12 mai, 1 heure du matin.

... Je ne pensais point reprendre la plume de la soirée. Il a fallu

cette malheureuse aventure: une barque surprise par la bourrasque,

coulée dans le chenal de l'île d'Aval, un des plus mauvais passages

de ces côtes sans balises, sans amers, sans phares intérieurs, deux

matelots noyés et le mousse relevé sur le sable, un pied broyé. J'ai

toute une pharmacie pour les accidents possibles en cette solitude et,

comme j'ai déjà posé une ligature et des compresses à un paysan qui

s'était ouvert la jambe d'un coup de faux, on s'est souvenu de moi et

on est venu me chercher à onze heures de la nuit.

C'est Fanch-goz qui a fait la commission; le blessé est de Bringuiller.

Gertrude parlemente à la barrière et ne se décide à ouvrir que sur mon

ordre réitéré. La brave fille prétend qu'il n'y a pas de bon sens à

faire lever Mademoiselle à des heures et par un temps pareils. Le fait

est qu'on ne voit goutte. La brume gagne, couvre tout et l'on marche

dans quelque chose de blanc et d'ouate qui s'ouvre et se referme sur

vous à la muette. Gertrude voulait m'accompagner avec une lanterne.

J'ai préféré Fante qui va son chemin les yeux fermés et me guidera

aussi sûrement qu'en plein jour. Puis, quoique je commence à parler

breton, j'ai besoin d'elle pour interprète. Gertrude est du haut pays

où l'on parle le gallot. Yvon est un Morbihannais qui hache le breton

plus qu'il ne le parle. «_Blohaïc'h_, c'est de la blocaille», disent

dédaigneusement les puristes de ce patois de Vannes...

Fante aidant et mon «colloque», que j'ai glissé à tout hasard dans

ma poche, je m'en tirerai pour les questions et les explications

nécessaires.

Il y a trois lumières allumées dans Bringuiller, trois lumières aux

trois maisons où a frappé la mort. Dans la troisième du moins, elle n'a

pas tout à fait réussi son coup: l'enfant n'est que blessé, mais l'os

de la cheville gauche à vif, broyé, et la plaie remplie d'esquilles.

Il est couché tout habillé dans le lit-clos; on a relevé seulement son

pantalon jusqu'au genou et des femmes le regardent en silence et il

les regarde aussi, sans une plainte, de ses grands yeux de misère. On

se dérange un peu pour me faire place. Je prends la main du blessé;

il se laisse faire; le pouls bat d'une fièvre intense, la plaie, vue

de près, est horrible. Peut-être faudra-t-il couper le pied; en tout

cas, c'est l'affaire du médecin et j'en ramènerai un de Lannion demain

matin. Tout ce que je puis faire personnellement est un lavage à l'eau

phéniquée; j'enlève aussi quelques esquilles près de tomber. Je bande

le pied dans une compresse mouillée et je recommande de la rafraîchir

de quart d'heure en quart d'heure. Et enfin je fais boire à l'enfant

une cuillerée de quinine. Il n'a rien dit pendant tout ce temps; il

continue de regarder les femmes et, quand j'ai fini, l'une d'elles

s'approche, tire les rideaux du lit et fait une recommandation en

breton.

Fanch-goz, qui nous avait quittées pour aller voir aux deux autres

maisons, s'en revient au même moment, l'oreille basse. Rien. La vigile

funèbre est commencée, mais les deux noyés n'ont pas encore été

retrouvés. Il paraît qu'une équipe parcourt avec des lanternes toute

la côte, fouille les rochers et les goémons. Mais la mer a dû emporter

les cadavres. Des épaves, le mât, le tableau avec le nom de la barque:

_Marie-Joseph_, ont été rejetés sur le sable; la mer a gardé les

hommes...

Et, comme il me conte ces choses, l'une des femmes, une grande rousse

dépoitraillée, dont les cheveux pendent comme des torons de sa coiffe

en loques, se met à tendre le poing vers la vitre, dans la direction

des îles. J'entends mal ce qu'elle dit, mais il y a deux mots qui

reviennent tout le temps dans ses imprécations: «Aval... la _morgreg'h_

(morgane...)» Nous quittons ces pauvres gens, et, en dégringolant par

le sentier de ronde, je demande à Fanch-goz ce que disait la femme...

--Voilà, me dit-il, elle croit que c'est la Sirène qui a noyé les deux

hommes et blessé son fils. Il paraît qu'on l'a encore vue rôder hier,

par le travers de l'île d'Aval, pendant le coup de vent, la gouine, et,

le corps à moitié hors de l'eau, elle chantait...

Et après un silence, où il ramassa ses souvenirs:

--De mon temps, c'était dans le chenal des Sept-Iles qu'elle

fréquentait. Sept, c'est son chiffre; elle revient tous les sept ans

et elle n'est satisfaite que quand elle a broyé sept corps de jeunes

hommes...

--Et où la voit-on aujourd'hui? demandai-je, sans tenter, pour cette

fois, de combattre l'étrange superstition du brave homme.

--Aujourd'hui, c'est surtout du côté de Landrellec et de l'Ile-Grande

qu'on la voit, par le travers d'Aval, principalement, comme je vous

ai dit, quand on a doublé le Corbeau et Morvic... Vous savez bien,

mademoiselle, ajouta-t-il, l'autre jour, quand je vous nommais toutes

les criques et les roches de la côte, vous m'avez demandé ce que

c'était que cette île-là, qui était entourée d'une muraille si épaisse

et si haute qu'on voyait à peine la flèche du château et le fin bout

des arbres... C'est Aval, un endroit qui a toujours fait parler de lui

depuis le roi Arthur et qui n'a pas fini peut-être bien...

Nous étions parvenus au bout du sentier, à un endroit où il plonge dans

la grève par une rampe abrupte. La brume n'était point dissipée, mais

on voyait de petites flammes jaunes courir dans toutes les directions

et Fanch-goz me dit que c'étaient les lumières des lanternes dont on

fouillait la côte pour découvrir les deux noyés. Fanchic devait être

par là aussi. Il le héla à tout hasard dans la nuit:

--Fanchic! Fanchic!

Et très loin, semblait-il, une voix répondit en breton:

--_Aman_ (ici)!...

Fanch-goz demanda si les recherches avaient abouti. La voix répondit:

«Non, pas encore», et de nouveau les lumières qui, à notre appel,

s'étaient arrêtées, se mirent à danser de roche en roche. Elles étaient

bien dix ou douze à la file qui, dans cette brume, avaient moins l'air

de fanaux que d'une procession de cierges en marche vers les pauvres

corps restés sans sépulture. Pourtant la mer était basse et Fanch

m'expliqua que, si les hommes qui fouillaient l'autre côté de la pointe

n'avaient pas eu la main plus heureuse que ceux-ci, tout espoir était

perdu de retrouver les noyés avant neuf jours. C'est le temps qu'il

faut à la mer pour les rendre, mais dans quel état! Gonflés, verdâtres,

les orbites vidées, tels quelque goémonier les verra surgir tout d'un

coup jusqu'à mi-corps, les bras en croix, devant l'étrave de sa barque,

ou les rencontrera flottant entre deux eaux dans le sillon de Talberg

qui est le rendez-vous de tous les cadavres de cette côte... Leurs

parents eux-mêmes ne les reconnaîtraient pas, s'ils ne se mettaient à

saigner aussitôt. L'ancienne coutume de la miche de pain, sur laquelle

on fiche une chandelle bénite allumée et qu'on abandonne ensuite au

courant, n'existe plus nulle part, même dans le Goélo où Fanch-goz se

souvient de l'avoir vu pratiquer du temps qu'il était petit mousse.

On disait que là où le pain s'arrêtait on était sûr de retrouver le

cadavre. Ici, quand un homme s'est noyé et qu'on ne retrouve pas son

corps, on fait dire une messe à son intention et l'on dispose pendant

neuf jours le lit où il couchait avec des draps blancs, un crucifix sur

les draps et deux cierges à son chevet. Si, au bout de ces neuf jours,

il n'a pas été retrouvé, c'est fini et il n'y a plus qu'à faire dire

une autre messe et un service de quinzaine pour le repos de son âme...

Fanch-goz me donne ces explications tout en marchant, et Fante, qui

frissonne, se serre contre nous deux et se fait toute petite. Mais

l'intérêt que j'eusse pris en un autre moment au récit du brave homme

est bien diminué par l'effroyable tristesse qui me submerge. Je n'ai

point de peine à m'imaginer ce que peut être, dans les deux maisons

de Bringuiller, cette double vigile funèbre autour du lit vide, avec

les femmes qui gloussent les prières des morts et les enfants qui

s'apeurent au coin du foyer. Et cette vigile durera peut-être neuf

jours et neuf nuits. En me retournant, je vois dans la brume, sur

le coteau, perdues comme des étoiles, les lumières des deux pauvres

maisons. Deux veuves, cinq orphelins, dont un au maillot, c'est le

bilan de cette soirée de deuil! Sans compter le petit mousse qui,

là-bas, dans la fièvre et l'insomnie, ouvre ses grands yeux et n'a pas

encore fait une plainte!...

Et brusquement ma pensée retourne vers cette île d'Aval, dont le nom,

avec celui de la Morgane, revenait comme une obsession dans le _vocero_

de la mère... Fanch-goz m'a un peu mise sur la voie. Mais je veux

en connaître davantage. Depuis que nous sommes ici, c'est comme un

fait exprès qu'il ne se passe point de jour où le souvenir de cette

fantastique habitante de l'écume et du vent, cette Morgane, princesse

de la mer et dévoratrice de jeunes hommes, ne se présente à moi,

évoquée par un mot, un nom, un air, ou, comme ce soir, une catastrophe

véritable...

Évidemment l'imagination joue le plus grand rôle dans cette évocation.

Je ne crois guère à Morgane; mais que ces gens-là y croient, qu'ils

affirment l'avoir vue et entendue, c'est ce qui mérite pourtant qu'on

y réfléchisse. Sont-ce simplement des hallucinés? Ont-ils pris pour

elle quelque forme de monstre marin rappelant, dans la brume, la

silhouette de son corps délicat? Je ne saurais dire. Et, d'autre part,

ce choix de l'île d'Aval pour théâtre de ses apparitions me cause

quelque étonnement. Qu'est-ce au juste que cette île mystérieuse dont

on voit les murailles et les tours se profiler âprement sur l'horizon

et qui semble garder jalousement quelque princesse des contes de fées?

Fanch-goz, que j'interroge à nouveau, lève les épaules. Il ne sait rien

ou presque rien et personne dans le pays n'en sait davantage. Close

hermétiquement des trois côtés où elle donne sur la terre, l'île fait

falaise vers le large; seulement, au droit de la falaise, dans une

petite crique naturelle, on a construit une jetée assez longue où les

bateaux peuvent aborder à mi-marée: une balise noire et blanche marque

le point où ils doivent s'arrêter. L'île couvre à peu près quinze

hectares, tant gazon que rochers. Il s'y trouvait une ferme autrefois

qui a été démolie par le nouveau propriétaire. C'était il y a trois

ans. Un entrepreneur prit possession du domaine et, pour commencer,

y fit bâtir ce grand mur circulaire qui ne laisse rien apercevoir

de l'intérieur. Puis, au-dessus des murs, on a vu passer une tour,

deux tours, trois tours, une grande terrasse de jaspe vert et des

combles. La terre a été plantée en gros arbres déjà venus, défrichée,

ensemencée, jardinée, etc. Et, quand tout a été prêt, les meubles en

place, les écuries, les étables garnies et qu'il n'est plus resté un

ouvrier dans l'île, deux grands carrosses se sont présentés à mer basse

devant la poterne du sud. La herse à peine levée est retombée derrière

eux, et les curieux en ont été pour leurs frais. L'entrepreneur ni les

ouvriers ne connaissaient le nom du propriétaire; celui-ci traitait

avec un notaire de Lannion et les autres travaillaient pour le compte

du notaire. On a bien espéré un moment que les indiscrétions de la

poste et des domestiques éclairciraient le mystère. Mais d'abord le

facteur ne pénètre jamais dans l'île; les correspondances sont portées

et prises tous les matins à Lannion par un vieux cocher en souquenille

vert-pomme qui fait le trajet régulier d'Aval à la ville et se charge

en même temps de l'approvisionnement et des autres commissions. Et il

ne faut pas songer à lui soutirer une syllabe de plus que celles qu'il

doit dire. Ajoutez à ce personnage énigmatique un berger, un porcher et

un gardeur de vaches qui mènent leur bétail sur les palus, une douzaine

de valets de pied et de femmes de chambre, puis--ô Fingal, ô Ambroise

Thomas!--une sorte de vieux barde aveugle, romantique et ténébreux,

qu'on voit grimper, certains jours, sur les rochers, ployant sous

une harpe à trois rangs de cordes, et conduit par une petite fille.

Par parenthèse, je dois dire que je serais personnellement bien aise

de les rencontrer, l'un et l'autre, au cours d'une promenade et que,

jusqu'à nouvel ordre, je range l'existence de ce Laërte et de sa Mignon

celtiques dans la catégorie des mythes originaux du pays...

Fanch-goz, pressé de questions, me fournit encore quelques détails,

mais assez pauvres. Il m'affirme bien avoir vu le vieillard, coulé

dans une houppelande grise, la harpe au dos, et sa petite fille, avec

une sorte de plaid bariolé, les cheveux libres et les pieds dans des

sandales. Mais il ne l'a pas entendu chanter, et il ne parle que par

ouï-dire des blandices de sa voix. D'ailleurs est-ce bien le vieillard

qui chante ou sa petite fille? Et puis, pour qui chantent-ils? Car tous

les personnages précédents ne sont évidemment que des comparses. Le

héros ou l'héroïne, l'être fantastique, homme ou femme, pour qui l'on a

bâti ce château, clos cette enceinte, forgé cette herse, reste à l'état

d'_x_, de problème, de point d'interrogation. Personne ne l'a vu. Et

les langues s'en donnent pourtant à son sujet, me dit Fanch. On parle

d'un étranger colossalement riche et l'on dit qu'il a fui le monde et

s'est retiré dans cette île à la suite d'une effroyable maladie qui

l'aurait défiguré et rendu hideux à voir, qu'il porte continuellement

un masque d'or et que des pêcheurs ont très bien distingué ce masque,

un soir que l'étranger était sur sa terrasse et que le soleil couchant

frappait à vif sur le métal. Et d'une!... L'homme au masque d'or, quel

sujet tout de même pour un Alexandre Dumas!

--Personnellement, dis-je à Fanch-goz, que pensez-vous que ce soit?

Il salive avant de répondre. La conversation, comme il arrive, a

retardé notre marche et la plupart du temps, quand l'intérêt est au

comble, nous nous arrêtons sur la route, à l'émoi de Fante qui voudrait

bien être rentrée...

--Pour moi, dit Fanch-goz, ce n'est pas un homme masqué, c'est une

demoiselle ou une dame... Je dis ça au jugé pour sûr, car la terrasse

est haute, mais la personne que j'y ai vue avait bien l'air d'une

personne du sexe, d'une femme en robe rouge, et ce que les autres

prenaient pour un masque était peut-être bien ses cheveux et ses

sourcils qui sont couleur d'or...

Une femme, voilà qui change tout à fait les choses. C'est la deuxième

version, celle-là, mais est-ce bien la bonne? C'est en tout cas la

plus vraisemblable. Que ne donnerais-je pour en avoir le cœur net! Je

ne sais pourquoi et si c'est l'aventure de ce soir, mais l'énigme

de cet étrange château m'intrigue au plus haut point. D'autres que

Fanch-goz ont abordé à l'île, le long de cette jetée où une balise

noire et blanche signale le point d'arrêt des bateaux. Ils y ont vu à

l'ancre un petit cotre d'une centaine de tonneaux, désarmé, un you-you

et une autre barque couverte d'un prélart qui en dissimule les formes

assez singulières, paraît-il. Cette flottille-là semble attendre; elle

n'a point d'équipage connu et on ne l'a jamais rencontrée au large.

Elle appartient au château; le nom des navires est celui de leur port

d'attache: _Aval_. Quand la mer monte, au retour des pêcheurs de

Penvern, de Landrellec et de l'Ile-Grande, un petit drapeau rouge est

hissé à un mât au bout du môle. C'est le signal convenu: langoustiers

et cordiers accostent près de la balise et un domestique, chargé

spécialement de cette fonction, prélève dans la marée les meilleures et

les plus riches parts qu'il règle à un prix fixé d'avance une fois pour

toutes. Après quoi, les bateaux repartent. Mais le plus bizarre--du

moins pour les gens d'ici--est que ce domestique, comme, au reste, tout

le personnel de l'île, quoique très visiblement étranger au pays, parle

une langue qui n'est pas tout à fait le breton, mais sans doute une de

ses variétés dialectales, car on l'entend sans trop d'effort et, de son

côté, il entend aisément les pêcheurs.

--Voyez-vous, ma bonne demoiselle, conclut Fanch-goz qui, sans

prendre garde, nous a conduites jusqu'à notre lande, tout ça, c'est

des histoires où il vaut mieux ne pas mettre le nez. J'ai bourlingué

à travers le monde, donc, et, sur mes vieux jours, je pensais avoir

épuisé toutes les curiosités de la planète. Il n'y a pas à dire: on

a beau vieillir, le bon Dieu vous en réserve toujours de reste. Qui

m'eût conté, jadis, que toute cette côte, de Perros à Trozouls, où il

n'y avait que de la lande et des cailloux, deviendrait un terroir à

Parisiens et qu'un gentil brin de demoiselle comme vous s'aviserait

d'amarrer sa chaloupe près du pauvre Fanch-goz, pour sûr que je

l'aurais traité, sauf votre respect, de fichu menteur... Tout arrive,

voilà ce qu'il faut se dire. Et c'est comme cela que l'île d'Aval, qui

était un rocher avec un peu d'herbe dessus, est maintenant un palais de

la mer. N'empêche que je l'aimais mieux sous son ancienne forme...

Cette dernière réflexion me surprend un peu.

--Et pourquoi donc? dis-je à Fanch-goz.

Le brave homme se retourne vers Bringuiller et, à travers la brume,

me montre du doigt les deux lumières qui tremblent, là-haut, comme en

plein ciel, aux vitres des deux maisons où a frappé la mort...

--Il y a six mois que les étrangers sont à l'île d'Aval... Avant, et

depuis des temps dont on n'a plus mémoire, bien sûr depuis le temps où

la Morgane vint cacher là le corps du roi Arthur, on ne l'avait pas

vue rôder autour de l'île. Elle est revenue, et, vous voyez, depuis

six mois, voilà le quatrième et le cinquième pêcheur du pays qui sont

emportés par elle... Il lui en reste deux à prendre. Sept, c'est son

chiffre... Et tous forts, vaillants et beaux! Les vieilles carcasses

comme moi, ça ne lui dit rien, c'est bon à nourrir les pissenlits par

la racine. La gueuse veut des jeunes hommes. Si encore c'était vrai ce

qu'on dit, qu'elle les choisit si vaillants pour servir de garde au roi

Arthur, quand il ressuscitera!...

Sa voix tremble d'émotion et de colère. Et, malgré moi, un frisson me

secoue de la tête aux pieds. Je ne trouve rien à répliquer au vieux

Fanch. Il y a décidément des folies qui sont contagieuses. Et l'on boit

à pleins poumons, ici, la superstition avec l'air qu'on respire...

Fanch-goz, malgré la nuit, s'aperçoit sans doute de mon trouble. Il se

calme aussitôt.

--Allons! allons! ma bonne demoiselle, remettez-vous. Voilà que je

vous tourne les sangs à présent avec mes conteries... Tenez, le chemin

est tout droit... Il n'y a qu'à sauter l'échalier et vous y êtes...

Bien le bonsoir, demoiselle, et à toi aussi, Fante, mon petit cœur...

Il nous quitte, s'enfonce dans la brume, et nous prenons de notre côté.

Comme la lande est pâle, et le ciel, et le sentier, et nous-mêmes! Et

quel pays que celui-ci, qui a l'air d'une antichambre de purgatoire,

d'une contrée mitoyenne entre la vie et la mort! Pauvre Fanch-goz! Il

a ses raisons pour craindre la mer. Elle lui a pris ses deux gars,

ses fils Alain et Pierre, et les femmes de ses fils sont mortes de

langueur après eux. Et, je le sens bien, ce n'est pas pour lui qu'il

craint, c'est pour l'enfant, la jolie chair tendre et rosée qui tente

la mauvaise ogresse...

Morgane... l'île d'Aval... et là-bas, sur Bringuiller, les deux cierges

qui brûleront neuf jours et neuf nuits, les cierges de la vigile

funèbre allumés pour le retour de ceux qui ne reviendront plus... et

le petit mousse aux grands yeux muets, rivé au poids mort de sa jambe

brisée... non, décidément, je ne dormirai pas maintenant, et ces

visions douloureuses qui dansent dans ma tête me gâtent toute ma joie

de demain, cette arrivée de Georges dont je me faisais une fête...

Morgane · 第 11 / 37 题