... Trois petits coups grattés à la porte. C'était Fante, notre
nouvelle femme de chambre, comme dit Gertrude, qui venait m'annoncer
que le potage était servi.
Elle est jolie comme tout, cette petite Fante, avec sa coiffe en
spirale qui fait qu'elle a l'air de sortir d'une conque marine, ses
yeux de source, ses dents aiguës et son teint rose. Elle baragouine
déjà quelques mots de français et, en retour, elle m'a enseigné
quelques mots de breton. Mais ce n'est qu'un commencement: j'ai résolu
de me mettre sérieusement, scientifiquement, à l'étude de l'idiome
national. Je suis Bretonne aussi, moi, par maman du moins, qui est une
Léïzour de Kerduel tout ce qu'il y a de plus pur. Et ma table est déjà
encombrée de grammaires, de colloques, de glossaires. Oh! j'arriverai,
j'arriverai...
En attendant, Fante a interrompu mon journal.
J'en avais, j'en ai tant à conter, si je ne veux rien oublier, pour ces
trois mois où je n'ai point écrit une ligne. Et vraiment où y aurais-je
eu la tête? Point à Paris toujours. Ni même à Rûn-Rouz les premières
semaines de notre installation. Que de choses, mon Dieu, sur les bras
et qu'une ménagère qui se respecte a donc d'occupations! Il me fallait
cette expérience pour le savoir. Petite fille gâtée qui ne pensais qu'à
tes chiffons, à tes poupées et aux papotages des petites amies, te
voilà bien punie, cette fois. Punie? J'exagère bien un peu. La vérité
est que je prends très au sérieux mon nouveau rôle de maîtresse de
maison. Maman m'a délégué ses pouvoirs, et il le fallait bien. Elle
est toujours très affaissée; l'anémie, du moins, a un peu cédé; il y a
du mieux déjà, m'a dit notre médecin, M. Le Dentu, qui la vient voir
une fois par semaine. Mais il ne faut pas d'agitation; maman doit être
l'objet des plus grands soins. J'y veille, et la bonne Gertrude avec
moi. Nous ne la quittons guère l'une ou l'autre. Le climat lui est bon.
Elle sort un peu dans le clos où nous la couchons sur sa chaise. Mais
ce paysage, ces landes, ces rochers ne sourient guère à sa mélancolie...
Mon Dieu, j'avais d'abord la même impression qu'elle. Et j'en suis
revenue. D'abord la lande, en ce moment, est divine. C'est une autre
mer, qui roule des vagues d'or et qui a toute la variété, tout
l'imprévu de la mer. Puis les rochers sont une végétation si singulière
et si appropriée de ce pays-ci! Ils sortent de terre un peu partout.
Ils ont toutes les formes: de cynocéphales, d'éléphants, de tortues, de
chameaux accroupis et debout. Une vraie ménagerie d'Apocalypse! Mais le
plus extraordinaire de tous est un rocher que je vois de ma fenêtre et
dont la base plonge dans la mer. Il est bien haut de soixante pieds et
il reproduit, avec une netteté de médaille, le profil d'un roi barbare,
dont la tiare est dessinée par les échancrures qu'a creusées la pluie.
De fait, on l'appelle ici le roi Grallon... Grallon, Is, Morgane...
Toujours ce même souvenir qui revit dans la pierre, comme sur la lèvre
des hommes... Encore n'est-ce point tant leur forme que leur nuance qui
me séduit dans ces blocs monstrueux. J'ai voulu en examiner un de tout
près pour savoir d'où venait cette bigarrure qui se fondait de loin en
une teinte d'un gris doré infiniment doux. Il s'y trouvait d'abord de
petits lichens bruns, puis, par places, dans les creux, de minuscules
mousses de velours vert, mais surtout une sorte de moisissure argentée,
d'efflorescence blanchâtre, dont mon ignorance de la botanique ne me
permet pas de dire si c'est un polype ou une végétation, et enfin un
lichen d'une autre espèce, tout d'or, d'un or magnifique et profond.
C'est là, presque pour tous les rochers, l'habit qui les vêt. Et ce
brun, ce vert, cet argent et cet or mêlés au rose tendre de la pierre,
là où la pierre est à vif, font quelque chose de délicieux et que
je ne trouve pas de nom pour exprimer. Ou plutôt si, j'en sais un:
c'est le nom même que porte la Bretagne en breton: _Breis_. Cela veut
dire bigarré, tacheté, nuancé, et c'est tout à fait cela. Ceux qui
ont baptisé la Bretagne ne pouvaient choisir un mot plus juste, qui
rendît mieux l'impression que donne du premier coup cette péninsule
granitique, cette grande échine de roc plongeant dans la mer, avec sa
fauve toison de landes courtes, ses bois secrets et sa pâle lumière...
Et puis, et puis, ce n'est pas le tout que le paysage: il y a l'homme
aussi, à qui ne fait point attention ma pauvre maman et qui a bien son
intérêt, quand on creuse un peu.
Nous n'avons point de voisins immédiats, mais en trois sauts je suis
chez Guil, chez Jakès ou chez Jean-Marie. Ç'a été l'un de mes premiers
soucis, cette connaissance à faire de notre entourage. Fante aidant,
j'y suis à peu près arrivée. Nous nous servons de truchement l'une à
l'autre, et, d'ailleurs, les portes ici n'ont pas de serrure, ou bien
la clef est sur la porte: il n'y a qu'à entrer. On se «bonjoure», on
se cale sur le banc-dossier ou dans le classique fauteuil de chêne
qui lui fait vis-à-vis au coin de l'âtre, et, tant bien que mal, on
bavarde...
Par exemple, il y a des ménages où je n'entre plus et celui des
Lissillour pauvres, pour commencer. Je les plaignais de tout mon cœur,
je leur voulais du bien; j'avais tort: leur saleté est fille de leur
paresse, et ils la cultivent avec un soin quasi religieux. Ils ont
une grande ferme, cinq ou six corps de bâtiments, un moulin, dont ils
ont laissé tomber la toiture, ne se réservant qu'une façon d'étable
qu'ils partagent avec leur vache. Et les champs restent en jachère; les
bâtiments achèvent de se lézarder; le purin croupit devant la porte.
Ils regardent cette fange et s'y complaisent. Quand le pain manque,
l'une des deux sœurs (elles sont à deux, presque innocentes, avec leur
frère, qui n'est pas mieux loti) prend un bâton et une besace et s'en
va faire le tour de la paroisse. On sait qu'ils ne sont pauvres que par
leur volonté et on leur donne tout de même. Cela m'agace, et je n'ai
point pénétré encore le sens de cette charité singulière...
Bien d'autres choses m'étonnent dans ce pays-ci, dont un commerce plus
intime me permettra sans doute de saisir un jour ou l'autre la raison.
En attendant, ma prédilection est toute tournée, peut-être à cause
de l'intérêt que je porte à la petite Fante, vers un chaume de vieux
pêcheur, dont je vois d'ici le pignon mangé de lierre sombre, à mi-côte
du hameau de Bringuiller.
C'est là qu'habitent le grand-père de Fante et son frère, le petit
Fanchic, plus âgé qu'elle de treize mois. Le grand-père de Fante
s'appelle Guézennec, mais on ne le connaît ici que sous le nom de
Fanch-goz (le vieux François).
Fanch, Fanchic et Fante faisaient un même ménage avant notre arrivée,
et, comme ce ménage n'était point riche, ils ont consenti à se séparer.
C'est ainsi que Fante est devenue notre femme de chambre. Elle gagne
de ce chef cinq francs par mois, qu'elle porte religieusement à son
grand-père (cinq francs, une fortune, quand les vachères et les filles
de ferme ne sont payées qu'à raison de quinze écus l'an, et j'habille
encore Fante avec mes vieilles robes!). Le vieux travaille cependant;
quoiqu'il ait gagné depuis longtemps sa retraite, les soixante-seize
francs de pension qu'elle fait par trimestre ne lui suffiraient pas
pour vivre et élever Fante et Fanchic. Il tient toujours la mer, sur
un bateau presque aussi vieux que lui, radoubé sur toutes les coutures
et qui passe encore pour solide. Je doute pourtant qu'il trouvât un
assureur. N'empêche que, sur cette coque, où je me suis aventurée trois
ou quatre fois à l'insu de maman, Fanch et Fanchic s'en vont jusqu'aux
Sept-Iles et aux Triagoz, à six lieues au large, pêcher le congre et la
merluche. Fanchic tient l'écoute et Fanch-goz le gouvernail. Tous deux
sont fins manœuvriers. Mais il est vrai que l'enfant, avec sa figure
rose comme celle de Fante, les mêmes yeux d'aigue-marine et un air de
famille qui ferait que, coiffés pareillement, on aurait peine à les
distinguer l'un de l'autre, est râblé comme un homme de vingt ans. Et
il n'en a pas seize...
Ma joie, quand le gros temps ou quelque fête chômée (elles abondent en
Bretagne) retient les Guézennec à la maison, est de pousser jusqu'à
chez eux avec Fante. Nous grimpons par le sentier de ronde, entre une
double haie d'épines-vinettes, de ronciers, de fenouil et de menthe
sauvage, jusqu'à la _dossen_ (monticule) où s'abrite contre le terrible
norouât le petit chaume des pauvres gens.
Un mur tout de guingois, en pierres sèches et roches naturelles, danse
autour du jardin, grand tout juste comme un mouchoir de poche. Mais
ce mouchoir brille, aux beaux jours, de plus de couleurs qu'un tapis
d'Orient et toute la flore des chansons populaires, marjolaine,
verveine, turkentin, y est représentée; il s'y voit même un cerisier
nain. Le filet fait la sieste au soleil sur le mur avec les lignes de
pêche; les crocs et les autres engins pendent à des clous le long de la
maison. Elle domine l'étroite baie des Coz-Stankou, les îles, Trégastel
et toute la mer, de Ploumanac'h aux Biguellec. Et, de là, perchée sur
le mur, tandis que Fante tricote, que Fanchic assouplit des baguettes
de noisetier pour un casier neuf et que Fanch-goz, sa bouffarde aux
dents, raccommode son filet ou ses lignes, je prends ma leçon de
topographie.
Voici les deux routes qui mènent à la Communauté, la route de grève et
la route de champs. Trégastel est cette petite calotte blanche et rouge
qui coiffe la hauteur par derrière. Notre-Dame de La Clarté, Pleumeur,
Trébeurden, trois clochers en aiguille, tricotent l'horizon à la file.
Ce bouquet d'arbres, c'est Kergunteuil (on m'y signale un dolmen qui
vaut celui de Locmariaquer); cette petite anse, à droite, Roscané. Puis
ce sont les îles: Jaouen, Bivic, Seigle, dans la baie des Coz-Stankou;
Morvic, Erc'h, Enesveur (l'Ile-Grande), dans la baie de Keraliès...
Mais quelle est donc celle-là, d'où émergent des toits aigus et que
lace un corset de murailles si hautes qu'à peine distingue-t-on le
sommet d'un tertre, des arbres et une grande terrasse de jaspe vert
régnant sur le nord?
--L'île d'Aval, répond Fanch-goz entre deux bouffées, l'île du roi
Arthur et de la fée Morgane...
Je n'ai pu en savoir plus long cette fois; mais je me promets d'y
revenir. La petite cloche de Rûn-Rouz, terreur des retardataires,
s'égosillait dans le soir, appelant pour le dîner. Fante et moi nous
sommes reparties à la hâte. Et, le dîner expédié, maman rentrée dans
«ses appartements», après la lecture faite sous la lampe, les prières
dites en commun, les baisers échangés, je suis remontée toute seule
dans mon «studio», où j'écris, la fenêtre ouverte, tant la nuit est
douce.
Quelle paix! Une lune à peine échancrée baigne la lande, les rochers,
la mer d'une lumière blanche, élyséenne. Il ne fait pas un souffle de
vent. Une fresaie piaule sur Kerlavoz; c'est le seul bruit avec celui
de la mer, si lourd, si monotone, qu'on finit par ne plus l'entendre.
Et toute cette campagne engourdie et léthargique de Rûn-Rouz a un air
mystérieux et doux de cimetière... Pauvre père, qui dors là-bas, dans
ce vaste Paris où nous ne retournerons jamais, ta pensée me revient et
ne me quittera plus de la nuit...