... Je ne pensais point reprendre la plume de la soirée. Il a fallu
cette malheureuse aventure: une barque surprise par la bourrasque,
coulée dans le chenal de l'île d'Aval, un des plus mauvais passages
de ces côtes sans balises, sans amers, sans phares intérieurs, deux
matelots noyés et le mousse relevé sur le sable, un pied broyé. J'ai
toute une pharmacie pour les accidents possibles en cette solitude et,
comme j'ai déjà posé une ligature et des compresses à un paysan qui
s'était ouvert la jambe d'un coup de faux, on s'est souvenu de moi et
on est venu me chercher à onze heures de la nuit.
C'est Fanch-goz qui a fait la commission; le blessé est de Bringuiller.
Gertrude parlemente à la barrière et ne se décide à ouvrir que sur mon
ordre réitéré. La brave fille prétend qu'il n'y a pas de bon sens à
faire lever Mademoiselle à des heures et par un temps pareils. Le fait
est qu'on ne voit goutte. La brume gagne, couvre tout et l'on marche
dans quelque chose de blanc et d'ouate qui s'ouvre et se referme sur
vous à la muette. Gertrude voulait m'accompagner avec une lanterne.
J'ai préféré Fante qui va son chemin les yeux fermés et me guidera
aussi sûrement qu'en plein jour. Puis, quoique je commence à parler
breton, j'ai besoin d'elle pour interprète. Gertrude est du haut pays
où l'on parle le gallot. Yvon est un Morbihannais qui hache le breton
plus qu'il ne le parle. «_Blohaïc'h_, c'est de la blocaille», disent
dédaigneusement les puristes de ce patois de Vannes...
Fante aidant et mon «colloque», que j'ai glissé à tout hasard dans
ma poche, je m'en tirerai pour les questions et les explications
nécessaires.
Il y a trois lumières allumées dans Bringuiller, trois lumières aux
trois maisons où a frappé la mort. Dans la troisième du moins, elle n'a
pas tout à fait réussi son coup: l'enfant n'est que blessé, mais l'os
de la cheville gauche à vif, broyé, et la plaie remplie d'esquilles.
Il est couché tout habillé dans le lit-clos; on a relevé seulement son
pantalon jusqu'au genou et des femmes le regardent en silence et il
les regarde aussi, sans une plainte, de ses grands yeux de misère. On
se dérange un peu pour me faire place. Je prends la main du blessé;
il se laisse faire; le pouls bat d'une fièvre intense, la plaie, vue
de près, est horrible. Peut-être faudra-t-il couper le pied; en tout
cas, c'est l'affaire du médecin et j'en ramènerai un de Lannion demain
matin. Tout ce que je puis faire personnellement est un lavage à l'eau
phéniquée; j'enlève aussi quelques esquilles près de tomber. Je bande
le pied dans une compresse mouillée et je recommande de la rafraîchir
de quart d'heure en quart d'heure. Et enfin je fais boire à l'enfant
une cuillerée de quinine. Il n'a rien dit pendant tout ce temps; il
continue de regarder les femmes et, quand j'ai fini, l'une d'elles
s'approche, tire les rideaux du lit et fait une recommandation en
breton.
Fanch-goz, qui nous avait quittées pour aller voir aux deux autres
maisons, s'en revient au même moment, l'oreille basse. Rien. La vigile
funèbre est commencée, mais les deux noyés n'ont pas encore été
retrouvés. Il paraît qu'une équipe parcourt avec des lanternes toute
la côte, fouille les rochers et les goémons. Mais la mer a dû emporter
les cadavres. Des épaves, le mât, le tableau avec le nom de la barque:
_Marie-Joseph_, ont été rejetés sur le sable; la mer a gardé les
hommes...
Et, comme il me conte ces choses, l'une des femmes, une grande rousse
dépoitraillée, dont les cheveux pendent comme des torons de sa coiffe
en loques, se met à tendre le poing vers la vitre, dans la direction
des îles. J'entends mal ce qu'elle dit, mais il y a deux mots qui
reviennent tout le temps dans ses imprécations: «Aval... la _morgreg'h_
(morgane...)» Nous quittons ces pauvres gens, et, en dégringolant par
le sentier de ronde, je demande à Fanch-goz ce que disait la femme...
--Voilà, me dit-il, elle croit que c'est la Sirène qui a noyé les deux
hommes et blessé son fils. Il paraît qu'on l'a encore vue rôder hier,
par le travers de l'île d'Aval, pendant le coup de vent, la gouine, et,
le corps à moitié hors de l'eau, elle chantait...
Et après un silence, où il ramassa ses souvenirs:
--De mon temps, c'était dans le chenal des Sept-Iles qu'elle
fréquentait. Sept, c'est son chiffre; elle revient tous les sept ans
et elle n'est satisfaite que quand elle a broyé sept corps de jeunes
hommes...
--Et où la voit-on aujourd'hui? demandai-je, sans tenter, pour cette
fois, de combattre l'étrange superstition du brave homme.
--Aujourd'hui, c'est surtout du côté de Landrellec et de l'Ile-Grande
qu'on la voit, par le travers d'Aval, principalement, comme je vous
ai dit, quand on a doublé le Corbeau et Morvic... Vous savez bien,
mademoiselle, ajouta-t-il, l'autre jour, quand je vous nommais toutes
les criques et les roches de la côte, vous m'avez demandé ce que
c'était que cette île-là, qui était entourée d'une muraille si épaisse
et si haute qu'on voyait à peine la flèche du château et le fin bout
des arbres... C'est Aval, un endroit qui a toujours fait parler de lui
depuis le roi Arthur et qui n'a pas fini peut-être bien...
Nous étions parvenus au bout du sentier, à un endroit où il plonge dans
la grève par une rampe abrupte. La brume n'était point dissipée, mais
on voyait de petites flammes jaunes courir dans toutes les directions
et Fanch-goz me dit que c'étaient les lumières des lanternes dont on
fouillait la côte pour découvrir les deux noyés. Fanchic devait être
par là aussi. Il le héla à tout hasard dans la nuit:
--Fanchic! Fanchic!
Et très loin, semblait-il, une voix répondit en breton:
--_Aman_ (ici)!...
Fanch-goz demanda si les recherches avaient abouti. La voix répondit:
«Non, pas encore», et de nouveau les lumières qui, à notre appel,
s'étaient arrêtées, se mirent à danser de roche en roche. Elles étaient
bien dix ou douze à la file qui, dans cette brume, avaient moins l'air
de fanaux que d'une procession de cierges en marche vers les pauvres
corps restés sans sépulture. Pourtant la mer était basse et Fanch
m'expliqua que, si les hommes qui fouillaient l'autre côté de la pointe
n'avaient pas eu la main plus heureuse que ceux-ci, tout espoir était
perdu de retrouver les noyés avant neuf jours. C'est le temps qu'il
faut à la mer pour les rendre, mais dans quel état! Gonflés, verdâtres,
les orbites vidées, tels quelque goémonier les verra surgir tout d'un
coup jusqu'à mi-corps, les bras en croix, devant l'étrave de sa barque,
ou les rencontrera flottant entre deux eaux dans le sillon de Talberg
qui est le rendez-vous de tous les cadavres de cette côte... Leurs
parents eux-mêmes ne les reconnaîtraient pas, s'ils ne se mettaient à
saigner aussitôt. L'ancienne coutume de la miche de pain, sur laquelle
on fiche une chandelle bénite allumée et qu'on abandonne ensuite au
courant, n'existe plus nulle part, même dans le Goélo où Fanch-goz se
souvient de l'avoir vu pratiquer du temps qu'il était petit mousse.
On disait que là où le pain s'arrêtait on était sûr de retrouver le
cadavre. Ici, quand un homme s'est noyé et qu'on ne retrouve pas son
corps, on fait dire une messe à son intention et l'on dispose pendant
neuf jours le lit où il couchait avec des draps blancs, un crucifix sur
les draps et deux cierges à son chevet. Si, au bout de ces neuf jours,
il n'a pas été retrouvé, c'est fini et il n'y a plus qu'à faire dire
une autre messe et un service de quinzaine pour le repos de son âme...
Fanch-goz me donne ces explications tout en marchant, et Fante, qui
frissonne, se serre contre nous deux et se fait toute petite. Mais
l'intérêt que j'eusse pris en un autre moment au récit du brave homme
est bien diminué par l'effroyable tristesse qui me submerge. Je n'ai
point de peine à m'imaginer ce que peut être, dans les deux maisons
de Bringuiller, cette double vigile funèbre autour du lit vide, avec
les femmes qui gloussent les prières des morts et les enfants qui
s'apeurent au coin du foyer. Et cette vigile durera peut-être neuf
jours et neuf nuits. En me retournant, je vois dans la brume, sur
le coteau, perdues comme des étoiles, les lumières des deux pauvres
maisons. Deux veuves, cinq orphelins, dont un au maillot, c'est le
bilan de cette soirée de deuil! Sans compter le petit mousse qui,
là-bas, dans la fièvre et l'insomnie, ouvre ses grands yeux et n'a pas
encore fait une plainte!...
Et brusquement ma pensée retourne vers cette île d'Aval, dont le nom,
avec celui de la Morgane, revenait comme une obsession dans le _vocero_
de la mère... Fanch-goz m'a un peu mise sur la voie. Mais je veux
en connaître davantage. Depuis que nous sommes ici, c'est comme un
fait exprès qu'il ne se passe point de jour où le souvenir de cette
fantastique habitante de l'écume et du vent, cette Morgane, princesse
de la mer et dévoratrice de jeunes hommes, ne se présente à moi,
évoquée par un mot, un nom, un air, ou, comme ce soir, une catastrophe
véritable...
Évidemment l'imagination joue le plus grand rôle dans cette évocation.
Je ne crois guère à Morgane; mais que ces gens-là y croient, qu'ils
affirment l'avoir vue et entendue, c'est ce qui mérite pourtant qu'on
y réfléchisse. Sont-ce simplement des hallucinés? Ont-ils pris pour
elle quelque forme de monstre marin rappelant, dans la brume, la
silhouette de son corps délicat? Je ne saurais dire. Et, d'autre part,
ce choix de l'île d'Aval pour théâtre de ses apparitions me cause
quelque étonnement. Qu'est-ce au juste que cette île mystérieuse dont
on voit les murailles et les tours se profiler âprement sur l'horizon
et qui semble garder jalousement quelque princesse des contes de fées?
Fanch-goz, que j'interroge à nouveau, lève les épaules. Il ne sait rien
ou presque rien et personne dans le pays n'en sait davantage. Close
hermétiquement des trois côtés où elle donne sur la terre, l'île fait
falaise vers le large; seulement, au droit de la falaise, dans une
petite crique naturelle, on a construit une jetée assez longue où les
bateaux peuvent aborder à mi-marée: une balise noire et blanche marque
le point où ils doivent s'arrêter. L'île couvre à peu près quinze
hectares, tant gazon que rochers. Il s'y trouvait une ferme autrefois
qui a été démolie par le nouveau propriétaire. C'était il y a trois
ans. Un entrepreneur prit possession du domaine et, pour commencer,
y fit bâtir ce grand mur circulaire qui ne laisse rien apercevoir
de l'intérieur. Puis, au-dessus des murs, on a vu passer une tour,
deux tours, trois tours, une grande terrasse de jaspe vert et des
combles. La terre a été plantée en gros arbres déjà venus, défrichée,
ensemencée, jardinée, etc. Et, quand tout a été prêt, les meubles en
place, les écuries, les étables garnies et qu'il n'est plus resté un
ouvrier dans l'île, deux grands carrosses se sont présentés à mer basse
devant la poterne du sud. La herse à peine levée est retombée derrière
eux, et les curieux en ont été pour leurs frais. L'entrepreneur ni les
ouvriers ne connaissaient le nom du propriétaire; celui-ci traitait
avec un notaire de Lannion et les autres travaillaient pour le compte
du notaire. On a bien espéré un moment que les indiscrétions de la
poste et des domestiques éclairciraient le mystère. Mais d'abord le
facteur ne pénètre jamais dans l'île; les correspondances sont portées
et prises tous les matins à Lannion par un vieux cocher en souquenille
vert-pomme qui fait le trajet régulier d'Aval à la ville et se charge
en même temps de l'approvisionnement et des autres commissions. Et il
ne faut pas songer à lui soutirer une syllabe de plus que celles qu'il
doit dire. Ajoutez à ce personnage énigmatique un berger, un porcher et
un gardeur de vaches qui mènent leur bétail sur les palus, une douzaine
de valets de pied et de femmes de chambre, puis--ô Fingal, ô Ambroise
Thomas!--une sorte de vieux barde aveugle, romantique et ténébreux,
qu'on voit grimper, certains jours, sur les rochers, ployant sous
une harpe à trois rangs de cordes, et conduit par une petite fille.
Par parenthèse, je dois dire que je serais personnellement bien aise
de les rencontrer, l'un et l'autre, au cours d'une promenade et que,
jusqu'à nouvel ordre, je range l'existence de ce Laërte et de sa Mignon
celtiques dans la catégorie des mythes originaux du pays...
Fanch-goz, pressé de questions, me fournit encore quelques détails,
mais assez pauvres. Il m'affirme bien avoir vu le vieillard, coulé
dans une houppelande grise, la harpe au dos, et sa petite fille, avec
une sorte de plaid bariolé, les cheveux libres et les pieds dans des
sandales. Mais il ne l'a pas entendu chanter, et il ne parle que par
ouï-dire des blandices de sa voix. D'ailleurs est-ce bien le vieillard
qui chante ou sa petite fille? Et puis, pour qui chantent-ils? Car tous
les personnages précédents ne sont évidemment que des comparses. Le
héros ou l'héroïne, l'être fantastique, homme ou femme, pour qui l'on a
bâti ce château, clos cette enceinte, forgé cette herse, reste à l'état
d'_x_, de problème, de point d'interrogation. Personne ne l'a vu. Et
les langues s'en donnent pourtant à son sujet, me dit Fanch. On parle
d'un étranger colossalement riche et l'on dit qu'il a fui le monde et
s'est retiré dans cette île à la suite d'une effroyable maladie qui
l'aurait défiguré et rendu hideux à voir, qu'il porte continuellement
un masque d'or et que des pêcheurs ont très bien distingué ce masque,
un soir que l'étranger était sur sa terrasse et que le soleil couchant
frappait à vif sur le métal. Et d'une!... L'homme au masque d'or, quel
sujet tout de même pour un Alexandre Dumas!
--Personnellement, dis-je à Fanch-goz, que pensez-vous que ce soit?
Il salive avant de répondre. La conversation, comme il arrive, a
retardé notre marche et la plupart du temps, quand l'intérêt est au
comble, nous nous arrêtons sur la route, à l'émoi de Fante qui voudrait
bien être rentrée...
--Pour moi, dit Fanch-goz, ce n'est pas un homme masqué, c'est une
demoiselle ou une dame... Je dis ça au jugé pour sûr, car la terrasse
est haute, mais la personne que j'y ai vue avait bien l'air d'une
personne du sexe, d'une femme en robe rouge, et ce que les autres
prenaient pour un masque était peut-être bien ses cheveux et ses
sourcils qui sont couleur d'or...
Une femme, voilà qui change tout à fait les choses. C'est la deuxième
version, celle-là, mais est-ce bien la bonne? C'est en tout cas la
plus vraisemblable. Que ne donnerais-je pour en avoir le cœur net! Je
ne sais pourquoi et si c'est l'aventure de ce soir, mais l'énigme
de cet étrange château m'intrigue au plus haut point. D'autres que
Fanch-goz ont abordé à l'île, le long de cette jetée où une balise
noire et blanche signale le point d'arrêt des bateaux. Ils y ont vu à
l'ancre un petit cotre d'une centaine de tonneaux, désarmé, un you-you
et une autre barque couverte d'un prélart qui en dissimule les formes
assez singulières, paraît-il. Cette flottille-là semble attendre; elle
n'a point d'équipage connu et on ne l'a jamais rencontrée au large.
Elle appartient au château; le nom des navires est celui de leur port
d'attache: _Aval_. Quand la mer monte, au retour des pêcheurs de
Penvern, de Landrellec et de l'Ile-Grande, un petit drapeau rouge est
hissé à un mât au bout du môle. C'est le signal convenu: langoustiers
et cordiers accostent près de la balise et un domestique, chargé
spécialement de cette fonction, prélève dans la marée les meilleures et
les plus riches parts qu'il règle à un prix fixé d'avance une fois pour
toutes. Après quoi, les bateaux repartent. Mais le plus bizarre--du
moins pour les gens d'ici--est que ce domestique, comme, au reste, tout
le personnel de l'île, quoique très visiblement étranger au pays, parle
une langue qui n'est pas tout à fait le breton, mais sans doute une de
ses variétés dialectales, car on l'entend sans trop d'effort et, de son
côté, il entend aisément les pêcheurs.
--Voyez-vous, ma bonne demoiselle, conclut Fanch-goz qui, sans
prendre garde, nous a conduites jusqu'à notre lande, tout ça, c'est
des histoires où il vaut mieux ne pas mettre le nez. J'ai bourlingué
à travers le monde, donc, et, sur mes vieux jours, je pensais avoir
épuisé toutes les curiosités de la planète. Il n'y a pas à dire: on
a beau vieillir, le bon Dieu vous en réserve toujours de reste. Qui
m'eût conté, jadis, que toute cette côte, de Perros à Trozouls, où il
n'y avait que de la lande et des cailloux, deviendrait un terroir à
Parisiens et qu'un gentil brin de demoiselle comme vous s'aviserait
d'amarrer sa chaloupe près du pauvre Fanch-goz, pour sûr que je
l'aurais traité, sauf votre respect, de fichu menteur... Tout arrive,
voilà ce qu'il faut se dire. Et c'est comme cela que l'île d'Aval, qui
était un rocher avec un peu d'herbe dessus, est maintenant un palais de
la mer. N'empêche que je l'aimais mieux sous son ancienne forme...
Cette dernière réflexion me surprend un peu.
--Et pourquoi donc? dis-je à Fanch-goz.
Le brave homme se retourne vers Bringuiller et, à travers la brume,
me montre du doigt les deux lumières qui tremblent, là-haut, comme en
plein ciel, aux vitres des deux maisons où a frappé la mort...
--Il y a six mois que les étrangers sont à l'île d'Aval... Avant, et
depuis des temps dont on n'a plus mémoire, bien sûr depuis le temps où
la Morgane vint cacher là le corps du roi Arthur, on ne l'avait pas
vue rôder autour de l'île. Elle est revenue, et, vous voyez, depuis
six mois, voilà le quatrième et le cinquième pêcheur du pays qui sont
emportés par elle... Il lui en reste deux à prendre. Sept, c'est son
chiffre... Et tous forts, vaillants et beaux! Les vieilles carcasses
comme moi, ça ne lui dit rien, c'est bon à nourrir les pissenlits par
la racine. La gueuse veut des jeunes hommes. Si encore c'était vrai ce
qu'on dit, qu'elle les choisit si vaillants pour servir de garde au roi
Arthur, quand il ressuscitera!...
Sa voix tremble d'émotion et de colère. Et, malgré moi, un frisson me
secoue de la tête aux pieds. Je ne trouve rien à répliquer au vieux
Fanch. Il y a décidément des folies qui sont contagieuses. Et l'on boit
à pleins poumons, ici, la superstition avec l'air qu'on respire...
Fanch-goz, malgré la nuit, s'aperçoit sans doute de mon trouble. Il se
calme aussitôt.
--Allons! allons! ma bonne demoiselle, remettez-vous. Voilà que je
vous tourne les sangs à présent avec mes conteries... Tenez, le chemin
est tout droit... Il n'y a qu'à sauter l'échalier et vous y êtes...
Bien le bonsoir, demoiselle, et à toi aussi, Fante, mon petit cœur...
Il nous quitte, s'enfonce dans la brume, et nous prenons de notre côté.
Comme la lande est pâle, et le ciel, et le sentier, et nous-mêmes! Et
quel pays que celui-ci, qui a l'air d'une antichambre de purgatoire,
d'une contrée mitoyenne entre la vie et la mort! Pauvre Fanch-goz! Il
a ses raisons pour craindre la mer. Elle lui a pris ses deux gars,
ses fils Alain et Pierre, et les femmes de ses fils sont mortes de
langueur après eux. Et, je le sens bien, ce n'est pas pour lui qu'il
craint, c'est pour l'enfant, la jolie chair tendre et rosée qui tente
la mauvaise ogresse...
Morgane... l'île d'Aval... et là-bas, sur Bringuiller, les deux cierges
qui brûleront neuf jours et neuf nuits, les cierges de la vigile
funèbre allumés pour le retour de ceux qui ne reviendront plus... et
le petit mousse aux grands yeux muets, rivé au poids mort de sa jambe
brisée... non, décidément, je ne dormirai pas maintenant, et ces
visions douloureuses qui dansent dans ma tête me gâtent toute ma joie
de demain, cette arrivée de Georges dont je me faisais une fête...