Sur ces mots quelque peu menaçants, la visiteuse d'Idris Gaur gagna un
petit cabinet retiré, où l'attendait une volumineuse correspondance
arrivée du matin.
L'Irlande, Man, la Grande-Bretagne, les deux Amériques étaient
représentées dans cette correspondance que la jeune femme n'aurait
pu suffire à dépouiller et dont elle mit à part cinq ou six lettres
marquées du chiffre I. Elle appela un serviteur, lui montra la pile des
papiers et le pria de la porter à son secrétaire des commandements.
Le valet, qui avait dû y employer les deux bras, allait sortir. Elle le
rappela.
--Vous ferez aussi préparer l'appartement du premier étage dans la tour
des Hôtes. Il est possible qu'on en ait besoin pour cette nuit.
Elle avait déjà pris sur la table un coupe-papier minuscule, d'or
rouge incrusté d'émeraudes, et elle fendait l'une après l'autre,
distraitement, les enveloppes des lettres qu'elle s'était réservées.
Pour plus de précaution, ces premières enveloppes en contenaient toutes
une seconde, complètement blanche, mais dont un subtil réactif fit
apparaître la suscription tracée à l'encre sympathique: _Son Altesse
Royale Morgane, comtesse de Bangor, princesse de Galles_. Elle fit
sauter ces secondes enveloppes, s'assimila d'un coup d'œil le contenu
des lettres, révélé à l'aide du même procédé, mais qui sembla lui
causer une assez vive déception, car elle dit à mi-voix:
--Voilà bien les Invincibles. Aucune patience! Aucune concession! La
guerre tout de suite et à outrance!...
Un sourire passa sur ses lèvres:
--Eh bien, mes aiglons, on va peut-être vous servir.
Et, renversée sur sa chaise, les yeux mi-clos, elle songea...
S. A. R. Morgane, comtesse de Bangor, princesse de Galles--pour
restituer à l'inconnue le nom et les titres que lui donnaient ses
mystérieux correspondants--était une jeune fille de vingt-quatre ans
environ, mais qu'à la svelte plénitude des formes et à l'assurance du
regard, on eût prise d'abord pour une femme dans tout l'éclat de sa
maturité. La mort de son père l'avait laissée à vingt ans maîtresse
d'une immense fortune, que le bruit public n'évaluait pas à moins
de deux ou trois milliards. Des ressources cachées, la légende d'un
trésor secret grossi d'âge en âge entraient peut-être pour un chiffre
appréciable dans ces évaluations. Au vrai, personne ne connaissait
la fortune réelle de Morgane,--et personne non plus, en dehors de
quelques rares confidents et des chefs de groupes qui correspondaient
directement avec elle, ne connaissait exactement ses desseins.
Dernier rameau de la dynastie galloise des Uthérides, dont Arthur fut
le représentant le plus chevaleresque et le plus justement populaire,
les Bangor descendaient, d'après la tradition, du mariage d'Uther,
roi de Cambrie, avec une nymphe de la mer nommée Glitonéa. Morgane,
fille de Glitonéa et de ce prince et demi-sœur d'Arthur, avait eu deux
jumelles de son mariage avec Anlawdd Wledic, prince gallois du sixième
siècle. La première, nommée Tywanwedd, laissa plusieurs fils qui tous
se firent ermites à l'exemple de leur aîné, saint Tyvrydoc, lequel est
encore honoré sous ce nom dans l'île d'Anglesey et sous celui d'Evarzec
dans la Petite-Bretagne. L'autre, au contraire, Goleuddydd, qui épousa
Kilydd-ab-Kelyddon, ne laissa qu'un fils, mais ce fils fut Kulwch,
célèbre entre tous dans les romans de la Table-Ronde par son courage
indomptable.
La défaite de son oncle Arthur, pour qui il avait pris parti, le
força de chercher asile sur le continent. Ses descendants réussirent
néanmoins, en l'absence d'héritiers directs et avérés d'Arthur, à
recouvrer le trône de Galles. Llywelyn-ab-Gruffydd, qui régna de
1266 à 1282, fut le dernier de ces rois indigènes: il périt, après
une vie de luttes héroïques, dans une escarmouche, près de Buellt
(Radmorshire). Son fils, Owen-ab-Llywelyn, plus connu chez nous sous
le nom, popularisé par Froissard, d'Yvain de Galles, se réfugia,
comme avaient fait ses pères, dans la Petite-Bretagne et y prit parti
pour Charles de Blois et la France contre Montfort et les Anglais. Sa
compagnie était entièrement composée de Gallois, et beaucoup d'entre
eux, les Ab-Ivain, les Ab-Grall, les Ab-Ian, les Clary, les Floyd,
qu'on appelle Lloyd dans le pays de Galles et dont le chef actuel est
lord Dynevor, ont encore des descendants en Bretagne. Ils combattirent
tour à tour sous les hermines d'Olivier de Clisson et sous les fleurs
de lis de Jean II, «aidant et confortant le roi de France de leur
personne, de tout leur pouvoir, de leurs sujets et pays, loyalement,
dit un contemporain, contre ses ennemis, et espérant recevoir aussi
aide et assistance et confort de gens d'armes contre les usurpateurs de
leurs biens, de la part du roi, qu'ils appelaient un miroir singulier
et un exemple, entre les chrétiens, de toute justice, de toute grâce et
miséricorde pour tous opprimés relever et conforter.»
Ce réconfort, ils l'attendirent près d'un siècle, quand Charles VI se
décida enfin à conclure avec Owen-ab-Liywelyn un traité dont le premier
article portait que «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, et
Owen, par la même grâce, prince de Galles, seraient unis, confédérés
et liés entre eux par les liens de vraie alliance, vraie amitié, bonne
et solide union.» Le traité reçut sa pleine exécution. Sur l'ordre de
Charles, Jean de Rieux, maréchal de Bretagne, appareilla de Brest, avec
une armée, des canons et des chevaux. La flotte atterrit heureusement,
sous la protection de dix mille Gallois, qui s'étaient levés à l'appel
d'Owen. Les confédérés marchèrent sur Caer-Marthen, puis sur Landovéry,
et enfin sur Worcester, d'où ils chassèrent les Anglo-Normands.
Soixante lieues de pays tombèrent entre leurs mains et Owen Glendour
fut rétabli dans son pouvoir royal.
Restauration éphémère! Le départ de la flotte française, les divisions
des Gallois hâtèrent le retour offensif de l'ennemi. Le pays de Galles
fut de nouveau réuni à la couronne anglaise. La descendance d'Owen
Glendour sombra dans l'oubli.
Cet effacement, commandé par les circonstances, fut, du reste,
volontaire en partie: sous le nom obscur de comtes de Bangor, les
héritiers d'Owen purent travailler dans l'ombre et en toute sécurité
à la restauration galloise. Bien que dépossédés de leur patrimoine,
ils retrouvèrent, à l'aide d'amitiés fidèles, une fortune que le temps
et des donations importantes ne firent qu'accroître. Jaloux de leur
isolement, à l'écart de la cour anglaise, ils préparaient dès cette
époque la constitution d'une caisse nationale qui devait servir au
rétablissement de leur dynastie. Avaient-ils, comme on le prétendait,
découvert dans les ruines de quelque château gallois ou breton ce
trésor chimérique d'Arthur, enfoui par lui avant la bataille de Camlan
et recherché, avec une ardeur si malheureuse, par un autre descendant
du héros, le vieux Job Léïzour? Toujours est-il qu'à la mort du dernier
Bangor la fortune de cette mystérieuse famille comptait parmi les plus
considérables de la Grande-Bretagne.
D'un caractère intraitable, gardant vis-à-vis du pouvoir cette farouche
intransigeance dont souriaient les lords comme d'une affectation ou
d'un ridicule gothique, le dernier comte de Bangor avait fait plus
que d'ajouter quelques millions au patrimoine de la restauration
galloise, il avait commencé de nouer entre les divers rameaux de la
famille celtique des liens qu'il espérait rendre assez solides pour
résister à l'épreuve du temps. Une observation un peu attentive de
l'état des partis l'avait convaincu de la nécessité de ce groupement:
tout essai de restauration galloise, entrepris par les seules forces
des hommes de cette race, échouerait inévitablement et viendrait
s'écraser contre le roc de la puissance britannique. Le colosse, pour
être renversé, demandait à être attaqué de tous les côtés à la fois.
Mais ce qu'un peuple ne pouvait faire seul, cinq peuples coalisés le
pouvaient exécuter aisément. L'ennemi, pour chacun de ces peuples,
était toujours le Saxon. Déjà l'Irlande s'agitait. O'Connell soulevait
la foule au camp de Cloutarf; des distributions d'armes et d'argent
s'y faisaient à ciel ouvert. Il fallait tirer parti de ce mouvement,
le confisquer au profit d'une plus grande cause. Appel serait fait
en même temps aux Highlanders des derniers clans écossais, aux
Cornouaillais et aux Bretons. Par ceux-ci, on intéresserait peut-être
la France, dont l'Angleterre restait l'irréconciliable ennemie. Dès
1837, la coalition se dessinait aux _eiztezvods_ d'Abergavenny et de
Caer-Marthen, premières assises nationales où l'on eût vu figurer
des représentants des cinq grandes familles celtiques. Le Congrès de
Saint-Brieuc les réunissait à nouveau, quelques années plus tard, sur
la convocation d'Henri Martin, de Charles de Gaule et d'Hersart de la
Villemarqué. MM. Lukis, Powel, Ellys, Jenkins, de simples gens tels
que le barde Gruffydd et sa fille Suzanna, passaient la mer, comme
au temps des émigrations primitives, pour «rompre le pain de l'âme»
avec leurs frères de Bretagne. Ceux qui n'avaient pu venir, le docteur
Todd, MM. Hennesey et Fergusson, l'abbé Ulick Bourke, président du
collège de Saint-Jarlath, surtout le vaillant archevêque catholique de
Tuam, ce dernier asile des lettres gaéliques en Irlande, Mgr Mac-Hale,
protestaient en lettres enflammées de leur dévouement à la cause
nationaliste. La _Celtic Society_ de Glascow, présidée par Sa Grâce
le duc d'Athole, envoyait son adhésion au Congrès. Plus récemment, à
Paris même, un synode secret «pour la défense des intérêts du celtisme
universel» se tenait sous la présidence du docteur Henri Favre et
décrétait la création d'un nouvel ordre de chevalerie, dont le siège
devait être dans le célèbre îlot de Sein, l'île des sept sommeils de
la légende bretonne, et qui avait pour insigne une croix à six cubes
d'émail blanc, portant au centre un S de rubis entouré d'une couronne
de verveines...
Et, sans doute, ce mouvement, à des yeux non avertis, pouvait sembler
tout de surface, artificiel, théâtral, sans retentissement véritable
aux couches profondes de la race. Les Bangor, attentifs aux moindres
manifestations de l'âme celtique, les provoquant au besoin par
d'anonymes générosités, ne s'y trompaient pas cependant. Ils savaient
que l'âme d'une nation ne se refait pas en un jour, mais que l'agent
le plus actif de sa renaissance, c'est peut-être encore la poésie.
Ils applaudissaient aux beaux vers de Lamartine, se faisant dans
l'_eiztezvod_ d'Abergavenny le porte-parole des Celtes du continent aux
Celtes des îles sœurs:
Quand ils se rencontraient sur la vague ou la grève,
En souvenir vivant d'un antique départ,
Nos pères se montraient les deux moitiés d'un glaive
Dont chacun d'eux gardait sa symbolique part.
Frère, se disaient-ils, reconnais-tu la lame?
Est-ce bien là l'éclair, l'eau, la trempe et le fil?
Et l'acier qu'a fondu le même jet de flamme
Fibre à fibre se rejoint-il?
Et nous, nous vous disons: «O fils des mêmes plages!
Nous sommes un tronçon du vieux glaive vainqueur;
Regardez-nous aux yeux, aux cheveux, aux visages:
Nous reconnaissez-vous à la trempe du cœur?»
Que ne pouvaient de si nobles paroles; immédiatement traduites et
colportées dans les différents dialectes celtiques, pour la propagation
de l'idée nationaliste?
Et ce n'était pas Lamartine seul: Le Gonidec, Brizeux, La Villemarqué,
Luzel, Quellien, Le Braz, Tiercelin, en Bretagne; David Owen, lady
Guest, Pughe, John Rhys, Evans, Nedeleck et les commentateurs des
_Mabinogion_, des _Myvyrian_, des _Triades_ et des _Lois_, au pays
de Galles; O'Curry, Hamessy, O'Leoney, O'Grady, Sigersoon, Mac-Nial
Douglas Hyde, Yeats, Singe et Maud Gonne en Irlande; James Campbell
en Écosse: Tennyson, en Angleterre, multipliaient la bonne semence,
jetaient aux quatre aires du vent le verbe sacré des bardes, l'évangile
poétique des nouveaux temps. Des associations se fondaient partout. La
France, longtemps indifférente, accordait enfin dans son enseignement
supérieur une place à l'histoire et à la littérature celtiques: Gaston
Paris, Joseph Bédier, Alexandre Bertrand, Arthur de la Borderie,
Camille Jullian, Joseph Déchelette, Gaidoz, d'Arbois de Jubainville,
Loth, Ernault, Dottin groupaient sous leur chaire une jeunesse
attentive et frémissante au récit du grand passé qu'ils évoquaient. Ce
renouveau des lettres annonçait, précédait le renouveau même de l'âme
nationale. Elle allait revivre. Elle revivait.
Dans ces congrès, dans ces _eiztezvods_, la littérature n'était qu'à la
surface: ce qui s'agitait dans le fond, obscurément, mystérieusement
encore, c'était la question de race, de parenté, de famille, de foyer.
Sous des devises différentes: _Tra mor, tra Brython!_[9], _Bepred!_[10]
_Erin go brath!_[11], la même pensée réapparaissait chez tous, la même
volonté de survie, la même protestation contre la mort... Longtemps
contenues et comme encloses au creux des poitrines, elles éclataient
librement, elles se répondaient d'une mer à l'autre, les devises
libératrices. Mais n'était-ce point que le moment approchait de passer
enfin du rêve à l'action, de la parole à l'offensive?
[Note 9: _Tant la mer, tant les Bretons_, devise des Gallois.]
[Note 10: _Toujours!_ devise des Bretons armoricains.]
[Note 11: _L'Irlande jusqu'au jour du jugement_, devise des
Irlandais.]
Il le semblait bien aux Bangor, et ce qui les confirmait dans cette
pensée, c'était de voir quel progrès surprenant avait fait dans les
âmes l'idée nationaliste. Oui, même en France, après les Henri Martin,
les François Roget, les Jean Reynaud, les Botidoux, les Thierry, les
Lizeray, les Édouard Schuré, un homme d'épée, un soldat, l'amiral
Réveillère, osait écrire:
«Il est dans l'ordre des choses que les Celtes, un jour ou l'autre, se
groupent suivant leurs affinités, se constituent en fédération pour la
défense de leurs frontières naturelles et pour la propagation de leurs
principes. Il y a déjà le pangermanisme; le panslavisme est une foi,
une religion. Il faut que le panceltisme devienne une religion, une
foi.»
Et, précisant sa pensée, l'amiral écrivait ailleurs:
«L'œuvre, le but de notre époque est double. C'est d'abord le
renouvellement de la foi chrétienne, entée sur la doctrine celtique
de la transmigration des âmes, doctrine seule capable de satisfaire
l'intelligence par la croyance en la perfectibilité indéfinie de l'âme
humaine dans une série d'existences successives. La seconde est la
restauration de la patrie celtique et la réunion en un seul corps de
ses membres aujourd'hui séparés.»
Or, tel avait été dès l'origine le plan d'action politique des Bangor,
et le vieux comte se flattait que leur floraison était proche, quand de
telles idées, si secrètes qu'on les eût tenues, parvenaient cependant,
comme un pollen invisible, à se répandre au dehors, à pénétrer jusque
dans les laboratoires philologiques de l'Allemagne. D'autre part,
l'agitation agraire, la _Land League_, qui revêtait de plus en plus
en Irlande le caractère d'un soulèvement anti-saxon, ouvrait un
nouveau champ à la propagande nationaliste. Le vieux Bangor, de son
château fortifié de la Dee, voyait tout, surveillait tout, avait la
main partout. Il s'unit aux chefs du mouvement, aux plus exaltés
d'entre eux, réfugiés en Amérique et en France, aux Maud Gonne et
aux Tynan, comme aux modérés qui combattaient de la parole dans le
Parlement anglais, aux Parnell, aux O'Brien, aux Kettle, aux Dillon.
Par eux et par lui, un immense réseau de sociétés secrètes enveloppa
bientôt l'Irlande tout entière, le pays de Galles, la Cornouaille,
les hautes terres écossaises, et trouva des adhérents jusque dans
le monde politique français. Ces sociétés, sans lien apparent entre
elles, avaient au contraire une unité de direction extrêmement forte et
rigoureuse. Toutes aboutissaient à un comité central de cinq membres,
appelés les Invincibles, qui reconnaissaient pour chef le vieux comte
de Bangor, désigné dans leurs correspondances sous le nom de numéro Un,
le _Number One_ si passionnément et si vainement traqué par la police
anglaise.
L'action de ce comité directeur ne tarda pas à se faire sentir sur
la politique générale du parti. L'idée d'une fédération des peuples
celtiques, redevenus maîtres de leurs destinées, affranchis de la
tyrannie anglo-saxonne, s'affirma comme la foi nouvelle, le _credo_
des conspirateurs. Une propagande active par la poésie, l'image, les
brochures, la presse, commença, et qui n'alla point, s'il faut dire,
sans quelque zèle intempestif. C'est ainsi qu'on put lire sur les murs
de Londres des appels incendiaires aux vieux Celtes d'outre-Manche,
les invitant à secouer le joug de l'aristocratie anglaise, «cette
poignée d'Anglo-Saxons qui s'est imposée par la ruse et la trahison
aux vingt millions de Celtes autochtones répartis sur la surface du
royaume.» Quelques exaltés, martyrs trop pressés d'une cause qu'ils
compromettaient en croyant la servir, se portèrent même à des attentats
isolés, à des coups de main héroïquement téméraires. Ces explosions
prématurées ne pouvaient qu'entraver le développement de l'idée
nationaliste. La police redoubla de surveillance: il fallut agir du
dehors, transporter à l'étranger le foyer de la ligue. L'Amérique
s'offrait. Les Irlandais émigrés y bénéficiaient d'une tolérance
qu'ils eussent vainement cherchée ailleurs. La future armée d'invasion
s'y put recruter, organiser, mobiliser, presque sans entraves. Des
distributions secrètes d'armes et de munitions avaient été faites
en Angleterre; des navires, nolisés pour le transport des troupes,
attendaient sous pression en rade de Srewbury. Le pays de Galles et la
Cornouaille devaient se lever en même temps que l'Irlande. Tout était
prêt quand le comte de Bangor mourut.
Cette mort du _Number One_, du chef reconnu des Invincibles, et qui
coïncida fâcheusement avec les divisions habilement fomentées chez les
parlementaires irlandais, remit à un jour incertain le soulèvement près
d'éclater. Mais Bangor léguait à la cause nationaliste l'âme ardente
de sa fille Morgane, en qui il avait soufflé toutes les aspirations et
toutes les révoltes de sa race.
Nourrie de la seule pensée de la restauration celtique, instruite
dans les lettres celtiques par les plus célèbres professeurs, parlant
les cinq dialectes celtiques, le français, l'allemand et l'anglais,
entretenant, du vivant même de son père, une correspondance active avec
les principaux chefs des Invincibles, Morgane joignait à un esprit
admirablement riche et outillé, à une raison puissante, énergique
et maîtresse d'elle, à un génie de domination qui l'égalait aux
Élisabeth et aux Catherine, une âme ouverte à toutes les séductions
du surnaturel. Loin d'avoir contrarié ce penchant vers le mystère,
il semblait que les siens eussent pris attention de le fortifier. Le
vieux comte de Bangor n'était pas soutenu seulement par sa croyance
dans la légitimité de la cause nationaliste: Celte jusqu'au bout des
ongles, mêlant aux souvenirs du paganisme druidique, toujours vivant
chez les Bretons des deux mers, l'esprit de soumission le plus strict
aux prescriptions de la foi chrétienne, il offrait lui aussi un alliage
sans exemple de crédulité, de logique et de passion. Entouré de
bardes et d'alchimistes, qui lui faisaient comme une cour d'un autre
âge, il se plaisait à retrouver dans les prophéties plus ou moins
apocryphes recueillies, au douzième siècle, par les Nennius, les
Gaufrey de Monmouth, les Gérald le Gallois, l'auteur anonyme du _Hanès
Taliesin_, etc., des indications ou même des assurances formelles
sur la restauration de sa race. Cette restauration, elle semblait
promise à sa fille plus qu'à lui. Tous les textes parlaient d'une
femme, d'une fille de la mer ou de l'écume marine. Et, se souvenant
des origines légendaires de sa famille, le comte de Bangor, pour aider
aux prédictions ou poussé par un secret instinct, avait voulu que sa
fille s'appelât Morgane, comme la première née de Glitonéa, Morgane,
c'est-à-dire: enfantée de la mer, ou, comme d'autres le veulent,
sourire de la mer... Fidèle à ce nom, l'enfant avait vraiment eu la
mer pour nourrice et maîtresse. Rompue à tous les exercices du corps,
tirant l'arc, le fusil, montant à cru des cavales rebelles, c'était
surtout une nageuse incomparable. La mer était son élément naturel. On
l'avait vue une fois, à quinze ans, traverser à la nage le golfe de la
Dee; elle recherchait le danger, se plaisait aux conflits des vents
et des vagues, les jours de tempête, et ne craignait ni les ténèbres
ni le froid. Il semblait bien réellement que la mer exerçât sur cette
arrière-descendante de la sirène on ne sait quelle séduction atavique,
qu'elle l'appelât et qu'elle aimât à la bercer sur son sein orageux...
Telle était la dernière fille des comtes de Bangor, l'héritière du
trône de Galles, quand la mort de son père l'émancipa d'une tutelle
qu'elle ne portait déjà que malaisément.
Reprenant pour les étendre et perfectionner les projets paternels, elle
quitta brusquement le nid d'aigle de la Dee où elle avait été élevée,
au cœur du pays gallois, et, cédant à la suggestion des prophéties qui
disaient que la révolution partirait du Llydaw, elle vint s'établir
à l'île d'Aval. C'était l'île même où la légende affirmait que son
aïeule Morgane avait conduit Arthur expirant. Près de là moutonnent
les terres hautes de Kerduel où Arthur avait tenu l'une de ses cours
princières. La jeune comtesse de Bangor acheta en sous-main l'île
et les terres. De l'île, simple rocher de quelques hectares, sans
végétation que de maigres landes, de bruyères et de joncs, sans autre
trace de vie humaine qu'une ferme basse, le pan de mur ruiné et la
croix d'un vieux cimetière, elle fit en quelques mois un domaine d'une
beauté unique, reconstitua le clos des cent quarante-sept pommiers
enchantés célébrés par Merlin, traça un parc, planta des bois, des
vignes, des myrtes, des figuiers, creusa un port pour sa flottille
particulière, et, dans les plans du château, se conforma aussi
scrupuleusement qu'elle le put à la description des anciens textes
bretons qui traitaient des merveilles de l'île:
«Chaque porte est faite de l'ivoire le plus dur. Cent fenêtres
éclairent la façade et les tours dont les murs sont brillants comme
l'or rouge. Une terrasse de jaspe vert règne devant la mer. Au sommet
brille une sirène aux yeux d'émeraude... Là, repose Arthur, sur un lit
d'or, veillé par sa sœur Morgane.»
Là, dans ce château qui devint tout à la fois un palais des États
futurs, un arsenal et un musée des antiquités celtiques, entourée de
fidèles et discrets Gallois, elle continua l'œuvre mystérieuse de
ses pères. L'isolement du domaine servait encore ses desseins. Elle
accommodait ainsi la tradition et les intérêts du parti. Il était
prudent de se tenir à l'abri d'un coup de main et il était bon que,
conformément aux prophéties, le mouvement de rénovation celtique partît
de l'île où dormait Arthur. Les imaginations ne manqueraient point
d'être frappées par un accord où elles verraient la confirmation des
paroles prêtées à Taliésin, à Gwench'lan et à Merlin.
Seulement, où ces prophètes semblaient avoir manqué de clairvoyance,
c'est en annonçant que la restauration celtique dépendait de l'union
du fils d'Arthur et de la fille de Morgane. Le dernier comte de Bangor
avait fait rechercher partout la descendance des Kerduel, dont il
connaissait la filiation arthurienne. Ses recherches n'avaient pas
abouti plus loin qu'à Mathias, grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de
Jérusalem.
Morgane, poussée par Idris Gaur, qui persistait, contre toute
vraisemblance, à soutenir l'existence d'un héritier d'Arthur, avait
cru un moment ses propres recherches près d'aboutir. Elle avait
retrouvé un Kerduel, mais, dès le premier examen, elle avait reconnu
sa méprise: ce prétendu Kerduel était de son vrai nom un Le Goarant,
de noblesse douteuse, et qui avait senti la nécessité d'un nouveau
baptême généalogique. Morgane désespérait, comme avait désespéré son
père: le second champ du blason qui surmontait le portail du château
d'Aval, ce champ qu'elle avait volontairement laissé vide, ne recevrait
pas de longtemps le symbolique dragon rouge, emblème de la dynastie
arthurienne ressuscitée, comme la sirène, sur le champ de gauche,
évoquait la dynastie galloise des Uthérides...
Et tout à coup, de lui-même, il surgissait, il se présentait à elle, ce
Kerduel tant désiré, enfoui, comme le diamant dans la bourbe, sous le
nom roturier de Léïzour.
Pourquoi? Comment?
Les explications de Georges étaient fort recevables; mais qui eût été
chercher, dans la descendance d'un aventurier américain, rentré en
France, végétant obscurément en des emplois subalternes, l'héritier de
ce grand nom?
Ainsi se vérifiaient les prophéties. Ainsi éclatait ce Déterminisme
supérieur, tyran des hommes et les menant à l'aveuglette, par des
chenaux ténébreux, vers un but qui, lui, du moins, apparaissait
brillant et rapproché comme un phare...
Morgane, les yeux vides, laissait sa pensée errer sur ces choses
extraordinaires et cependant essayait de s'y reconnaître pour trouver
la conduite à tenir.
Un redoutable aléa se posait à elle et, quoiqu'elle eût affecté en
présence d'Idris Gaur une sécurité qu'elle voulait se commander à
elle-même, la solitude lui rendait tous ses doutes et le sentiment
exact du danger. Que Georges de Kerduel aimât sa cousine, rien ne
semblait plus assuré. De quelle nature était cet attachement, c'est ce
qu'il importait de pénétrer. Passion ou caprice? Morgane ne le savait
au juste et il apparaissait bien dans ces conditions que le parti de la
sagesse était d'observer et d'attendre. L'état d'Annette, sur lequel ne
s'était pas encore prononcé le médecin du château, Gallois comme tous
les serviteurs de Morgane, ne pourrait, de toutes façons, permettre son
transport à Rûn-Rouz que dans cinq ou six jours. Si une pleurésie se
déclarait, c'était une affaire de trois semaines ou d'un mois, à moins
que d'ici là un dénouement imprévu ne vînt tout précipiter. Le mieux
était donc de laisser le champ libre, pendant ces premiers jours, à M.
de Kerduel, d'affecter à son égard et à l'endroit de la jeune fille
un simple intérêt de femme compatissante et, suivant la tournure que
prendraient les choses, d'adopter alors un des expédients dont elle
avait parlé à Idris Gaur...
Ce parti arrêté dans son esprit, Morgane s'occupa d'en surveiller
l'exécution. A tout hasard, elle avait commandé de préparer
l'appartement du premier étage de la tour des Hôtes. Elle le mettrait
à la disposition de M. de Kerduel pendant tout le temps de la maladie
de Mlle Lefoullon et s'assurerait ainsi, sans qu'il y parût, de sa
conduite et de ses sentiments de tous les instants.
Dans ce palais de la mer, machiné comme une scène de féerie, le
romanesque de Morgane avait fait creuser mille corridors secrets, des
portes et des cachettes dissimulées dans des panneaux connus d'elle et
d'où elle pouvait voir, entendre, surgir à sa volonté... Rien ne lui
échapperait de ses hôtes. Et quant à la dureté première de son accueil,
elle la rejetterait sur une nervosité passagère, un malaise, ou mieux
encore l'espèce de défiance dont elle n'avait pu se défendre vis-à-vis
de Georges en l'entendant se donner un titre qu'elle croyait d'abord
usurpé.
V
Un serviteur à la livrée verte des Bangor vint prévenir Morgane que
Georges était de retour.
Morgane fit introduire le jeune homme, qui lui tendit sans autre
explication une liasse de papiers où se trouvait le précieux parchemin.
Et, en effet, rassurée par les tendres protestations de son neveu,
Mme Lefoullon avait pu lui fournir les indications nécessaires pour
découvrir, sans trop d'effort, les pièces demandées. Elle s'étonnait
bien de cette passion subite de l'inconnue pour leurs documents de
famille. Son hésitation avait même été assez grande d'abord. Le vieux
Job avait communiqué à sa fille un peu de son respect pour les antiques
paperasses, chartres, pouillés, registres où il s'enfonçait nuit et
jour. Elle se rappelait surtout avec quel soin religieux, quelles
jalouses précautions, il sortait d'un tiroir à secret ce parchemin
gothique, découvert par lui dans les archives de Landévennec et qui
constatait sa filiation avec Arthur.
--Un papier comme celui-là, disait-il quelquefois à sa femme en
aspirant une de ces prises construites comme une bastille, dont il
répandait les trois quarts sur les redans de son jabot, nous fait les
égaux des plus vieilles dynasties du monde... Savez-vous bien, madame,
que nous pourrions, le cas échéant, réclamer la Grande-Bretagne aux
Hanovre, qui ne sont que des usurpateurs?
Et, comme on riait, il secouait la tête.
--Eh! Eh! reprenait-il, qui sait? Tout arrive. Ce parchemin-là vaudra
peut-être un trône quelque jour.
Il avait fini, tant l'illuminisme est contagieux, par en persuader
les siens. Mais les années avaient passé; Yseult était devenue la
bourgeoise Mme Lefoullon et Georges n'avait pas hérité sur ce point
des imaginations de son grand-père. Le plus vulgaire bon sens lui
enseignait l'inanité de pareils titres dans une société et en un
temps comme les nôtres. Il remit le précieux parchemin à Morgane sans
éprouver aucune crainte sur le sort qui l'attendait. Morgane le prit
avec les autres papiers qu'elle posa sur la table et, s'efforçant de
donner à son expression une aménité qui ne lui était point naturelle:
--Ne m'en veuillez pas, monsieur, dit-elle à Georges, d'avoir tant
insisté près de vous au sujet de ces titres. Je suis une fanatique de
l'héraldisme... Un si vieux parchemin, qui établit la généalogie d'une
des plus anciennes familles de l'Europe, piquait vivement ma curiosité.
Vous avez eu la bonté de la satisfaire et je vous en remercie de tout
cœur.
Georges s'inclina, un peu surpris de cette métamorphose.
--Mais vous avez hâte, sans doute, de retrouver Mlle Lefoullon, dit
Morgane. Je vais vous faire conduire près d'elle à l'instant.
Elle sonna, et comme Georges, après l'avoir remerciée, emboîtait le pas
au domestique à qui on l'avait confié:
--Ah! j'oubliais, monsieur de Kerduel. J'ai fait préparer pour vous et
pour Mme Lefoullon, dès qu'elle pourra vous rejoindre, l'entresol de la
tour des Hôtes: l'appartement communique par un escalier particulier
avec la chambre de votre jeune parente. Vous vous retrouverez donc ici
en famille, comme à Rûn-Rouz.
Georges n'aurait pas osé en demander tant. Aussi fut-ce cette fois
avec une évidente sincérité de cœur qu'il remercia l'inconnue:
malheureusement, Mme Lefoullon ne pourrait profiter incontinent de
l'offre délicate qu'on lui faisait; mais Georges acceptait pour
lui-même et, s'excusant sur la hâte où il était de revoir sa cousine,
il gagna l'appartement d'Annette.
La malade ne dormait point et, levée sur son séant, elle accueillit
Georges avec les témoignages de la joie la plus vive. Il lui annonça
qu'il restait au château jusqu'à son rétablissement.
--Alors, c'est vrai, dit-elle, tu ne me quitteras plus?
Mais, comme cette nouvelle l'agitait extrêmement et lui avait mis
le sang aux joues, elle fut prise d'une toux assez forte qui raviva
l'inquiétude de Georges. Il l'obligea de se recoucher, la borda
lui-même comme un enfant et lui demanda comment elle se sentait.
--Mieux, dit-elle. C'est surtout ce froid d'hier qui ne veut pas me
quitter. Il me semble toujours que je suis dans l'eau jusqu'au cou...
Et, avec cela, le plus drôle est que je tremble la fièvre. Tâte mon
front, tu verras comme il brûle...
--Oui, dit Georges, c'est singulier. Te rappelles-tu ce qu'a dit le
médecin quand il t'a examinée?
--Le médecin est étranger, comme tous les gens d'ici. Je n'ai rien
compris à ce qu'il disait.
--J'aimerais pourtant bien savoir à quoi m'en tenir, dit Georges. Si
j'étais sûr de ne pas froisser notre châtelaine, je lui demanderais la
permission de faire venir ton docteur...
--Oui, oui, c'est cela, dit Annette rapidement. Moi aussi, j'aurais
plus confiance. Si tu savais! Cette chambre-ci, les gens, les choses,
tout me donne comme une impression de mauvais rêve. J'avais une peur
que tu ne vinsses pas!... Rien que de t'avoir vu, de te sentir près
de moi, il me semblait que j'allais mieux... C'est cela, demande la
permission d'appeler ce bon M. Le Dentu!...
L'occasion s'en présenta sur l'instant: Morgane venait d'entrer.
Georges lui fit part du désir de la malade et, si la demande lui parut
indiscrète, rien n'en transpira au ton uni de sa réponse:
--Volontiers, dit-elle. Je vais faire atteler et l'on ramènera de
Lannion le médecin de mademoiselle... Ce château ne reçoit d'habitude
aucun étranger... Si je n'ai pas prévenu le désir de la malade, c'est
que j'avais ici un médecin en qui je pensais qu'elle pouvait avoir
toute confiance. Mais je suis disposée à satisfaire dès maintenant tous
les autres désirs qu'elle pourrait avoir.
--Ah! madame, dit Annette, vous êtes trop bonne!...
Morgane donna des instructions à un serviteur.
--Le médecin sera ici dans deux heures, dit-elle.
Et, se tournant vers Georges:
--Voulez-vous attendre d'ici là, monsieur, ou visiter votre
appartement? Je dois vous prévenir, ajouta-t-elle en souriant, que,
tant que de nouvelles instructions de la Faculté n'auront point mis
ma responsabilité à couvert, les entretiens prolongés demeureront
interdits à la malade...
Georges s'inclina.
--Si Annette n'y voit pas d'inconvénient, j'attendrai ici, dit-il.
--Oui! oui! dit Annette. Et nous serons sages, vous le verrez, madame.
Pour commencer, je ne dirai plus rien.
--Moi non plus, dit Georges.
--Bien! dit Morgane. J'ai votre promesse à tous deux... Mais
rappelez-vous, continua-t-elle sur un ton plus sérieux et en
s'adressant à Georges, que vous êtes ici chez vous, monsieur de
Kerduel, que mes gens sont à vos ordres et que vous pouvez circuler
librement dans toute l'île. Si je n'en puis dire autant à Mlle
Lefoullon que son état retient prisonnière, je lui répéterai du moins
ce que je lui disais tout à l'heure: que je suis disposée à satisfaire
tous les désirs qu'elle voudrait m'exprimer.
--Tous? dit Annette, avec une sorte de crainte hésitante... Alors,
madame, puisque vous êtes si bonne, je vous demanderai d'enfreindre une
fois encore la défense qui est faite aux étrangers de pénétrer chez
vous... Il ne s'agit d'ailleurs que d'une petite fille, d'une enfant.
Mais je suis habituée à sa compagnie et, si vous le voulez bien, elle
me servirait d'infirmière et coucherait ici à la place de la garde que
vous m'avez donnée...
Morgane dut regretter son imprudente proposition. Mais elle s'était
trop avancée pour reculer.
--Comment s'appelle cette petite fille? demanda-t-elle.
--Fante Guézennec. Elle habite avec nous à Rûn-Rouz.
--Je vais la faire chercher à l'instant.
--Ne vous en donnez pas la peine, madame, dit Georges. Je la ramènerai
ce soir, quand j'irai à Rûn-Rouz.
--Comme il vous plaira, mon hôte.
Deux heures environ plus tard, on annonça le docteur Le Dentu. Annette
et Georges avaient à peu près tenu leur promesse durant ces deux
heures. Ils s'étaient très peu parlé, mais leurs yeux ne s'étaient
point quittés tout le temps. Le bon docteur, un peu surpris de trouver
en cet endroit les deux jeunes gens, connut par Georges l'accident
de la veille. Il examina rapidement la malade et, cet examen ne lui
suffisant pas, il voulut l'ausculter.
--Voyons, toussez un peu. Dites: _hum!_ fortement!...
Annette poussa le _hum!_ réglementaire.
--C'est bien ce que je pensais, murmura l'excellent praticien.
Diminution des vibrations vocales et de l'ampliation de la poitrine
du côté de la plèvre atteinte, matité à la percussion, altération du
timbre de la respiration... Sentez-vous des points de côté?
--Par moments.
--Et très douloureux? Très vifs?
--Assez. Mais surtout des frissons... Je gèle tout à coup et j'ai la
fièvre en même temps.
--Qu'est-ce qu'on vous a fait prendre pour cela? Voyons!
Il examina diverses fioles de diurétiques et de purgatifs posées sur la
table.
--Parfait! Et quel régime?
--La diète lactée, dit Georges.
--Excellent... Toutes les mesures ont été prises... Eh! mais,
ajouta-t-il avec cette propension, un peu commandée, des médecins à
introduire un élément de gaieté dans leurs consultations les plus
sérieuses, qu'est-ce qui me fait concurrence ici sans me prévenir?
C'est de la déloyauté.
Annette ne put s'empêcher de sourire. Georges expliqua ce qu'il savait
du médecin attaché au château.
--Esculape lui eût tiré sa barrette, dit le docteur... Vous n'aviez pas
besoin de me faire chercher...
--Voyons, docteur! dit Georges qui crut à une pique d'amour-propre.
--Mais je vous remercie tout de même de cette marque de confiance,
continua l'excellent homme, et qui me permet de constater une fois de
plus la vérité de l'axiome: _omnia superat medicamina fides_[12].
[Note 12: La foi est le meilleur des médecins.]
Georges serra la main du malicieux praticien.
--Ah çà! dit celui-ci tout à coup, s'il y a un médecin au château, il y
a aussi une pharmacie...
--Sans doute, dit Georges.
--Eh bien, mon cher commandant, voilà qui est au mieux. Vous
connaissez les tenants et aboutissants de la maison. On m'a mené par un
labyrinthe de petits corridors, de passages souterrains, d'escaliers
en tournevis, absolument comme si l'on avait voulu me faire perdre la
notion des lieux... Et je l'ai perdue... Vous demanderez pour moi deux
ventouses, deux ventouses à scarification.
Georges était déjà dans l'antichambre. Le docteur, qui l'avait
accompagné jusqu'à la porte, revint au lit d'Annette:
--Cela ne sera rien, dit-il. Il vous faut surtout du repos, de la
tranquillité... Pas d'émotion... C'est le saisissement de cette
baignade nocturne qui vous a laissé un peu de fièvre. Cela vous
apprendra à faire des imprudences!...
--Ne me grondez pas, docteur, dit Annette en souriant. Je ne
recommencerai plus...
--Jusqu'à la prochaine occasion!... Qui a bu boira, c'est le cas de le
dire...
--Oh! le méchant docteur!...
--Voyons! ne vous agitez pas... J'entends M. Léïzour qui revient...
Nous allons le prier de regarder par la fenêtre si l'été s'avance,
pendant que je vous pose les ventouses...
Georges, en effet, rentrait avec tout un assortiment de petits
vaisseaux de verre, de cuivre, de papier, de caoutchouc, de
gutta-percha, à croire qu'ils ne laisseraient pas un vide sur la
peau de la malade. Le docteur ne put que lever les bras au ciel d'un
excès de zèle si excusable. Il fit les applications, griffonna une
ordonnance, recommanda jusqu'à nouvel ordre le maintien du régime lacté
et des diurétiques.
--Est-ce que vous n'avez pas un tour à faire à Rûn-Rouz? dit-il à
Georges, quand il eut fini... Je profiterais volontiers de l'occasion
pour voir Mme Lefoullon, que ces événements ont dû bien agiter.
Le coup d'œil dont il accompagna ces paroles fit comprendre à Georges
qu'il désirait lui parler sans témoins.
--D'ailleurs, continua l'excellent homme, mademoiselle Annette a besoin
de sommeil... Pas trop de conversations, de visites, n'est-ce pas?...
Je vous permets de revenir lui dire bonsoir avant de vous coucher, mais
c'est le grand tout pour aujourd'hui...
--Et demain? dit Annette.
--Demain, nous verrons, dit le docteur.
Georges et lui sortirent.
--J'ai ma voiture chez le garde, dit le docteur, près du pont-levis...
C'est une vraie forteresse que ce château. Voulez-vous que je vous mène
à Rûn-Rouz ou aimez-vous mieux que nous causions ici?
--Je vous accompagne, dit Georges. Mais vous aurez la bonté de me
ramener à l'île avec Fante que je dois prendre chez nous.
--Volontiers, répondit le docteur. La course n'est pas plus longue par
Pleumeur que par Trégastel...
--Eh bien? demanda Georges, quand il fut assis sur le siège près de
l'excellent homme et que celui-ci eut donné à Follette--sa petite
jument de Corlay, bai foncé, courte sur jambes et vive comme un
linot--le coup de sifflet du départ, que pensez-vous de l'état
d'Annette?
Le docteur prit un temps pour répondre, ramena la couverture qui
glissait, et, comme Georges attendait toujours:
--Voulez-vous mon avis sincère?
--Oui, dit Georges, que l'angoisse de l'attente étreignait.
--Eh bien, dit le brave docteur... c'est que le confrère qui a soigné
Mlle Annette avant moi est un fier homme et que je serais bien flatté
de faire sa connaissance...
--Mais ce n'est pas cela que je vous demande, dit Georges déçu et
impatienté...
--Si fait, dit le docteur. Et vous allez voir... Mlle Annette, hier,
n'a pas seulement échappé à un genre de mort, mais à deux... Elle avait
bel et bien une pleurésie sèche en voie de formation... Parfaitement...
Et, sans oser dire que tout danger soit conjuré à l'heure qu'il est,
je puis vous certifier que les diurétiques que lui a fait prendre mon
confrère ont été pour quelque chose dans l'arrêt du mal... Or, celui
qui, dès le début, à des symptômes qui défient la plupart du temps
l'analyse, diagnostique de la sorte une maladie en simple voie de
formation, n'est pas, je vous le répète, un imbécile ni même un médecin
ordinaire...
--Enfin, docteur, vous m'assurez qu'Annette est actuellement hors de
tout danger?
--Je n'assure rien, dit vivement le docteur. La certitude n'est point
le fait d'une thérapeutique rigoureuse, mais d'un empirisme sans
valeur. Je crois, j'ai l'espoir, tout me dit (vous sentez la nuance)
que Mlle Annette est sauvée, que les diurétiques dont s'est servi mon
confrère et les ventouses que j'y ai ajoutées et qu'il eût certainement
commandées à un second examen, suffiront pour enrayer, ou, comme nous
disons savamment, juguler la maladie... La pleurésie en sera pour ses
frais... Quelques points de côté, des frissons, un peu de fièvre,
voilà à quoi je m'attends. Ci: quatre ou cinq jours de lit, huit jours
de chambre et quinze jours de convalescence au grand soleil... Mais,
croyez-moi, mon cher commandant, réservez vos meilleurs remerciements
pour mon confrère anonyme, et, quand vous le verrez, faites-lui bien
tous mes compliments.
--Vous me rassurez à moitié, dit Georges, dont un grand soupir
débarrassa la poitrine...
--Et j'espère vous rassurer tout à fait demain, répliqua le docteur.
Mais nous voici au tournant de Rûn-Rouz. Si vous le voulez bien, nous
descendrons de voiture et je mènerai Follette par la bride. Sans vous
fâcher, la traverse aurait rudement besoin que le service de la voirie
y jetât de temps à autre un coup d'œil. Ça manque de cantonniers, chez
vous...
--Bon! dit Georges joyeusement, pour quelques pauvres ornières et un
rocher ou deux qui dépassent l'alignement!
--Pardieu, dit le docteur, mon cher commandant, on voit bien que vous
naviguez plus souvent sur mer que sur terre. Vous êtes habitué au
tangage, vous!...
Yvon, qui ratissait à force, voulant qu'au retour de Mademoiselle le
jardin fût soigné, peigné, tiré à quatre épingles comme pour une fête,
accourut au-devant de la voiture. L'air satisfait du docteur et de
Georges lui parut de bon augure.
--Mademoiselle doit être sortie d'affaire, murmura-t-il. Monsieur
Georges n'a plus sa figure de déterré...
Le docteur trouva Mme Lefoullon en meilleure posture qu'il ne pensait.
La faiblesse des jambes commençait à disparaître et, dans quelques
jours, il n'y paraîtrait plus. Le docteur rassura de nouveau Mme
Lefoullon sur la santé d'Annette. Georges y ajouta par le détail des
soins empressés qui entouraient la jeune fille. Ce n'était pas tout,
et un appartement avait été préparé pour Mme Lefoullon et pour Georges
dans l'aile habitée par la malade; Georges comptait l'occuper dès
maintenant, en attendant que sa tante pût l'y rejoindre.
Mme Lefoullon fut sensible comme il convenait à une attention si
délicate et voulut, séance tenante, en remercier l'inconnue d'un
court billet, où elle mit toute sa gratitude, avec ses excuses, pour
le dérangement involontaire causé par Annette. On lui avait apporté
de quoi écrire sur son lit. Quand elle eut cacheté la lettre, elle
s'enquit de la suscription qu'il y fallait mettre.
--Ma foi, je ne sais pas, dit Georges. Le billet que j'ai reçu
était signé Morgane... C'est tout... Et je ne sais encore si ma
reconnaissance s'adresse à une jeune fille ou à une femme... Êtes-vous
plus avancé que moi, docteur?
--Encore moins, dit l'excellent homme. A Lannion, on ignore jusqu'au
sexe du nouveau propriétaire de l'île d'Aval. Les commandes sont
passées au nom d'une tierce personne... Morgane? ajouta-t-il. Mais je
ne me trompe pas... Nous sommes en pleine mythologie... C'est le nom de
la fée, sirène, naïade, comme vous voudrez, qui veille, dans cette île
fabuleuse, sur le sommeil enchanté du roi Arthur...
--Voilà, en effet, qui est étrange! murmura Mme Lefoullon, à qui
revinrent à l'esprit les chimères du vieux Job et qui rapprocha de ses
prétentions à remonter au roi Arthur l'intérêt bizarre dont s'était
prise l'inconnue pour le parchemin qui constatait cette filiation...
--Laissez l'adresse en blanc, ma tante, dit Georges... Je remettrai
moi-même la lettre ès mains de la châtelaine mystérieuse...
--C'est cela, dit le docteur. Et pressons un peu le mouvement, sans
vous commander, mon cher monsieur Léïzour... La mer monte et on ne
pourra bientôt plus traverser la grève à pied sec...
--Sapristi, dit Georges, moi qui n'ai pas prévenu Fante.
On chercha l'enfant. Gertrude, interrogée, ne l'avait pas vue de toute
la journée.
--La gosseline bat les champs depuis ce matin, dit Gertrude. Elle ne
tient pas plus en place que du vif-argent... Ben sûr qu'elle se cache
pour pleurer ou pour enfiler des patenôtres...
Finalement on la dénicha dans un trèfle voisin, contre un talus où, à
croupetons, elle égrenait son chapelet. Gertrude reparut, la tirant
par la main. Elle avait le teint fripé, les yeux bouffis, mais, à
la nouvelle qu'Annette la demandait et qu'elle allait revoir «la
demoiselle», une flamme de plaisir colora ses joues. Elle eut vite fait
son paquet, auquel on joignit une valise pour Georges et une autre,
pleine de linge de rechange, pour Mlle Lefoullon. Quelques minutes
plus tard, le docteur déposait Georges et l'enfant à la poterne de
l'île d'Aval. Un domestique prit les valises. Georges marchait devant,
avec Fante... Sur le perron du château, Morgane, debout, attendait ses
nouveaux hôtes. Le soleil dardait une flamme sur ses cheveux fauves et
avivait la pourpre dorée de sa longue tunique rouge. Fante l'aperçut
et, comme éblouie, porta la main à ses yeux.
--Qu'est-ce qui te prend? dit Georges.
L'enfant tremblait de tout son corps.
--La _morgr'heg_!
C'était la répétition, presque mot pour mot, geste pour geste, de
la scène du naufrage. Si Georges avait voulu faire une expérience,
il était servi: le cri involontaire de l'enfant, sa terreur en
reconnaissant l'inconnue, ne confirmaient que trop bien sa propre
impression. Il craignit que Fante ne communiquât ses craintes à
Annette...
--Pas un mot à ta maîtresse de ce que tu as vu! lui glissa-t-il à
l'oreille.
Fante serra les lèvres: cette petite Bretonne était déjà une
_penkallet_, une tête de granit, comme on dit là-bas, et Georges
pouvait être sûr qu'elle ne lâcherait pas son secret.