Quel n'est pas mon étonnement ce matin, au saut du lit (six heures et
demie, s'il vous plaît, hiver comme été), de trouver Georges debout
dans le jardin, en _suit_ havane, chapeauté, ganté, et qui monte la
garde sous mes saules! Dès qu'il m'aperçoit, il s'élance et son premier
coup d'œil est pour ma figure qu'il découvre fraîche, claire, sans une
ride, une vraie pomme d'api avant le gaulage.
--Mes compliments...
Vrai, j'ai bien envie de lui renvoyer la balle: il a le teint plombé
justement comme je l'avais la veille et je crois bien qu'il n'a pas
plus dormi que je n'avais fait... Fante nous tire d'embarras en
apportant le café et le lait. Le café est pour Georges, le lait pour
moi qui le prends trait du matin et tout chaud encore du pis.
--Vous ne tâtez pas d'une beurrée, mon cousin? Du beurre de Rûn-Rouz,
songez donc, et baratté par Gertrude!
Il y en a toute une grosse «moche», sur la table, qui n'a point été
disposée dans les beurriers et teint aux couleurs des primevères.
J'insiste:
--Voulez-vous que Fante vous fasse une rôtie?
Visiblement je l'agace. Il n'a pas faim. Il est préoccupé. Il remue son
café à la cuiller et le boit à petites gorgées. Je sens qu'il a quelque
chose à me dire et qu'il n'ose pas. Que peut-ce être? Mais je mets une
volonté si marquée à lui couper toute transition, à lui parler des
choses les plus baroques, qu'il ne peut trouver le joint.
Le déjeuner est fini; je me lève de table. Maman n'est pas éveillée;
elle s'endort si tard et les quelques heures de repos qu'elle prend
le matin sont les meilleures! Nous avons disposé des patères derrière
les rideaux d'un vieux lit breton, fignolé, brodé, ajouré comme une
dentelle et qui fait office de garde-robes. J'y décroche mon capuchon
gros bleu en molleton de douanier, guère élégant, mais qui vaut tous
les macfarlanes et les caoutchoucs, et je m'enfouis dedans jusqu'aux
yeux: la matinée est fraîche et, avec mon capuchon, mes galoches ne
seront point de trop pour la rosée. Alors je vois Georges qui prend son
courage à deux mains et qui me demande où je vais. Je lui réponds que
c'est mon secret. Il insiste:
--Je suis sûr que vous allez chez votre petit blessé.
--Là et ailleurs.
Il hésite un moment:
--Me permettez-vous de vous accompagner?
Il m'a demandé cela d'un tel air, avec tant de supplication contenue,
que j'ai eu pitié de lui.
--Si vous voulez, lui ai-je dit. Seulement, vous savez, ma tournée n'a
rien de gai. Je passe d'abord aux informations chez Fanch-goz, puis je
grimpe chez mon petit blessé et, de là, chez les deux pauvres veuves
qu'a faites l'accident d'avant-hier..
Mais Georges ne m'écoute pas. Il a sauté sur sa canne et nous voici
qui filons par la lande sur Bringuiller. A mi-côte, nous nous arrêtons
chez Fanch-goz. Le bonhomme n'a pas pris la mer aujourd'hui--vendredi
13--et, devant sa porte, avec Fanchic, il assemble des branches
écorcées de noisetiers dont on fait les casiers pour homards. Je lui
présente mon cousin, et Fanch-goz, qui a servi dans la Flotte, fait le
salut militaire.
--Entrez, mademoiselle, commandant...
Pas moyen de décliner la politesse. Fanch-goz tient absolument à nous
offrir quelque chose. Il va à l'armoire et en tire avec précaution une
bouteille de guignes à l'eau-de-vie, du «chenu», paraît-il. Tandis
qu'il essuie les verres, Georges passe l'inspection du logis. C'est,
à quelques détails près, l'habituelle maison des vieux retraités et
qui ressemble pour l'aménagement intérieur à une cambuse de navire,
tant les coffres s'y empilent sur les coffres; mais la pièce est bien
étroite aussi, toute en profondeur et sans autre éclairage que d'une
petite fenêtre à barreaux, pas beaucoup plus large qu'une chatière.
Il est vrai que, pour humble qu'il soit, cet intérieur brille à toute
heure du jour d'une méticuleuse propreté. Les murs sont blancs, lavés
à la chaux; les meubles cirés et leurs ferrures luisantes, et le
coin aux images, près de la fenêtre, s'illustre d'un Sacré-Cœur et
de lithographies américaines qui ne sont point trop détériorés. On
sent là cet ordre heureux, ce sens de l'aménagement et de la symétrie
particulier aux gens de mer. Fanch-goz lui-même, selon l'expression
courante, est très soigné sur ses hardes. Il est vert encore, malgré
son grand âge, avec cette maigreur âpre des vieux marins qu'on dirait
conservés dans du sel. Un collier de barbe blanche encadre sa bonne
figure où rient deux petits yeux d'un bleu presque virginal; le nez
s'est seulement allongé et pincé; mais la taille reste haute, à peine
touchée aux épaules. C'est, en somme, un beau vieillard et qui donne à
première vue l'impression de quelqu'un de très honnête, de très simple
et de très vaillant.
Georges en est vite persuadé, sans doute, car je le vois qui prend
plaisir à questionner notre hôte et qui lui demande où il a servi,
avec quels officiers, sur quels navires et dans quelles mers. Mais il
y a tant d'années depuis! C'était encore la belle époque de la marine
à voiles, des corvettes et des frégates à trois ponts qui mettaient
un lustre et plus à faire le tour du monde. Et d'ailleurs, son temps
de service achevé, Fanch-goz a quitté l'État pour passer sur des
baleiniers du Havre où il devint très rapidement un des «loveurs de
lignes» les plus recherchés. Il ne tarit pas sur ce chapitre de sa vie;
il s'y embrouille bien un peu, ressasse des détails et des noms sans
intérêt et, quelquefois, ne sait plus au juste en quel endroit du monde
connu, aux Orcades, aux Chiloë, à Valparaiso, on a tiré cette fameuse
bordée où le capitaine, l'équipage et jusqu'aux hommes de quart étaient
demeurés trois jours à terre enfermés dans un bal public qu'ils avaient
pris d'assaut et dont ils soutinrent le siège contre la population
mobilisée. Finalement j'ai cru comprendre qu'on parlementa et que nos
baleiniers sortirent de ce blockhaus improvisé avec les honneurs de la
guerre. Il en trouve à conter ainsi par douzaines, tout un chapelet
d'anecdotes extravagantes, assez risquées quelquefois, mais qu'il coupe
au moment critique d'un _suffit! je m'entends_... par quoi la morale
est toujours sauve: longues chevauchées marines à la poursuite des
cétacés, captures ou mécomptes invraisemblables, mystérieuses aventures
des nuits chiliennes et l'histoire de Jean-Marie Omnès, pilotin, lequel
fut avalé tout cru par une baleine à bosse et retrouvé vivant, nouveau
Jonas, deux heures plus tard, dans le ventre de la bête dépecée.
Georges, qui s'est assis près du lit-clos, sur le banc-dossier, semble
prendre un plaisir infini aux récits du brave homme. Mais c'est bien la
quatrième fois que je les entends et je commence à les savoir par cœur.
Puis, je ne suis pas venue ici pour m'amuser.
--Ce n'est pas tout ça, dis-je à Fanch-goz, et les deux noyés?
Sa figure se rembrunit tout de suite. La vieillesse est comme l'enfance
et va d'un saut aux extrêmes. Fanch-goz joint les mains.
--Ah! ma bonne demoiselle, je vous l'avais bien prédit qu'on ne les
retrouverait pas. Maintenant il faut attendre que la neuvaine soit
terminée. On ne saura point avant où sont les corps, si on le sait
jamais.
Là-dessus, il me donne quelques renseignements sur les familles des
naufragés: celui-ci, un Le Yaouanc, laisse une veuve, une vieille mère
et quatre enfants, dont le plus âgé n'a que sept ans; la maison qu'ils
habitent leur appartient avec une crèche et un carré de «patates»:
c'est toute leur ressource. Le second, beau-frère du précédent, Gaffric
de son nom, était seulement marié depuis deux ans; il ne laisse qu'un
orphelin. Mais, avec l'enfant, il y a la veuve, et le père et la mère
de Gaffric, infirmes, bouches inutiles et qu'on ne sait plus comment
nourrir. Le pauvre chaume où ils végètent les uns sur les autres ne
leur appartient même pas. Ah! si l'on était riche! Mais qu'est-ce
qu'on peut faire avec une médiocrité comme la nôtre? Ma bourse est
légère: deux petites pièces d'or que je réservais pour une commande
de saison au Bon Marché. La lettre ne partira pas, voilà tout. Mais y
a-t-il seulement de quoi payer les cierges et la messe de _requiem_?
Enfin, à la grâce de Dieu!...
J'entraîne Georges qui, dans un coin, tandis que Fanch-goz me
donnait les renseignements, avait, sans rien dire, tiré son carnet
où il prenait des notes. Je ne m'en suis aperçue qu'après coup. Que
pouvait-il bien écrire? Je le saurai plus tard. Pour le moment, et
comme la maison de mon petit blessé est la plus rapprochée, je passe
au rapport. Georges, toujours sur mes pas, entre à ma suite; mais
je ne fais qu'entrer et sortir et j'arrête d'un doigt sur la bouche
l'explosion de reconnaissance des pauvres gens: l'enfant est assoupi
et il ne faut point le réveiller. D'ailleurs le mieux continue. De ce
côté, tout marche comme il faut.
Mais là-bas, chez les Le Yaouanc, dans la première maison où nous
allons entrer, il n'y a qu'un désespoir farouche, une douleur sèche
et qui se terre pour nous fuir. Du dehors on voit aux vitres la tache
safranée des cierges: ils brûlent toujours; ils brûleront ainsi neuf
jours et neuf nuits. Contre l'habitude, la porte est fermée. Je frappe.
Un pas se traîne de l'intérieur. Le vantail s'entr'ouvre et une tête
paraît: une tête de vieille femme ruineuse, dont les paupières battent
dans un cercle rouge, comme offusquées par la grande lumière qui
entre. Des cheveux gris coulent par grosses mèches sur ses tempes, et
les rides du visage sont si accusées, si profondes qu'on les dirait
travaillées au couteau. Fante n'est pas avec moi et les gens sont rares
ici qui, comme Fanch-goz, savent un peu de français. Au premier mot
que je risque, la vieille hoche la tête; elle ne m'entend pas. C'est
le moment de faire appel à mon colloque. Je m'explique tant bien que
mal et la bonne femme se décide enfin à tirer le loquet... Nous passons
le seuil, Georges et moi, derrière la vieille qui rabat le vantail, et
tout de suite une odeur combinée, épaisse, de renfermé, de moisi, de
suif qui s'égoutte, de lits défaits et de langes sales, nous saute à
la gorge. Il faut entrer tout de même. Deux petits cierges brûlent sur
le banc-dossier dans de hauts chandeliers de fer-blanc. En face de la
porte branle une échelle servant d'escalier. A la file, sur la paroi
du fond, sont rangés des meubles noircis de fumée et, parmi eux, le
lit du mort, le lit vide, drapé de blanc, où l'on a posé un crucifix.
Un listrier en forme de croix et des vessies gonflées d'oing pendent
aux solives. Près de la fenêtre, à une table pleine, dont le couvercle
masque un second lit où vagissent deux petits enfants, le reflet des
cierges éclaire une forme convulsive, abattue sur ses bras jetés devant
elle: la veuve, sans doute. Et, dans ses jupes, à terre, rencognés,
il y a encore deux enfants, un petit garçon et une petite fille, qui
se serrent plus fort en nous voyant. C'est d'un réalisme affreux. La
femme n'a pas relevé la tête à notre approche, n'a pas bougé. Il faut
que sa mère la touche à l'épaule pour qu'elle s'éveille. Et elle nous
regarde en sursaut, avec des yeux d'hallucinée. Je murmure quelques
mots que j'avais préparés d'avance. Elle ne me répond pas, mais elle
m'a reconnue sans doute pour m'avoir rencontrée sur les chemins, en
de meilleurs jours, et elle se recouche avec un geste las. Ah! qu'il
est aisé à entendre, ce geste! Comme il dit bien: «Que venez-vous
faire ici, vous et les autres? Puisque ce n'est pas pour m'apprendre
que le corps de mon homme est retrouvé, que cherchez-vous et que
voulez-vous de moi? Est-ce votre pitié que vous m'apportez? Elle est
stérile et je n'en demande à personne. Mais, si c'est votre curiosité
et que vous désiriez voir un cœur en bouillie, eh bien, regardez:
en voilà un.» Je n'ose pas reprendre la conversation; je demeure là,
sur mes pieds, gênée, ma pièce d'or à la main, que je ne sais comment
ni à qui présenter. La vieille femme qui nous a introduits, cuite et
recuite sans doute par bien d'autres épreuves, semble avoir seule gardé
un peu de raison ou d'impassibilité dans ce désastre de la pauvre
demeure. Je lui dis je ne sais plus quoi à l'oreille et je lui glisse
la pièce. Georges, qui avait la main à la poche, fait comme moi. Elle
prend machinalement les deux pièces, qu'elle tourne et retourne, comme
si elle n'en avait jamais vu de cette couleur, et qu'elle va placer
ensuite sous un des chandeliers. Il y a déjà dans la même cachette
quatre ou cinq pièces blanches mêlées de billon, des offrandes, sans
doute, contributions de charitables voisins au règlement des obsèques
ou du service. Pendant que la vieille est occupée, nous nous retirons
discrètement, Georges et moi. Une poule picore sur le sol battu: tac,
tac, tac, et c'est le seul bruit, avec le pas menu de la vieille et la
respiration cadencée des deux petits innocents couchés sous la table.
Chez les Gaffric, qui habitent un peu plus haut, presque sur la crête
de Bringuiller, la porte est ouverte, on entend un bruit de voix et
de sabots. Cela me rend un peu de courage. Je tousse pour avertir
de ma présence. La disposition intérieure est la même que chez les
Le Yaouanc et dans la plupart des ménages bretons. Il y a là trois
femmes en cagoule, venues de loin, des parentes de la veuve, sans
doute, et qui marmonnent des _De profundis_, à genoux sur la terre
battue. Le lit du mort est décoré comme dans l'autre maison; les deux
cierges allumés, près du buis trempant dans une assiette à fleurs. La
veuve est accroupie sur la dalle du foyer, où elle allaite un petit
enfant, tout en donnant les répons aux trois femmes. Tête maigre, déjà
ravagée, où des yeux de fièvre brûlent dans un halo de ténèbres, mais
dont la bouche tombante, avec un pli doux inexprimablement, dit la
passivité, la résignation coutumière et toute la mélancolie de l'âme
bretonne. Elle se lève pour nous recevoir et nous montre des escabeaux
près de la table. Les trois femmes achèvent un _oremus_, se passent
le buis et en tracent en l'air, sur le lit vide, un grand signe de
croix. Puis elles s'assoient sur le banc-dossier, joignent les mains
et attendent. C'est le moment de placer mon petit discours. La veuve
l'écoute attentivement, et, quand j'ai fini et que nous lui tendons
notre modeste offrande, Georges et moi, elle ne montre aucun embarras
pour la prendre. Elle incline seulement la tête pour nous remercier. Il
n'y a aucune mauvaise honte chez elle. Il n'y en avait pas davantage
chez la vieille de l'autre maison. Je commence à croire que ces gens-ci
ont une autre conception que nous, plus primitive et plus haute, de la
réciprocité des devoirs et des droits.
Justement, comme nous sortions, je me heurte à l'une des Lissillour,
Gaud, la boiteuse, qui, clopin-clopant, cassée en deux sous un gros sac
de route, s'introduisait chez les Gaffric.
La curiosité me fait rebrousser chemin. J'entre après elle. Je la vois
qui dépose son sac, s'agenouille, se lève, trace avec le buis sur le
lit vide le même signe que les trois femmes en cagoule, puis reprend
son sac et le décharge sur la table. Il était plein de vieux croûtons
ramassés un peu partout (c'est aujourd'hui jour de quête), pain bis et
pain blanc mêlés; mais dans la soupe, chez les pauvres, on n'y regarde
pas de si près. Gaud n'est pas bavarde et qui l'interroge ne recueille
guère que des monosyllabes. D'ailleurs son rôle ici s'expliquait
de soi, et l'hôtesse le pensa ainsi, car, comme elle l'avait fait
pour nous, elle se contenta de remercier Gaud d'un signe de tête. Et
Gaud, son sac rechargé, s'en alla sur une jambe, haillonneuse, sale,
dépeignée, ses yeux torves roulant dans son masque jaune de vieille
fée, parfaitement inconsciente de la beauté de son acte, cette aumône
de la mendicité à la pauvreté. Décidément oui, ces gens de Bretagne ont
des délicatesses et un imprévu de gestes que nous ne connaissons pas,
nous autres, les civilisés...
Encore une rencontre! Cette fois, c'est le docteur Le Dentu qui, son
cabriolet remisé au bas de la côte, montait chez mon petit blessé. On
lui a dit que nous étions au hameau et il est venu au-devant de nous.
Présentations. Le docteur et Georges sont presque frères d'armes,
puisque le docteur est un ancien médecin de marine. On cause de choses
et d'autres. J'en arrive à conter l'anecdote de Gaud Lissillour. Elle
n'a rien qui étonne le docteur. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a été
frappé de la place qu'occupait la mendicité dans l'état social des
Bretons et il m'en fournit mille raisons excellentes.
--J'ai vu dans un cabaret, me dit-il, une vieille gravure coloriée qui
représentait de façon symbolique la hiérarchie sociale, telle que la
comprennent les Bretons. Cela faisait une sorte d'échelle de Jacob qui
commençait par le soldat, passait par le bourgeois et le noble, montait
jusqu'au prêtre, descendait par le magistrat, par le mendiant et
finissait au laboureur. Ainsi le mendiant occupait dans la hiérarchie
une place supérieure à celle du travailleur de la terre et du soldat.
Voilà qui est bien significatif, n'est-ce pas?
--Sans doute, dis-je, mais pourquoi cette prééminence?
--C'est d'abord, me dit le docteur, que cette Bretagne est le pays
d'élection, le Chanaan des mendiants. Ils y forment vraiment une
classe à part et incontestablement privilégiée. C'est trop peu de
dire qu'aucune prévention n'existe contre eux: ils y sont aimés,
choyés, honorés. On voit en eux les intermédiaires naturels et comme
les délégués des Saints dont ils ont embrassé la vie de prière et de
mortification. Un mendiant n'est pauvre que de nom: en réalité, il
dispose des grâces du ciel; il lui arrive bien quelquefois d'entretenir
commerce avec des puissances moins recommandables, et je m'étonne que
vous n'en ayez point encore vu, par ici, qui avaient la réputation de
gâter les moissons ou de faire languir les bestiaux en les regardant
d'une certaine manière...
--Si, si, dis-je, je me souviens maintenant. Il y a derrière Rûn-Rouz
une vieille mendiante à qui nous faisons la charité du vendredi: elle
s'appelle Cato Prunennec et on dit qu'elle a le mauvais œil...
--Précisément, dit le docteur. Ce qui ne l'empêchera pas de se charger
de vos commissions près des saints du pays, et tout particulièrement
de saint Yves de Vérité, qu'on adjure au moyen d'une formule spéciale,
d'un coq noir et de deux cierges allumés sur son autel, pour qu'il mène
au tombeau dans l'année la personne qui vous a fait tort[2].
[Note 2: Voir sur la dévotion à saint Yves de Vérité notre roman:
_Le Crucifié de Keraliès_ et spécialement l'Introduction.]
--Brr! murmurai-je. Ce saint Yves est un terrible saint...
--Vous comprenez maintenant, ma chère demoiselle, comment et pourquoi
les mendiants sont des privilégiés en Bretagne. Ils forment une
congrégation libre, mal définie, mais très puissante par ses attaches,
et de relations assez variées pour qu'on ne sache jamais exactement
s'ils vous arrivent du ciel ou de l'étage au-dessous. On a voulu voir
en eux les héritiers des anciens ovates et de ces antiques gallicènes
qui vaticinaient sous les chênes sacrés, près des fontaines aux eaux
miraculeuses. C'est possible. Ce qu'il y a de certain, c'est que le
peuple les honore, les aime et qu'il les craint mêmement. Le clergé
s'est bien avisé du péril que pouvaient faire courir ces Jean-Guenille,
livrés à eux-mêmes, généralement sincères, mais dangereux comme tous
les auto-suggestionnés, et c'est pour cela qu'il les a fortement
embrigadés. Chaque année, en chaire, et dans chaque paroisse, le curé
dresse la liste officielle des mendiants autorisés. Et ne croyez pas
que, pour figurer sur cette liste, il faille un passé de probité ou de
malchance persistante; ce sont les moindres vertus qu'on leur demande.
Ici l'on naît mendiant de père en fils, ou, comme ces Lissillour dont
vous me parlez, on se fait mendiant: il y suffit d'une déclaration à la
cure, d'un sac de toile et d'un bâton blanc. Ceux qui, pouvant vivre de
leur travail, préfèrent embrasser l'existence vagabonde du mendiant,
non seulement ne sont pas un objet de réprobation, mais on les tient
pour des gens d'une exceptionnelle piété et qui méritent assistance
et respect. Au prône suivant, le recteur ou son vicaire les affilie
au syndicat. Dès ce moment ils sont revêtus d'une façon de ministère.
Ils ont droit à la charité publique. Le mot n'est pas trop fort et il
marque bien le caractère spécial de la mendicité en Bretagne. Aucune
gêne chez le mendiant qui gratte à votre huis; aucun de ces signes
d'avilissement qui déshonorent le faux pauvre des villes. Tête haute,
le pauvre de Bretagne ne fait que réclamer son dû, le chanteau de
pain bis, la botte de paille ou les draps d'étoupe pour la nuit, dont
il vous rétribuera largement en patenôtres qui vous laissent encore
son obligé. Dans beaucoup de paroisses même, la fortune des gens sert
d'étalon à leurs aumônes. C'est une façon d'impôt sur le revenu avant
la lettre. Il me souvient d'avoir entendu dire à un docteur de mes amis
que sa mère, qui habitait Bréhat, était ainsi imposée de trois soupes
par jour, sans compter l'aumône du vendredi...
Georges, qui n'écoute plus, s'est remis à griffonner sur son calepin.
Le docteur nous quitte pour un temps. Il passera tout à l'heure à
Rûn-Rouz voir maman. Mais ces notes, ce griffonnage de Georges? Que
signifie?... La curiosité est plus forte et je me penche sur le carnet.
Georges le referme aussitôt, en souriant, et, comme ma figure se
refrogne, il m'envoie un regard de prière:
--C'est une surprise. Voulez-vous me laisser le plaisir de vous la
ménager... si elle réussit?
Et il ajoute très bas:
--J'en serais si heureux!