VI

Le docteur avait été bon prophète: le rétablissement d'Annette n'était

plus qu'une question de jours. Elle ne sortait point encore de sa

chambre, mais elle pouvait se lever quelques heures: un peu pâle,

amaigrie, les yeux cernés, elle avait l'air, sous ses bandeaux plats,

d'une petite vierge des primitifs. Georges ne la quittait qu'autant

qu'il ne pouvait faire autrement.

Tous deux restaient d'abord l'un près de l'autre, baignés d'un

attendrissement délicieux qui se résolvait en de rares paroles,

toujours les mêmes.

Ils eurent une grande joie un matin que Georges reçut, par le courrier

de Rûn-Rouz, la réponse du commissaire de l'Inscription maritime à sa

demande en faveur des victimes de la _Marie-Joseph_. Cette réponse

était conforme au désir de Georges et, par surcroît, la _Société de

Secours aux naufragés_ l'avisait qu'elle mettait à sa disposition

une provision de neuf cents francs à répartir entre les familles des

sinistrés. D'autre part, le docteur Le Dentu, qui continuait ses

visites au petit mousse de la _Marie-Joseph_, répondait de son prochain

et complet rétablissement. Ces bonnes nouvelles faisaient la meilleure

impression sur Annette. Les couleurs lui revenaient; l'appétit était

moins rebelle. Enfin le docteur avait recommandé à Georges d'éviter

tout sujet de conversation qui pût agiter la convalescente, et,

quoiqu'il eût grand'peine à se retenir, Georges observait la plus

grande circonspection.

Il aurait bien voulu pourtant lire dans le cœur de son amie. Il lui

était toujours resté un peu lointain, ce cœur, décevant et mystérieux.

Bien des fois il avait pensé le tenir et il s'échappait toujours. La

dernière fois même il avait cru que c'était fini. Et voilà qu'à la

suite de cet accident de mer, qui avait failli lui prendre son amie,

celle-ci lui revenait à nouveau, plus ouverte, plus abandonnée, comme

incapable de retrouver sa volonté d'antan et se laissant porter au

courant naturel des événements. Était-ce pour de bon, cette fois?

Pouvait-il s'assurer sur ce sable mouvant? Annette rétablie, Annette

en possession de sa volonté reconquise, serait-elle la petite Annette

qu'il avait là, le frêle oiseau blotti sur sa poitrine et qui le

regardait avec ces yeux mouillés d'amour? Toutes ces questions se

posaient à lui et il aurait beaucoup donné pour connaître la réponse

qu'y eût faite son amie.

Il y songeait encore, quand le matin, dans le parc ou sur la grève,

ou dans ce clos de pommiers qui épanchait une ombre si verte, il

s'asseyait en attendant qu'Annette le pût recevoir. Et des doutes lui

venaient. Il craignait de se livrer, de faire trop de fond sur des

apparences; il tâchait d'arracher de lui cet amour dont il croyait

sentir la douloureuse vanité.

Sa morose contention le rendait insensible à des spectacles qui, en

d'autres moments, n'eussent pas manqué de fixer son attention: il

passait sans les voir devant les douze menhirs, correspondant aux

signes du zodiaque, plantés à la cime d'un _crec'h_, autour d'un grand

lichaven sommé d'une croix de fer et dont l'ouverture béait sur la mer

comme le porche de l'Infini. Il ne remarquait ni les tumuli recouvrant

de vastes chambres funéraires épars dans la vallée, ni le chêne

vénérable, aux branches mangées de gui, à l'une desquelles pendait

une faucille d'or, ni le bizarre petit navire ancré près de la cale

et qui lui eût rappelé, sans son prélart de grosse toile, ces légers

_corwgls_ gallois, faits de peau de cheval et de baguettes entrelacées

qu'il avait vus glisser sur la Severn ou la Clyde dans ses voyages

d'aspirant. Son cœur était rempli d'incertitude, et l'apparition de

Morgane qui, par un jeu singulier, se produisait toujours à quelque

moment de sa promenade, pouvait seule l'arracher à son tourment

intérieur.

La fréquence de ces rencontres finit même par lui causer quelque

trouble. Non qu'il gardât rancune à l'étrangère de la hauteur qu'elle

lui avait témoignée d'abord. A certains moments, Georges ressentait

bien encore auprès d'elle un embarras qu'il avait peine à s'expliquer.

Mais cette impression se dissipait vite. Morgane en effet n'était

plus la même qu'au début. Il ne restait plus trace chez elle de cette

volonté impérieuse et presque brutale dont elle hérissait naguère son

abord. Non seulement elle traitait Georges sur un pied d'égalité où

elle n'avait jamais admis personne, mais il semblait parfois qu'une

émotion rapide s'emparât d'elle au contact du jeune homme... Ses yeux

d'ulve veloutée se voilaient sous leurs longs cils et, quand elle les

rouvrait, il y avait en eux l'humide reflet d'une langueur.

Georges assistait à ces changements sans oser y réfléchir.

Que lui voulait l'inconnue? Elle ne semblait attentive qu'à lui rendre

aussi agréable que possible son séjour à l'île d'Aval. Les jardins,

le parc lui étaient ouverts; il circulait librement dans toutes les

pièces, passait de longues heures dans la bibliothèque, au milieu des

archives.

Morgane n'avait pas moins de prévenances pour Annette. Elle venait

plusieurs fois par jour prendre en personne de ses nouvelles. Avec

la jeune fille pourtant, elle avait quelque peine à garder la même

attitude qu'avec Georges; visiblement elle se contraignait; sa voix

recouvrait par instants sa dureté métallique, son regard semblait

avoir passé sur une meule. Georges ne remarquait rien. Rassuré sur

l'état d'Annette et craignant que sa santé reconquise ne lui rendît son

ancienne froideur, il se montrait moins assidu près de la jeune fille,

ou peut-être, sans qu'il y prît garde, subissait-il déjà une séduction

étrangère...

Ce matin-là justement, Georges battait le parc en compagnie des deux

lévriers de Morgane. Il avait été la veille à Rûn-Rouz, où il avait

trouvé Mme Lefoullon à peu près remise et en état de rejoindre sa

fille. Elle comptait arriver dans la matinée, avec Faraud et Yvon.

Georges devait aller à ses devants au bas de l'eau, vers dix heures. Il

n'en était que neuf et, rêvassant et flânant, il gagnait un point de

l'île qui dominait la grève et d'où l'on pouvait voir venir la voiture.

Comme il prenait le sentier de traverse qui menait sur la hauteur, il

entendit au-dessus de lui la voix fraîche de Rianone qu'accompagnait en

sourdine la harpe du vieux telynor. Il ne les avait point vus d'abord,

dissimulés qu'ils étaient par les fûts symétriques d'un bouquet de pins

d'Alep et, un peu surpris de cette aubade matinale, il se disposait

à la savourer religieusement dans son coin, sans mot dire, quand une

tache pourpre lui révéla la présence de Morgane.

Georges pensa qu'il ne serait point convenable de se cacher et continua

son ascension.

Morgane, les yeux tournés vers la mer, le menton dans les mains,

rêvait, couchée à plat dans sa tunique rouge sur une grande roche qui

ressemblait à une dalle funéraire. Elle n'entendit point venir Georges.

Il fit le tour du rocher pour la saluer et elle le vit alors, mais elle

ne se dérangea point et mit seulement un doigt sur ses lèvres pour lui

dire d'attendre, de se taire et d'écouter. Blegobred jouait à deux pas

d'elle. L'air était grave et puissant et, jusque dans la bouche de

Rianone, gardait sa sombre énergie. Georges lui-même finit par en subir

le charme émouvant et, debout près de Morgane, étendue dans sa pose de

sphynge, il écouta...

Quand l'écho des derniers sons eut fini de gronder, Morgane se leva et,

congédiant les musiciens:

--Vous ne connaissez pas cet air, monsieur de Kerduel? demanda-t-elle à

Georges.

--Non, madame, dit Georges, mais il est d'une grandeur peu commune...

--Comme tout ce que nous ont laissé nos pères, dit Morgane. C'est l'air

de marche des hommes de Harlech, quand ils vont à l'ennemi (_Difyrwch

gwyr Harlech_)... Chose curieuse, on retrouve le même air, presque note

pour note, en divers cantons de Bretagne, et c'est aussi un chant de

marche. Ce fut même l'occasion d'un incident dont vous avez peut-être

entendu parler et qui se produisit à la bataille de Saint-Cast, il y a

quelque cent trente ans. Une compagnie de recrues galloises appartenant

à l'armée anglaise marchait contre un des détachements bretons du

duc d'Aiguillon. Tout à coup les Gallois s'arrêtent. L'officier

leur demande s'ils sont las ou s'ils ne veulent plus obéir: «Non,

disent-ils, mais, à l'air que chantent ces gens, nous avons reconnu des

hommes de notre race. Nous aussi, nous sommes Bretons.»

--Avouez, madame, que la discipline était bonne fille en ce temps-là,

dit Georges. Aujourd'hui, vos Gallois passeraient en conseil de

guerre...

--Oui, c'est le progrès, dit Morgane d'un ton persifleur.

--Mon Dieu! non, dit naïvement Georges. Seulement, à cette époque,

la notion de patrie n'était peut-être pas aussi bien définie, ne

comportait pas d'obligations aussi strictes qu'aujourd'hui... Imaginez

à présent un officier passant à l'ennemi comme mon arrière-grand-père,

sous prétexte qu'il ne partage pas les idées politiques de nos

gouvernants!

--Mais les Gallois ne sont pas des Anglais, monsieur de Kerduel.

--Ils ne l'étaient pas, madame, ils le sont devenus avec le temps,

comme les Bretons sont devenus Français.

--Quelle hérésie! Les Français sont de même race que les Bretons. C'est

dans vos collèges qu'on apprend aux jeunes gens que les Français sont

des Latins. Latins par la langue peut-être. C'est tout. Souvenez-vous

que l'ancienne Gaule descendait jusqu'à l'Ombrie, aux portes de Rome...

Comme disait l'un des vôtres, l'amiral Réveillère, je vois bien des

greffes normandes, burgondes, sur le vieux tronc celte. Mais qui

diantre, en France, à part quelques Corses et une demi-douzaine de

Massiliotes, est de race phocéenne ou latine?...

--Soit, madame, dit Georges admirant malgré lui cette dialectique

serrée et vive. Toujours est-il que les Gallois ont accepté leur

incorporation dans le Royaume-Uni et que ce consentement les lie.

--Qui vous a dit cela? s'écria Morgane en s'arrêtant sur le chemin où

tous deux descendaient depuis un moment. Où avez-vous pris que les

Gallois se soient librement donnés? Où est la charte qui les lie?

Vous jugez sur les apparences. Les Gallois dorment, les Cornouaillais

dorment, les Highlanders dorment, les Irlandais dorment. Ne prenez pas

leur sommeil pour la mort...

--Vous m'étonnez, madame, dit Georges. A l'exception des Irlandais,

je pensais que tous ces peuples étaient désormais unis de cœur à

l'Angleterre...

--Et Arthur aussi dort, continua Morgane d'un air sentencieux. Il

dort ici même, dans cette île où vous êtes, monsieur de Kerduel... Un

brouillard magique pèse sur ses yeux. Il n'a plus de mémoire, il ne

voit plus les hommes et les choses comme ils sont. Mais Morgane se

tient près de lui. A l'heure marquée, elle soufflera sur le brouillard

détestable et Arthur s'éveillera...

--J'entends, dit Georges. Ceci est un symbole, fort beau d'ailleurs,

des possibilités latentes au fond de l'âme celtique. Vous dirai-je

que je salue en lui une vieille connaissance? Feu mon grand-père se

plaisait aussi à ces constructions éthérées. Il refaisait en esprit

la carte de l'Europe. Dieu me pardonne, il ne tenait pas à lui qu'on

ne le nommât tout de suite grand protecteur de la confédération

gallo-armoricano-irlando-cornoualo-écossaise. Il y avait tous les

titres, à l'en croire. C'était un rêveur, mais il avait le rêve

magnifique.

--Et que diriez-vous, monsieur de Kerduel, si je vous montrais que ce

rêve peut devenir une réalité?

--Moi, madame, dit Georges galamment, je dirais que, du moment que

c'est vous qui prenez l'affaire en main, son succès est tout assuré.

--Non, monsieur, dit Morgane en attachant sur Georges ses regards

chargés d'un feu sombre, le succès ne dépend pas de moi, mais de vous.

Georges regarda l'étrangère, incertain si elle parlait sérieusement.

Mais à ce moment on vit s'avancer sur la grève, du côté de Landrellec,

la voiture basse qui amenait Mme Lefoullon. Morgane la montra au jeune

homme.

--Il est temps que vous preniez les devants, lui dit-elle... Je vous

laisse à vos devoirs, mon cher hôte.

Et, avec ce salut un peu sec du menton qu'elle retrouvait à certains

moments de contrariété, elle quitta Georges et prit la direction

opposée à celle que sa main venait de lui indiquer...

Georges alla recevoir Mme Lefoullon et la guida par le parc jusqu'à

l'appartement d'Annette. Il ne jugea point à propos de lui conter sa

conversation avec l'inconnue.

De plus en plus, un charme mauvais pesait sur lui qui, à mesure qu'il

l'éloignait de la jeune fille, le rapprochait de l'étrangère. Le

dernier entretien qu'ils avaient eu ensemble l'avait plus troublé qu'il

ne voulait croire. Il cherchait à se reconnaître dans ce dédale de

sous-entendus, d'allusions mystérieuses à un grand rôle national et,

en y réfléchissant, il se demandait s'il n'y avait point un rapport de

cause à effet entre les discours de l'étrangère et le parchemin qu'il

lui avait confié.

Mais d'abord qu'était-ce, au juste, que cette étrangère?

Il ne le savait toujours point: la discrétion l'avait empêché de le lui

demander; les domestiques étaient des tombes. Femme ou jeune fille?

Veuve, peut-être? Mais rien autour d'elle ne rappelait la présence

d'un ancien mari. Et d'autre part son expérience du monde, un je ne

sais quoi de libre et d'assuré dans la démarche et le ton, semblaient

écarter l'hypothèse qui la donnait pour une jeune fille. Attirante, par

exemple, douée d'une puissance de séduction incomparable, dangereuse

aussi peut-être! Georges n'avait pas oublié la ressemblance frappante

qu'elle lui avait offerte du premier coup avec son apparition nocturne

et, s'il avait gardé un doute à ce sujet, l'exclamation de Fante le

lui eût ôté. Il en conservait une impression indéfinie de malaise,

cette gêne d'esprit que les plus braves éprouvent aux manifestations du

surnaturel...

Et, par une coïncidence à laquelle il revenait malgré lui, le prénom de

la châtelaine était le même que le surnom donné par toute la population

de la côte à l'objet de ses terreurs: Morgane!

C'était peut-être ce prénom qui avivait d'étrangeté la figure de

l'inconnue? Mais qu'est-ce qui n'était pas singulier en elle?

L'étrangeté émanait directement de sa personne, de ses regards, de sa

voix, de ses gestes. Il y avait chez elle quelque chose d'_autre_, en

même temps qu'un magnétisme secret, un faisceau d'effluves invisibles

qui courait d'elle aux gens et les mettait à sa merci. Trois semaines

seulement séparaient Georges de sa première rencontre avec Morgane,

et le malheureux ne parvenait même plus à secouer cette domination

humiliante dans la société d'Annette. Il croyait toujours aimer la

jeune fille; il l'aimait peut-être, et pourtant sa grâce délicate

n'opérait plus comme jadis.

Le cœur a ses sophismes comme la raison. Georges n'était pas loin

de s'applaudir de ce changement, où il voulait voir, pour tromper

ses remords, un commencement de guérison: puisque Annette lui avait

signifié son intention formelle de ne pas l'épouser, tout ce qui

pouvait l'aider vers l'oubli n'était-il point une faveur de la

destinée? Il ne se demandait pas si Annette était restée dans les mêmes

dispositions ou plutôt il essayait de s'aveugler sur les sentiments

qu'il lui devinait. L'ombre de l'étrangère était sur lui, gagnait et

s'étendait tous les jours. Le mystère même qui l'entourait lui faisait

une nouvelle séduction: certainement elle avait des vues sur Georges.

Mais lesquelles? Il n'eût su le dire. Le rapport qu'il établissait

entre la remise du parchemin et les conversations de Morgane demeurait

trop imprécis, trop fuyant, pour lui permettre d'asseoir une certitude,

même une hypothèse acceptable, sur ce qu'il voyait et entendait autour

de lui. Croyait-elle donc vraiment, comme elle venait de le laisser

entrevoir, à la possibilité d'une restauration des races celtiques,

affranchies de l'Angleterre? Était-ce là le but où elle marchait et où

elle voulait l'entraîner après elle à titre d'héritier du légendaire

Arthur?

Certes, le rêve était beau et de ceux qui méritent qu'on le vive.

Mais ce n'était qu'un rêve. Comment, avec ses seules forces de femme,

galvaniser un peuple épars aux quatre aires du vent, reconstituer ce

grand corps et lui insuffler l'âme? Et, quand il ajouterait ses efforts

aux siens, qu'y pourrait-il de plus?

Georges ignorait le long et souterrain cheminement de l'idée

nationaliste, sa puissance de pénétration, les ramifications sans

nombre qu'elle étendait d'un bout à l'autre du Royaume-Uni. Aussi cette

supposition singulière, ridiculement extravagante, émise pourtant avec

le plus grand flegme par l'inconnue, qu'il ne dépendait que de lui de

prendre la tête du mouvement, de se poser en généralissime ou en grand

protecteur de la confédération celtique reconstituée, lui semblait-elle

l'indice d'un dérangement d'esprit, une de ces hallucinations

momentanées qu'enfante l'idée fixe, et, toutefois, le troublait

profondément comme la prédiction des sorcières à Macbeth...

La nécessité où il se trouva de passer l'après-midi du même jour entre

sa tante et Annette, enfin réunies, lui fut une heureuse diversion à

ces obsédantes pensées. Pour la première fois, depuis longtemps, il

goûta à leur entretien cette douceur lénifiante qui était nécessaire

pour apaiser sa fièvre.

Mais, rendu à lui-même, son malaise reprit force et ne le quitta pas

de la nuit entière. Il se leva à pointe d'aube et, pour chasser la

migraine, descendit au grand air. Une fine silhouette entrevue dans

l'ombre, le grincement d'un pas léger sur le sable modifièrent sa

direction. Quelqu'un l'avait devancé dans le parc. Par désœuvrement

plus que par curiosité, il s'avisa de suivre à la trace ce promeneur

matinal. La poursuite se prolongea; il faisait à peine jour et ce ne

fut qu'arrivé près d'elle qu'il reconnut Morgane.

Elle était parvenue sur le _crec'h_, dans l'enceinte des mégalithes,

au pied du lichaven dont l'entablement barrait l'horizon et, tournée

vers l'orient, les mains jointes, on eût dit qu'elle saluait l'éveil de

la lumière. Caché par de lourds rouleaux de nuages d'un gris plombé,

le soleil n'apparaissait point encore, mais il lançait devant lui

mille flèches de feu qui déchiraient l'air. Tout à coup son énorme

disque, gonflé, rutilant, jaillit de la nue et, comme une bombe, creva

en plein ciel. Morgane baissa la tête, s'agenouilla et parut prier.

L'étonnement avait empêché Georges d'intervenir. Que voulait dire cette

manifestation extravagante? Avait-il décidément affaire à une folle, ou

la religion du passé avait-elle poussé dans cette organisation maladive

des racines à ce point vivaces qu'elles eussent remué jusqu'au vieux

fonds païen et fait de l'inconnue une sectatrice attardée de Bel, le

dieu-soleil des anciens Celtes?

Morgane se releva, traça d'une épaule à l'autre et de son front à sa

poitrine un grand signe de croix qui acheva de mettre en déroute les

suppositions de Georges, et alors seulement daigna s'apercevoir de la

présence du jeune homme.

--Vous étiez là? Vous m'espionniez? dit-elle en lui tendant la main

avec un sourire.

Georges s'excusa.

--Allons, continua gaiement Morgane, il est dit que je vous étonnerai

jusqu'au bout.

Et, reprenant son timbre grave dans son masque énigmatique d'océanide:

--Ce qui arrive ne m'est pas imputable, dit-elle, mais à l'éducation

qu'on donne aux hommes de ce temps. Ils connaissent fort bien

Sésostris, Jéroboam, Tamerlan, les Romains et les Grecs; le passé de

leur race est lettre morte pour eux et tout ce qui l'évoque les plonge

dans un ahurissement ridicule... Je ne dis point cela spécialement pour

vous, monsieur de Kerduel. Mais concédez que, pour un descendant du

grand Arthur, vous montrez vis-à-vis des monuments et des pratiques de

notre ancienne foi une ignorance un peu singulière... Ainsi je parie

que vous n'en revenez pas de m'avoir trouvée saluant le retour de la

lumière, exactement comme la Velléda de M. de Chateaubriand?

--Mon Dieu, madame, balbutia Georges...

--Ne vous excusez pas, dit vivement Morgane: tout finira par

s'expliquer. Il ne faut qu'un peu de patience. Et, pour commencer, vous

êtes-vous avisé que le soleil joignait le tropique du Cancer et que

c'était ce matin le premier jour du solstice? A cette heure-là, jadis,

d'une rive à l'autre de la Mor-Udd, que vous appelez la Manche, un

peuple entier se prosternait derrière ses prêtres pour saluer comme je

fais la venue de la lumière libératrice. Nos pères ne construisaient

pas d'églises, mon cher hôte. Ils pensaient que la voûte du ciel était

le seul temple qui fût capable d'enfermer l'Éternel et ils voyaient

dans la lumière le symbole de son éternité. Et les fils n'ont pas tant

changé qu'on croit. Ce soir, tout votre pays de Bretagne mènera son

branle autour des feux de Saint-Jean. Le christianisme, impuissant

contre la coutume, a pris le biais de se l'approprier: le solstice

d'été est devenu la Saint-Jean, comme le solstice d'hiver est devenu

Noël,--Noël, dont le nom s'est dit longtemps dans l'Église même _Sol

Novus_. L'office le contient encore. Et les vieux cantiques, la voix

populaire, consacrent ce souvenir de notre antiquité nationale:

Allons sans plus attendre

Voir le Sauveur dans son berceau.

Hâtons-nous de nous rendre

Près du _Soleil nouveau_...

Moi aussi, monsieur de Kerduel, je me rends près du _soleil nouveau_.

Georges se laissait aller d'habitude au charme de cette parole

captieuse qui l'étonnait plus que tout chez Morgane dont elle ne

faisait pas une des moindres séductions. Mais cette fois il démêlait

mal, sous le trouble poétique des mots, la raison sérieuse d'un pareil

anachronisme de conduite.

Elle reprit:

--Il y a quelque chose de plus fort que les religions, c'est le sang...

Il parle encore, quand elles ne sont plus que de vains simulacres,

des formules vidées de leur contenu... Le christianisme, sur cette

terre, n'a pas extirpé le druidisme, il s'est enté sur lui, comme la

croix sur ce trilithe... Vos Bretons, monsieur de Kerduel, vivent,

agissant, pensent et prient, exactement comme leurs pères il y a

dix-huit cents ans. Ils ont le même culte des fontaines et du feu, des

éléments primordiaux de la vie. Ils demandent à leurs saints ce qu'ils

demandaient aux génies secondaires de l'Eden druidique: le bon vent, la

guérison, la vengeance, le contentement qui passe richesse... Et ils

leur tournent le nez contre la muraille de leurs niches, si d'aventure

ceux-ci ne les exaucent point... Jusqu'au clergé, chez eux, qui a

conservé son nom païen: _belleien_, prêtres de Bel... Vous remarquerez

encore sur les vieilles tombes un trou creusé en forme de coupe qui

ne servait point à l'eau bénite, mais aux libations de laitage et

d'hydromel qu'on y faisait pour les âmes errantes. Ce sont les mêmes

figures, servant aux mêmes usages, qui se voyaient sur les dolmens,

au temps du druidisme. Et le dogme fondamental de cette religion: la

doctrine de la transmigration ou des existences successives de l'Ame en

marche vers la pureté parfaite, il subsiste encore, quoique dégénéré,

dans ces croyances populaires qui nous représentent l'âme s'incarnant,

pour la rédemption de ses fautes, dans le corps d'un quadrupède ou d'un

oiseau...

--Je n'y avais pas réfléchi, dit Georges, frappé malgré lui des

arguments accumulés par l'inconnue. Cette persistance des superstitions

druidiques chez un peuple qui passe pour le plus chrétien de la terre

est, en effet, bien significative.

--Eh bien, monsieur de Kerduel, que fais-je alors de plus que ce peuple

en me soumettant comme lui à des rites et à des pratiques qui ont pour

eux l'antiquité et la tradition?

--Ce peuple est inconscient, madame, dit Georges, c'est son excuse...

--Dites plutôt que c'est un grand intuitif qui s'ignore... Sans le

savoir, vos Bretons agissent conformément à leur loi. Les religions ne

s'opposent qu'en apparence: elles se concilient dans l'âme obscure des

peuples, parce que la vérité a plusieurs formules, mais qu'il n'y a

qu'une Vérité... Peut-être avez-vous entendu parler de ces druidisants

du pays de Galles, dont les _Mystères des Bardes_ contiennent le

_credo_ et de qui dérive le christianisme druidique actuel d'Henri

Martin, de Jean Reynaud, d'Henri Lizeray et du contre-amiral

Réveillère. Dégagée de son symbolisme et rigoureusement interprétée, la

croyance populaire dans la transmigration devient chez ces derniers une

sorte de lamarckisme ou de darwinisme d'avant la lettre: c'est tout

simplement la doctrine scientifique de la transformation des espèces...

Ce qui n'est nullement destructif de l'idée chrétienne, je vous prie de

le remarquer. Aucun de ces hommes qui ne s'incline devant le Fils du

charpentier, ne reconnaisse sa mission et ne baise aux plis de sa robe

divine le parfum apporté par lui de l'universel amour. Le druidisme,

comme le judaïsme, était une religion imparfaite. On y professait

cependant la foi en un Dieu unique, la croyance au libre arbitre, la

monogamie, etc. Le christianisme a infusé dans cette fruste doctrine

sa sève généreuse, ses notions de charité, de sacrifice et de pardon.

D'accord, mais qui nous empêche de rendre justice à tous deux? C'est

s'honorer soi-même que d'honorer ceux dont on descend. Et dans ce

soleil, qui était pour nos pères la manifestation visible de l'Éternel,

je continue de saluer le traditionnel et populaire symbole d'une foi

demeurée mienne dans tout ce qu'elle avait de noble, de puissant, de

beau... Ces choses-là vous surprennent?

--Un peu encore, je l'avoue.

--Mais alors qu'auriez-vous répondu à Jean Reynaud qui proposait

de transférer à Paris un de ces menhirs comme vous en voyez autour

de nous et de l'ériger devant Notre-Dame? L'opposition vous eût

paru sacrilège peut-être. A ses yeux, aux miens, il ne s'agit point

cependant d'opposer une religion à l'autre, un monument à l'autre, mais

de marquer ce qui a été en face de ce qui est, de donner une place

dans la mémoire des hommes au vieux culte qui les a bercés le premier,

consolés, faits grands, dédaigneux de la mort et avides d'immortalité...

Le ciel s'était chargé tandis qu'elle parlait... Des nuages

haillonneux, livides, traînaient dans le vent et montaient du sud-ouest

avec la mer. L'embrun d'une lame enveloppa Morgane.

--Voyez comme à ces solstices la mer est agitée, joyeuse et vivante! Ne

dirait-on pas qu'elle appelle, qu'il lui tarde de presser quelque jeune

corps, souple et satiné comme elle, au lieu de ces rochers stupides?

Elle s'arracha à sa contemplation et revint vers Georges.

--Rentrons, dit-elle, voulez-vous?

Ils firent quelques pas sur la lande. Morgane marchait la tête basse.

Et tout à coup, comme ressaisie par son rêve:

--Quel grand jour quand, reprenant conscience de leur communauté

d'origines, Bretons, Irlandais, Écossais, Cornouaillais, Gallois,

affranchis et confédérés, enverront pieusement vers un de ces monuments

primitifs de la foi de leurs pères, vers le plus beau d'entre eux, ce

menhir de Locmariaker dont le fût vertigineux reste l'étonnement des

ingénieurs et le secret des siècles, et que la théorie réparatrice,

après avoir salué le vénérable obel, pilier du ciel, aiguille de

l'Éternité, scellera devant sa pierre restaurée l'alliance définitive

des Celtes du continent et des îles!

Georges hocha la tête. Sans doute, plus il y songeait, surtout en ce

moment et sous la parole divinatrice de Morgane, le rêve à mesure lui

paraissait moins chimérique et moins fou. Un peu de la griserie de

l'inconnue commençait à le gagner.

--Cette restauration dont vous parlez, dit-il, et qui, si elle

s'accomplissait, modifierait entièrement l'état politique de l'Europe,

ne peut être entreprise qu'après un effort de plusieurs années, un

concours exceptionnel d'énergies, des ressources d'armes et d'argent

extraordinaires...

--Je ne puis vous répondre encore sur ce point, dit Morgane. Mais

sachez que tout annonce cette restauration...

Elle s'arrêta pour regarder en face le jeune homme et son regard parut

se voiler d'une émotion soudaine.

--Croyez-vous aux prophéties? lui dit-elle.

Georges ne répondit pas, craignant peut-être de se trahir.

--J'y crois, continua Morgane. C'est encore une de mes faiblesses, de

mes folies, si vous voulez, monsieur de Kerduel... Et les prophéties

s'accordent toutes pour dire que le moment est venu ou qu'il va

venir... Mais toutes mettent à la réalisation de ce grand projet trois

conditions expresses.

--Lesquelles?

--La première, qu'Arthur se réveille.

--C'est entendu. Et l'autre?

--Qu'il soit pur comme Perceval, libre ou libéré comme lui de toute

attache profane...

--La troisième?

--C'est la plus difficile. A moins, corrigea-t-elle en coulant de

nouveau vers Georges la volupté de ses beaux yeux, à moins que ce ne

soit la plus douce... Ne devinez-vous pas?

Non, il ne devinait pas ou n'osait deviner.

--Ah! dit Morgane, avec une flamme d'impatience, Arthur dort

toujours... Le brouillard qu'a jeté sur lui la fille de la terre est

encore sur ses yeux. Mais je le chasserai... je le chasserai...

Et, laissant Georges interdit, elle le quitta brusquement. Il vit

sa taille souple, dans l'ondulement de sa longue tunique rouge, qui

décroissait sous le ciel gris. Comme si elle eût senti qu'il la suivait

des yeux, elle se retourna avant de disparaître. Sa haute silhouette

s'enlevait maintenant sur la mer, telle qu'au soir de l'apparition,

et il reconnut enfin et pour ne les plus oublier ces cheveux d'or,

rudement noués sur la nuque effilée et blanche, la courbe de ce profil

dominateur, la ligne élégante des épaules et du cou...

Le vent du sud-ouest chassait une haleine lourde et capiteuse; on

entendait par intervalles le gémissement d'une tourterelle dans les

violiers de Penvern...

Morgane · 第 25 / 37 题