries près des ivresses incomparables de la pensée pure,

du rêve enfin réalisé, de l'enfantement spirituel de tout un peuple?

C'est ce rêve que je vous convie à réaliser avec moi; cette création

spirituelle où j'entends que vous collaboriez... J'irai plus loin, car

l'heure presse, le champ est vaste et il faut pilonner les derniers

obstacles, les suprêmes scrupules. Je vous dirai: quand je vous serais

indifférente, quand il serait vrai que vous soyez resté insensible

à des charmes qui feraient ployer les genoux de tout autre, quand

votre cœur garderait la cicatrice, mal fermée encore, d'une affection

étrangère, quand l'alliance que je vous propose devrait vous apparaître

comme un sacrifice, vous le devez à votre nom, à la cause que vous

représentez, aux millions d'existences qui attendent leur libération de

votre bouche...

--La restauration celtique peut se faire sans moi, dit Georges,

qui luttait encore... Volontaire obscur de cette grande cause, n'y

aurait-il pas plus de véritable magnanimité à combattre inconnu dans

les rangs à la tête desquels vous m'appelez?

--Trêve de sophismes, dit sévèrement Morgane... Cette décision, si vous

la preniez, serait une lâcheté véritable, une désertion pour mieux

dire. Votre nom vous appelle au poste d'honneur: c'est le plus exposé!

On croirait que vous l'avez abandonné pour cela...

--Je prouverai le contraire quand il le faudra.

--Et que vaudra la preuve? Vous mourrez? Que pourra cette mort pour

notre œuvre? C'est votre vie, votre nom, vous-même qu'il nous faut.

Ou plutôt c'est Arthur réveillé de sa longue torpeur, Arthur qui

n'était pas mort, mais endormi et qui surgit brusquement de l'île où

il sommeillait. Je connais mes Celtes et leur âme tendue à tous les

souffles du mystère. L'imagination populaire, bercée de la légende

d'Arthur, accueillera comme le Messie annoncé, le Victorieux et le

Réparateur promis à nos longues souffrances, celui qui se présentera au

nom du héros: et nul que vous ne peut être celui-là...

Partagé entre les sentiments les plus contraires, Georges évoquait

assez bien, en ce pathétique débat, la monture fameuse de Buridan.

Morgane le contemplait et un sourire de dédaigneuse pitié semblait

errer sur ses lèvres. Idris Gaur avait-il donc dit vrai qu'en cette

chose méprisable, amollissante et basse, l'amour, s'enlisaient tous les

autres sentiments des hommes? Ou, comme il le disait encore, chez les

Celtes, par une douloureuse méprise de l'archange préposé à l'exécution

des ordres du Créateur, étaient-ce les femmes qui avaient seules une

âme virile? Elle voulut tenter un dernier effort. Sentant vaciller la

volonté de Georges, elle résolut de lui porter le dernier coup. Et,

comme il levait les yeux sur elle:

--Venez, lui dit-elle, monsieur de Kerduel... Si mes paroles n'ont pas

eu le pouvoir de vous convaincre, peut-être serez-vous moins insensible

à l'appel de vos pères... Le consentement que je vous demande, vous le

leur donnerez à eux-mêmes, dans cette salle où je vous reçus pour la

première fois, comme il convenait au maître futur de la confédération

celtique... dans cette chambre des États où nul que vous n'a pénétré,

où se réuniront demain les délégués des cinq nations celtiques, où les

murs, les trophées, les drapeaux, les tentures, tout évoque Arthur et

ceux dont vous sortez... où, acheva-t-elle plus bas, derrière ce rideau

mystérieux dont votre curiosité s'irritait et que je lèverai pour vous,

un trône attend, vide encore, et qui ne le sera plus ce soir, si vous

voulez.

--Un trône! balbutia Georges, qui se leva comme un halluciné.

Il tremblait; ses yeux troubles, comme ceux d'un vieillard, charriaient

un flux d'or et de pourpre. Et c'était vrai qu'à ce moment le vieux

Léïzour revivait en lui: la même espérance formidable, le même mirage

extraordinaire surgissaient, au sésame de l'inconnue, des fonds

tumultueux de l'avenir...

--Enfin! dit Morgane, triomphante, vous cédez...

--Oui, dit Georges sombrement.

Un hoquet déchirant les immobilisa sur le seuil où déjà Morgane avait

précédé Georges.

Il n'y avait personne dans la galerie, mais, derrière la tenture qui

masquait l'entrée de la chambre d'Annette, la porte était restée

ouverte et Georges s'en souvint tout à coup. Il s'élança, arracha la

tenture: blanche, les yeux clos, la tête renversée dans les bras de

sa mère qui essayait de la relever, Annette avait glissé de sa chaise

longue.

--Elle a entendu? jeta anxieusement Georges à Mme Lefoullon.

--J'en ai peur.

--Triple lâche que je suis! Ma folie l'a tuée.

--Non, grâce à Dieu, dit Mme Lefoullon... Écoutez... elle respire...

elle parle. Que désires-tu, ma pauvre enfant?...

Mais la voix était si confuse, l'émission si basse, qu'on eût dit

plutôt un murmure, un long soupir. Il fallut un certain temps à Georges

et à sa tante pour distinguer que ce soupir était fait de cinq mots

toujours les mêmes:

--La fille de la mer... la fille de la mer...

--Oh! gémit Georges.

--Elle délire, dit Mme Lefoullon.

Georges secoua la tête: lui savait ce que signifiaient ces cinq mots

hermétiques traduits du jargon de Tsiouméka.

Morgane · 第 26 / 37 题