12 mai, 10 heures du soir.

... Il est ici. De ma chambre, je l'entends qui remue ses malles,

déplace les casiers... Cette maison de Rûn-Rouz a un défaut (ou un

avantage, comme on voudra) qui lui est commun avec toutes les maisons

de Bretagne: elle vibre comme une boîte à musique et le moindre bruit

s'y répercute d'une chambre à l'autre. Cela tient au manque de plafonds

et à la forte acoustique des cloisons en planches. L'hiver, il faudra

mettre des bourrelets partout... Pour le moment, je ne me plains pas

plus que de raison et, tout au contraire, j'ai comme une gratitude à

l'architecte du logis de l'avoir disposé de telle sorte qu'on soit en

communication constante les uns avec les autres. Je ne suis jamais

isolée ainsi de ma pauvre maman; nous nous entendons sans téléphone et,

pour appeler, je n'ai que faire de presser un timbre: il suffit d'un

_hum_! bien poussé.

Eh bien! mais qu'est-ce que j'avais donc à me mettre martel en tête et

pourquoi ces galopades préliminaires de mon imagination? Tout s'est

passé à la gare le plus simplement et le plus bourgeoisement du monde.

Georges a été d'une correction remarquable. Et moi-même, mon Dieu!

moi-même j'ai été ce qu'il fallait que je fusse: une parfaite cousine

pot-au-feu, très effacée, très discrète, attentive aux bagages, aux

portemanteaux et aux parapluies.

Et pourtant, quand le train a sifflé au disque et que j'ai vu la

locomotive, soyons franche, le cœur m'a battu et j'ai eu comme un

éblouissement, un petit commencement de défaillance. Par exemple, ça

n'a pas duré. Mais je n'ai pu faire peut-être qu'il n'en restât quelque

chose sur mon visage, ce qui, joint à mes yeux brouillés d'insomnie

et à mon teint fripé, devait me donner assez méchant air. Le fait est

que Georges qui, à peine sauté du train, courait vers moi les bras

tendus, s'est brusquement arrêté et, prenant un air de componction,

m'a demandé d'abord des nouvelles de ma santé. Vraiment ce n'est point

à quoi je m'attendais. Et ce «vouvoiement», dont je le croyais guéri,

a tout à fait fini de me glacer. Est-ce que réellement j'avais figure

d'une malade? Je voyais bien qu'il m'observait en dessous, avec une

nuance d'inquiétude et de pitié, et je refaisais assez bien le gentil

travail qui s'opérait dans son cerveau: «Voilà, pensait-il, une petite

fille sur le compte de qui M. d'Arnouville m'a certainement abusé...

Elle a peut-être pris assez bien la mort de son papa et la perte de

sa fortune; mais évidemment l'échec de ses projets de mariage l'a

fortement touchée. Elle en tenait pour le Dussaussoy...» Oui, je le

jurerais, il y avait cela au fond de sa pensée. Quelle ineptie! Et

alors, moi, je n'ai fait ni une ni deux; je n'ai pris la peine de lui

rien expliquer, ni comment j'avais été réveillée en sursaut la nuit

d'avant pour aller soigner un malade, ni comment j'avais passé le reste

de la nuit à écrire, faute de pouvoir fermer l'œil, ni même et surtout

que, si j'avais cette mine de déterrée, c'était peut-être bien à cause

des gens qui s'avisaient de vous tomber des nues à huit heures du matin

et pour qui on poussait le sacrifice jusqu'à se mettre debout à cinq.

J'ai filé devant; j'ai remis à Yvon le bulletin de consigne et je me

suis excusée de quitter notre hôte sur une commission pressante qu'il

me fallait faire: c'était de prier notre docteur, M. Le Dentu, de se

rendre à Bringuiller près de mon petit blessé... Après quoi, je suis

revenue à la gare; les malles étaient chargées sur le courrier et

Georges n'avait pris avec lui que son portemanteau et sa valise. Je me

suis fort occupée de les bien équilibrer sur notre voiture; je feignais

plus d'attention peut-être qu'il n'était besoin. Puis, les guides en

main, j'ai invité mon cousin à s'asseoir près de moi sur le siège...

Yvon avait-il causé? Georges s'était-il aperçu de quelque chose? Il

me parut au tour de la conversation. Mais, quand j'ai mes idées, bien

malin qui m'en ferait démordre et j'eus tout le temps de la route une

figure si fermée et, pour tout dire, une froideur si parfaitement

expressive qu'elle dut arrêter, s'il en eut, toutes ses velléités de

rapprochement.

Un instant, oui, je l'avoue, j'ai failli faiblir: c'est quand, au

détour des Coz-Stankou, j'ai vu Georges qui sautait de voiture et qui

courait au-devant de mère pour l'embrasser. Il la serrait avec tant

d'effusion, une telle chaleur de sentiment, que des larmes m'en sont

montées aux yeux. Mère avait fait le grand effort de parcourir ces

quatre ou cinq cents mètres pour venir à notre rencontre. Il lui a pris

le bras et, avec mille soins, des caresses d'enfant, il l'a reconduite

à la maison. «Bravo, Georges!» avais-je envie de crier. Ça n'est pas

sorti, je ne sais pourquoi. Ou plutôt, je sais bien, c'est qu'au même

moment je me suis rappelé la scène de la gare et que ç'a été comme une

douche sur mon attendrissement. Voyons! c'est un peu fort aussi de se

figurer que je languis pour le Dussaussoy. Ah! si Georges n'avait pas

eu cette idée-là!...

Mais il l'a eue, il l'a eue, j'en mettrais ma main au feu. Et, s'il

l'a eue, c'est qu'il ne me connaît pas, c'est qu'il me prend toujours

pour une petite vaniteuse, une écervelée qui ne songe qu'à parader et

à faire la roue, et qui ne peut pas supporter la pensée d'avoir raté

ce qu'on appelle un beau mariage. Et cette idée-là me laisserait bien

indifférente chez tout autre; chez Georges elle m'est insupportable...

Aussi, qu'est-ce que je fais, à peine chez nous, que de le laisser se

débrouiller au milieu de ses colis et de ses malles et de courir à

Bringuiller. Pauvres gens! Ce que prévoyait Fanch-goz est arrivé: les

cadavres des deux noyés n'ont pu être retrouvés; je dois une visite à

leurs malheureuses veuves et je l'eusse faite tout de suite, si l'on

ne m'avait dit que le juge de paix, chargé des scellés, était en ce

moment chez elles. Ma visite sera pour demain. Mais j'ai revu mon petit

blessé. Il était toujours dans le même état, ni mieux ni pis. J'ai fait

rafraîchir encore le linge du pied et j'ai annoncé le docteur qui ne

devait point beaucoup tarder. La mère de l'enfant m'a pris les mains,

n'osant m'embrasser, et je crois bien qu'une des petites filles a baisé

le bas de ma robe. J'ai eu toutes les peines du monde à me sauver de

leurs effusions...

La cloche de Rûn-Rouz appelait pour le déjeuner. On m'attendait.

Georges avait l'air mal à l'aise, et moi ma figure d'énigme. On s'est

mis à table et l'on a causé de choses et d'autres. Évidemment le plus

intéressant avait été dit déjà, et maman et Georges s'étaient fait

leurs confidences. Au dessert, maman s'est rappelé l'accident de la

veille et m'a interrogée sur l'état de mon petit blessé. J'ai dit ce

que je savais. Georges paraissait m'écouter avec un vif intérêt. A un

mot qui m'échappa, il apprit que j'avais passé presque toute la nuit

debout et qu'il m'avait fallu me remettre en chemin au petit jour.

Il ne put retenir un «C'est donc cela!» suffisamment significatif

pour que je ne jugeasse point à propos de lui demander de supplément

d'explication. D'ailleurs, je n'en pouvais plus de fatigue et, pour

couper court, je priai maman et notre hôte de m'excuser. La veillée,

l'émotion et, plus encore, cet énervement de l'attente, à la gare,

m'avaient visiblement épuisée. Je me suis blottie sur le divan, dans

mon _studio_, la fenêtre grande ouverte sur la lande toute baignée de

soleil et j'ai fait la méridienne quatre ou cinq heures d'affilée.

Cette sieste extravagante m'a complètement remise. Je me suis éveillée

la mine en place, les idées nettes, et un coup d'œil dans la glace m'a

convaincue que je n'étais plus la même personne que le matin...

Mais ce qui n'a point changé chez moi, c'est la résolution formelle de

me dérober à toute espèce de dialogue sentimental, _flirt_, etc. La

petite scène de ce matin a été, sous ce rapport, d'un effet excellent.

Je l'ai comparée à une douche d'eau fraîche; il y a de cela. Je ne

sais ce qui m'avait tourné la tête ici, depuis la lettre de Georges,

quelle griserie de souvenirs, la solitude peut-être, ce besoin que nous

avons toutes d'imaginer des romans quand la réalité ne se charge point

d'en fabriquer pour nous. Ma mésaventure avec les Dussaussoy n'avait

donc pas suffi à me guérir? J'y veux mettre du mien. Et quelle sottise

d'aller interpréter comme je faisais le retour de mon très raisonnable

et fort estimable cousin! Une petite phrase de sa lettre, un mot ambigu

de M. d'Arnouville, c'était tout le robuste soubassement de ma jolie

construction sentimentale. Elle a croulé au premier vent. Georges est,

sans doute, un parent plein de bonté et de prévenance, qui sait ce

qu'il se doit à lui-même et qui, fort galamment, s'acquitte de ce qu'il

estime son devoir en venant nous offrir, avec ses condoléances vraiment

sincères, une assistance dont nous n'avons pas besoin, mais dont nous

lui sommes néanmoins fort reconnaissantes. Voilà le terrain où je veux

me placer et où il se placera certainement lui-même. C'est ce que

j'appellerai un terrain de conciliation. Il est excellent: je compte

m'y tenir.

J'ai commencé au dîner de ce soir, où, tout en effaçant de ma

physionomie les dernières traces de mauvaise humeur qui s'y pouvaient

trouver, je me suis montrée affable et prévenante dans la mesure exacte

qu'il fallait, rien de plus...

Après le dîner, nous avons fait un peu de dentelle sous la lampe, maman

et moi. Georges nous racontait sa dernière croisière qui intéressait

surtout maman. Elle l'a fort questionné sur l'amiral Turquet de

Penfenteuniou, qui était, paraît-il, de nos alliances et qu'elle avait

connu tout enfant à Saint-Brieuc. Georges ne tarissait point sur les

marques de sympathie qu'il avait reçues de lui. L'amiral n'est pas

marié; il n'est pas riche et, à sa retraite, n'aura pour vivre qu'une

assez petite pension. On le dit homme du monde, fort brave, chargé de

mille actions d'éclat, mais incurablement mélancolique.

Tous ces détails, qui me laissent parfaitement calme, ont beaucoup

d'intérêt pour maman. Elle semble faire effort pour les arrêter, quand

dix heures sonnent et qu'elle appelle Fante pour la déshabiller. Je

serre la main de Georges et je me retire à mon tour. Mais, de ma

chambre, j'entends d'abord maman qui s'est jetée sur son prie-Dieu

et qui égrène son mélancolique chapelet de _De profundis_ et d'_Ave

Maria_. Après quoi, c'est Georges qui visite ses malles, range ses

cartons, va, vient, fait cent tours, comme un écureuil en cage...

Je dresse mentalement le bilan de ma journée: en somme elle a été

bonne. D'abord le médecin (détail que j'oubliais et que j'ai connu ce

soir) a jugé que le pied de mon petit protégé pouvait être sauvé: pas

d'amputation à craindre; il restera toujours un peu de boiterie, mais

à la longue la jambe se refera. Puis je suis rentrée en possession de

moi-même, de mon cher «moi»; mes chimères sont envolées et me voilà, de

nouveau, la calme petite personne qu'on appelait à Sévigné Mlle Raison,

et qui aurait bien mérité, ces jours derniers, qu'on lui infligeât le

nom contraire: Mlle Songe-creux... Enfin l'arrivée de Georges paraît

produire un excellent effet sur maman et, l'air du pays aidant, il y a

quelque espoir qu'elle se rétablisse avant l'hiver.

Ci: trois grâces dont, avant de me coucher, je vais remercier ma bonne

sainte Vierge en terre de Quimper.

Morgane · 第 12 / 37 题