Mon «studio» est prêt et Georges arrive demain matin, comme je pensais,
par le train de huit heures. Il est entendu avec maman que nous irons
le chercher à la gare, Yvon, Faraud et moi; les malles suivront par
le courrier. Il me reste toute l'après-midi pour achever la toilette
de Rûn-Rouz. Yvon ratisse les allées; Gertrude époussète, frotte,
balaie, et, quand c'est fini, trouve moyen de recommencer. Fante seule,
l'égoïste, sur la table de la cuisine, repasse ses coiffes neuves
qu'elle a copieusement empesées la veille; c'est du travail perdu pour
la communauté, mais ne faut-il point aussi qu'elle fasse figure dans
notre entourage et, de la voir toute pimpante en jupe de droguet à
carreaux, avec son fin devantier, son petit châle violet et sa coiffe
blanche, cela ne donne-t-il point envie de se faire campagnard et
d'embrasser la Bretagne sur ses deux belles joues en fleur?
En attendant, et pour remplacer la sieste, qui n'est bonne qu'aux
imaginations languissantes, je jette ces quelques lignes sur mon
journal. Mais j'ai beau tâcher, je n'ai d'yeux et d'idées en écrivant
que pour mon «studio». N'ai-je rien oublié, point commis quelque faute
de goût, péché contre la symétrie et la concordance? Comme je regrette
à présent d'avoir si mal profité des leçons de cette chère Schneider
qui nous faisait, à Sévigné, un cours alterné de cuisine et d'art
décoratif! L'avons-nous assez ridiculisée, la pauvre demoiselle, et
ses tire-bouchons, ses lunettes bleues, son rauque patois d'Alsacienne
impénitente! Tout cela n'empêchait point qu'il n'y eût un grand sens
dans les recommandations qu'elle nous adressait:
--Souvenez-vous, mesdemoiselles, que la beauté d'un objet, d'une
pièce, d'un édifice, résultant en grande partie de l'harmonie de ses
proportions, il importe, avant toutes choses, de régler le rapport
existant entre ses dimensions, parce que c'est dans ce rapport que
résident, indépendamment de l'élégance, l'expression et surtout le
caractère.
Le _garactère_! L'_exbression_! Elle disait cela en fermant les
yeux, religieusement, comme si elle suçait des dragées. Eh! oui, le
caractère, l'expression, tout est là, je le vois bien à présent que je
fais mes décorations moi-même et que je n'ai ni Belloir ni Chauvière
pour me soumettre leurs plans. Par exemple, je voudrais bien les voir
ici, avec mes ressources, Chauvière et Belloir. Les trois pièces
mansardées qui font mon «studio», mon cabinet de toilette et ma chambre
à coucher, ont exactement 2 m. 10 de haut; le cabinet est un réduit
éclairé d'une tabatière; la chambre est à pans coupés des deux côtés et
il n'y a que mon «studio» qui, grâce à l'exhaussement du pignon nord,
ait une dimension satisfaisante. Encore le piano, la bibliothèque et
la table de travail en mangent-ils un bon tiers. La fenêtre aussi est
énorme et il en vient à toute heure de grandes nappes de lumière ambrée
et chaude qui a pris sa couleur sur les ajoncs. Il a fallu harmoniser
ma décoration avec cette lumière toute spéciale et veiller à ce qu'elle
ne fût pas en trop complet désaccord avec la tonalité des murs et des
meubles...
Pour les murs, j'avais eu d'instinct la main heureuse en me décidant
pour un canevas de Java à trente sous le mètre, de tissu grossier,
mais imprimé de grands chardons bleu foncé qui sont un motif fort à
mon goût... Sans compter que, dans ce motif, «la prédominance des
lignes verticales a pour effet, dirait Mlle Schneider, de modifier
les proportions apparentes de la pièce et de la faire paraître plus
élevée!...» Mais le tapis, qui était un smyrne dépareillé, a dû céder
la place à une simple carpette de jonc, moins jolie et plus avenante.
J'ai aussi déménagé un fauteuil grenat qui faisait tache. Restent le
divan, bleu sombre et or, un crapaud de mêmes nuances, et, çà et là,
de grands châles éteints, des étoffes passées, des robes de l'ancien
temps, toute une défroque de grenier qui avait, avec notre malle de
papiers de famille, échappé aux vacations publiques et dont j'ai fait
ici de petits coins délicieux... Bref, la note dominante est le bleu
foncé soutaché de jaune très clair, qui ne sympathisent peut-être
point au naturel et qui, poussés ici à leurs extrêmes, font un accord
inattendu. C'est courant que le bleu sied aux blondes et le jaune aux
brunes, mais je suis châtain et je puis prendre aux deux.
Reste à savoir si, comme disait Schneider, j'ai trouvé le _garactère_,
l'_exbression_. Tout pesé, je pense que oui. Mais il est vrai qu'en
ce moment le soleil est de complicité avec moi; il entre à flots roux
qui dorent toutes les choses. Une originalité (en est-ce une?) est
qu'il n'y a point de rideaux, de grands ni de petits, à la fenêtre.
Quand on a le grand espace libre devant soi, n'est-ce point pitié de
lui substituer des trompe-l'œil et des artifices? Et vraiment je suis
contente. Sur mon piano, entre deux grands paquets d'ajonc qui trempent
dans des cornets en terre de Quimper, le petit enfant au bonnet de
Donatello sourit aux anges; un paysage, signé Wilfrid Glehn (une
coulée d'argent mat sous des feuillages métalliques d'automne), est
pendu aux murs; c'est un débris de ma galerie personnelle,--du temps
que j'avais une galerie,--avec trois autres paysages formant panneaux
dans la salle à manger, une vue des Traoïero, par Lucien Monod, d'une
délicieuse harmonie décorative, une couple de gros rochers à profils de
gargouilles gothiques, par Gaston Prunier, et un lever d'aube sur la
Marne, par Joseph Savard... Quoi encore? Ma bibliothèque, ma table. Du
frêne teinté, tout uniment, sans moulures, sans fioritures. Et, sur les
rayons, quelques livres, partie à papa, partie à moi. Bien dépareillés,
ces pauvres livres, où un tome de Littré s'accoude à un roman de Mme de
Buxy et _la Mer_ de Michelet aux contes de Berquin... Je n'ai ouvert
ni Littré ni Michelet: ces grands noms me font peur; point davantage
le chevalier Berquin qui me conquit à douze ans. Mais _le Grillon du
manoir_ m'a ravie; cela est peint par une femme qui a souffert du
monde et qui a passé, comme je fais, des grandeurs à la médiocrité.
Charlotte d'Aubelle, l'héroïne de Mme de Buxy, jure bien aussi qu'après
l'expérience qu'elle a faite elle ne cessera plus de s'appartenir,
et elle tient parole trois cents pages durant; mais c'est pour céder
ensuite au chevaleresque et passionné Grandmanoir. Je ne puis pas dire
qu'elle ait tort et cependant, à sa place... Ah! qui peut dire ce que
je ferais à sa place?