III

Quoi qu'il en soit, Bouchardy ou Pixérécourt, comme on voudra,

continuait. Et, en effet, à peine Georges parti, l'inconnue fit jouer

un panneau de la galerie qui découvrit un passage menant aux combles

du château. Elle traversa des pièces bondées de caissons et de coffres

qui n'avaient pu trouver place sans doute dans les sous-sols, et

s'arrêta enfin devant une porte massive au vantail de laquelle, d'un

doigt preste, elle tambourina d'une certaine façon. Quelques instants

s'écoulèrent, puis on entendit le bruit d'un verrou qui glissait dais

un anneau et la porte s'entre-bâilla.

--Idris Gaur, mon âme, le bonjour à toi, dit la visiteuse.

--La paix de Dieu soit sur Votre Altesse, répondit l'homme, un

vieillard comme on en voit dans les estampes d'Holbein et de Gérard Dow.

Osseux et parcheminé, un épais bonnet de martre lui couvrait tout

le front jusqu'aux yeux et son corps ascétique disparaissait dans

une vaste houppelande de bougran vert. Il s'effaça, avec une lente

inclination, pour laisser entrer la jeune femme. Celle-ci jeta un

coup d'œil dans la pièce, qui était bien telle qu'on l'imaginait pour

un pareil hôte, si encombrée sur tous les meubles d'alambics, de

cornues, d'éprouvettes, de lézards empaillés, de plantes séchées, de

liasses de parchemins et de mille fioles singulières qu'on avait peine

à s'y diriger. Un jour avare filtrait par les vitres dépolies d'une

étroite fenêtre, laquelle, ne s'ouvrant jamais, donnait à l'atmosphère

cette odeur de moisi qui semble nécessaire aux poumons des vieux

collectionneurs. De grands in-folio gisaient parmi des figures tracées

à la craie sur le plancher; un athanor de fonte bouchait l'angle de

gauche; une table pleine et semi-cylindrique, coiffée d'un pupitre,

avec un vieux fauteuil de velours d'Utrecht et un autre, sommé d'une

couronne ducale, bouchait l'angle de droite. Sur le pupitre, un livre

bâillait; la table était jonchée de feuilles de papier toutes noires de

chiffres, de cercles et de signes cabalistiques. La jeune femme s'assit

dans le fauteuil armorié que lui avançait son hôte, mit un doigt sur

sa tempe et, dans cette pose favorable à la méditation et qui lui

semblait familière, elle attendit. Sans doute, le couple ne faisait-il

que reprendre un entretien interrompu, car Idris Gaur s'assit à son

tour devant le pupitre, et sans autre préambule, comme s'il continuait

la conversation:

--Voici maintenant la prophétie d'Orval, dit-il de sa voix

chevrotante. On attribue ordinairement cette prophétie merveilleuse

à Philippe-Dieudonné-Noël Olivarius, lequel était, suivant les uns,

un médecin astrologue du seizième siècle, et, suivant la créance

la plus répandue et qui a fini par prévaloir, un moine profès de

l'abbaye d'Orval, dépendant de l'ordre de Cîteaux, dans le diocèse

de Trêves. Ces préliminaires posés, je cite le texte authentique du

trente-huitième paragraphe de la prophétie qui regarde la descendance

arthurienne: «_Dieu aime la paix. Venez, jeune prince, quittez la terre

de l'étranger; unissez le Dragon rouge à la Sirène blanche._» Aucun

doute n'est possible; le _Dragon rouge_ est l'emblème de la famille

d'Arthur, fils d'Uter et d'Igerna, premier roi des deux Bretagnes, et

la _Sirène_ représente incontestablement la descendance de Morgain ou

Morgane, sœur utérine dudit Arthur, que la tradition donne pour fille

d'Uter et d'une femme marine nommée Glitonéa...

--Oui, dit seulement la visiteuse, cette prophétie est d'une précision

singulière. Mais est-ce une prophétie? Cela n'en a pas l'air, mais

plutôt d'un souhait, d'une invitation.

--La centurie III, quatrain XCI, de Michel de Nostradame, a un

caractère plus affirmatif, continua le vieillard. Cependant la seconde

partie contient une réserve importante:

L'arbre qu'estoit non mort, mais oublié,

Dans un matin viendra à reverdir.

Le grand Celtic, si son cœur n'est lié,

Craint d'ennemis fera voile bondir.

Il semble, aux deux premiers vers, que la reconnaissance du prince

se fera de jour. Les deux autres précisent de quel prince il s'agit

(_Celtic_ ne peut s'appliquer qu'à un rejeton d'Arthur), par quelle

voie il reviendra de l'exil (la mer) et en quel désarroi il jettera ses

ennemis. Mais avec cette restriction: _si son cœur n'est lié_.

--_Si son cœur n'est lié!_... répéta la visiteuse d'un air pensif.

--Autre texte. Celui-ci est d'Esdras, qui vivait au cinquième siècle

avant Jésus-Christ et qui jouissait d'un crédit considérable près

d'Artaxerxès-Longue-Main. Les Juifs, dont il servait les intérêts,

l'avaient surnommé le Prince des docteurs de la loi. Le texte est tiré,

il est vrai, du IIIe livre, qui, bien que reçu et déclaré canonique,

n'est cependant pas tenu pour rigoureusement authentique par le concile

de Trente. C'est au chapitre V, verset VI. L'ange Uriel dit à Esdras:

«_Et vidi et ecce sicut draco concitatus de sylva rugiens et audivi

loquentem ad leopardum et arguentem eum et injustitias ipsius_[6].»

Il ne peut s'agir là encore, comme l'indique le mot _draco_, que d'un

prince de la descendance arthurienne; le _léopard_, c'est la nation

anglaise, la race des envahisseurs et des oppresseurs...

[Note 6: «Et j'ai vu, et voici comme un dragon qui s'est précipité

de la forêt en rugissant et je l'ai entendu qui parlait au léopard et

qui lui reprochait ses injustices.»]

Le vieillard prit haleine. Son interlocutrice, avare de paroles,

l'index de la main droite à sa tempe, songeait. Le vieillard remua des

feuillets et poursuivit:

--La comparaison attentive de ces trois prophéties avec les prophéties

correspondantes tirées des _Myvyrian_ et attribuées à Taliésin et à

Gwenc'hlan, bardes du sixième siècle, éclaire d'un jour inattendu ce

qui pourrait s'y trouver encore de trouble et d'obscur. Je néglige à

dessein la prophétie rapportée par Nennius (_vita Merlini_) et parce

qu'elle n'est qu'un écho, une paraphrase et non la parole même du

sage. «Un jour, aurait dit Merlin, les Irlandais et les Écossais,

les Cambriens, les Cornouaillais et les Armoricains s'associeront en

Armorique par une ferme alliance, _sociabunt fœdere firmo_. Ce jour-là,

les montagnes désolées de Cambrie en tressailliront d'allégresse! Les

fontaines taries d'Armorique en jailliront de bonheur! Les chênes

dépouillés de Cornouaille en reverdiront de joie!...» Il est clair que

les prophètes n'ont point coutume de s'exprimer avec cette netteté.

Mais Gwenc'hlan, qui avait annoncé la peste qui désola Guingamp en 1486:

Maz varvint holl a strolladou

War Menez-Bre a bagadou...

«Ils mourront tous par troupeaux sur le Ménébré», montagne voisine de

cette ville, s'exprime de la sorte en ce qui concerne la restauration

celtique: «_Je prendrai le fils du dragon et la fille de la mer et,

avec leur union, je referai mon peuple_.» Taliésin dit à peu près la

même chose sous une autre forme: «_Alors le fils du dragon viendra du

Llydaw (Armorique). La fille de l'écume marine s'avance à sa rencontre.

Grand sera le changement, grand ton empire, ô Cambrie, si seulement ils

s'accordent._»

--Toujours cette restriction, dit la jeune femme. Des vœux, des

espérances, des probabilités, des _si_, des _mais_, des _à moins

que_... Rien de catégorique.

--Votre Altesse est exigeante, dit le vieillard en replaçant les

feuillets. L'Église nous enseigne que les prophéties canoniques sont

seules infaillibles. Telles sont les prophéties d'Isaïe, de Daniel, de

saint Jean. Elle divise les autres en deux sortes: les _véridiques_,

certaines pour le fond, mais qui peuvent errer sur quelques détails,

l'illumination venant clairement pour elles de l'Esprit-Saint, mais

demeurant incomplète et restreinte; et les _pythiques_, où il y a

clairvoyance surnaturelle encore, mais aussi présomption d'erreur.

Ce sont des prophéties de cet ordre que nous avons sur la possibilité

d'une restauration panceltique par l'union d'un descendant d'Arthur

avec la descendante de Morgane. Et Votre Altesse, qu'elle me permette

de le lui dire, devrait d'autant moins s'élever contre les textes

dont je lui ai donné une fidèle interprétation qu'en ce matin même,

conformément au deuxième vers de la centurie nostradamienne, elle a eu

la révélation de l'existence, tenue jusqu'ici par elle pour apocryphe,

du descendant d'Arthur annoncé par les prophéties.

--En effet. Mais comment le sais-tu?.. Vieillard, tu me confonds... Je

n'ai parlé à personne de M. de Kerduel.

--Cette nuit, dit Idris, tandis que je veillais sur la tour, le Chariot

d'Arthur, que les Latins appellent la Grande-Ourse, brillait d'un éclat

extraordinaire; l'athanor, sur son trépied, dardait une triple flamme;

l'œuf transparaissait au milieu. Signe que les temps étaient venus...

--Ce pouvait n'être qu'une coïncidence... Au surplus, nous le verrons

bien. M. de Kerduel prétend avoir chez lui la preuve de sa parenté

directe avec le roi Arthur... une charte du neuvième siècle qui

établirait, d'après lui, cette filiation. Il est parti la chercher. Je

l'attends.

--La charte n'existerait pas qu'il nous faudrait l'en croire sur

parole, dit sévèrement le vieillard.

--Toi, peut-être, fils des mages, parce que tes yeux, habitués à

scruter l'infini, voient plus loin que nos yeux, et moi, parce que j'ai

foi en ta science.

--Arthur est ressuscité! Honte sur sa barbe à qui doute!

--Soit. Mais nos partisans, les membres du conseil suprême, les

représentants des cinq nations celtiques, cerveaux de feu, têtes où

il fait plus chaud que clair, mais le peuple lui-même, Idris Gaur,

hésitant, capricieux et mobile, comment sans un signe certain, une

preuve évidente et palpable, l'assurance du fait miraculeux de cette

résurrection, les entraîner avec nous et leur communiquer notre foi?...

Un symbole, une affirmation suspecte et que détruirait du premier

coup l'impitoyable examen de la critique historique, suffiraient-ils

pour les décider à la lutte sans merci que nous tentons? Le droit,

l'intérêt, une communauté de croyances, de langage et de mœurs, un même

patrimoine de souffrances, est-ce assez? Je ne le pense point. Et, pour

tout dire, si j'ai tant reculé jusqu'ici, si, tenant tous les fils du

vaste complot qui doit rendre à la race celtique l'hégémonie dont elle

a été trop longtemps privée, j'ai attendu, confiante en ta promesse,

que se révélât le prétendant annoncé par les prophéties, n'est-ce pas

justement pour ne perdre aucune des chances de succès qui s'offraient

à nous, pour ne tenter la fortune qu'après avoir mis de notre côté

la tradition et l'histoire? Songe, mon âme, que l'avenir de notre

race dépend d'une heure et d'un mot, que ce mot prononcé, cette heure

écoulée, c'est pour elle le triomphe ou l'asservissement définitifs.

Jalouses les unes des autres, divisées, pareilles à ce qu'elles étaient

jadis, quand César mettait à profit leurs dissensions intestines, les

cinq nations celtiques ne recouvreront leur unité de conscience que

par l'unité de leur foi. Qu'elles communient toutes en Arthur! Tu

sais mieux que moi quelle magie est attachée à ce nom. Il n'est pas

de Celte si décrépit que ces deux syllabes ne fassent sauter comme un

poulain. «Parcourez la Bretagne, disait en son temps Alan de l'Isle,

osez dire qu'Arthur est mort et les enfants vous lapideront!» Nous

sommes ici dans l'île même où, en 537, après la terrible bataille de

Camlan, Arthur, blessé par le traître Mordred, fut transporté, perdant

son sang, et soigné par sa sœur Morgane. Nul ne l'a vu depuis. Il dort,

dit la légende, mais le jour est proche où il reparaîtra sur un cheval

blanc comme neige, ce même cheval avec qui, les nuits d'hiver, il court

les futaies de Kerduel, sonnant du cor derrière sa meute: _Man Arzur

oc'h ober e dro_. «C'est Arthur qui fait sa ronde», disent les bonnes

gens. Tout est plein ici de son souvenir. Sa grande ombre plane sur les

choses et l'on chante encore aux veillées son chant de guerre pareil à

un galop de peuple en marche:

Deomp, deomp, deomp, deomp, deomp, deomp, d'argad!

Deomp, kar, deomp, breur, deomp, map, deomp, tad!

Deomp, deomp, deomp, holl, deomp ta, tud vad[7].

[Note 7: «Allons, allons, allons, allons, allons, allons

sus!--Allons, parents, allons, frères, allons, fils, allons,

pères!--Allons, allons, allons, allons tous, braves gens.»]

La pierre garde son souvenir comme le peuple: à Perros, il est

représenté debout, en habits de guerre, sur un chapiteau du portail

latéral de l'église. Un lec'h, près du bourg de Camlan, solennise

l'endroit du champ de bataille où Mordred le coucha traîtreusement.

Kerduel, dont les hautes cimes moutonnent là-bas, derrière Pleumeur,

et que j'ai racheté à prix d'or, fut son palais et sa cour. Il tenait

ses plaids de justice près de la source où nul, moi vivante, ne boira

plus et qui était une source de vérité: le roi n'avait qu'à s'y pencher

pour connaître ce qui se passait dans le cœur de chacun. La source

coule encore. Mais le palais a disparu, un manoir du seizième siècle

s'est élevé à sa place. Qu'importe! La tradition est plus forte que les

apparences. J'ai vu, moi qui te parle, des Gallois venir en pèlerinage

à Kerduel, solliciter humblement l'autorisation de visiter le manoir

et gravir sur leurs genoux le perron de cette demeure vénérable. Ils

ignoraient qui j'étais et je frémissais de les voir. «Gardez pieusement

votre croyance, avais-je envie de leur crier. Arthur n'est pas mort.

Son sommeil enchanté va finir et celle qui veille sur lui, dans

l'île des pommiers, la fille d'Uter et de Glitonéa, Morgane, experte

dans l'art des enchantements où l'initia Merlin, reparaîtra aussi à

la lumière. Couple brillant, pareil aux gémeaux antiques, ils vont

renaître dans leur jeunesse invincible et restaurer l'ancien empire

des Celtes.» Je dissimulais; les temps n'étaient pas encore venus; le

mystère et le silence étaient nécessaires à mon projet. Des défiances

s'éveillaient déjà sur l'autre rive du détroit: on nous suspectait,

sans savoir au juste ce que nous pouvions et ce que nous voulions.

Confondus avec les _fenians_ irlandais, on nous prenait pour un rameau

de cette association agonisante et on voyait notre main dans les

attentats isolés de ces derniers temps, explosions malheureuses et

hâtives du fanatisme de quelques aventuriers. «Pourquoi tant tarder?»

m'écrivaient mes correspondants. Et la même question revenait dans nos

_eiztervods_[8] régionaux. Moi cependant j'attendais toujours. Sur tes

conseils, je remettais de donner le signal du soulèvement au jour où

nous aurions découvert enfin cet héritier d'Arthur qui devait être le

vivant symbole de la résurrection celtique. «Il existe, me disais-tu,

et à son heure il se révélera.» Est-ce lui, cette fois, ou quelque

faux prétendant, comme ces Le Goarant, à qui Louis XVIII accorda de

relever le nom de Kerduel? Quand Mordred se fut emparé du trône, il

fit périr cinq des enfants d'Arthur sur six que laissait le héros.

Le dernier échappa et fut recueilli en secret par un seigneur de la

Petite-Bretagne qui l'éleva sous un nom supposé. Mais il lui apprit

à sa mort qui il était et quels étaient ses droits. Les troubles où

s'abîma la puissance celtique, les invasions saxonnes, l'anéantissement

des libertés nationales empêchèrent ce dernier fils d'Arthur de

revendiquer la couronne. Caché sous le nom de Kerduel, qu'il transmit

à ses descendants, il traîna une vie pâle et sans gloire. Et ses

descendants, oublieux ou indignes, acceptèrent après lui la déchéance

de leur race. Leur nom n'apparaît plus dans l'histoire qu'à de rares

intervalles. Il sombre définitivement après la mort de Mathias, grand

maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem... Ces constatations ne

te troublent pas. Tu affirmes qu'en dépit des apparences la dynastie

arthurienne n'est pas éteinte; tu me soutiens jusqu'au bout par

l'enthousiasme de ta foi. Les astres te disent que les temps sont

proches; le chariot d'Arthur brille là-haut d'un éclat inaccoutumé. Nos

recherches cependant restent vaines; je suis sur le point d'y renoncer.

Et voici qu'au moment où je désespère, un hasard, le plus banal des

accidents de mer, jette chez moi celui que nous cherchons, le véritable

héritier d'Arthur, le dernier des Kerduel... Par le Christ, ce sont

là des choses si étranges qu'il est prudent, avant de s'y rendre,

d'entourer sa créance de toutes les garanties possibles. Certes,

après ce que tu viens de me dire, je n'ai plus aucun doute. Mais ce

doute même, il faut que personne ne puisse l'avoir; il faut que la

filiation du dernier des Kerduel avec son ancêtre Arthur soit établie

de telle sorte, par des preuves si éclatantes, qu'elle force les plus

incrédules... C'est pourquoi je veux ce parchemin, pourquoi j'ai si

peur aussi à l'idée qu'il pourrait être égaré, perdu... Comprends-moi

bien, Idris Gaur.

[Note 8: Assemblées.]

Le vieillard secoua la tête.

--Le danger n'est point où le croit Votre Altesse, dit-il doucement,

et il importe assez peu qu'un parchemin quelconque vienne appuyer une

généalogie que l'athanor nous donne pour certaine. Ma conviction est

faite, sans que j'aie besoin de voir celui dont nous parlons. Et, telle

est l'âme des hommes, leur penchant pour les fables, qu'ils préféreront

peut-être le flottant, le vague d'une filiation mystérieuse à une

filiation appuyée sur des titres et des témoignages précis... Non, le

danger n'est point là...

--Et où est-il donc?

--En vous-même, dans votre cœur et dans celui de M. de Kerduel.

--Explique-toi.

Le vieillard reprit sur sa table les liasses abandonnées:

--Votre Altesse reprochait tout à l'heure à ces prophéties leur vague,

leurs restrictions. Elle passe brusquement à une confiance exagérée; il

lui semble qu'une fois en possession du titre qui établit la parenté de

M. de Kerduel avec le roi Arthur, rien ne s'opposera plus à l'exécution

de son plan. C'est oublier les conditions mêmes qui sont posées de

toutes parts à la restauration celtique, ou en faire trop bon marché.

La restauration s'opérera, disent les _Myvyrian_, si le fils du Dragon

s'unit avec la fille de l'écume marine... Même condition, sous une

forme presque semblable, dans la prophétie d'Orval. Et la centurie

XIV spécifie encore en parlant du grand Celtic: _si son cœur n'est

lié_, c'est-à-dire si son cœur n'a pas d'engagement autre part, ce

qui rendrait l'union impossible. Or, il y a unanimité dans toutes les

prophéties: sans cette union ou cet accord, qui ne peut être obtenu que

par mariage, point de restauration...

--L'union se fera, dit impérieusement la visiteuse. Quand même M. de

Kerduel serait «lié» autre part (et je te dirai tout à l'heure ce que

j'ai observé), les conjonctures sont d'une sorte à forcer sa décision.

Réfléchis à ce que pèse un amour juvénile, passager et obscur, près des

grands intérêts qui solliciteront demain son cœur d'homme et de soldat.

S'il est le descendant d'Arthur, pourra-t-il hésiter seulement quand je

lui montrerai à quelle cause il se donne?

--Que Dieu entende Votre Altesse! murmura le vieillard. J'ai moins

confiance qu'elle. Vingt fois, traçant le pentacle et prononçant les

formules consacrées, j'ai essayé de fermer le cercle, de souder les

deux extrémités du serpent. Elles se rapprochaient, mais un obstacle

imprévu les empêchait de s'unir...

--Et cet obstacle serait?

--Une femme.

--Pas même, une jeune fille que l'orage d'hier a jetée ici... La mer

n'est pas tendre pour ces frêles organisations d'enfant. Je me suis

souvent demandé d'où venait l'attrait qu'elle exerçait sur moi et par

suite de quelle hérédité toujours vivace j'obéissais à sa fascination

mystérieuse. Il y a des jours où je crois participer de la nature

marine de ma première ancêtre, Glitonéa. La mêlée des vagues m'est,

ces jours-là, comme un rude bercement de nourrice, leur clameur comme

un chant. Je plonge avec délices sous leurs lourdes volutes. Elles

étaient énormes, la nuit dernière, et c'est miracle qu'elles n'aient

point écrasé la naufragée. Recueillie par mes ordres, que je violai

pour la première fois, puisque nul que nos affiliés ne doit pénétrer

ici, on la coucha dans une des chambres de la tour des Hôtes et on lui

donna tous les soins que réclamait son état. Elle reprit ses sens, se

nomma, me dit l'endroit où elle habitait. Je rassurai aussitôt les

siens de quelques mots jetés sur la feuille d'un bloc-notes... J'allai

même jusqu'à les mander auprès d'elle... Heureuse imprudence! Ce fut

un de ses cousins qui se présenta et qui, trouvant quelque résistance

à la grille d'entrée, s'avisa de me faire passer son nom griffonné,

faute de carte, au dos de ma propre lettre: _Comte Georges Léïzour

de Kerduel_... Admire ce concours de circonstances extraordinaires,

Idris. Moi, le cœur m'en trembla... Mais quoi! la fortune s'est si

souvent jouée de nous que tu peux bien m'excuser d'avoir voulu être

sûre, archi-sûre, qu'il s'agissait bien cette fois du Kerduel que

nous cherchions. J'interrogeai habilement l'étranger: il n'y avait

aucun embarras dans ses réponses. J'exigeai davantage: une preuve, un

titre... Je ne lui permis de pénétrer dans la chambre où reposait

la jeune fille que quand il m'eut promis de m'apporter ce titre. Je

continuais de l'observer cependant; ma présence le gênait peut-être,

mais il y a un certain ton, des regards, mille riens imperceptibles qui

ne trompent point, et je serais bien étonnée si M. de Kerduel n'aimait

pas sa cousine.

--C'est Votre Altesse qui le dit! murmura le vieillard. Ainsi mes

craintes se confirment.

--Tu attaches trop d'importance à un caprice de jeune homme.

--Oui, s'il ne s'agit que d'un caprice. Mais si M. de Kerduel est

réellement épris... Que Votre Altesse me pardonne! Celui-là qui n'a pas

aimé ne sait pas ce dont l'amour est capable.

--Et tu le sais, toi, Idris? dit un peu ironiquement la visiteuse. O

initié, sais-tu aussi que l'amour est comme le feu qui meurt faute

d'aliment? Si courte que soit mon expérience des passions, elle sait au

moins cela... Chauffe tes cornues, vieillard; il viendra peut-être un

moment, si tout le reste échoue, où le salut de la race celtique nous

obligera d'y recourir.

Morgane · 第 23 / 37 题