Journée terne. Pas d'incident. Georges ce matin est parti à pied pour
Lannion. M. l'officier de marine n'a pas voulu de Faraud: un âne, fi
donc! Ce déplacement, que rien n'annonçait, est passablement bizarre.
Il n'y a que deux jours que Georges est ici et le voilà qui court tout
seul les grands chemins. Je n'aurais pas cru ma compagnie si pesante!
Le déjeuner, réduit à maman et à moi, a manqué d'animation. Et
l'après-midi s'est traînée!... Nous attendions Georges: il n'avait
point dit à quelle heure il rentrerait. Il n'est arrivé qu'à six
heures. Ma foi, de dépit, j'étais remontée dans mon _studio_. On a
gratté à la porte. Je n'ai point répondu. On a regratté. J'ai encore
fait la morte, tant et si bien que voilà Fante aux champs et chargée de
me ramener... Je l'ai laissée courir jusqu'au bout de la lande et je
l'ai appelée du balcon.
--Mais voilà mademoiselle! a-t-elle fait avec de grands bras... Ah!
demoiselle, on vous cherche depuis une heure!
Elle mentait bien de cinquante minutes, mais Fante est déjà pliée
à toutes les finesses du français... Quoi qu'il en soit, je suis
descendue. Georges est venu à moi, n'osant point trop crier à ma
méchanceté, mais tout de même un peu nerveux et boudeur. On a causé
de choses et d'autres. Pas un mot d'explication sur son équipée. En
revanche, des exclamations sur le paysage, le calvaire en pierres
sèches de Trégastel, le panorama de vingt lieues qu'on découvre du haut
de Guéradur... Un bon point: je n'ai pas bâillé.
Non, non, non, tout cela est emprunté, spécieux, mensonger, ce sont
des phrases mises bout à bout et pour dire quelque chose, mais ce
qu'il pense au juste, Georges le garde pour lui. Encore un mystère! Sa
«surprise» peut-être? Mais j'enrage, moi, dès qu'on me cache quelque
chose. Je veux savoir et je saurai. Pourquoi Georges est-il allé à
Lannion aujourd'hui et pourquoi tenait-il tant à y aller seul, car
enfin, quand je lui offrais Faraud, il était bien sous-entendu que
Faraud ne partirait point sans moi?...