11 mai.

Mon «studio» est prêt et Georges arrive demain matin, comme je pensais,

par le train de huit heures. Il est entendu avec maman que nous irons

le chercher à la gare, Yvon, Faraud et moi; les malles suivront par

le courrier. Il me reste toute l'après-midi pour achever la toilette

de Rûn-Rouz. Yvon ratisse les allées; Gertrude époussète, frotte,

balaie, et, quand c'est fini, trouve moyen de recommencer. Fante seule,

l'égoïste, sur la table de la cuisine, repasse ses coiffes neuves

qu'elle a copieusement empesées la veille; c'est du travail perdu pour

la communauté, mais ne faut-il point aussi qu'elle fasse figure dans

notre entourage et, de la voir toute pimpante en jupe de droguet à

carreaux, avec son fin devantier, son petit châle violet et sa coiffe

blanche, cela ne donne-t-il point envie de se faire campagnard et

d'embrasser la Bretagne sur ses deux belles joues en fleur?

En attendant, et pour remplacer la sieste, qui n'est bonne qu'aux

imaginations languissantes, je jette ces quelques lignes sur mon

journal. Mais j'ai beau tâcher, je n'ai d'yeux et d'idées en écrivant

que pour mon «studio». N'ai-je rien oublié, point commis quelque faute

de goût, péché contre la symétrie et la concordance? Comme je regrette

à présent d'avoir si mal profité des leçons de cette chère Schneider

qui nous faisait, à Sévigné, un cours alterné de cuisine et d'art

décoratif! L'avons-nous assez ridiculisée, la pauvre demoiselle, et

ses tire-bouchons, ses lunettes bleues, son rauque patois d'Alsacienne

impénitente! Tout cela n'empêchait point qu'il n'y eût un grand sens

dans les recommandations qu'elle nous adressait:

--Souvenez-vous, mesdemoiselles, que la beauté d'un objet, d'une

pièce, d'un édifice, résultant en grande partie de l'harmonie de ses

proportions, il importe, avant toutes choses, de régler le rapport

existant entre ses dimensions, parce que c'est dans ce rapport que

résident, indépendamment de l'élégance, l'expression et surtout le

caractère.

Le _garactère_! L'_exbression_! Elle disait cela en fermant les

yeux, religieusement, comme si elle suçait des dragées. Eh! oui, le

caractère, l'expression, tout est là, je le vois bien à présent que je

fais mes décorations moi-même et que je n'ai ni Belloir ni Chauvière

pour me soumettre leurs plans. Par exemple, je voudrais bien les voir

ici, avec mes ressources, Chauvière et Belloir. Les trois pièces

mansardées qui font mon «studio», mon cabinet de toilette et ma chambre

à coucher, ont exactement 2 m. 10 de haut; le cabinet est un réduit

éclairé d'une tabatière; la chambre est à pans coupés des deux côtés et

il n'y a que mon «studio» qui, grâce à l'exhaussement du pignon nord,

ait une dimension satisfaisante. Encore le piano, la bibliothèque et

la table de travail en mangent-ils un bon tiers. La fenêtre aussi est

énorme et il en vient à toute heure de grandes nappes de lumière ambrée

et chaude qui a pris sa couleur sur les ajoncs. Il a fallu harmoniser

ma décoration avec cette lumière toute spéciale et veiller à ce qu'elle

ne fût pas en trop complet désaccord avec la tonalité des murs et des

meubles...

Pour les murs, j'avais eu d'instinct la main heureuse en me décidant

pour un canevas de Java à trente sous le mètre, de tissu grossier,

mais imprimé de grands chardons bleu foncé qui sont un motif fort à

mon goût... Sans compter que, dans ce motif, «la prédominance des

lignes verticales a pour effet, dirait Mlle Schneider, de modifier

les proportions apparentes de la pièce et de la faire paraître plus

élevée!...» Mais le tapis, qui était un smyrne dépareillé, a dû céder

la place à une simple carpette de jonc, moins jolie et plus avenante.

J'ai aussi déménagé un fauteuil grenat qui faisait tache. Restent le

divan, bleu sombre et or, un crapaud de mêmes nuances, et, çà et là,

de grands châles éteints, des étoffes passées, des robes de l'ancien

temps, toute une défroque de grenier qui avait, avec notre malle de

papiers de famille, échappé aux vacations publiques et dont j'ai fait

ici de petits coins délicieux... Bref, la note dominante est le bleu

foncé soutaché de jaune très clair, qui ne sympathisent peut-être

point au naturel et qui, poussés ici à leurs extrêmes, font un accord

inattendu. C'est courant que le bleu sied aux blondes et le jaune aux

brunes, mais je suis châtain et je puis prendre aux deux.

Reste à savoir si, comme disait Schneider, j'ai trouvé le _garactère_,

l'_exbression_. Tout pesé, je pense que oui. Mais il est vrai qu'en

ce moment le soleil est de complicité avec moi; il entre à flots roux

qui dorent toutes les choses. Une originalité (en est-ce une?) est

qu'il n'y a point de rideaux, de grands ni de petits, à la fenêtre.

Quand on a le grand espace libre devant soi, n'est-ce point pitié de

lui substituer des trompe-l'œil et des artifices? Et vraiment je suis

contente. Sur mon piano, entre deux grands paquets d'ajonc qui trempent

dans des cornets en terre de Quimper, le petit enfant au bonnet de

Donatello sourit aux anges; un paysage, signé Wilfrid Glehn (une

coulée d'argent mat sous des feuillages métalliques d'automne), est

pendu aux murs; c'est un débris de ma galerie personnelle,--du temps

que j'avais une galerie,--avec trois autres paysages formant panneaux

dans la salle à manger, une vue des Traoïero, par Lucien Monod, d'une

délicieuse harmonie décorative, une couple de gros rochers à profils de

gargouilles gothiques, par Gaston Prunier, et un lever d'aube sur la

Marne, par Joseph Savard... Quoi encore? Ma bibliothèque, ma table. Du

frêne teinté, tout uniment, sans moulures, sans fioritures. Et, sur les

rayons, quelques livres, partie à papa, partie à moi. Bien dépareillés,

ces pauvres livres, où un tome de Littré s'accoude à un roman de Mme de

Buxy et _la Mer_ de Michelet aux contes de Berquin... Je n'ai ouvert

ni Littré ni Michelet: ces grands noms me font peur; point davantage

le chevalier Berquin qui me conquit à douze ans. Mais _le Grillon du

manoir_ m'a ravie; cela est peint par une femme qui a souffert du

monde et qui a passé, comme je fais, des grandeurs à la médiocrité.

Charlotte d'Aubelle, l'héroïne de Mme de Buxy, jure bien aussi qu'après

l'expérience qu'elle a faite elle ne cessera plus de s'appartenir,

et elle tient parole trois cents pages durant; mais c'est pour céder

ensuite au chevaleresque et passionné Grandmanoir. Je ne puis pas dire

qu'elle ait tort et cependant, à sa place... Ah! qui peut dire ce que

je ferais à sa place?

Morgane · 第 10 / 37 题