Georges est à Marseille. Voilà la grande nouvelle qui m'a tenue toute
cette après-midi agitée et fiévreuse à l'excès, je ne sais pourquoi...
Et maman elle-même n'en a pas cru ses oreilles, a voulu relire la
dépêche qui, après nous avoir cherchées à Paris, chez M. d'Arnouville,
nous est enfin arrivée par ses soins... Vite, il a fallu courir au
sémaphore de Ploumanac'h, et, du coup, Faraud, qui nous traînait,
a reçu le baptême du fouet. Mais aussi ne s'avisait-il point, en
semblable occurrence, d'aller le pas comme un cheval de meunier? Et
toutes mes objurgations n'y étaient de rien. Il secouait la tête et
continuait son train de sénateur. Ma foi, je n'y ai pas tenu et nous
voilà brouillés pour un temps, Faraud et moi...
La dépêche de Georges portait:
«Marseille, 8 heures, matin. Arrivé aujourd'hui sur paquebot
_Ernest-Simon_. Télégraphiez où habitez. Vous embrasse toutes deux,
tante Yseult et Annette. Lettre suit. Adresse: Hôtel Continental,
Marseille.»
J'ai répondu pour maman:
«Habitons Rûn-Rouz en Trégastel, par Lannion, Côtes-du-Nord. Attendons
impatiemment nouvelles.»
Et j'ai signé du nom de maman:
«Yseult Lefoullon.»
Mais comment Georges est-il à Marseille? C'est la question que nous
nous sommes posée toute la journée. Il y a six mois, Georges m'écrivait
de Toulon qu'il permutait avec un enseigne de la _Comète_ et repartait
pour une campagne de deux ans à Tahiti. Depuis nous n'avions pas eu de
ses nouvelles. M. d'Arnouville lui avait écrit, sur ma prière, pour
lui annoncer la mort de père, et, sans doute, il avait ajouté quelques
détails sur l'affreuse extrémité où nous étions réduites en ce moment.
Nous attendions une simple lettre de condoléances, et c'est lui-même,
en personne, qui débarque... Je ne m'explique pas encore le mystère.
Car il y a un mystère... Oh! ça, j'en suis sûre! Mon pressentiment me
le dit, et quand mon pressentiment parle... Hélas! non, il ne m'a pas
trompée pour les Dussaussoy ni pour papa...
N'importe! Cette arrivée inattendue de Georges m'agite plus que je
n'aurais pensé.
Voyons! Raisonnons! Qu'y a-t-il au fond de cette petite âme solitaire
et meurtrie, qui, hier encore, se repliait farouchement sur elle-même,
ne voulait entendre qu'à une vie végétative, entre sa lande, son âne
et le mur en pierres sèches du vieux Fanch, et qui maintenant prend le
galop, fait l'impatiente et la dévergondée?
Georges Léïzour est mon cousin, mon petit camarade d'enfance. Nous
avons été élevés ensemble et je l'aimais comme un frère. Je l'aime
toujours. Et même, sans doute parce que nous sommes plus seuls, que
papa nous manque, il me semble que je l'aime davantage... Je n'osais
pas trop le dire. Son attitude envers nous a été si singulière en
ces dernières années! J'ai pu craindre que l'éloignement, l'absence
ne l'eussent changé tout à fait. Trois ans sans nous venir voir!
Et, l'année où il est venu, il était si réservé à mon égard! Il me
parlait à peine et avec des _vous_ et des deuxièmes personnes du
pluriel longues comme le bras... Puis cette permutation soudaine,
à l'époque de mes fiançailles, avec un officier de la _Comète_ en
partance pour l'Océanie!... Tout cela, quand j'y songe, n'est point
très encourageant. Il y a évidemment de la froideur et du parti pris
chez Georges. Et, en ce moment même, s'il est à Marseille, peut-être ne
l'a-t-il point fait exprès; et, s'il demande à nous voir, peut-être que
les convenances ne lui permettaient pas de faire autrement.
Eh bien, non, non et non! Je l'accuse gratuitement. Je sens, je sais
qu'il n'a point de ces petitesses; je suis sûre que c'est lui-même, au
reçu de la lettre de M. d'Arnouville, qui a demandé son rapatriement.
Il l'aura obtenu, et sa première pensée, en touchant terre, a été pour
maman et pour moi. Voilà l'exacte vérité... Tout cela ne me dit point
pourquoi je suis si fiévreuse et pourquoi, depuis ce tantôt, mon esprit
bat la chamade. Est-ce que?... Non, je n'écrirai point cela. Georges
m'a suffisamment donné à entendre qu'il n'était, qu'il ne serait jamais
pour moi qu'un frère aîné. Rien de plus. Je l'ai si bien compris
moi-même que je me suis laissé fiancer à un autre... Souviens-toi,
souviens-toi, pauvre cœur! Ce ne sont pas tes serments qu'il faut
invoquer: c'est un passé qui n'est vieux que d'une heure; c'est la dure
épreuve qui n'a fait que te meurtrir, mais qui, si tu t'étais livré
vraiment, t'eût brisé comme verre...
Allons! Georges peut venir: je lui montrerai la figure d'une amie,
d'une sœur...