15 mai.

... Eh bien! Suis-je assez punie de mon impatience? Cela

m'apprendra-t-il à me montrer moins soupçonneuse? J'ai bien peur

que non... Punie, oui, sans doute, je le suis bien un tantet. Cela

me contrarie d'avoir fait mettre les pouces à Georges et j'aurais

préféré--pour lui, ah! pour lui seul!--qu'il pût attendre à me

communiquer sa surprise... Elle eût été complète, si j'avais su

patienter. Mais l'intention y est, et c'est le gros de l'affaire.

Ce matin donc, dimanche, au lever, je trouve Georges qui, pour tromper

le temps, échenillait mes saules. Yvon lui tenait un bol rempli d'eau

où il noyait à mesure les horribles petites bêtes. Il m'aperçoit,

me crie bonjour, saute à bas de son échelle. Je réponds sèchement:

bonjour! et je rentre. Il paraît que ç'avait fait son effet, car le

voilà qui me suit et qui tourne dans la salle et qui enfin se plante

devant moi avec sa mine de chien fouetté:

--Vous m'en voulez donc bien? me dit-il.

La question ne m'embarrasse pas. Je réplique d'un petit air pincé que

je n'ai aucune raison de lui en vouloir, qu'il est bien le maître de

faire ce que bon lui semble et de courir les grands chemins de l'aube à

minuit si les jambes lui fourmillent. Il me regarde, très troublé.

--Alors, me dit-il, c'est bien vrai, c'est ce voyage à Lannion qui...

Je ne lui donne pas le temps d'achever et, dans mon dépit d'être

devinée, je prends la porte du clos. Il court après moi:

--Voyons, Annette, Annette, je t'en prie, écoute-moi...

Parfaitement, j'ai bien entendu: il me tutoyait comme il y a dix ans,

boulevard Malesherbes, quand nous jouions ensemble au «petit ménage!»

Et alors, ç'a été plus fort que moi, j'ai tout oublié, et ma rancune de

la veille et la réserve que je m'étais commandée et la présence d'Yvon

qui nous contemplait, son bol à la main, avec des yeux ronds comme des

billes, et je me suis retournée tout d'une pièce, j'ai sauté au cou de

Georges et je l'ai embrassé sur les deux joues... comme il y a dix ans,

boulevard Malesherbes. Vrai, il suffoquait. Oh! de joie, d'émotion!...

--Annette, Annette chérie...

--Mon bon Georges...

Pan! Voilà Fante qui entre sans crier gare avec le lait et le café!

Elle nous a vus au cou l'un de l'autre, mais je suppose qu'entre

cousins c'est toléré et qu'il n'y a point à redire à une embrassade de

famille. Tout de même, j'aurais préféré que Fante tardât un peu, car,

pour le brave Yvon, il avait eu la générosité de pivoter sur ses talons

et de se remettre à écheniller mes saules avec un acharnement des plus

louables. On s'installe pour déjeuner. Georges est radieux.

--Ah! mais, lui dis-je, si tu crois que c'est fini parce que tu m'as

tutoyée...

--Comment! fait-il. Je n'ai pas encore mon pardon?

--Minute!... Et cette équipée d'hier?

--Mon voyage à Lannion?

--Oui, oui, ton voyage à Lannion. Monsieur prend ses cliques et ses

claques, décline la compagnie de Faraud, quadrupède sociable éminemment

et qui ne part jamais sans sa maîtresse, et vous reste douze heures de

rang à la ville...

--Mais c'est pour toi que j'y allais! s'écrie-t-il impatienté.

Je tombe de mon haut.

--Pour moi?

--Mais oui, ce voyage-là... c'était ma surprise...

--Ah! par exemple, elle est jolie, ta surprise! Quitter les gens qui

vous hébergent pour courir les grands chemins, tu appelles ça une

surprise?

--Mais comprends-moi donc. La surprise, ce n'est pas le voyage,

seulement le voyage était nécessaire pour la préparer...

--Ta! Ta! Ta! Tout ça n'est pas clair... Et, d'ailleurs, le voyage est

passé, la surprise devrait être prête. Je demande la surprise.

--Impossible avant quinze ou vingt jours...

--Voyez-vous ça. Vingt jours... Eh bien, monsieur, j'exige que vous me

la serviez à l'instant... Je n'ai pas de vingt jours comme cela à vous

concéder. C'est tout de suite que je veux la surprise. Et votre pardon,

vous m'entendez, votre pardon est à ce prix...

Il insiste pour me faire changer d'avis, prie, supplie. Je demeure

inexorable.

--Mais enfin, me dit-il, ma surprise est encore dans les brumes. Il

se peut que j'échoue, que je n'obtienne qu'une partie de ce que j'ai

demandé...

--Qu'avez-vous demandé?

--Tu veux donc à toute force le savoir, fait-il, et gâter le plaisir

que tu aurais eu si, en m'accordant un répit, je t'avais apporté une

certitude au lieu d'une espérance?

--Oui, monsieur, oui.

--Soit, je me résigne... Mais ne va pas t'attendre à quelque chose

d'extraordinaire... J'avais remarqué combien tu t'intéressais à ces

malheureuses gens de l'autre jour et je me suis rendu à Lannion pour

voir le commissaire de l'inscription maritime et les recommander à

lui. J'ai écrit en même temps au président de la Société de secours

aux familles des naufragés. Le commissaire pense obtenir des bureaux

de la Marine une somme de cinq cents francs à répartir entre les deux

ménages, sans préjudice de la modique pension réglementaire attribuée

en pareil cas aux veuves et aux orphelins en bas âge. Enfin, notre

petit estropié recevrait une allocation de cent francs. Tout cela, bien

entendu, sous réserve de la décision ministérielle...

--Tu as fait cela? Tu as fait cela? dis-je à Georges en me levant.

--Mais oui, dit-il. Seulement tu ne me donnes pas le temps de recevoir

la réponse du commissaire ni celle de la Société...

--Eh! que m'importe! (Je raisonnais comme une bête, car enfin ces

Gaffric et ces Yaouanc ont le plus grand intérêt à ce que les démarches

de Georges aboutissent et j'y prends presque autant d'intérêt qu'eux.

Seulement, là, sur le moment...) C'est l'intention que je regarde,

continuai-je, et, en récompense de l'intention qui est méritoire, je te

permets...

Ma foi, la suite se perdit dans deux gros baisers que je lui appliquai

sur les joues.

--Mais c'est donc la journée aux accolades? dit par derrière une voix

que je reconnus bien. Voilà le quatrième baiser que j'entends claquer

de ma chambre...

C'était maman, qui s'était levée pendant notre conversation et qui nous

regardait avec un bon sourire. Je me jetai dans ses bras et Georges

après moi.

--Mes chers enfants! nous dit-elle et, avec un soupir, elle répéta

encore: Mes chers enfants!

Je la menai jusqu'à son fauteuil, où je la servis. Il faisait un temps

délicieux et, par la porte du clos, on voyait tout un pan de ciel

illuminé. Avec cela un vent si doux, un vent du sud chaud et parfumé!...

--Est-ce qu'il ne te tente pas, ce beau temps? dis-je à maman. Veux-tu

que je fasse atteler Faraud? Nous entendrons la messe à Saint-Samson,

que tu ne connais pas et dont c'est aujourd'hui le pardon?

La distance effraye toujours un peu maman et elle craint les cahots des

petites routes de traverse. D'habitude, quand sa santé le permet, nous

entendons l'office à la Communauté. Mais il fait aujourd'hui si beau!

Il me semble qu'il n'a jamais fait si beau. Puis cette promenade à

Saint-Samson, dans une jolie vallée toute verdoyante, pleine de bruits

de sources, zébrée de vols de merles, avec sa petite chapelle échouée

dans les avoines, sera une distraction et peut-être un soulagement

pour elle. L'aridité de ce paysage-ci la tue; mais, quoique le médecin

m'ait recommandé de lui faire prendre de l'exercice, j'ai un mal infini

à vaincre son apathie. Cette fois, heureusement, Georges se joint à

moi et nous arrivons à la décider... Je préviens Fante, qui est de la

partie. On décide qu'à tant faire le mieux est de passer la journée sur

l'herbe et d'emporter des provisions. Gertrude, commise au département

de la bouche, s'occupe à nous confectionner un panier de sa façon.

J'aide maman à s'habiller et je vais faire un bout de toilette. En un

quart d'heure, nous sommes prêts tous les trois, elle, Georges et moi.

La voiture est avancée... On n'attend plus que Fante.

--Eh! Fante! Fante!

Pas de réponse.

--J'parions, s'écrie Gertrude, que la mâtine est core à s'affiquer.

C'est vrai. Je surprends ma petite Fante devant sa glace, qui fait des

effets de coiffe et ne se trouve jamais assez belle. Sa préoccupation

l'a empêchée d'entendre nos appels. Je la gronde un peu de sa

coquetterie: elle a mis son châle neuf, sa robe neuve, sa coiffe neuve.

--Mais nous allons à la campagne, petite malheureuse!

--S'il est possible! se met-elle à crier. Mademoiselle qui m'avait dit

que nous allions au pardon!

J'ai toutes les peines du monde à lui expliquer que c'est pour nous

la même chose. Jamais elle ne consentira à ne pas faire toilette

pour paraître à un pardon, et quand il se tiendrait, comme celui de

saint Kirou, guérissez-nous des clous, sur une grande route nue, sans

chapelle ni calvaire. Mais enfin je l'entraîne de force et la pousse

dans la voiture, où elle se trémousse encore de mille façons pour ne

point plisser sa jupe et chiffonner son châle.

--Là, y sommes-nous?

Une petite caresse du fouet à Faraud (il a fini par y prendre goût), et

nous partons...

Heureusement il a fait sec tous ces jours-ci: la route est bonne,

une fois la traverse franchie, et maman n'a point été trop secouée.

Nous rencontrons en route des paysans endimanchés qui nous tirent

leur chapeau. Fante rayonne d'être vue par eux en si bel équipage. Et

tout à coup, de la hauteur, dans une buée de verdure naissante, nous

découvrons la petite chapelle. Elle a poussé en plein champ, à moins

qu'elle ne soit tombée du ciel, comme la _Santa Casa_ de Lorette, et

c'est l'impression qu'on a tout d'abord en l'apercevant. Les avoines,

qui sont déjà drues, l'enveloppent jusqu'à mi-corps; il y a pourtant

autour d'elle un liséré de friche; mais d'ici elle semble germer des

avoines mêmes. C'est tout à fait singulier, et nous n'avons d'yeux que

pour elle et pour son fin lanternon de la Renaissance. Un coude du

chemin nous la masque, puis nous l'apercevons encore, des landes rases,

couleur de rouille, éventrées çà et là par les carriers, s'étagent sur

les premières pentes et courent, à perte de vue, sur le plateau. Elles

cessent brusquement, et des carrés de blé, des luzernes, des trèfles,

des flaques de lin bleu, font la transition jusqu'au ruisseau. C'est

alors un enchevêtrement d'ormes, de hêtres, de peupliers, de chênes

tors à profils de korrigans et de lavandières nocturnes comme dans

les dessins de Yann d'Argent, puis des prairies, des chènevières,

deux ou trois chaumes autour d'un reste de manoir Henri II, la capote

grise d'un vieux grognard de menhir en faction devant la chapelle, et

tout cela enveloppé, baigné dans cette lumière d'argent qui est la

lumière de Bretagne. Mais quelle foule, mon Dieu! Jamais nous ne nous

frayerons passage avec Faraud. Il faut descendre de voiture. Georges

conduit maman à l'église, où l'office n'est point encore commencé, et

je m'occupe de trouver dans la gentilhommière voisine un coin d'écurie

pour mon âne. C'est une chance que la plupart des pèlerins soient

des piétons. Faraud, débridé, fait honneur à la provende qu'on lui

apporte: de la luzerne fraîchement coupée, et dont il est plus gourmand

que de quoi que ce soit. Je retourne à la chapelle avec cette petite

princesse de Fante et, en passant, nous descendons à la fontaine...

Il y a là trois bonnes vieilles, armées d'écuelles de toutes formes

où elles puisent l'eau miraculeuse et qu'elles braquent vers les

pèlerins. La source est abondante et il n'en coûte qu'un sou par bolée.

C'est dire si l'on fait presse. Fante, qui n'a pas voulu que je me

charge de la dépense, tire un sou de sa poche et, sa bolée à la main,

en fait d'abord glisser une partie du contenu dans ses manches, puis

dans son cou et engloutit le reste. Je rirais bien, n'était que les

autres pèlerins en font autant et que je ne veux point passer pour

une mécréante. Mais, la fontaine quittée, quand je demande à Fante

l'explication de son manège:

--Ah! demoiselle, s'écrie-t-elle, vous si bonne chrétienne, s'il est

permis que vous fassiez une question pareille!

Véritablement elle a l'air offusqué. Je ne trouve rien à lui répondre.

Et elle continue:

--Saint Samson, pour sûr, ne vous donnera pas de la force, si vous ne

buvez pas de son eau...

--Il était donc bien fort lui-même, saint Samson? dis-je insidieusement.

--S'il était fort!... Tenez, me dit Fante, vous voyez la grande pierre

levée qui est là, devant la chapelle, et où les gens se frottent

l'échine et les jambes: c'était son bâton pastoral.

De fait, le bâton donne une fière idée du poing qui le maniait.

--Et pourquoi les gens se frottent-ils à cette pierre, Fante?

--Toujours pour avoir de la force, demoiselle. C'est, comme la

fontaine, une pierre miraculeuse. Quand j'étais enfant, ma mère (Dieu

lui fasse paix!) vint ici trois lundis de suite pour demander à saint

Samson qu'il me guérît d'une faiblesse que j'avais aux jambes. Et ce

qu'on a fait pour moi, toutes les mères le font pour leurs petits qui

tardent à marcher. Elles les frottent contre la pierre, les lavent

avec l'eau de la fontaine, tournent trois fois en priant autour de la

chapelle, allument un cierge et glissent six liards dans le tronc du

saint. Après quoi il n'y a pas d'exemple que les mignons traînent le

pied.

--Eh bien, dis-je, ma petite Fante, puisque tu es si savante,

pourrais-tu me raconter la vie de ce grand saint Samson?

--Moi, non, me dit-elle. Je suis trop jeune et n'ai point assez

d'esprit. Mais vous n'avez qu'à interroger l'une des vieilles de la

fontaine. Certainement elle vous la contera...

Son air est si convaincu, comme aussi celui des pèlerins qui sont là

et qui, en attendant la messe, vont se frotter au monolithe et faire

leurs ablutions à la fontaine, que je ne sais plus que penser. Fante ne

tarit point sur les miracles du grand saint Samson. Elle me cite des

guérisons qui sont de notoriété publique et qui passent cependant toute

croyance: paralytiques remis sur leurs jambes, ataxiques, épileptiques,

boiteux jetant leurs béquilles en l'air et, partis à cloche-pied,

revenus sur un air de gavotte. Mon Dieu, si ma pauvre maman pouvait

éprouver aussi les vertus de la pierre et de l'eau miraculeuses! Il

faut une conviction que nous n'avons pas, et, sans la foi, point de

salut.

Tout de même je vais bien prier tout à l'heure saint Samson. Justement

la cloche sonne: l'office va commencer; nous nous hâtons pour rejoindre

maman et Georges et, derrière nous, l'église s'emplit à déborder. C'est

une houle de coiffes blanches, de têtes âpres et tannées, où les marins

se reconnaissent à leurs colliers de barbe rude et les laboureurs à

leur menton raclé de frais. L'harmonium prélude. Ma chaise est entre

celles de maman et de Georges. Il rayonne, Georges, et, ma foi, j'ai

aussi mon petit coup de soleil dans le cœur. Je me sens plus légère,

toute remuée, attendrie; c'est peut-être le beau temps qui en est

cause, à moins que ce ne soit notre explication de ce matin... Et cette

jolie chapelle, avec ses murs blancs, sa voûte en bardeaux, son jubé

de bois peint et son vénérable saint Samson, mitré, crossé, barbu et

bénisseur, les vives nuances des verrières, les petits oiseaux qui

pépient rageusement sur les corniches, dérangés dans leur prise de

possession de l'antique demeure, et l'encens, les voix des femmes, la

flamme mourante des grands cierges parmi les lis en papier doré, et

l'expression de recueillement et d'attente religieuse qui alanguit tous

ces visages, et la grandeur simple, primitive, de cette cérémonie, il

y a là un accord unique auquel je ne saurais résister et qui m'émeut

jusqu'aux larmes...

Au prône, par exemple, je suis un peu déçue. Le prédicateur est un

jeune prêtre de la nouvelle école, qui, vraisemblablement, n'éprouve

pour ces vieux saints bretons, à peine dégrossis de leur barbarie

originelle, qu'une admiration modérée. Il tape dur sur la légende et,

pour commencer, coupe en deux le pauvre saint. Et donc nous voici avec

deux Samson sur les bras: le Samson biblique, qui n'était rien moins

que saint, mais que signalait cette vigueur prodigieuse dont on a

gratifié son homonyme; et le Samson celtique, qui vint d'Irlande comme

tant d'autres apôtres de ce pays et qui fut évêque de Dol. Celui-ci

n'était fort que contre le péché et les hérétiques. L'histoire de son

bâton et de son lit (qu'on montre au creux d'un énorme rocher) est une

pure invention ou un reste de superstition païenne. La route du cœur

de saint Samson ne passe pas par la prairie où est sa fontaine ni par

le champ où est son menhir: cette route, c'est la prière, le jeûne et

l'aumône qui nous la fraient directement vers lui...

Sans doute, sans doute, avais-je envie de répondre, mais est-ce bien le

moment et l'endroit pour le dire, et à ces pauvres gens? Il est facile

de voir que tant d'acharnement les étonne autant qu'il les afflige

et que, sans le caractère sacré du prédicateur, ils lui feraient un

mauvais parti. Quelques bonnes femmes, les mêmes peut-être bien qui

font commerce de l'eau miraculeuse, murmurent d'un air indigné. Elles

se trémoussent et donnent tous les signes d'une vive effervescence.

Évidemment le prône n'est point de leur goût...

La reprise de l'office les calme un peu et, en fin de compte, il me

paraît que rien n'est changé dans la paroisse et qu'il n'y a qu'un

sermon de plus, car à l'issue de la messe la pierre est de nouveau

environnée et les frottements de dos, de jambes, de bras recommencent...

Nous avons attendu pour sortir que la foule fût écoulée. Maman

s'appuie sur Georges. Fante, avec la réserve des parapluies, fait

l'arrière-garde, et moi je prends la tête du la colonne. Il ne faut

point songer à manger ici: il y a trop de monde. Mais à la ferme-manoir

où j'ai logé Faraud on nous dressera bien une table en plein air:

nous avons la nappe et le couvert et trois fois plus de victuailles

qu'il n'est besoin: en quoi je reconnais l'excessive et précautionnée

Gertrude. Maman placée et confortablement assise, voilà Georges qui

veut à toute force nous aider, Fante et moi, et avec une maladresse

si touchante, des pataquès si candides, que nous en pouffons. Il y a

des jours comme cela où l'on rit de tout et de rien: aujourd'hui peut

compter dans le nombre. Et quel appétit, Seigneur! Jusqu'à maman qui

dévore: c'est peut-être le commencement de la cure, saint Samson qui

opère sur l'estomac avant de passer aux jambes et à l'échine. Oh! il

faudra qu'elle subisse le traitement complet. Je ne m'en irai point

d'ici qu'elle n'ait bu un plein bol de l'eau miraculeuse...

Elle sourit à cet ultimatum, ma pauvre maman.

--C'est vrai, dit-elle, je me sens mieux que je n'ai été depuis

longtemps. Saint Samson n'était point dans mes litanies: je l'y mettrai

pour remerciement...

On descend de la ferme à la fontaine par un sentier qui est une

merveille de fraîcheur, de couleur et d'odeur: il suit la lisière

d'un verger où les pommiers en floraison découpent de grandes ombres

roses; il grimpe sur le talus, descend, remonte, et aux abords de la

fontaine, s'évade par un échalier de grosses pierres dans une prairie

dont on a prudemment fauché l'herbe: la fontaine est un édicule à

coupole Renaissance avec niche et bassin. La niche n'a plus d'habitant;

mais le bassin montre une eau de cristal sur un fond de grandes algues

frémissantes. Les trois vieilles sont là, augurales et ratatinées.

Elles psalmodient des prières en débitant leur eau, et il faut avoir

soin, pour qu'elle agisse, de la prendre de leurs mains: ce sont les

trois pauvresses attitrées de saint Samson; chaque fontaine miraculeuse

possède ainsi, en Bretagne, ses desservantes officielles qui, en

retour, la nettoient et en assurent l'écoulement. Maman prend sa bolée

d'eau bénite, puis moi, puis Georges, qui fait claquer sa langue et

déclare l'eau délicieuse. Le compliment, qui est d'un gourmet, n'est

pas en rapport avec l'acte, qui est d'un chrétien. Et de rire, sur

la remarque que j'en fais. Ce rire, dans un endroit sacré, parmi

ces pèlerins attentifs à remplir scrupuleusement des prescriptions

millénaires, immuables et réfrigérantes, n'éveille d'autre écho qu'un

murmure. Je mets bien vite un doigt sur ma bouche, Georges reprend son

sérieux et j'en profite pour demander à l'une des mendiantes si elle

pourrait me chanter le «gwerz» de saint Samson, la demande accompagnée

d'un réal (cinq sous), bien entendu et comme c'est l'habitude.

Ces _gwerz_ ou _gwerziou_, sortes de ballades héroïques ou religieuses,

fragments épars du romancero breton, sont parfois d'admirables choses,

d'une extraordinaire liberté de mouvement; mais quand il s'agit d'une

vie de saint, la chronologie et l'exactitude y prennent volontiers

le pas sur l'imagination. Cela tient à ce que bon nombre de ces

biographies versifiées ont été écrites par des clercs et dans un but

d'édification... J'ai de la chance: la bonne femme sait le _gwerz_ que

je demande et elle veut bien me le chanter; mais sa mémoire fléchit à

certains passages et, d'autre part, le _gwerz_ est si vieux!

--C'est justement mon affaire! dis-je.

Et la vieille commence d'une voix blanche, tremblée, avec des yeux qui

s'illuminent et je ne sais quelle expression d'extase sur toute sa

pauvre figure. J'ouvre les oreilles, j'essaie de suivre la chanson,

mais elle est pleine de heurts, de trous, de rajustages maladroits. Je

n'ai bien retenu qu'un passage et encore parce que je l'ai fait répéter

deux fois. Mais aussi, c'est qu'un mot m'y avait frappé: _morg'hreg_

(femme de mer).

--Bon, pensais-je, encore la sirène, la Morgane. Mais que vient-elle

faire dans la vie de saint Samson? Quel rapport du saint avec cette

méchante traînée?

Je l'ai su bientôt, et, du coup, la force prodigieuse du saint m'a été

expliquée...

En ce temps-là donc, et comme Samson était encore au maillot, sa

mère, en train de ramasser des coquillages sur la grève, entendit des

lamentations qui partaient d'une petite crique que la marée venait

d'abandonner. Elle pensa qu'il y avait là quelque chrétien qui se

mourait et elle s'approcha pour lui porter secours. Mais, au lieu d'un

chrétien, c'est une _morg'hreg_ qu'elle aperçut. Le jusant l'avait

laissée sur le sable et elle se débattait et pleurait, faute de pouvoir

regagner la mer qui n'est pas moins nécessaire aux sirènes que l'air

aux humains. C'était pitié de l'entendre et pitié de la voir. «Qui que

tu sois, disait-elle, viens à mon aide. Porte-moi dans l'eau et je te

récompenserai.» Ce n'était point l'attente d'une récompense qui pouvait

émouvoir le cœur de la mère de Samson; la pitié seule lui eût commandé

d'agir comme elle le fit, et, dans ses bras, avec mille précautions,

elle porta la _morg'hreg_ jusqu'à la lisière du flot. Alors celle-ci

plongea trois fois et, après la troisième fois, reparut avec une fiole

pleine d'une liqueur dorée qu'elle tendit à la mère de Samson: «Prends,

lui dit-elle, et, quand tu seras de retour chez toi, tu frotteras le

corps de ton fils avec ce philtre. Il deviendra par sa vertu le plus

fort des hommes.» La mère de Samson fit ce qu'avait dit la _morg'hreg_;

le charme opéra et c'est ainsi que Samson, dès son jeune âge, étonna

le monde par sa force prodigieuse, au point qu'il assouplissait les

rochers et qu'il en faisait à sa volonté, comme on peut le voir encore,

des bâtons pour sa route ou des lits pour son repos...

Ces choses, ici, sont parole d'évangile; tandis que la bonne femme me

dévide sa complainte, un cercle s'est formé autour d'elle et il n'y a

point, dans l'assistance, une seule marque d'incrédulité, un sourire

ni un clin d'œil entendu, mais, au contraire, l'émotion d'un peuple

profondément artiste et religieux et resté sensible à la beauté de ses

vieilles légendes. Maman et Georges, qui ne savent point le breton,

causent à l'écart sur la margelle de la fontaine. Je vais leur traduire

le _gwerz_, quand nous voyons accourir Fante, qui pousse des cris de

faucon et fait un moulinet éperdu de ses bras:

--Demoiselle! Demoiselle!

--Quoi! Qu'est-ce qu'il y a?

Nous nous levons tous.

--Mais parleras-tu? dis-je à Fante, qui, tout essoufflée, est venue

s'abattre à mes pieds.

--Ah! demoiselle, quel malheur! Bien sûr que saint Samson nous

punira....

Un malheur, nous voilà aux cent coups, et cette petite bête qui

continue de se frapper la poitrine et de faire des _meâ culpâ_, au lieu

de nous dire tout de suite ce qui arrive. Il faut que je la prenne

par le bras, que je la hisse sur ses pieds et que je lui arrache les

syllabes une par une. Mais, aux premiers mots qu'elle énonce, je

comprends que le malheur dont nous sommes menacés n'a point l'étendue

qu'on aurait pu attendre de ses cris et de son désespoir...

--C'est l'âne, mademoiselle, c'est Faraud...

--Eh bien, qu'est-ce qu'il a fait, Faraud?

--Il a... ah! demoiselle... il a rompu sa longe, il s'est échappé au

galop et maintenant...

--Mais achève donc!

--Il est en train de gâter les avoines du saint.

Cette fois, personne n'y tient plus, ni maman, ni Georges, ni moi. Nous

partons tous en éclats. Fante n'en croit pas ses oreilles.

--Oh! demoiselle, mais vous ne savez donc pas?... Les avoines sont à

saint Samson, c'est la mense du saint... Certainement qu'il se vengera

du tort qu'on lui a fait...

--Rassure-toi, dit maman, qui a plus de raison que Georges et moi, le

dommage sera évalué, ma petite Fante, et nous en verserons le montant

dans le tronc de la chapelle...

Il n'en faut pas moins pour calmer les scrupules de Fante...

D'ailleurs, l'affaire est déjà presque arrangée. Quand nous arrivons

au champ, Faraud est dans la poigne du sacristain qui l'a rattrapé

et qui le reconduisait à la ferme. Un grand trou, dans les avoines,

toutes couchées et foulées à l'endroit où mon Faraud, les quatre fers

en l'air, s'est livré à ses gambades sacrilèges, nous permet de mesurer

l'étendue des dégâts: d'un commun accord avec le sacristain, on les

évalue à trente sous, sur lesquels il y en aura dix pour le brave homme

qui s'est dévoué et les vingt autres pour la fabrique...

Cette aventure, qui nous a causé un si bon moment de franche gaieté,

a malheureusement un peu fatigué maman. Il faut songer à rentrer de

meilleure heure que nous ne l'aurions voulu. Je propose de retourner

par la corniche de Landrellec, ce qui allonge bien la route d'un

kilomètre, mais qui nous vaudra, si la mer est haute, un panorama

superbe: Erc'h, Morvic, Enezveur, Aval, Losquet, Canton, Molène,

Miliau, toute la flottille d'îlots à l'ancre dans les deux baies de

Trozouls et de Keraliès. Ma proposition mise aux voix et adoptée

à l'unanimité, nous partons. Mais c'est décidément la journée aux

aventures. Nous n'avons pas plus tôt quitté Saint-Samson qu'au détour

de la route Faraud se plante sur ses quatre pattes et refuse net

d'avancer. Caresses, menaces, rien n'y fait. Il est en bois ou en

pierre, car les coups de fouet n'ont pas plus d'action sur lui. C'est

la première fois qu'il me joue ce vilain tour et Fante d'en conclure

qu'elle l'avait bien dit et que c'était la vengeance du saint qui

commençait...

Je descends de voiture et je prends Faraud par la bride. Peine perdue!

Georges s'attelle à son tour; Fante pousse aux roues; nous n'arrivons

qu'à le déplacer d'un pas ou deux. Est-ce que nous allons coucher ici?

Mais si Faraud refuse encore d'avancer?...

--Faisons-lui faire demi-tour, propose Georges, et voyons s'il marche

dans l'autre sens.

Effectivement, la voiture tournée, Faraud secoue les oreilles et prend

le petit trot...

--Essayons maintenant dans la bonne direction.

Cela va jusqu'au carrefour où il nous a donné la comédie, mais, arrivé

là, quand il s'agit de s'engager à nouveau sur la route de corniche,

il ne bouge plus. Tant d'obstination commence à nous énerver et,

d'ailleurs, je ne suis pas sans quelque inquiétude pour maman. Que

faire?

--Revenir par la route que nous avons prise à l'aller, dit maman... Si

ce pauvre animal refuse de s'engager sur la route de grève, c'est qu'il

a ses raisons.

Par exemple, je voudrais bien les connaître. J'enrage, par l'entêtement

d'une sotte bête, de priver maman et Georges d'un point de vue qui

est admirable. Mais le fait est que sur la route de son choix Faraud

se comporte en âne de qualité. Il n'a jamais trotté de si bon cœur.

Pardine! Il est aux anges d'avoir eu le dernier mot sur sa maîtresse,

et la bassesse d'un tel sentiment marque bien son origine roturière. Et

Georges qui rit, qui rit... C'est contagieux; ma mauvaise humeur finit

par se lever et nous débarquons à Rûn-Rouz sur une pétarade de Faraud

qui met le comble à notre hilarité. D'ailleurs Yvon, qui dételle notre

capricieux destrier et à qui nous racontons son dernier haut fait, nous

donne le mot de l'énigme. Il paraît que la route que nous voulions

prendre passe devant la maison du premier propriétaire de Faraud, un

mareyeur aux façons de brute qui rossait de coups la pauvre bête et la

vendit à Yvon quand il pensa l'avoir tout assommée. C'est un régime

qu'elle se rappelle assez vivement pour ne plus vouloir en tâter, et

sans doute que l'idée de se retrouver face à face avec son ancien

tortionnaire et de revoir les lieux témoins de son martyre lui était

insupportable... Fante, seule, ne veut pas se ranger à cet avis: elle

en tient pour une vengeance de saint Samson, et Georges perd son latin

à la chapitrer...

Nous passons ce reste d'après-midi assez mélancoliquement. Le mieux,

qui s'était fait sentir chez maman, n'a pas duré; elle a eu des

vapeurs, puis une migraine épouvantable et qui n'a cédé qu'au lit.

Cela nous a gâté le dîner que nous avons pris seuls, Georges et moi.

Après dîner, j'ai veillé maman jusqu'à dix heures. Georges faisait les

cent pas dans la salle à manger. Je suis rentrée, quand j'ai vu maman

assoupie... L'inquiétude de Georges, l'attention qu'il porte à la santé

de sa tante manifestent son bon naturel, sans doute, mais n'y a-t-il

point davantage et la préoccupation, à peine dissimulée, de s'associer

à toutes mes peines, de faire siennes toutes mes affections? Cela

transparaissait au ton dont il a dit en me quittant:

--Je t'en prie, Annette, couche-toi et dors en paix. J'ai le sommeil

léger, comme tous les marins, et, si notre mère est plus souffrante au

cours de la nuit, je te ferai prévenir...

Notre mère! C'est la première fois que je l'entends parler ainsi de

celle qu'il n'appelait auparavant que tante Yseult et j'en ai eu le

cœur remué, sans savoir pourquoi...

Ou plutôt si, je sais pourquoi. Ah! mon Dieu, je le sais même trop bien

maintenant...

Morgane · 第 15 / 37 题