Pendant trois jours, Georges ne revit pas l'inconnue et il lui sembla
que quelque chose lui manquait.
L'avait-il froissée sans le vouloir? Les derniers mots qu'elle lui
avait adressés, sous leur obscurité sibylline, avaient comme un accent
de menace. Elle lui en voulait, sans doute, de ne pas comprendre à
demi-mot, de ne pas lui épargner une déclaration plus précise. Mais le
monde de pensées et de rêves où elle avait transporté Georges, comme
ces génies dont le manteau enchanté soulevait hors des apparences
terrestres les audacieux qui se confiaient à ses plis, ce monde était
si extraordinaire, si imprévu et si neuf à ses yeux qu'il n'arrivait
point encore à s'y acclimater: il y perdait pied à tout instant.
Cette impuissance tournait peu à peu à la vraie névrose. Son sommeil,
maintenant, était plein de Morgane. Il entendait sa voix mordante
et caressante tour à tour, cette parole inspirée et savante, émanée
d'un esprit dont il n'avait pas connu le pareil. Et il la revoyait
elle-même, haute et souple et pourtant d'une plénitude de formes si
savoureuse sous son casque de crins d'or, dans son éternelle tunique
rouge qui lui faisait comme un vêtement de sanglante lumière. Elle
l'attirait et elle l'effrayait tout ensemble.
Les rares heures qu'il passa près d'Annette, durant ces trois jours,
furent entre les plus pénibles qu'il eût connues. Distrait, préoccupé,
répondant à peine ou de travers aux questions de la jeune fille, il
sentait qu'il n'était plus maître de lui et de son secret. Annette,
gagnée d'un sombre pressentiment, le regardait sans rien dire.
La présence de Mme Lefoullon empêchait peut-être la jeune fille
de solliciter une explication qu'elle eût souhaitée décisive. Il
l'entendit un soir qui s'écriait d'un ton qu'il ne lui connaissait
point:
--J'étouffe ici... Je voudrais sortir... Je suis assez forte pour
revenir à Rûn-Rouz.
--Mais, ma chère enfant, répliqua Mme Lefoullon, que dirait le docteur?
Il a bien défendu, tu le sais, que nous nous en retournions avant son
ordre... N'est-il pas vrai, Georges?
--Sans doute, fit Georges. Et puis, vraiment, je ne conçois rien
à cette hâte d'Annette. N'est-elle pas admirablement soignée ici?
N'a-t-elle pas tout ce qu'elle désire?...
--Ce château me fait peur, dit Annette à voix basse. Ç'a été plus fort
que moi... Dès que j'ai été ici, j'ai eu cette impression...
Un sanglot, parti du coin de la pièce, détourna leur attention: c'était
Fante qui, sur son tricot, fondait en larmes...
--Tu vois, dit Annette. Cette petite est comme moi. Elle aussi
s'effraie... Qu'est-ce que tu as, Fante?
--Oh! oh! dit Fante, demoiselle, c'est ce que vous venez de dire,
donc... Oui, oui, allons-nous-en!...
--Voyons, Annette, calme-toi, dit Mme Lefoullon... Le docteur vient
demain. Nous lui demanderons si nous pouvons partir...
Georges n'insista pas, mais en lui-même il jugeait cette hâte
désobligeante, enfantine cette terreur. Annette, dont le moindre
contact effarouchait la petite âme de sensitive, s'enfermait dans un
silence plein de pensées.
Le soir vint, qui rendit sa liberté à Georges. Vaguement, sans oser
chercher la raison qui le poussait, il espérait que le docteur
ajournerait encore le départ de ses parentes. Une chaîne invisible
semblait le rattacher à l'île. Le docteur se présenta dans
l'après-midi du lendemain et, contrairement à ce que pensait Georges,
il accorda l'autorisation demandée.
--Par exemple, à une condition, dit-il, c'est qu'il fasse un meilleur
temps qu'aujourd'hui... Brr! en traversant la grève, je grelottais tout
à l'heure comme en hiver!
--Il fera beau, vous verrez qu'il fera beau, docteur! dit Annette qui
frappa joyeusement ses petites mains pâles l'une contre l'autre. J'ai
tant hâte d'être à Rûn-Rouz!
--Voyez-vous ça, dit l'excellent homme. Mais à Rûn-Rouz, ma petite
demoiselle, vous serez contrainte à autant de précautions qu'ici. Je
ne vous délivre pas encore... Peste! Quel oiseau! La cage vous ennuie
donc beaucoup? N'empêche qu'il ne faudra mettre le bout du nez dehors
que de dix heures à midi, pendant le grand soleil. Et se coucher tôt!
Et se lever tard! Et bien prendre ses médicaments! Et s'envelopper
douillettement jusqu'aux yeux de tout ce qu'on aura de tartans et de
châles et de pèlerines et de frileuses! Sans quoi...
--N'ayez crainte, docteur, dit Mme Lefoullon de la bergère où elle
était languissamment blottie, mon neveu et moi nous serons là pour
veiller à ce qu'on observe scrupuleusement vos prescriptions...
--Je croyais que le commandant devait nous quitter un de ces jours? dit
le docteur... C'est du moins ce que j'ai cru comprendre à un mot en
l'air du commissaire de la marine.
Georges rougit, Mme Lefoullon poussa un gémissement et Annette, sur sa
chaise longue, s'arrêta de sourire. Le docteur sentit son impair et
voulut s'excuser. Georges gardait toujours le silence.
--Mais réponds donc, dit enfin Annette d'une voix vibrante. Réponds au
docteur que tu ne pars pas, que tu n'as jamais dû partir...
--Je vous en prie, Georges! dit à son tour Mme Lefoullon...
Quel combat se livrait dans le cœur du jeune homme? Il n'eût su dire
lui-même. Craignait-il toujours l'inconstance d'Annette? Tremblait-il
qu'une fois guérie elle ne reprît à son égard la réserve dont il avait
tant souffert? Ou bien une autre image que celle d'Annette passait-elle
à ce moment devant ses yeux?...
Poussé dans ses retranchements, il trouva une phrase ambiguë qui avait
l'avantage de sauver les apparences.
--Vous savez bien, ma tante, dit-il en se tournant vers Mme Lefoullon,
que je prends trop d'intérêt à la santé d'Annette pour la quitter avant
son entier rétablissement...
--A la bonne heure! dit Mme Lefoullon, que l'explication parut
satisfaire.
Annette seule se tut. La réponse ne la satisfaisait pas aussi bien
et, comme si elle en avait percé l'artifice, elle fit de la main
un petit geste de dénégation. Georges, embarrassé, se détourna. Le
docteur prenait congé des deux femmes. Dans sa hâte d'abréger une
scène importune et qu'il se reprochait d'avoir provoquée, il oublia sa
trousse sur la table. Georges courut la lui rapporter et, en partant,
négligea de refermer la porte. Comme il revenait sur ses pas, il se
trouva devant Morgane qui lui barrait le chemin.
--N'entrez pas, j'ai à vous parler.
Georges tressaillit sous cette parole sèche et fiévreuse. Il sentait
confusément que l'heure de l'explication décisive était venue. Morgane
savait-elle que les Lefoullon devaient quitter l'île le lendemain
et Georges avec eux? Le docteur s'était-il laissé aller à quelque
confidence, ou Morgane, tout simplement, avait-elle surpris la question
d'Annette, deviné les hésitations de Georges et voulait-elle tailler
dans le vif quand il était temps encore?... C'étaient là des hypothèses
assez plausibles. Georges n'y réfléchit pas. Il ne vit que le feu
sombre qui brûlait dans les yeux de la magicienne.
--Je vous écoute, dit-il.
--Monsieur de Kerduel, dit Morgane, nous n'avons plus de temps à
perdre... Si désireuse que je sois de ne pas vous faire violence, il me
faut compter avec l'impatience celtique qui, de tous côtés, me harcèle,
me presse d'agir... Mais que faire sans vous?... Ah! c'est une étrange
situation que la nôtre! Je vous connais mieux que vous-même peut-être
et vous ne savez pas seulement qui je suis...
--Morgane, dit Georges.
--Oui, mais pas Morgane tout court... Morgane n'est que le prénom donné
à la dernière des Bangor, à la seule héritière légitime du trône de
Galles usurpé par ces rats de Hanovre...
--Que Dieu damne!... Tout s'éclaire, dit Georges.
--Je descends comme vous, continua Morgane, de la tige uthéride. Uther
laissa deux enfants: Arthur et Morgane... Arthur dont vous descendez;
Morgane, qu'il eut, d'après la tradition, d'une nymphe de la mer nommée
Glitonéa et qui participait elle-même de cette double origine, tantôt
femme et tantôt sirène... Nos globules sont si chargés de lointaines
reviviscences que je retrouve quelquefois en moi les aspirations et
les instincts de cette double nature. La mer encore m'attire, comme ma
patrie véritable; mais je me rappelle qui je suis par mon père. Ainsi
mon aïeule Morgane, dans cette île du Trégor, recueillit son frère
Arthur, blessé à la bataille de Camlan... La destinée remet aujourd'hui
en présence dans cette même île le dernier fils d'Arthur et la dernière
fille de Morgane... Nous sommes cousins à la mode de Bretagne, mon
cher hôte... Mais pensez-vous que ce soit uniquement pour constater
cette parenté reculée que la destinée a pris soin de nous réunir si
miraculeusement en un tel lieu et à une telle heure?...
--Poursuivez, madame, dit avidement Georges. Ce que vous m'apprenez est
si passionnant!... Et en même temps il me semble que je devine derrière
ces premières confidences des choses si mystérieuses et si belles...
--Oh! oui, bien belles, s'écria Morgane. Car quoi de plus beau que la
pensée, le rêve de toute une race réalisé par les derniers de cette
race?... Vous me demandiez naguère, monsieur de Kerduel, comment
pourrait jamais s'accomplir la restauration celtique? Vous n'étiez
pas loin de traiter cette idée de chimère, de folie. Plus de Gallois,
plus de Cornouaillais, plus de Highlanders, disiez-vous. Quelques
Irlandais peut-être. Mais avec cette poignée de vagabonds, sans armes,
sans trésors, sortes de cadavres ambulants, spectres de la faim rôdant
par les landes désertes du Connaught et du Munster, comment venir à
bout de l'immense Angleterre, avec ses richesses, ses armées, ses
flottes et la réserve inépuisable de ses colonies?... Rassurez-vous:
ces spectres ont fait souche d'hommes et ils sont trois cent mille
aujourd'hui, bien équipés, le fusil au poing, qui n'attendent qu'un
signal pour passer l'Atlantique. Leurs frères d'Irlande sont prêts.
Prêts aussi les Cornouaillais, les Gallois, les Écossais des hautes
terres. Enrôlés dans une association secrète qui étend son réseau sur
toute l'Angleterre, ils s'ignorent, se comptent et seront une armée
demain... Ici même, dans cette France que vous pensiez latine et qui
est foncièrement gauloise d'esprit et de sang, nous avons tout un
corps de volontaires, soldats et marins, Bretons pour la plupart,
qui, au premier bruit de l'insurrection, traverseront la Manche pour
se joindre aux insurgés du Royaume-Uni. Ce château où je vous reçois
est un palais d'État, un arsenal et une banque. Les combles, les
caves, les souterrains sont bondés d'armes; cinq transports attendent
à Lézardrieux, à l'Abervrac'h et au Dourdu. Et le vieil instinct
corsaire de la race fera le reste... Comme pour la guerre d'Amérique,
la participation des Français n'aura rien d'officiel d'abord; mais
sous la pression de l'opinion publique, qui voit clairement dans
l'Anglo-Saxon l'ennemi héréditaire, le gouvernement sera bientôt
forcé de se déclarer... Nous avons les hommes, nous avons les armes,
nous avons l'argent. Cinq cents millions forment dans mes coffres
la réserve du trésor national. Lingots d'or, colliers, bracelets,
diamants, vieilles monnaies sans effigie, retrouvés dans les décombres
de Kerduel, où votre aïeul Arthur tenait sa cour, richesses accumulées
par l'épargne personnelle et séculaire des Bangor, donations de privés,
souscriptions, cotisations, etc., tout cela, qui dort ici, sera demain
des épées, des fusils, des canons, des vaisseaux. L'insurrection
n'attend pour éclater qu'un signal parti de ce château et transmis
par le télégraphe, sous une formule mystérieuse, à nos affiliés des
deux mondes: le signal qu'Arthur est enfin ressuscité de son sommeil
enchanté, que Morgane a secoué la torpeur néfaste qui pesait sur lui,
et qu'unissant en leurs personnes les Celtes du continent aux Celtes
d'outre-Manche, la confédération celtique a retrouvé par eux son unité,
sa dynastie, sa foi...
Debout près de Georges, le geste ouvert, la voix chaude, magnifiée par
la grandeur du rêve qu'elle évoquait, Morgane tenait sous son regard
le jeune homme pantelant. Une immense espérance le soulevait à son
tour, gonflait son cœur. Il se rappelait les pronostics du vieux Job:
«Ce parchemin vaudra quelque jour une couronne.» Il oubliait Annette,
sa tante, ses propres engagements, son passé mesquin et sentimental de
petit officier. Il ne voyait que Morgane, radieusement belle, et le
geste large dont elle semblait écarter les murs pour faire surgir sa
vision de la Renaissance celtique...
Un doute l'arrêta... Interprétait-il exactement le langage symbolique
de Morgane? Cet Arthur dont elle parlait, était-ce bien lui, Georges de
Kerduel?
--Homme de peu de foi! dit Morgane en tirant de son corsage le
parchemin qu'il lui avait remis naguère. Et que faudra-t-il donc pour
te convaincre? Mais regarde, lis: l'équation Arthur = Kerduel est
écrite là en toutes lettres. Qui dit l'un dit l'autre, comme qui dit
Chambord dit Bourbon... O faiblesse de ceux qui devraient se montrer
les plus forts! Poison du doute! Les grands cœurs n'ont pas de marées
et ce cœur-ci n'est que flux et reflux...
--Pardonnez-moi, dit Georges... c'était un dernier retour du vieil
homme... Mais aujourd'hui je ne doute plus... je crois.
--A l'œuvre alors, dit Morgane. Les choses que je viens de vous
révéler ont besoin d'être appuyées de faits et de chiffres. Je les
tiens à votre disposition. Je placerai sous vos yeux les noms et les
engagements des Invincibles, le plan de campagne et l'état des troupes;
vous lirez nos correspondances qui sont centralisées ici; rien ne
vous demeurera caché de notre organisation; vous connaîtrez jusqu'aux
moindres rouages de cette machine infiniment délicate et puissante
toute prête sur un mot de vous à se mettre en mouvement pour broyer
l'Angleterre... Joie de ma vie! Si Paris valait bien une messe, je
pense que vous ne croirez pas acheter trop cher, de votre main dans la
mienne et d'un oui d'acquiescement, le plaisir ineffable d'assister à
cette agonie de la Pieuvre... et l'orgueil d'exercer ensuite le pouvoir
suprême conjointement avec moi.
--Mais, dit Georges, la loi celtique... vos propres lois galloises,
permettent-elles ce partage du pouvoir?... Vous-même ne me disiez-vous
pas que l'ancienne langue appelait le chef _ar nab_, «le moyeu», pour
bien marquer qu'il ne peut pas plus y avoir deux chefs dans l'État que
deux moyeux à une roue?...
--C'est vrai, concéda Morgane.
Et, pour se faire plus enveloppante, reprenant, avec le tutoiement,
le vocable de tendresse dont usaient les captieux personnages des
_Mabinogion_:
--Mais, ô mon Souffle, tu ne m'as pas comprise et il n'y aura pas avec
nous diminution ni émiettement de la souveraineté, puisque nous ne
ferons qu'un... Tu seras moi, je serai toi, comme il est écrit dans le
Livre et comme il sied à deux époux.
Le mot, malgré la grâce caressante dont l'avait comme ouaté Morgane,
rompit le charme près d'opérer: il ramenait trop brutalement Georges à
la pensée d'Annette, et une réaction était inévitable.
--Impossible! dit-il, après un silence où tout un monde se choqua dans
son âme...
--Et pourquoi?
--Parce que je ne suis rien, parce que vous ignorez sans doute que je
n'ai aucune fortune, aucune ressource que mon brevet d'enseigne, parce
que j'ai fui déjà pour les mêmes raisons un mariage qui s'offrait à moi
et où je pensais trouver le bonheur.
--Sont-ce bien là les seules considérations qui vous arrêtent, monsieur
de Kerduel? demanda Morgane, comprenant sa faute et changeant aussitôt
de tactique et de ton.
--Elles suffisent en tout cas, dit Georges.
--Non, non et non, et encore non! Ces considérations seraient bonnes
tout au plus dans un projet d'alliance vulgaire et qui ne mettrait
en jeu que les intérêts des contractants. Si c'était le cas ici, je
serais la première à vous approuver. Mais, je vous le demande, que
viennent-elles faire dans un établissement comme celui que je vous
propose, qui passe en grandeur tout ce qui s'est vu, où les destinées
d'un peuple sont en balance, mariage de politique et non d'inclination,
qui n'associe point deux fortunes, mais deux titres, et où, en fin
de compte, si vous restez sur ce terrain, la supériorité appartient,
par droit d'aînesse, au descendant d'Arthur sur la descendante de
Morgane?...
--Vous avez peut-être raison, dit Georges, ébranlé.
--Alors pourquoi hésitez-vous ou plutôt comment hésitez-vous? Cette
union est nécessaire. Ce n'est pas moi qui l'ai cherchée; c'est une
volonté plus forte qui nous a poussés l'un vers l'autre, cet aimant
invincible qui attire et rapproche en nos deux personnes les tronçons
épars d'un même peuple. Je suis belle, je suis puissante, je porte en
mon âme l'héritage sacré de toute une race: faibles attraits et dont
je ne songe même pas à me prévaloir près de vous! En vérité, si un
penchant misérable, une de ces passagères inclinations sentimentales,
comme en ont les cœurs vulgaires, m'entraînait seulement vers vous, je
trouverais assez de force, je crois, pour me mater et rester moi. Que
sont ces niaiseries près des ivresses incomparables de la pensée pure,
du rêve enfin réalisé, de l'enfantement spirituel de tout un peuple?
C'est ce rêve que je vous convie à réaliser avec moi; cette création
spirituelle où j'entends que vous collaboriez... J'irai plus loin, car
l'heure presse, le champ est vaste et il faut pilonner les derniers
obstacles, les suprêmes scrupules. Je vous dirai: quand je vous serais
indifférente, quand il serait vrai que vous soyez resté insensible
à des charmes qui feraient ployer les genoux de tout autre, quand
votre cœur garderait la cicatrice, mal fermée encore, d'une affection
étrangère, quand l'alliance que je vous propose devrait vous apparaître
comme un sacrifice, vous le devez à votre nom, à la cause que vous
représentez, aux millions d'existences qui attendent leur libération de
votre bouche...
--La restauration celtique peut se faire sans moi, dit Georges,
qui luttait encore... Volontaire obscur de cette grande cause, n'y
aurait-il pas plus de véritable magnanimité à combattre inconnu dans
les rangs à la tête desquels vous m'appelez?
--Trêve de sophismes, dit sévèrement Morgane... Cette décision, si vous
la preniez, serait une lâcheté véritable, une désertion pour mieux
dire. Votre nom vous appelle au poste d'honneur: c'est le plus exposé!
On croirait que vous l'avez abandonné pour cela...
--Je prouverai le contraire quand il le faudra.
--Et que vaudra la preuve? Vous mourrez? Que pourra cette mort pour
notre œuvre? C'est votre vie, votre nom, vous-même qu'il nous faut.
Ou plutôt c'est Arthur réveillé de sa longue torpeur, Arthur qui
n'était pas mort, mais endormi et qui surgit brusquement de l'île où
il sommeillait. Je connais mes Celtes et leur âme tendue à tous les
souffles du mystère. L'imagination populaire, bercée de la légende
d'Arthur, accueillera comme le Messie annoncé, le Victorieux et le
Réparateur promis à nos longues souffrances, celui qui se présentera au
nom du héros: et nul que vous ne peut être celui-là...
Partagé entre les sentiments les plus contraires, Georges évoquait
assez bien, en ce pathétique débat, la monture fameuse de Buridan.
Morgane le contemplait et un sourire de dédaigneuse pitié semblait
errer sur ses lèvres. Idris Gaur avait-il donc dit vrai qu'en cette
chose méprisable, amollissante et basse, l'amour, s'enlisaient tous les
autres sentiments des hommes? Ou, comme il le disait encore, chez les
Celtes, par une douloureuse méprise de l'archange préposé à l'exécution
des ordres du Créateur, étaient-ce les femmes qui avaient seules une
âme virile? Elle voulut tenter un dernier effort. Sentant vaciller la
volonté de Georges, elle résolut de lui porter le dernier coup. Et,
comme il levait les yeux sur elle:
--Venez, lui dit-elle, monsieur de Kerduel... Si mes paroles n'ont pas
eu le pouvoir de vous convaincre, peut-être serez-vous moins insensible
à l'appel de vos pères... Le consentement que je vous demande, vous le
leur donnerez à eux-mêmes, dans cette salle où je vous reçus pour la
première fois, comme il convenait au maître futur de la confédération
celtique... dans cette chambre des États où nul que vous n'a pénétré,
où se réuniront demain les délégués des cinq nations celtiques, où les
murs, les trophées, les drapeaux, les tentures, tout évoque Arthur et
ceux dont vous sortez... où, acheva-t-elle plus bas, derrière ce rideau
mystérieux dont votre curiosité s'irritait et que je lèverai pour vous,
un trône attend, vide encore, et qui ne le sera plus ce soir, si vous
voulez.
--Un trône! balbutia Georges, qui se leva comme un halluciné.
Il tremblait; ses yeux troubles, comme ceux d'un vieillard, charriaient
un flux d'or et de pourpre. Et c'était vrai qu'à ce moment le vieux
Léïzour revivait en lui: la même espérance formidable, le même mirage
extraordinaire surgissaient, au sésame de l'inconnue, des fonds
tumultueux de l'avenir...
--Enfin! dit Morgane, triomphante, vous cédez...
--Oui, dit Georges sombrement.
Un hoquet déchirant les immobilisa sur le seuil où déjà Morgane avait
précédé Georges.
Il n'y avait personne dans la galerie, mais, derrière la tenture qui
masquait l'entrée de la chambre d'Annette, la porte était restée
ouverte et Georges s'en souvint tout à coup. Il s'élança, arracha la
tenture: blanche, les yeux clos, la tête renversée dans les bras de
sa mère qui essayait de la relever, Annette avait glissé de sa chaise
longue.
--Elle a entendu? jeta anxieusement Georges à Mme Lefoullon.
--J'en ai peur.
--Triple lâche que je suis! Ma folie l'a tuée.
--Non, grâce à Dieu, dit Mme Lefoullon... Écoutez... elle respire...
elle parle. Que désires-tu, ma pauvre enfant?...
Mais la voix était si confuse, l'émission si basse, qu'on eût dit
plutôt un murmure, un long soupir. Il fallut un certain temps à Georges
et à sa tante pour distinguer que ce soupir était fait de cinq mots
toujours les mêmes:
--La fille de la mer... la fille de la mer...
--Oh! gémit Georges.
--Elle délire, dit Mme Lefoullon.
Georges secoua la tête: lui savait ce que signifiaient ces cinq mots
hermétiques traduits du jargon de Tsiouméka.