Je n'ai pu résister à mon impatience. Le piéton qui distribue nos
lettres ne passe qu'à trois heures; un autre facteur les apporte au
bourg vers midi. Faraud était attelé; Yvon avait je ne sais quelles
commissions pour Trégastel; il m'a donné sa liste et je suis partie à
sa place. Justement la poste avait du retard. J'ai dû sécher sur pied
une bonne heure et enfin l'idée m'est venue d'entrer à l'église dire un
bout de prière...
J'ai beau faire, j'ai toujours un petit frisson en pénétrant dans ces
églises bretonnes. Le catafalque y est en permanence au milieu du
chœur, et le porche regarde sur un charnier où sont entassés pêle-mêle
les ossements des morts dont la concession a pris fin.
Quand le charnier est plein, il déborde par l'ouverture. Mais la
première impression surmontée, quelle douceur dans ces petites
églises, quelle fraîcheur et quel silence sous ces voûtes arrondies en
forme de carènes retournées, et de quel robuste élan les piliers de
granit montent, avec leurs rangées de saints trapus, leurs sculptures
barbares, vers le bleu virginal de la nef! Il y a là surtout une petite
statue en bois de Notre-Dame de la Pitié que je reviendrai voir. Elle
vous charibote les entrailles. C'est d'un art tout primitif et comme
pétri de simplicité. Je me suis mise à genoux sous les petites mains
qu'elle replie vers le ciel, comme pour le prendre à témoin des misères
de ce monde, et j'ai prié du fond du cœur pour papa, pour maman, pour
Georges et pour moi...
Quand je suis sortie, le facteur tournait l'angle du cimetière. Il m'a
remis mon courrier: deux lettres tout juste, mais dont j'ai dévoré
la suscription: l'une de Marseille, confiée aux bons soins de M.
d'Arnouville, et qu'il avait fait suivre: c'était la lettre de Georges;
l'autre, dont je reconnus aussi l'écriture, de M. d'Arnouville
lui-même.
Bien entendu, et malgré mon impatience, je les ai portées toutes
cachetées à maman. Mais, par exemple, le privilège de l'âge n'a pu
faire que la lettre de M. d'Arnouville passât la première (d'ailleurs,
elle ne faisait que nous prévenir de ce que nous savions), et c'est
Georges qui a étrenné...
Il n'avait pas encore notre nouvelle adresse quand il nous écrivait,
et il attendait de la recevoir pour prendre le train. Donc il est en
route, à cette heure-ci... Lamentations sur la mort de papa qui fut si
bon pour lui, qui le traitait comme un fils et qu'il pleure lui-même
comme un père... (Ça, je m'y attendais, car Georges a du cœur.) Notre
ruine l'a beaucoup ému aussi. Il espère cependant que, grâce à M.
d'Arnouville, la situation s'améliorera, et, de toutes façons, il sait
ce que la reconnaissance lui dicterait personnellement à notre égard...
Ici un paragraphe assez ténébreux. Je l'ai retenu, l'ayant lu à trois
reprises, et je puis le transcrire de mémoire:
«Quant à ce que m'apprend M. d'Arnouville de la conduite de Louis
Dussaussoy, vous ne pouvez concevoir, ma chère tante, l'impression
qu'elle m'a faite: ç'a été à la fois du dégoût et de la joie; j'en
aurais pleuré et dansé tout ensemble. Songer qu'Annette aurait pu
devenir la femme de ce bélître!... Dieu merci, nous en sommes quittes
pour la peur et, du moins, celui qui l'épousera maintenant, nous sommes
sûrs qu'il la prendra pour elle et non pour sa dot. Qui sait, après
tout, ma chère tante, si cette dot n'était point l'épouvantail qui
tenait éloignés d'Annette ceux qui l'aimaient le mieux?»
Hé! hé! quand je vous le disais? Mais à qui donc fait allusion monsieur
mon cousin dans cette phrase enveloppée et ambiguë à plaisir? J'ai beau
chercher, je ne vois personne dans mon ancien entourage à qui ma dot
ait causé cette peur bleue. A moins que, oui, à moins... Bon! encore
l'imagination, la petite folle qui m'emporte!
Redescendons sur terre. Le réel, c'est que Georges a maintenant notre
adresse et qu'il est en route. Quand arrivera-t-il? Après-demain
probablement, par l'express de huit heures du matin. Et pourquoi
seulement après-demain? Parce que des papiers à remettre au ministre
l'obligeront de s'arrêter aujourd'hui rue Royale. Juste au moment où
Georges recevait la lettre de M. d'Arnouville, l'amiral allait faire
partir un courrier spécial sur l'_Ernest-Simon_. Georges a demandé d'en
être chargé, et, comme il est fort bien en cour, l'amiral y a consenti
sans la moindre difficulté.
En attendant, j'ai passé toute l'après-midi et la soirée en compagnie
de Gertrude, de Fante et d'Yvon à mettre en état la chambre que nous
destinons à Georges. Elle touche à celle de maman, avec une porte de
sortie sur le clos. Mon Dieu! que j'ai roulé de meubles, essayé de
tentures, battu de tapis! Je suis rompue. Sans compter qu'il va bien
falloir que je donne un coup de peigne à mon «studio». Mille choses s'y
voyaient qui ne m'avaient pas choquée et dont il me semble à présent
que je n'ai pas trouvé l'arrangement exact, décisif, artiste... Petits
meubles de frêne teinté, simples jusqu'à la nudité, modestes comme il
convient à une installation de pauvres gens, et qui peuvent cependant,
sous ma baguette de fée, revêtir un tout autre air. Je ne suis pas pour
rien la fille de maman, une Léïzour de Kerduel, s'il vous plaît, et
l'on va bien juger si j'ai de qui tenir...