10 mai.

Je n'ai pu résister à mon impatience. Le piéton qui distribue nos

lettres ne passe qu'à trois heures; un autre facteur les apporte au

bourg vers midi. Faraud était attelé; Yvon avait je ne sais quelles

commissions pour Trégastel; il m'a donné sa liste et je suis partie à

sa place. Justement la poste avait du retard. J'ai dû sécher sur pied

une bonne heure et enfin l'idée m'est venue d'entrer à l'église dire un

bout de prière...

J'ai beau faire, j'ai toujours un petit frisson en pénétrant dans ces

églises bretonnes. Le catafalque y est en permanence au milieu du

chœur, et le porche regarde sur un charnier où sont entassés pêle-mêle

les ossements des morts dont la concession a pris fin.

Quand le charnier est plein, il déborde par l'ouverture. Mais la

première impression surmontée, quelle douceur dans ces petites

églises, quelle fraîcheur et quel silence sous ces voûtes arrondies en

forme de carènes retournées, et de quel robuste élan les piliers de

granit montent, avec leurs rangées de saints trapus, leurs sculptures

barbares, vers le bleu virginal de la nef! Il y a là surtout une petite

statue en bois de Notre-Dame de la Pitié que je reviendrai voir. Elle

vous charibote les entrailles. C'est d'un art tout primitif et comme

pétri de simplicité. Je me suis mise à genoux sous les petites mains

qu'elle replie vers le ciel, comme pour le prendre à témoin des misères

de ce monde, et j'ai prié du fond du cœur pour papa, pour maman, pour

Georges et pour moi...

Quand je suis sortie, le facteur tournait l'angle du cimetière. Il m'a

remis mon courrier: deux lettres tout juste, mais dont j'ai dévoré

la suscription: l'une de Marseille, confiée aux bons soins de M.

d'Arnouville, et qu'il avait fait suivre: c'était la lettre de Georges;

l'autre, dont je reconnus aussi l'écriture, de M. d'Arnouville

lui-même.

Bien entendu, et malgré mon impatience, je les ai portées toutes

cachetées à maman. Mais, par exemple, le privilège de l'âge n'a pu

faire que la lettre de M. d'Arnouville passât la première (d'ailleurs,

elle ne faisait que nous prévenir de ce que nous savions), et c'est

Georges qui a étrenné...

Il n'avait pas encore notre nouvelle adresse quand il nous écrivait,

et il attendait de la recevoir pour prendre le train. Donc il est en

route, à cette heure-ci... Lamentations sur la mort de papa qui fut si

bon pour lui, qui le traitait comme un fils et qu'il pleure lui-même

comme un père... (Ça, je m'y attendais, car Georges a du cœur.) Notre

ruine l'a beaucoup ému aussi. Il espère cependant que, grâce à M.

d'Arnouville, la situation s'améliorera, et, de toutes façons, il sait

ce que la reconnaissance lui dicterait personnellement à notre égard...

Ici un paragraphe assez ténébreux. Je l'ai retenu, l'ayant lu à trois

reprises, et je puis le transcrire de mémoire:

«Quant à ce que m'apprend M. d'Arnouville de la conduite de Louis

Dussaussoy, vous ne pouvez concevoir, ma chère tante, l'impression

qu'elle m'a faite: ç'a été à la fois du dégoût et de la joie; j'en

aurais pleuré et dansé tout ensemble. Songer qu'Annette aurait pu

devenir la femme de ce bélître!... Dieu merci, nous en sommes quittes

pour la peur et, du moins, celui qui l'épousera maintenant, nous sommes

sûrs qu'il la prendra pour elle et non pour sa dot. Qui sait, après

tout, ma chère tante, si cette dot n'était point l'épouvantail qui

tenait éloignés d'Annette ceux qui l'aimaient le mieux?»

Hé! hé! quand je vous le disais? Mais à qui donc fait allusion monsieur

mon cousin dans cette phrase enveloppée et ambiguë à plaisir? J'ai beau

chercher, je ne vois personne dans mon ancien entourage à qui ma dot

ait causé cette peur bleue. A moins que, oui, à moins... Bon! encore

l'imagination, la petite folle qui m'emporte!

Redescendons sur terre. Le réel, c'est que Georges a maintenant notre

adresse et qu'il est en route. Quand arrivera-t-il? Après-demain

probablement, par l'express de huit heures du matin. Et pourquoi

seulement après-demain? Parce que des papiers à remettre au ministre

l'obligeront de s'arrêter aujourd'hui rue Royale. Juste au moment où

Georges recevait la lettre de M. d'Arnouville, l'amiral allait faire

partir un courrier spécial sur l'_Ernest-Simon_. Georges a demandé d'en

être chargé, et, comme il est fort bien en cour, l'amiral y a consenti

sans la moindre difficulté.

En attendant, j'ai passé toute l'après-midi et la soirée en compagnie

de Gertrude, de Fante et d'Yvon à mettre en état la chambre que nous

destinons à Georges. Elle touche à celle de maman, avec une porte de

sortie sur le clos. Mon Dieu! que j'ai roulé de meubles, essayé de

tentures, battu de tapis! Je suis rompue. Sans compter qu'il va bien

falloir que je donne un coup de peigne à mon «studio». Mille choses s'y

voyaient qui ne m'avaient pas choquée et dont il me semble à présent

que je n'ai pas trouvé l'arrangement exact, décisif, artiste... Petits

meubles de frêne teinté, simples jusqu'à la nudité, modestes comme il

convient à une installation de pauvres gens, et qui peuvent cependant,

sous ma baguette de fée, revêtir un tout autre air. Je ne suis pas pour

rien la fille de maman, une Léïzour de Kerduel, s'il vous plaît, et

l'on va bien juger si j'ai de qui tenir...

Morgane · 第 9 / 37 题