Quoi qu'il en soit, Bouchardy ou Pixérécourt, comme on voudra,
continuait. Et, en effet, à peine Georges parti, l'inconnue fit jouer
un panneau de la galerie qui découvrit un passage menant aux combles
du château. Elle traversa des pièces bondées de caissons et de coffres
qui n'avaient pu trouver place sans doute dans les sous-sols, et
s'arrêta enfin devant une porte massive au vantail de laquelle, d'un
doigt preste, elle tambourina d'une certaine façon. Quelques instants
s'écoulèrent, puis on entendit le bruit d'un verrou qui glissait dais
un anneau et la porte s'entre-bâilla.
--Idris Gaur, mon âme, le bonjour à toi, dit la visiteuse.
--La paix de Dieu soit sur Votre Altesse, répondit l'homme, un
vieillard comme on en voit dans les estampes d'Holbein et de Gérard Dow.
Osseux et parcheminé, un épais bonnet de martre lui couvrait tout
le front jusqu'aux yeux et son corps ascétique disparaissait dans
une vaste houppelande de bougran vert. Il s'effaça, avec une lente
inclination, pour laisser entrer la jeune femme. Celle-ci jeta un
coup d'œil dans la pièce, qui était bien telle qu'on l'imaginait pour
un pareil hôte, si encombrée sur tous les meubles d'alambics, de
cornues, d'éprouvettes, de lézards empaillés, de plantes séchées, de
liasses de parchemins et de mille fioles singulières qu'on avait peine
à s'y diriger. Un jour avare filtrait par les vitres dépolies d'une
étroite fenêtre, laquelle, ne s'ouvrant jamais, donnait à l'atmosphère
cette odeur de moisi qui semble nécessaire aux poumons des vieux
collectionneurs. De grands in-folio gisaient parmi des figures tracées
à la craie sur le plancher; un athanor de fonte bouchait l'angle de
gauche; une table pleine et semi-cylindrique, coiffée d'un pupitre,
avec un vieux fauteuil de velours d'Utrecht et un autre, sommé d'une
couronne ducale, bouchait l'angle de droite. Sur le pupitre, un livre
bâillait; la table était jonchée de feuilles de papier toutes noires de
chiffres, de cercles et de signes cabalistiques. La jeune femme s'assit
dans le fauteuil armorié que lui avançait son hôte, mit un doigt sur
sa tempe et, dans cette pose favorable à la méditation et qui lui
semblait familière, elle attendit. Sans doute, le couple ne faisait-il
que reprendre un entretien interrompu, car Idris Gaur s'assit à son
tour devant le pupitre, et sans autre préambule, comme s'il continuait
la conversation:
--Voici maintenant la prophétie d'Orval, dit-il de sa voix
chevrotante. On attribue ordinairement cette prophétie merveilleuse
à Philippe-Dieudonné-Noël Olivarius, lequel était, suivant les uns,
un médecin astrologue du seizième siècle, et, suivant la créance
la plus répandue et qui a fini par prévaloir, un moine profès de
l'abbaye d'Orval, dépendant de l'ordre de Cîteaux, dans le diocèse
de Trêves. Ces préliminaires posés, je cite le texte authentique du
trente-huitième paragraphe de la prophétie qui regarde la descendance
arthurienne: «_Dieu aime la paix. Venez, jeune prince, quittez la terre
de l'étranger; unissez le Dragon rouge à la Sirène blanche._» Aucun
doute n'est possible; le _Dragon rouge_ est l'emblème de la famille
d'Arthur, fils d'Uter et d'Igerna, premier roi des deux Bretagnes, et
la _Sirène_ représente incontestablement la descendance de Morgain ou
Morgane, sœur utérine dudit Arthur, que la tradition donne pour fille
d'Uter et d'une femme marine nommée Glitonéa...
--Oui, dit seulement la visiteuse, cette prophétie est d'une précision
singulière. Mais est-ce une prophétie? Cela n'en a pas l'air, mais
plutôt d'un souhait, d'une invitation.
--La centurie III, quatrain XCI, de Michel de Nostradame, a un
caractère plus affirmatif, continua le vieillard. Cependant la seconde
partie contient une réserve importante:
L'arbre qu'estoit non mort, mais oublié,
Dans un matin viendra à reverdir.
Le grand Celtic, si son cœur n'est lié,
Craint d'ennemis fera voile bondir.
Il semble, aux deux premiers vers, que la reconnaissance du prince
se fera de jour. Les deux autres précisent de quel prince il s'agit
(_Celtic_ ne peut s'appliquer qu'à un rejeton d'Arthur), par quelle
voie il reviendra de l'exil (la mer) et en quel désarroi il jettera ses
ennemis. Mais avec cette restriction: _si son cœur n'est lié_.
--_Si son cœur n'est lié!_... répéta la visiteuse d'un air pensif.
--Autre texte. Celui-ci est d'Esdras, qui vivait au cinquième siècle
avant Jésus-Christ et qui jouissait d'un crédit considérable près
d'Artaxerxès-Longue-Main. Les Juifs, dont il servait les intérêts,
l'avaient surnommé le Prince des docteurs de la loi. Le texte est tiré,
il est vrai, du IIIe livre, qui, bien que reçu et déclaré canonique,
n'est cependant pas tenu pour rigoureusement authentique par le concile
de Trente. C'est au chapitre V, verset VI. L'ange Uriel dit à Esdras:
«_Et vidi et ecce sicut draco concitatus de sylva rugiens et audivi
loquentem ad leopardum et arguentem eum et injustitias ipsius_[6].»
Il ne peut s'agir là encore, comme l'indique le mot _draco_, que d'un
prince de la descendance arthurienne; le _léopard_, c'est la nation
anglaise, la race des envahisseurs et des oppresseurs...
[Note 6: «Et j'ai vu, et voici comme un dragon qui s'est précipité
de la forêt en rugissant et je l'ai entendu qui parlait au léopard et
qui lui reprochait ses injustices.»]
Le vieillard prit haleine. Son interlocutrice, avare de paroles,
l'index de la main droite à sa tempe, songeait. Le vieillard remua des
feuillets et poursuivit:
--La comparaison attentive de ces trois prophéties avec les prophéties
correspondantes tirées des _Myvyrian_ et attribuées à Taliésin et à
Gwenc'hlan, bardes du sixième siècle, éclaire d'un jour inattendu ce
qui pourrait s'y trouver encore de trouble et d'obscur. Je néglige à
dessein la prophétie rapportée par Nennius (_vita Merlini_) et parce
qu'elle n'est qu'un écho, une paraphrase et non la parole même du
sage. «Un jour, aurait dit Merlin, les Irlandais et les Écossais,
les Cambriens, les Cornouaillais et les Armoricains s'associeront en
Armorique par une ferme alliance, _sociabunt fœdere firmo_. Ce jour-là,
les montagnes désolées de Cambrie en tressailliront d'allégresse! Les
fontaines taries d'Armorique en jailliront de bonheur! Les chênes
dépouillés de Cornouaille en reverdiront de joie!...» Il est clair que
les prophètes n'ont point coutume de s'exprimer avec cette netteté.
Mais Gwenc'hlan, qui avait annoncé la peste qui désola Guingamp en 1486:
Maz varvint holl a strolladou
War Menez-Bre a bagadou...
«Ils mourront tous par troupeaux sur le Ménébré», montagne voisine de
cette ville, s'exprime de la sorte en ce qui concerne la restauration
celtique: «_Je prendrai le fils du dragon et la fille de la mer et,
avec leur union, je referai mon peuple_.» Taliésin dit à peu près la
même chose sous une autre forme: «_Alors le fils du dragon viendra du
Llydaw (Armorique). La fille de l'écume marine s'avance à sa rencontre.
Grand sera le changement, grand ton empire, ô Cambrie, si seulement ils
s'accordent._»
--Toujours cette restriction, dit la jeune femme. Des vœux, des
espérances, des probabilités, des _si_, des _mais_, des _à moins
que_... Rien de catégorique.
--Votre Altesse est exigeante, dit le vieillard en replaçant les
feuillets. L'Église nous enseigne que les prophéties canoniques sont
seules infaillibles. Telles sont les prophéties d'Isaïe, de Daniel, de
saint Jean. Elle divise les autres en deux sortes: les _véridiques_,
certaines pour le fond, mais qui peuvent errer sur quelques détails,
l'illumination venant clairement pour elles de l'Esprit-Saint, mais
demeurant incomplète et restreinte; et les _pythiques_, où il y a
clairvoyance surnaturelle encore, mais aussi présomption d'erreur.
Ce sont des prophéties de cet ordre que nous avons sur la possibilité
d'une restauration panceltique par l'union d'un descendant d'Arthur
avec la descendante de Morgane. Et Votre Altesse, qu'elle me permette
de le lui dire, devrait d'autant moins s'élever contre les textes
dont je lui ai donné une fidèle interprétation qu'en ce matin même,
conformément au deuxième vers de la centurie nostradamienne, elle a eu
la révélation de l'existence, tenue jusqu'ici par elle pour apocryphe,
du descendant d'Arthur annoncé par les prophéties.
--En effet. Mais comment le sais-tu?.. Vieillard, tu me confonds... Je
n'ai parlé à personne de M. de Kerduel.
--Cette nuit, dit Idris, tandis que je veillais sur la tour, le Chariot
d'Arthur, que les Latins appellent la Grande-Ourse, brillait d'un éclat
extraordinaire; l'athanor, sur son trépied, dardait une triple flamme;
l'œuf transparaissait au milieu. Signe que les temps étaient venus...
--Ce pouvait n'être qu'une coïncidence... Au surplus, nous le verrons
bien. M. de Kerduel prétend avoir chez lui la preuve de sa parenté
directe avec le roi Arthur... une charte du neuvième siècle qui
établirait, d'après lui, cette filiation. Il est parti la chercher. Je
l'attends.
--La charte n'existerait pas qu'il nous faudrait l'en croire sur
parole, dit sévèrement le vieillard.
--Toi, peut-être, fils des mages, parce que tes yeux, habitués à
scruter l'infini, voient plus loin que nos yeux, et moi, parce que j'ai
foi en ta science.
--Arthur est ressuscité! Honte sur sa barbe à qui doute!
--Soit. Mais nos partisans, les membres du conseil suprême, les
représentants des cinq nations celtiques, cerveaux de feu, têtes où
il fait plus chaud que clair, mais le peuple lui-même, Idris Gaur,
hésitant, capricieux et mobile, comment sans un signe certain, une
preuve évidente et palpable, l'assurance du fait miraculeux de cette
résurrection, les entraîner avec nous et leur communiquer notre foi?...
Un symbole, une affirmation suspecte et que détruirait du premier
coup l'impitoyable examen de la critique historique, suffiraient-ils
pour les décider à la lutte sans merci que nous tentons? Le droit,
l'intérêt, une communauté de croyances, de langage et de mœurs, un même
patrimoine de souffrances, est-ce assez? Je ne le pense point. Et, pour
tout dire, si j'ai tant reculé jusqu'ici, si, tenant tous les fils du
vaste complot qui doit rendre à la race celtique l'hégémonie dont elle
a été trop longtemps privée, j'ai attendu, confiante en ta promesse,
que se révélât le prétendant annoncé par les prophéties, n'est-ce pas
justement pour ne perdre aucune des chances de succès qui s'offraient
à nous, pour ne tenter la fortune qu'après avoir mis de notre côté
la tradition et l'histoire? Songe, mon âme, que l'avenir de notre
race dépend d'une heure et d'un mot, que ce mot prononcé, cette heure
écoulée, c'est pour elle le triomphe ou l'asservissement définitifs.
Jalouses les unes des autres, divisées, pareilles à ce qu'elles étaient
jadis, quand César mettait à profit leurs dissensions intestines, les
cinq nations celtiques ne recouvreront leur unité de conscience que
par l'unité de leur foi. Qu'elles communient toutes en Arthur! Tu
sais mieux que moi quelle magie est attachée à ce nom. Il n'est pas
de Celte si décrépit que ces deux syllabes ne fassent sauter comme un
poulain. «Parcourez la Bretagne, disait en son temps Alan de l'Isle,
osez dire qu'Arthur est mort et les enfants vous lapideront!» Nous
sommes ici dans l'île même où, en 537, après la terrible bataille de
Camlan, Arthur, blessé par le traître Mordred, fut transporté, perdant
son sang, et soigné par sa sœur Morgane. Nul ne l'a vu depuis. Il dort,
dit la légende, mais le jour est proche où il reparaîtra sur un cheval
blanc comme neige, ce même cheval avec qui, les nuits d'hiver, il court
les futaies de Kerduel, sonnant du cor derrière sa meute: _Man Arzur
oc'h ober e dro_. «C'est Arthur qui fait sa ronde», disent les bonnes
gens. Tout est plein ici de son souvenir. Sa grande ombre plane sur les
choses et l'on chante encore aux veillées son chant de guerre pareil à
un galop de peuple en marche:
Deomp, deomp, deomp, deomp, deomp, deomp, d'argad!
Deomp, kar, deomp, breur, deomp, map, deomp, tad!
Deomp, deomp, deomp, holl, deomp ta, tud vad[7].
[Note 7: «Allons, allons, allons, allons, allons, allons
sus!--Allons, parents, allons, frères, allons, fils, allons,
pères!--Allons, allons, allons, allons tous, braves gens.»]
La pierre garde son souvenir comme le peuple: à Perros, il est
représenté debout, en habits de guerre, sur un chapiteau du portail
latéral de l'église. Un lec'h, près du bourg de Camlan, solennise
l'endroit du champ de bataille où Mordred le coucha traîtreusement.
Kerduel, dont les hautes cimes moutonnent là-bas, derrière Pleumeur,
et que j'ai racheté à prix d'or, fut son palais et sa cour. Il tenait
ses plaids de justice près de la source où nul, moi vivante, ne boira
plus et qui était une source de vérité: le roi n'avait qu'à s'y pencher
pour connaître ce qui se passait dans le cœur de chacun. La source
coule encore. Mais le palais a disparu, un manoir du seizième siècle
s'est élevé à sa place. Qu'importe! La tradition est plus forte que les
apparences. J'ai vu, moi qui te parle, des Gallois venir en pèlerinage
à Kerduel, solliciter humblement l'autorisation de visiter le manoir
et gravir sur leurs genoux le perron de cette demeure vénérable. Ils
ignoraient qui j'étais et je frémissais de les voir. «Gardez pieusement
votre croyance, avais-je envie de leur crier. Arthur n'est pas mort.
Son sommeil enchanté va finir et celle qui veille sur lui, dans
l'île des pommiers, la fille d'Uter et de Glitonéa, Morgane, experte
dans l'art des enchantements où l'initia Merlin, reparaîtra aussi à
la lumière. Couple brillant, pareil aux gémeaux antiques, ils vont
renaître dans leur jeunesse invincible et restaurer l'ancien empire
des Celtes.» Je dissimulais; les temps n'étaient pas encore venus; le
mystère et le silence étaient nécessaires à mon projet. Des défiances
s'éveillaient déjà sur l'autre rive du détroit: on nous suspectait,
sans savoir au juste ce que nous pouvions et ce que nous voulions.
Confondus avec les _fenians_ irlandais, on nous prenait pour un rameau
de cette association agonisante et on voyait notre main dans les
attentats isolés de ces derniers temps, explosions malheureuses et
hâtives du fanatisme de quelques aventuriers. «Pourquoi tant tarder?»
m'écrivaient mes correspondants. Et la même question revenait dans nos
_eiztervods_[8] régionaux. Moi cependant j'attendais toujours. Sur tes
conseils, je remettais de donner le signal du soulèvement au jour où
nous aurions découvert enfin cet héritier d'Arthur qui devait être le
vivant symbole de la résurrection celtique. «Il existe, me disais-tu,
et à son heure il se révélera.» Est-ce lui, cette fois, ou quelque
faux prétendant, comme ces Le Goarant, à qui Louis XVIII accorda de
relever le nom de Kerduel? Quand Mordred se fut emparé du trône, il
fit périr cinq des enfants d'Arthur sur six que laissait le héros.
Le dernier échappa et fut recueilli en secret par un seigneur de la
Petite-Bretagne qui l'éleva sous un nom supposé. Mais il lui apprit
à sa mort qui il était et quels étaient ses droits. Les troubles où
s'abîma la puissance celtique, les invasions saxonnes, l'anéantissement
des libertés nationales empêchèrent ce dernier fils d'Arthur de
revendiquer la couronne. Caché sous le nom de Kerduel, qu'il transmit
à ses descendants, il traîna une vie pâle et sans gloire. Et ses
descendants, oublieux ou indignes, acceptèrent après lui la déchéance
de leur race. Leur nom n'apparaît plus dans l'histoire qu'à de rares
intervalles. Il sombre définitivement après la mort de Mathias, grand
maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem... Ces constatations ne
te troublent pas. Tu affirmes qu'en dépit des apparences la dynastie
arthurienne n'est pas éteinte; tu me soutiens jusqu'au bout par
l'enthousiasme de ta foi. Les astres te disent que les temps sont
proches; le chariot d'Arthur brille là-haut d'un éclat inaccoutumé. Nos
recherches cependant restent vaines; je suis sur le point d'y renoncer.
Et voici qu'au moment où je désespère, un hasard, le plus banal des
accidents de mer, jette chez moi celui que nous cherchons, le véritable
héritier d'Arthur, le dernier des Kerduel... Par le Christ, ce sont
là des choses si étranges qu'il est prudent, avant de s'y rendre,
d'entourer sa créance de toutes les garanties possibles. Certes,
après ce que tu viens de me dire, je n'ai plus aucun doute. Mais ce
doute même, il faut que personne ne puisse l'avoir; il faut que la
filiation du dernier des Kerduel avec son ancêtre Arthur soit établie
de telle sorte, par des preuves si éclatantes, qu'elle force les plus
incrédules... C'est pourquoi je veux ce parchemin, pourquoi j'ai si
peur aussi à l'idée qu'il pourrait être égaré, perdu... Comprends-moi
bien, Idris Gaur.
[Note 8: Assemblées.]
Le vieillard secoua la tête.
--Le danger n'est point où le croit Votre Altesse, dit-il doucement,
et il importe assez peu qu'un parchemin quelconque vienne appuyer une
généalogie que l'athanor nous donne pour certaine. Ma conviction est
faite, sans que j'aie besoin de voir celui dont nous parlons. Et, telle
est l'âme des hommes, leur penchant pour les fables, qu'ils préféreront
peut-être le flottant, le vague d'une filiation mystérieuse à une
filiation appuyée sur des titres et des témoignages précis... Non, le
danger n'est point là...
--Et où est-il donc?
--En vous-même, dans votre cœur et dans celui de M. de Kerduel.
--Explique-toi.
Le vieillard reprit sur sa table les liasses abandonnées:
--Votre Altesse reprochait tout à l'heure à ces prophéties leur vague,
leurs restrictions. Elle passe brusquement à une confiance exagérée; il
lui semble qu'une fois en possession du titre qui établit la parenté de
M. de Kerduel avec le roi Arthur, rien ne s'opposera plus à l'exécution
de son plan. C'est oublier les conditions mêmes qui sont posées de
toutes parts à la restauration celtique, ou en faire trop bon marché.
La restauration s'opérera, disent les _Myvyrian_, si le fils du Dragon
s'unit avec la fille de l'écume marine... Même condition, sous une
forme presque semblable, dans la prophétie d'Orval. Et la centurie
XIV spécifie encore en parlant du grand Celtic: _si son cœur n'est
lié_, c'est-à-dire si son cœur n'a pas d'engagement autre part, ce
qui rendrait l'union impossible. Or, il y a unanimité dans toutes les
prophéties: sans cette union ou cet accord, qui ne peut être obtenu que
par mariage, point de restauration...
--L'union se fera, dit impérieusement la visiteuse. Quand même M. de
Kerduel serait «lié» autre part (et je te dirai tout à l'heure ce que
j'ai observé), les conjonctures sont d'une sorte à forcer sa décision.
Réfléchis à ce que pèse un amour juvénile, passager et obscur, près des
grands intérêts qui solliciteront demain son cœur d'homme et de soldat.
S'il est le descendant d'Arthur, pourra-t-il hésiter seulement quand je
lui montrerai à quelle cause il se donne?
--Que Dieu entende Votre Altesse! murmura le vieillard. J'ai moins
confiance qu'elle. Vingt fois, traçant le pentacle et prononçant les
formules consacrées, j'ai essayé de fermer le cercle, de souder les
deux extrémités du serpent. Elles se rapprochaient, mais un obstacle
imprévu les empêchait de s'unir...
--Et cet obstacle serait?
--Une femme.
--Pas même, une jeune fille que l'orage d'hier a jetée ici... La mer
n'est pas tendre pour ces frêles organisations d'enfant. Je me suis
souvent demandé d'où venait l'attrait qu'elle exerçait sur moi et par
suite de quelle hérédité toujours vivace j'obéissais à sa fascination
mystérieuse. Il y a des jours où je crois participer de la nature
marine de ma première ancêtre, Glitonéa. La mêlée des vagues m'est,
ces jours-là, comme un rude bercement de nourrice, leur clameur comme
un chant. Je plonge avec délices sous leurs lourdes volutes. Elles
étaient énormes, la nuit dernière, et c'est miracle qu'elles n'aient
point écrasé la naufragée. Recueillie par mes ordres, que je violai
pour la première fois, puisque nul que nos affiliés ne doit pénétrer
ici, on la coucha dans une des chambres de la tour des Hôtes et on lui
donna tous les soins que réclamait son état. Elle reprit ses sens, se
nomma, me dit l'endroit où elle habitait. Je rassurai aussitôt les
siens de quelques mots jetés sur la feuille d'un bloc-notes... J'allai
même jusqu'à les mander auprès d'elle... Heureuse imprudence! Ce fut
un de ses cousins qui se présenta et qui, trouvant quelque résistance
à la grille d'entrée, s'avisa de me faire passer son nom griffonné,
faute de carte, au dos de ma propre lettre: _Comte Georges Léïzour
de Kerduel_... Admire ce concours de circonstances extraordinaires,
Idris. Moi, le cœur m'en trembla... Mais quoi! la fortune s'est si
souvent jouée de nous que tu peux bien m'excuser d'avoir voulu être
sûre, archi-sûre, qu'il s'agissait bien cette fois du Kerduel que
nous cherchions. J'interrogeai habilement l'étranger: il n'y avait
aucun embarras dans ses réponses. J'exigeai davantage: une preuve, un
titre... Je ne lui permis de pénétrer dans la chambre où reposait
la jeune fille que quand il m'eut promis de m'apporter ce titre. Je
continuais de l'observer cependant; ma présence le gênait peut-être,
mais il y a un certain ton, des regards, mille riens imperceptibles qui
ne trompent point, et je serais bien étonnée si M. de Kerduel n'aimait
pas sa cousine.
--C'est Votre Altesse qui le dit! murmura le vieillard. Ainsi mes
craintes se confirment.
--Tu attaches trop d'importance à un caprice de jeune homme.
--Oui, s'il ne s'agit que d'un caprice. Mais si M. de Kerduel est
réellement épris... Que Votre Altesse me pardonne! Celui-là qui n'a pas
aimé ne sait pas ce dont l'amour est capable.
--Et tu le sais, toi, Idris? dit un peu ironiquement la visiteuse. O
initié, sais-tu aussi que l'amour est comme le feu qui meurt faute
d'aliment? Si courte que soit mon expérience des passions, elle sait au
moins cela... Chauffe tes cornues, vieillard; il viendra peut-être un
moment, si tout le reste échoue, où le salut de la race celtique nous
obligera d'y recourir.