14 avril.

... Trois petits coups grattés à la porte. C'était Fante, notre

nouvelle femme de chambre, comme dit Gertrude, qui venait m'annoncer

que le potage était servi.

Elle est jolie comme tout, cette petite Fante, avec sa coiffe en

spirale qui fait qu'elle a l'air de sortir d'une conque marine, ses

yeux de source, ses dents aiguës et son teint rose. Elle baragouine

déjà quelques mots de français et, en retour, elle m'a enseigné

quelques mots de breton. Mais ce n'est qu'un commencement: j'ai résolu

de me mettre sérieusement, scientifiquement, à l'étude de l'idiome

national. Je suis Bretonne aussi, moi, par maman du moins, qui est une

Léïzour de Kerduel tout ce qu'il y a de plus pur. Et ma table est déjà

encombrée de grammaires, de colloques, de glossaires. Oh! j'arriverai,

j'arriverai...

En attendant, Fante a interrompu mon journal.

J'en avais, j'en ai tant à conter, si je ne veux rien oublier, pour ces

trois mois où je n'ai point écrit une ligne. Et vraiment où y aurais-je

eu la tête? Point à Paris toujours. Ni même à Rûn-Rouz les premières

semaines de notre installation. Que de choses, mon Dieu, sur les bras

et qu'une ménagère qui se respecte a donc d'occupations! Il me fallait

cette expérience pour le savoir. Petite fille gâtée qui ne pensais qu'à

tes chiffons, à tes poupées et aux papotages des petites amies, te

voilà bien punie, cette fois. Punie? J'exagère bien un peu. La vérité

est que je prends très au sérieux mon nouveau rôle de maîtresse de

maison. Maman m'a délégué ses pouvoirs, et il le fallait bien. Elle

est toujours très affaissée; l'anémie, du moins, a un peu cédé; il y a

du mieux déjà, m'a dit notre médecin, M. Le Dentu, qui la vient voir

une fois par semaine. Mais il ne faut pas d'agitation; maman doit être

l'objet des plus grands soins. J'y veille, et la bonne Gertrude avec

moi. Nous ne la quittons guère l'une ou l'autre. Le climat lui est bon.

Elle sort un peu dans le clos où nous la couchons sur sa chaise. Mais

ce paysage, ces landes, ces rochers ne sourient guère à sa mélancolie...

Mon Dieu, j'avais d'abord la même impression qu'elle. Et j'en suis

revenue. D'abord la lande, en ce moment, est divine. C'est une autre

mer, qui roule des vagues d'or et qui a toute la variété, tout

l'imprévu de la mer. Puis les rochers sont une végétation si singulière

et si appropriée de ce pays-ci! Ils sortent de terre un peu partout.

Ils ont toutes les formes: de cynocéphales, d'éléphants, de tortues, de

chameaux accroupis et debout. Une vraie ménagerie d'Apocalypse! Mais le

plus extraordinaire de tous est un rocher que je vois de ma fenêtre et

dont la base plonge dans la mer. Il est bien haut de soixante pieds et

il reproduit, avec une netteté de médaille, le profil d'un roi barbare,

dont la tiare est dessinée par les échancrures qu'a creusées la pluie.

De fait, on l'appelle ici le roi Grallon... Grallon, Is, Morgane...

Toujours ce même souvenir qui revit dans la pierre, comme sur la lèvre

des hommes... Encore n'est-ce point tant leur forme que leur nuance qui

me séduit dans ces blocs monstrueux. J'ai voulu en examiner un de tout

près pour savoir d'où venait cette bigarrure qui se fondait de loin en

une teinte d'un gris doré infiniment doux. Il s'y trouvait d'abord de

petits lichens bruns, puis, par places, dans les creux, de minuscules

mousses de velours vert, mais surtout une sorte de moisissure argentée,

d'efflorescence blanchâtre, dont mon ignorance de la botanique ne me

permet pas de dire si c'est un polype ou une végétation, et enfin un

lichen d'une autre espèce, tout d'or, d'un or magnifique et profond.

C'est là, presque pour tous les rochers, l'habit qui les vêt. Et ce

brun, ce vert, cet argent et cet or mêlés au rose tendre de la pierre,

là où la pierre est à vif, font quelque chose de délicieux et que

je ne trouve pas de nom pour exprimer. Ou plutôt si, j'en sais un:

c'est le nom même que porte la Bretagne en breton: _Breis_. Cela veut

dire bigarré, tacheté, nuancé, et c'est tout à fait cela. Ceux qui

ont baptisé la Bretagne ne pouvaient choisir un mot plus juste, qui

rendît mieux l'impression que donne du premier coup cette péninsule

granitique, cette grande échine de roc plongeant dans la mer, avec sa

fauve toison de landes courtes, ses bois secrets et sa pâle lumière...

Et puis, et puis, ce n'est pas le tout que le paysage: il y a l'homme

aussi, à qui ne fait point attention ma pauvre maman et qui a bien son

intérêt, quand on creuse un peu.

Nous n'avons point de voisins immédiats, mais en trois sauts je suis

chez Guil, chez Jakès ou chez Jean-Marie. Ç'a été l'un de mes premiers

soucis, cette connaissance à faire de notre entourage. Fante aidant,

j'y suis à peu près arrivée. Nous nous servons de truchement l'une à

l'autre, et, d'ailleurs, les portes ici n'ont pas de serrure, ou bien

la clef est sur la porte: il n'y a qu'à entrer. On se «bonjoure», on

se cale sur le banc-dossier ou dans le classique fauteuil de chêne

qui lui fait vis-à-vis au coin de l'âtre, et, tant bien que mal, on

bavarde...

Par exemple, il y a des ménages où je n'entre plus et celui des

Lissillour pauvres, pour commencer. Je les plaignais de tout mon cœur,

je leur voulais du bien; j'avais tort: leur saleté est fille de leur

paresse, et ils la cultivent avec un soin quasi religieux. Ils ont

une grande ferme, cinq ou six corps de bâtiments, un moulin, dont ils

ont laissé tomber la toiture, ne se réservant qu'une façon d'étable

qu'ils partagent avec leur vache. Et les champs restent en jachère; les

bâtiments achèvent de se lézarder; le purin croupit devant la porte.

Ils regardent cette fange et s'y complaisent. Quand le pain manque,

l'une des deux sœurs (elles sont à deux, presque innocentes, avec leur

frère, qui n'est pas mieux loti) prend un bâton et une besace et s'en

va faire le tour de la paroisse. On sait qu'ils ne sont pauvres que par

leur volonté et on leur donne tout de même. Cela m'agace, et je n'ai

point pénétré encore le sens de cette charité singulière...

Bien d'autres choses m'étonnent dans ce pays-ci, dont un commerce plus

intime me permettra sans doute de saisir un jour ou l'autre la raison.

En attendant, ma prédilection est toute tournée, peut-être à cause

de l'intérêt que je porte à la petite Fante, vers un chaume de vieux

pêcheur, dont je vois d'ici le pignon mangé de lierre sombre, à mi-côte

du hameau de Bringuiller.

C'est là qu'habitent le grand-père de Fante et son frère, le petit

Fanchic, plus âgé qu'elle de treize mois. Le grand-père de Fante

s'appelle Guézennec, mais on ne le connaît ici que sous le nom de

Fanch-goz (le vieux François).

Fanch, Fanchic et Fante faisaient un même ménage avant notre arrivée,

et, comme ce ménage n'était point riche, ils ont consenti à se séparer.

C'est ainsi que Fante est devenue notre femme de chambre. Elle gagne

de ce chef cinq francs par mois, qu'elle porte religieusement à son

grand-père (cinq francs, une fortune, quand les vachères et les filles

de ferme ne sont payées qu'à raison de quinze écus l'an, et j'habille

encore Fante avec mes vieilles robes!). Le vieux travaille cependant;

quoiqu'il ait gagné depuis longtemps sa retraite, les soixante-seize

francs de pension qu'elle fait par trimestre ne lui suffiraient pas

pour vivre et élever Fante et Fanchic. Il tient toujours la mer, sur

un bateau presque aussi vieux que lui, radoubé sur toutes les coutures

et qui passe encore pour solide. Je doute pourtant qu'il trouvât un

assureur. N'empêche que, sur cette coque, où je me suis aventurée trois

ou quatre fois à l'insu de maman, Fanch et Fanchic s'en vont jusqu'aux

Sept-Iles et aux Triagoz, à six lieues au large, pêcher le congre et la

merluche. Fanchic tient l'écoute et Fanch-goz le gouvernail. Tous deux

sont fins manœuvriers. Mais il est vrai que l'enfant, avec sa figure

rose comme celle de Fante, les mêmes yeux d'aigue-marine et un air de

famille qui ferait que, coiffés pareillement, on aurait peine à les

distinguer l'un de l'autre, est râblé comme un homme de vingt ans. Et

il n'en a pas seize...

Ma joie, quand le gros temps ou quelque fête chômée (elles abondent en

Bretagne) retient les Guézennec à la maison, est de pousser jusqu'à

chez eux avec Fante. Nous grimpons par le sentier de ronde, entre une

double haie d'épines-vinettes, de ronciers, de fenouil et de menthe

sauvage, jusqu'à la _dossen_ (monticule) où s'abrite contre le terrible

norouât le petit chaume des pauvres gens.

Un mur tout de guingois, en pierres sèches et roches naturelles, danse

autour du jardin, grand tout juste comme un mouchoir de poche. Mais

ce mouchoir brille, aux beaux jours, de plus de couleurs qu'un tapis

d'Orient et toute la flore des chansons populaires, marjolaine,

verveine, turkentin, y est représentée; il s'y voit même un cerisier

nain. Le filet fait la sieste au soleil sur le mur avec les lignes de

pêche; les crocs et les autres engins pendent à des clous le long de la

maison. Elle domine l'étroite baie des Coz-Stankou, les îles, Trégastel

et toute la mer, de Ploumanac'h aux Biguellec. Et, de là, perchée sur

le mur, tandis que Fante tricote, que Fanchic assouplit des baguettes

de noisetier pour un casier neuf et que Fanch-goz, sa bouffarde aux

dents, raccommode son filet ou ses lignes, je prends ma leçon de

topographie.

Voici les deux routes qui mènent à la Communauté, la route de grève et

la route de champs. Trégastel est cette petite calotte blanche et rouge

qui coiffe la hauteur par derrière. Notre-Dame de La Clarté, Pleumeur,

Trébeurden, trois clochers en aiguille, tricotent l'horizon à la file.

Ce bouquet d'arbres, c'est Kergunteuil (on m'y signale un dolmen qui

vaut celui de Locmariaquer); cette petite anse, à droite, Roscané. Puis

ce sont les îles: Jaouen, Bivic, Seigle, dans la baie des Coz-Stankou;

Morvic, Erc'h, Enesveur (l'Ile-Grande), dans la baie de Keraliès...

Mais quelle est donc celle-là, d'où émergent des toits aigus et que

lace un corset de murailles si hautes qu'à peine distingue-t-on le

sommet d'un tertre, des arbres et une grande terrasse de jaspe vert

régnant sur le nord?

--L'île d'Aval, répond Fanch-goz entre deux bouffées, l'île du roi

Arthur et de la fée Morgane...

Je n'ai pu en savoir plus long cette fois; mais je me promets d'y

revenir. La petite cloche de Rûn-Rouz, terreur des retardataires,

s'égosillait dans le soir, appelant pour le dîner. Fante et moi nous

sommes reparties à la hâte. Et, le dîner expédié, maman rentrée dans

«ses appartements», après la lecture faite sous la lampe, les prières

dites en commun, les baisers échangés, je suis remontée toute seule

dans mon «studio», où j'écris, la fenêtre ouverte, tant la nuit est

douce.

Quelle paix! Une lune à peine échancrée baigne la lande, les rochers,

la mer d'une lumière blanche, élyséenne. Il ne fait pas un souffle de

vent. Une fresaie piaule sur Kerlavoz; c'est le seul bruit avec celui

de la mer, si lourd, si monotone, qu'on finit par ne plus l'entendre.

Et toute cette campagne engourdie et léthargique de Rûn-Rouz a un air

mystérieux et doux de cimetière... Pauvre père, qui dors là-bas, dans

ce vaste Paris où nous ne retournerons jamais, ta pensée me revient et

ne me quittera plus de la nuit...

Morgane · 第 7 / 37 题