13 mai.

Quel n'est pas mon étonnement ce matin, au saut du lit (six heures et

demie, s'il vous plaît, hiver comme été), de trouver Georges debout

dans le jardin, en _suit_ havane, chapeauté, ganté, et qui monte la

garde sous mes saules! Dès qu'il m'aperçoit, il s'élance et son premier

coup d'œil est pour ma figure qu'il découvre fraîche, claire, sans une

ride, une vraie pomme d'api avant le gaulage.

--Mes compliments...

Vrai, j'ai bien envie de lui renvoyer la balle: il a le teint plombé

justement comme je l'avais la veille et je crois bien qu'il n'a pas

plus dormi que je n'avais fait... Fante nous tire d'embarras en

apportant le café et le lait. Le café est pour Georges, le lait pour

moi qui le prends trait du matin et tout chaud encore du pis.

--Vous ne tâtez pas d'une beurrée, mon cousin? Du beurre de Rûn-Rouz,

songez donc, et baratté par Gertrude!

Il y en a toute une grosse «moche», sur la table, qui n'a point été

disposée dans les beurriers et teint aux couleurs des primevères.

J'insiste:

--Voulez-vous que Fante vous fasse une rôtie?

Visiblement je l'agace. Il n'a pas faim. Il est préoccupé. Il remue son

café à la cuiller et le boit à petites gorgées. Je sens qu'il a quelque

chose à me dire et qu'il n'ose pas. Que peut-ce être? Mais je mets une

volonté si marquée à lui couper toute transition, à lui parler des

choses les plus baroques, qu'il ne peut trouver le joint.

Le déjeuner est fini; je me lève de table. Maman n'est pas éveillée;

elle s'endort si tard et les quelques heures de repos qu'elle prend

le matin sont les meilleures! Nous avons disposé des patères derrière

les rideaux d'un vieux lit breton, fignolé, brodé, ajouré comme une

dentelle et qui fait office de garde-robes. J'y décroche mon capuchon

gros bleu en molleton de douanier, guère élégant, mais qui vaut tous

les macfarlanes et les caoutchoucs, et je m'enfouis dedans jusqu'aux

yeux: la matinée est fraîche et, avec mon capuchon, mes galoches ne

seront point de trop pour la rosée. Alors je vois Georges qui prend son

courage à deux mains et qui me demande où je vais. Je lui réponds que

c'est mon secret. Il insiste:

--Je suis sûr que vous allez chez votre petit blessé.

--Là et ailleurs.

Il hésite un moment:

--Me permettez-vous de vous accompagner?

Il m'a demandé cela d'un tel air, avec tant de supplication contenue,

que j'ai eu pitié de lui.

--Si vous voulez, lui ai-je dit. Seulement, vous savez, ma tournée n'a

rien de gai. Je passe d'abord aux informations chez Fanch-goz, puis je

grimpe chez mon petit blessé et, de là, chez les deux pauvres veuves

qu'a faites l'accident d'avant-hier..

Mais Georges ne m'écoute pas. Il a sauté sur sa canne et nous voici

qui filons par la lande sur Bringuiller. A mi-côte, nous nous arrêtons

chez Fanch-goz. Le bonhomme n'a pas pris la mer aujourd'hui--vendredi

13--et, devant sa porte, avec Fanchic, il assemble des branches

écorcées de noisetiers dont on fait les casiers pour homards. Je lui

présente mon cousin, et Fanch-goz, qui a servi dans la Flotte, fait le

salut militaire.

--Entrez, mademoiselle, commandant...

Pas moyen de décliner la politesse. Fanch-goz tient absolument à nous

offrir quelque chose. Il va à l'armoire et en tire avec précaution une

bouteille de guignes à l'eau-de-vie, du «chenu», paraît-il. Tandis

qu'il essuie les verres, Georges passe l'inspection du logis. C'est,

à quelques détails près, l'habituelle maison des vieux retraités et

qui ressemble pour l'aménagement intérieur à une cambuse de navire,

tant les coffres s'y empilent sur les coffres; mais la pièce est bien

étroite aussi, toute en profondeur et sans autre éclairage que d'une

petite fenêtre à barreaux, pas beaucoup plus large qu'une chatière.

Il est vrai que, pour humble qu'il soit, cet intérieur brille à toute

heure du jour d'une méticuleuse propreté. Les murs sont blancs, lavés

à la chaux; les meubles cirés et leurs ferrures luisantes, et le

coin aux images, près de la fenêtre, s'illustre d'un Sacré-Cœur et

de lithographies américaines qui ne sont point trop détériorés. On

sent là cet ordre heureux, ce sens de l'aménagement et de la symétrie

particulier aux gens de mer. Fanch-goz lui-même, selon l'expression

courante, est très soigné sur ses hardes. Il est vert encore, malgré

son grand âge, avec cette maigreur âpre des vieux marins qu'on dirait

conservés dans du sel. Un collier de barbe blanche encadre sa bonne

figure où rient deux petits yeux d'un bleu presque virginal; le nez

s'est seulement allongé et pincé; mais la taille reste haute, à peine

touchée aux épaules. C'est, en somme, un beau vieillard et qui donne à

première vue l'impression de quelqu'un de très honnête, de très simple

et de très vaillant.

Georges en est vite persuadé, sans doute, car je le vois qui prend

plaisir à questionner notre hôte et qui lui demande où il a servi,

avec quels officiers, sur quels navires et dans quelles mers. Mais il

y a tant d'années depuis! C'était encore la belle époque de la marine

à voiles, des corvettes et des frégates à trois ponts qui mettaient

un lustre et plus à faire le tour du monde. Et d'ailleurs, son temps

de service achevé, Fanch-goz a quitté l'État pour passer sur des

baleiniers du Havre où il devint très rapidement un des «loveurs de

lignes» les plus recherchés. Il ne tarit pas sur ce chapitre de sa vie;

il s'y embrouille bien un peu, ressasse des détails et des noms sans

intérêt et, quelquefois, ne sait plus au juste en quel endroit du monde

connu, aux Orcades, aux Chiloë, à Valparaiso, on a tiré cette fameuse

bordée où le capitaine, l'équipage et jusqu'aux hommes de quart étaient

demeurés trois jours à terre enfermés dans un bal public qu'ils avaient

pris d'assaut et dont ils soutinrent le siège contre la population

mobilisée. Finalement j'ai cru comprendre qu'on parlementa et que nos

baleiniers sortirent de ce blockhaus improvisé avec les honneurs de la

guerre. Il en trouve à conter ainsi par douzaines, tout un chapelet

d'anecdotes extravagantes, assez risquées quelquefois, mais qu'il coupe

au moment critique d'un _suffit! je m'entends_... par quoi la morale

est toujours sauve: longues chevauchées marines à la poursuite des

cétacés, captures ou mécomptes invraisemblables, mystérieuses aventures

des nuits chiliennes et l'histoire de Jean-Marie Omnès, pilotin, lequel

fut avalé tout cru par une baleine à bosse et retrouvé vivant, nouveau

Jonas, deux heures plus tard, dans le ventre de la bête dépecée.

Georges, qui s'est assis près du lit-clos, sur le banc-dossier, semble

prendre un plaisir infini aux récits du brave homme. Mais c'est bien la

quatrième fois que je les entends et je commence à les savoir par cœur.

Puis, je ne suis pas venue ici pour m'amuser.

--Ce n'est pas tout ça, dis-je à Fanch-goz, et les deux noyés?

Sa figure se rembrunit tout de suite. La vieillesse est comme l'enfance

et va d'un saut aux extrêmes. Fanch-goz joint les mains.

--Ah! ma bonne demoiselle, je vous l'avais bien prédit qu'on ne les

retrouverait pas. Maintenant il faut attendre que la neuvaine soit

terminée. On ne saura point avant où sont les corps, si on le sait

jamais.

Là-dessus, il me donne quelques renseignements sur les familles des

naufragés: celui-ci, un Le Yaouanc, laisse une veuve, une vieille mère

et quatre enfants, dont le plus âgé n'a que sept ans; la maison qu'ils

habitent leur appartient avec une crèche et un carré de «patates»:

c'est toute leur ressource. Le second, beau-frère du précédent, Gaffric

de son nom, était seulement marié depuis deux ans; il ne laisse qu'un

orphelin. Mais, avec l'enfant, il y a la veuve, et le père et la mère

de Gaffric, infirmes, bouches inutiles et qu'on ne sait plus comment

nourrir. Le pauvre chaume où ils végètent les uns sur les autres ne

leur appartient même pas. Ah! si l'on était riche! Mais qu'est-ce

qu'on peut faire avec une médiocrité comme la nôtre? Ma bourse est

légère: deux petites pièces d'or que je réservais pour une commande

de saison au Bon Marché. La lettre ne partira pas, voilà tout. Mais y

a-t-il seulement de quoi payer les cierges et la messe de _requiem_?

Enfin, à la grâce de Dieu!...

J'entraîne Georges qui, dans un coin, tandis que Fanch-goz me

donnait les renseignements, avait, sans rien dire, tiré son carnet

où il prenait des notes. Je ne m'en suis aperçue qu'après coup. Que

pouvait-il bien écrire? Je le saurai plus tard. Pour le moment, et

comme la maison de mon petit blessé est la plus rapprochée, je passe

au rapport. Georges, toujours sur mes pas, entre à ma suite; mais

je ne fais qu'entrer et sortir et j'arrête d'un doigt sur la bouche

l'explosion de reconnaissance des pauvres gens: l'enfant est assoupi

et il ne faut point le réveiller. D'ailleurs le mieux continue. De ce

côté, tout marche comme il faut.

Mais là-bas, chez les Le Yaouanc, dans la première maison où nous

allons entrer, il n'y a qu'un désespoir farouche, une douleur sèche

et qui se terre pour nous fuir. Du dehors on voit aux vitres la tache

safranée des cierges: ils brûlent toujours; ils brûleront ainsi neuf

jours et neuf nuits. Contre l'habitude, la porte est fermée. Je frappe.

Un pas se traîne de l'intérieur. Le vantail s'entr'ouvre et une tête

paraît: une tête de vieille femme ruineuse, dont les paupières battent

dans un cercle rouge, comme offusquées par la grande lumière qui

entre. Des cheveux gris coulent par grosses mèches sur ses tempes, et

les rides du visage sont si accusées, si profondes qu'on les dirait

travaillées au couteau. Fante n'est pas avec moi et les gens sont rares

ici qui, comme Fanch-goz, savent un peu de français. Au premier mot

que je risque, la vieille hoche la tête; elle ne m'entend pas. C'est

le moment de faire appel à mon colloque. Je m'explique tant bien que

mal et la bonne femme se décide enfin à tirer le loquet... Nous passons

le seuil, Georges et moi, derrière la vieille qui rabat le vantail, et

tout de suite une odeur combinée, épaisse, de renfermé, de moisi, de

suif qui s'égoutte, de lits défaits et de langes sales, nous saute à

la gorge. Il faut entrer tout de même. Deux petits cierges brûlent sur

le banc-dossier dans de hauts chandeliers de fer-blanc. En face de la

porte branle une échelle servant d'escalier. A la file, sur la paroi

du fond, sont rangés des meubles noircis de fumée et, parmi eux, le

lit du mort, le lit vide, drapé de blanc, où l'on a posé un crucifix.

Un listrier en forme de croix et des vessies gonflées d'oing pendent

aux solives. Près de la fenêtre, à une table pleine, dont le couvercle

masque un second lit où vagissent deux petits enfants, le reflet des

cierges éclaire une forme convulsive, abattue sur ses bras jetés devant

elle: la veuve, sans doute. Et, dans ses jupes, à terre, rencognés,

il y a encore deux enfants, un petit garçon et une petite fille, qui

se serrent plus fort en nous voyant. C'est d'un réalisme affreux. La

femme n'a pas relevé la tête à notre approche, n'a pas bougé. Il faut

que sa mère la touche à l'épaule pour qu'elle s'éveille. Et elle nous

regarde en sursaut, avec des yeux d'hallucinée. Je murmure quelques

mots que j'avais préparés d'avance. Elle ne me répond pas, mais elle

m'a reconnue sans doute pour m'avoir rencontrée sur les chemins, en

de meilleurs jours, et elle se recouche avec un geste las. Ah! qu'il

est aisé à entendre, ce geste! Comme il dit bien: «Que venez-vous

faire ici, vous et les autres? Puisque ce n'est pas pour m'apprendre

que le corps de mon homme est retrouvé, que cherchez-vous et que

voulez-vous de moi? Est-ce votre pitié que vous m'apportez? Elle est

stérile et je n'en demande à personne. Mais, si c'est votre curiosité

et que vous désiriez voir un cœur en bouillie, eh bien, regardez:

en voilà un.» Je n'ose pas reprendre la conversation; je demeure là,

sur mes pieds, gênée, ma pièce d'or à la main, que je ne sais comment

ni à qui présenter. La vieille femme qui nous a introduits, cuite et

recuite sans doute par bien d'autres épreuves, semble avoir seule gardé

un peu de raison ou d'impassibilité dans ce désastre de la pauvre

demeure. Je lui dis je ne sais plus quoi à l'oreille et je lui glisse

la pièce. Georges, qui avait la main à la poche, fait comme moi. Elle

prend machinalement les deux pièces, qu'elle tourne et retourne, comme

si elle n'en avait jamais vu de cette couleur, et qu'elle va placer

ensuite sous un des chandeliers. Il y a déjà dans la même cachette

quatre ou cinq pièces blanches mêlées de billon, des offrandes, sans

doute, contributions de charitables voisins au règlement des obsèques

ou du service. Pendant que la vieille est occupée, nous nous retirons

discrètement, Georges et moi. Une poule picore sur le sol battu: tac,

tac, tac, et c'est le seul bruit, avec le pas menu de la vieille et la

respiration cadencée des deux petits innocents couchés sous la table.

Chez les Gaffric, qui habitent un peu plus haut, presque sur la crête

de Bringuiller, la porte est ouverte, on entend un bruit de voix et

de sabots. Cela me rend un peu de courage. Je tousse pour avertir

de ma présence. La disposition intérieure est la même que chez les

Le Yaouanc et dans la plupart des ménages bretons. Il y a là trois

femmes en cagoule, venues de loin, des parentes de la veuve, sans

doute, et qui marmonnent des _De profundis_, à genoux sur la terre

battue. Le lit du mort est décoré comme dans l'autre maison; les deux

cierges allumés, près du buis trempant dans une assiette à fleurs. La

veuve est accroupie sur la dalle du foyer, où elle allaite un petit

enfant, tout en donnant les répons aux trois femmes. Tête maigre, déjà

ravagée, où des yeux de fièvre brûlent dans un halo de ténèbres, mais

dont la bouche tombante, avec un pli doux inexprimablement, dit la

passivité, la résignation coutumière et toute la mélancolie de l'âme

bretonne. Elle se lève pour nous recevoir et nous montre des escabeaux

près de la table. Les trois femmes achèvent un _oremus_, se passent

le buis et en tracent en l'air, sur le lit vide, un grand signe de

croix. Puis elles s'assoient sur le banc-dossier, joignent les mains

et attendent. C'est le moment de placer mon petit discours. La veuve

l'écoute attentivement, et, quand j'ai fini et que nous lui tendons

notre modeste offrande, Georges et moi, elle ne montre aucun embarras

pour la prendre. Elle incline seulement la tête pour nous remercier. Il

n'y a aucune mauvaise honte chez elle. Il n'y en avait pas davantage

chez la vieille de l'autre maison. Je commence à croire que ces gens-ci

ont une autre conception que nous, plus primitive et plus haute, de la

réciprocité des devoirs et des droits.

Justement, comme nous sortions, je me heurte à l'une des Lissillour,

Gaud, la boiteuse, qui, clopin-clopant, cassée en deux sous un gros sac

de route, s'introduisait chez les Gaffric.

La curiosité me fait rebrousser chemin. J'entre après elle. Je la vois

qui dépose son sac, s'agenouille, se lève, trace avec le buis sur le

lit vide le même signe que les trois femmes en cagoule, puis reprend

son sac et le décharge sur la table. Il était plein de vieux croûtons

ramassés un peu partout (c'est aujourd'hui jour de quête), pain bis et

pain blanc mêlés; mais dans la soupe, chez les pauvres, on n'y regarde

pas de si près. Gaud n'est pas bavarde et qui l'interroge ne recueille

guère que des monosyllabes. D'ailleurs son rôle ici s'expliquait

de soi, et l'hôtesse le pensa ainsi, car, comme elle l'avait fait

pour nous, elle se contenta de remercier Gaud d'un signe de tête. Et

Gaud, son sac rechargé, s'en alla sur une jambe, haillonneuse, sale,

dépeignée, ses yeux torves roulant dans son masque jaune de vieille

fée, parfaitement inconsciente de la beauté de son acte, cette aumône

de la mendicité à la pauvreté. Décidément oui, ces gens de Bretagne ont

des délicatesses et un imprévu de gestes que nous ne connaissons pas,

nous autres, les civilisés...

Encore une rencontre! Cette fois, c'est le docteur Le Dentu qui, son

cabriolet remisé au bas de la côte, montait chez mon petit blessé. On

lui a dit que nous étions au hameau et il est venu au-devant de nous.

Présentations. Le docteur et Georges sont presque frères d'armes,

puisque le docteur est un ancien médecin de marine. On cause de choses

et d'autres. J'en arrive à conter l'anecdote de Gaud Lissillour. Elle

n'a rien qui étonne le docteur. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a été

frappé de la place qu'occupait la mendicité dans l'état social des

Bretons et il m'en fournit mille raisons excellentes.

--J'ai vu dans un cabaret, me dit-il, une vieille gravure coloriée qui

représentait de façon symbolique la hiérarchie sociale, telle que la

comprennent les Bretons. Cela faisait une sorte d'échelle de Jacob qui

commençait par le soldat, passait par le bourgeois et le noble, montait

jusqu'au prêtre, descendait par le magistrat, par le mendiant et

finissait au laboureur. Ainsi le mendiant occupait dans la hiérarchie

une place supérieure à celle du travailleur de la terre et du soldat.

Voilà qui est bien significatif, n'est-ce pas?

--Sans doute, dis-je, mais pourquoi cette prééminence?

--C'est d'abord, me dit le docteur, que cette Bretagne est le pays

d'élection, le Chanaan des mendiants. Ils y forment vraiment une

classe à part et incontestablement privilégiée. C'est trop peu de

dire qu'aucune prévention n'existe contre eux: ils y sont aimés,

choyés, honorés. On voit en eux les intermédiaires naturels et comme

les délégués des Saints dont ils ont embrassé la vie de prière et de

mortification. Un mendiant n'est pauvre que de nom: en réalité, il

dispose des grâces du ciel; il lui arrive bien quelquefois d'entretenir

commerce avec des puissances moins recommandables, et je m'étonne que

vous n'en ayez point encore vu, par ici, qui avaient la réputation de

gâter les moissons ou de faire languir les bestiaux en les regardant

d'une certaine manière...

--Si, si, dis-je, je me souviens maintenant. Il y a derrière Rûn-Rouz

une vieille mendiante à qui nous faisons la charité du vendredi: elle

s'appelle Cato Prunennec et on dit qu'elle a le mauvais œil...

--Précisément, dit le docteur. Ce qui ne l'empêchera pas de se charger

de vos commissions près des saints du pays, et tout particulièrement

de saint Yves de Vérité, qu'on adjure au moyen d'une formule spéciale,

d'un coq noir et de deux cierges allumés sur son autel, pour qu'il mène

au tombeau dans l'année la personne qui vous a fait tort[2].

[Note 2: Voir sur la dévotion à saint Yves de Vérité notre roman:

_Le Crucifié de Keraliès_ et spécialement l'Introduction.]

--Brr! murmurai-je. Ce saint Yves est un terrible saint...

--Vous comprenez maintenant, ma chère demoiselle, comment et pourquoi

les mendiants sont des privilégiés en Bretagne. Ils forment une

congrégation libre, mal définie, mais très puissante par ses attaches,

et de relations assez variées pour qu'on ne sache jamais exactement

s'ils vous arrivent du ciel ou de l'étage au-dessous. On a voulu voir

en eux les héritiers des anciens ovates et de ces antiques gallicènes

qui vaticinaient sous les chênes sacrés, près des fontaines aux eaux

miraculeuses. C'est possible. Ce qu'il y a de certain, c'est que le

peuple les honore, les aime et qu'il les craint mêmement. Le clergé

s'est bien avisé du péril que pouvaient faire courir ces Jean-Guenille,

livrés à eux-mêmes, généralement sincères, mais dangereux comme tous

les auto-suggestionnés, et c'est pour cela qu'il les a fortement

embrigadés. Chaque année, en chaire, et dans chaque paroisse, le curé

dresse la liste officielle des mendiants autorisés. Et ne croyez pas

que, pour figurer sur cette liste, il faille un passé de probité ou de

malchance persistante; ce sont les moindres vertus qu'on leur demande.

Ici l'on naît mendiant de père en fils, ou, comme ces Lissillour dont

vous me parlez, on se fait mendiant: il y suffit d'une déclaration à la

cure, d'un sac de toile et d'un bâton blanc. Ceux qui, pouvant vivre de

leur travail, préfèrent embrasser l'existence vagabonde du mendiant,

non seulement ne sont pas un objet de réprobation, mais on les tient

pour des gens d'une exceptionnelle piété et qui méritent assistance

et respect. Au prône suivant, le recteur ou son vicaire les affilie

au syndicat. Dès ce moment ils sont revêtus d'une façon de ministère.

Ils ont droit à la charité publique. Le mot n'est pas trop fort et il

marque bien le caractère spécial de la mendicité en Bretagne. Aucune

gêne chez le mendiant qui gratte à votre huis; aucun de ces signes

d'avilissement qui déshonorent le faux pauvre des villes. Tête haute,

le pauvre de Bretagne ne fait que réclamer son dû, le chanteau de

pain bis, la botte de paille ou les draps d'étoupe pour la nuit, dont

il vous rétribuera largement en patenôtres qui vous laissent encore

son obligé. Dans beaucoup de paroisses même, la fortune des gens sert

d'étalon à leurs aumônes. C'est une façon d'impôt sur le revenu avant

la lettre. Il me souvient d'avoir entendu dire à un docteur de mes amis

que sa mère, qui habitait Bréhat, était ainsi imposée de trois soupes

par jour, sans compter l'aumône du vendredi...

Georges, qui n'écoute plus, s'est remis à griffonner sur son calepin.

Le docteur nous quitte pour un temps. Il passera tout à l'heure à

Rûn-Rouz voir maman. Mais ces notes, ce griffonnage de Georges? Que

signifie?... La curiosité est plus forte et je me penche sur le carnet.

Georges le referme aussitôt, en souriant, et, comme ma figure se

refrogne, il m'envoie un regard de prière:

--C'est une surprise. Voulez-vous me laisser le plaisir de vous la

ménager... si elle réussit?

Et il ajoute très bas:

--J'en serais si heureux!

Morgane · 第 13 / 37 题