LE JOURNAL D'ANNETTE

Rûn-Rouz, 25-30 mars 189..

Na peuz ke gwelet, pesketour,

Morgan Ker-Is, e bord ann dour,

O kriba he bleo melen aour?[1]

[Note 1: N'as-tu pas vu, pêcheur, la Morgane d'Is peignant au bord

de l'eau ses cheveux jaunes comme l'or? (Chanson populaire.)]

C'est un charroi de goémons qui passe, trois montagnes ambulantes

d'herbes rousses et gluantes d'où pendent de longs rubans tuyautés

comme des guimpes, de fines lanières élastiques d'oscillariées soudain

déroulées comme des lazzos--et le chef du convoi, à l'avant, qui chante

en mineur sous la pluie... Morgane, Ker-Is, une obsession... une

obsession à croire que ce pays-ci s'est endormi avec Arthur et qu'il

n'est pas encore bien réveillé.

Qu'est-ce que c'était au juste que cette Morgane dont je n'ai jamais

entendu parler ailleurs et qui hante le cerveau de tous ces pauvres

gens? Certains la font sœur d'Arthur, roi des deux Bretagnes, et

d'autres fille de Grallon, roi de Cornouaille. Mais tous s'accordent

à la donner pour une habitante de la mer, une sirène, la fée mauvaise

de l'orage et du vent, et son apparition pour un présage de mort.

Peut-être ce nom de Morgane, qui signifie née de la mer, ou qui chante

ou qui brille sur la mer, est-il un nom générique. La mythologie

bretonne fut toujours un peu flottante; il ne s'est point trouvé

d'Hésiode pour la codifier, et les explications varient d'une paroisse

à l'autre. Ces sirènes ou morganes éclosent tous les sept ans sur

les eaux, et plus communément le dimanche de Pâques, au moment de

l'élévation. Sève du vieil Océan, elles circulent le reste du temps par

les chenaux des villes sous-marines, Is, Tolente, Occismor, Lexobie,

qui, elles aussi, à certains jours reviennent sur les eaux, mais que

la malédiction divine y précipite après un instant... Il n'y a qu'en

Bretagne, en l'an de grâce 189., qu'on croit encore aux sirènes...

La dernière charrette se perd au tournant des Coz-Stankou; on n'entend

plus que la grosse clarine pendue au col du cheval de trait et qui

tinte comme une cloche de procession, par coups espacés. Quelle heure

est-il? Sept heures, huit heures? _Quien sabe_, comme disent les

muletiers espagnols. On vit hors du temps en Bretagne. J'ai porté ma

table de travail devant la fenêtre et je capte de là tout le paysage.

Il est un peu confus, ce matin, à cause du gros vent et des averses.

Heureusement j'ai pour moi de bons yeux et l'accoutumance: c'est un

ciel et une mer décolorés, de grands mulons bruns, pareils à des

huttes de sauvages, et qui sont de la «lande» nouvellement coupée,

fagotée et mise en tas, quelques carrés d'or frémissant, là où cette

même lande fait encore tapis sur le sol, du sable, des rochers, le

moulin et le chaume des «Lissillour pauvres»... On distingue ici les

deux branches des Lissillour, dont les fermes sont voisines, par cette

épithète de «pauvres» infligée à la branche cadette, tandis qu'on dit

pour l'aînée: les Lissillour tout court... Le vent est du sud-ouest,

froid cependant et à grands souffles pressés qui balaient la pluie par

trombes. Un tel vacarme qu'on n'entend pas la mer! Et cela dure depuis

trois jours, avec une courte trêve, hier au soir, où brusquement le

soleil a tout bu pour faire une superbe descente, majestueuse, royale,

louis-quatorzième, comme il sied, derrière la colline de Bringuiller.

Après quoi, le vent a repris et, par bouffées, la pluie... Je consulte

mon calendrier: l'équinoxe de mars.

Trois mois déjà que nous avons dit adieu à notre petit hôtel

du boulevard Malesherbes! Trois mois que nous avons arrêté nos

confidences, mon pauvre journal! Et que de choses, de dures choses,

pendant ces trois mois! Papa mort, notre famille ruinée, mon mariage

rompu... Personnellement je me consolerais bien de coiffer sainte

Catherine, et même, n'était maman, de n'avoir plus que le strict

nécessaire pour vivre. Mais mon père, mon père!... Ah! l'affreux

engrenage que cette Bourse pour broyer des cerveaux aussi robustes, des

cœurs trempés comme le sien! Nous étions à cent lieues de la pensée

d'une catastrophe. Papa ne parlait jamais affaires devant nous. Il nous

dérobait toutes ses préoccupations; il ne laissait voir que le bon

sourire de ses yeux caressants. C'était, chaque jour, quelque attention

nouvelle, un bracelet, des boucles d'oreilles pour moi, une tabatière,

un éventail, quelque joli pastel de La Tour ou de Boucher pour maman,

qui avait la passion des bibelots de l'autre siècle... Je me souviens

encore comme il fut heureux, à Pâques dernier, quand il lui apporta

un œuf, un œuf véritable de poule, historié par Lancret pour Madame

Victoire, fille du roi Louis XV. Le pareil, peint par Watteau, est au

musée de Versailles. Il ne voulut jamais nous dire où il avait déniché

celui-ci, ni combien il l'avait payé. Un prix fou, sans doute, puisque,

à la vente de notre mobilier, l'enchère passa 8 000 francs. Mais il

ne comptait point, dès qu'il s'agissait d'éveiller un sourire sur les

lèvres pâles de maman...

* * * * *

Puis, un soir, la débâcle... Cette fois, quoi qu'il en eût, il

ne pouvait composer son visage, cacher sa pâleur et sa fièvre.

Heureusement mère avait la tête ailleurs. Il vit que je l'observais et,

me poussant dans un coin, très bas:

--Tu as deviné, n'est-ce pas? Nous sommes ruinés... Le krach

de l'_Union nationale_ me coûte huit millions, toute notre

fortune... J'étais engagé à fond dans l'affaire qui se présentait

magnifiquement... Un consortium financier hors de pair... les noms

les plus honorables de la Droite... C'est à n'y rien comprendre...

Seulement, je t'en supplie, à cause d'elle (et il montrait maman,

étendue sur sa chaise longue, et qui semblait indifférente à tout),

observe-toi, ne fais rien paraître... Il me reste encore une chance

de m'en tirer, oh! bien faible... N'importe!... J'aime mieux attendre

avant de lui parler... Il sera toujours temps après.

Et, comme je lui tenais les mains et que je les serrais silencieusement:

--Ah! me dit-il, en se laissant aller contre la cloison, je sens que je

n'y résisterai pas...

On annonça le dîner et, par un miracle de volonté, papa se retrouva

debout, puis, avec cette sorte de religion affectueuse qu'il mettait

dans tous ses rapports avec ma mère, il s'approcha de sa chaise et lui

offrit le bras pour passer à table. Elle n'avait rien vu. Papa essayait

de soutenir la conversation. Mais moi, j'avais beau faire, je ne

pouvais lever le nez de mon assiette. Justement, nous étions de bal, ce

soir-là, chez les Hugenheim. Mon fiancé (comme ce nom sonne drôlement

en moi à distance!) devait s'y trouver avec Mme Dussaussoy, sa

mère,--ma future belle-mère! C'était entendu. Il était venu la veille à

la maison et il m'avait fait promettre de ne pas lui faire faux bond,

comme j'en avais bien envie, n'aimant guère, par instinct, ce monde de

la finance, le plus fourbe et le plus féroce qu'il y ait: jusqu'aux

sourires, dans ce monde-là, qui ont l'air d'avoir faim de vous. Tas

d'anthropophages!... Au milieu de tout, je songe au bal des Hugenheim,

et me voilà toute drôle à la pensée de m'y rencontrer avec Louis, qui,

sans doute, ne savait rien encore. Mais quand il saurait! Évidemment

il ne m'avait pas choisie seulement pour ma dot: je ne suis pas trop

mal sur jambes, sans fausse modestie, je sais m'habiller et j'ai un

visage qui ne fait pas peur au miroir. Tout de même le respectable

montant de cette dot entrait peut-être pour quelque chose dans son

choix. Et, en tout cas, il ne laissait point indifférente Madame sa

mère, qu'on savait femme de tête, intéressée et assez peu sentimentale.

C'était même ce qui m'avait toujours un peu... comment dirai-je?...

chiffonnée, ce côté beau-maternel de l'affaire...

Il y a quelqu'un qui m'aurait bien sortie d'incertitude, s'il y avait

mis quelque tact et le plus petit grain de bonne volonté... Mais ce

quelqu'un-là, qu'il le fît exprès ou non, évitait avec un soin rare

toutes les occasions qui s'offraient de nous rencontrer. Ouais! ce

n'est pas un marin pour rire que mon cousin Georges Léïzour! Il aime

tant son métier qu'il en oublie les plus élémentaires convenances!...

Bref, j'avais pris Louis Dussaussoy, entre pas mal d'autres

prétendants, pour des raisons... de raison.

D'abord c'était le préféré de papa: «Et tu seras heureuse avec lui;

c'est une nature sans complications, comme il en faut dans le mariage,

ce qui ne veut pas dire qu'il soit un sot... Et il est de bonne

famille... Et c'est un jeune homme rangé (oh! ça, papa y tenait... Il

lui fallait un jeune homme rangé... Rangé de quoi, Seigneur? Papa ne

me l'a jamais dit...) Docteur en droit... attaché de cabinet... demain

auditeur au Conseil d'État... Et patati... et patata...»

Je tiens de papa, moi, je ne suis pas romanesque pour deux sous. Louis

non plus, d'ailleurs... Par exemple, il me l'a fait bien voir... Puis,

soyons juste; il n'était pas trop désagréable de physique, l'air un

peu gnangnan, sans doute, blond, la moustache fine, le pli du pantalon

impeccable, avec cela une conversation suffisante,--l'argot du

monde!--et des goûts assez neutres, comme je les voulais. Seulement,

dame! un petit garçon dès que sa mère l'avait sous l'œil. Vrai, il

était encore en lisières... Je trouve ce sentiment-là parfait, moi.

Le respect filial, c'est un des commandements du Décalogue. Mais,

enfin, il y a des bornes à tout... Et, dès que sa mère est là, ne plus

trouver réponse à ce qu'on vous dit, avoir toujours l'air de prendre

le vent, et rougir et pâlir et trembler, comme si l'on avait encore

des brassières, c'est un peu fort pour un homme de vingt-six ans! Papa

prétendait bien que cette timidité excessive ne pouvait que paraître

à mon avantage et qu'il n'était pas qu'avec un peu d'adresse je ne

fisse tourner le vent de mon côté: «Quel mari obéissant tu auras là!»

Je n'en demandais pas tant et j'aurais préféré, chez un homme, plus

d'initiative, un air moins moutonnier, quitte à me mordre les doigts

après, n'importe... Mme Dussaussoy se montrait d'ailleurs on ne peut

plus charmante, et ce projet de mariage était pour le moins son œuvre

autant que celle de papa. Nous n'avions fait que le geste, Louis et

moi...

Mme Dussaussoy avait de grandes dents, un long nez qui frémissait sans

cesse, des yeux aigus et quelque chose de masculin et de décidé qui

paraissait au ton péremptoire de sa conversation. Elle était la veuve

d'un ancien officier ministériel de Melun qui avait quitté sa charge

après fortune faite et avait coulé le restant de ses jours à tourner

ses pouces par manière d'occupation. Comme il n'avait jamais eu de

pensée qu'à ses registres et à ses actes et que son horizon de vie,

étroitement circonscrit par Mme Dussaussoy, qui lui était une façon

d'Egérie notariale, ne s'était jamais étendu plus loin qu'à recevoir

ses clients, à chercher un emploi de leurs fonds et à donner des

signatures à son premier clerc, il arriva que ses loisirs lui pesèrent

plus que n'avaient jamais fait les affaires et qu'il ne sut comment

remplir le vide effroyable de ses jours.

--Ma bonne, disait-il quelquefois à sa femme, vous n'auriez jamais dû

me forcer à quitter ma charge. Je calcule qu'à cette heure, et avec

l'aide de Dieu et vos conseils, elle nous eût rapporté cent trente

mille écus de surplus.

Il se pouvait bien, mais Mme Dussaussoy n'était point qu'épouse et

savait quels devoirs incombaient à la mère. Comme il fallait que son

fils achevât ses études à Paris et que, pour rien au monde, elle n'eût

consenti à lui lâcher la bride sur le cou, elle préféra liquider

une situation, d'ailleurs fort belle, et garder barre sur le jeune

homme. D'esprit intrigant, qui compensait l'incroyable vulgarité de

ses manières, elle eut vite fait de se pousser dans le monde de la

finance où elle n'eut point de cesse que tous les yeux des jeunes

filles à marier ne fussent tournés vers son grand garçon de fils, à

qui--nul n'en ignorait--elle faisait un établissement superbe relevé

d'espérances considérables.

Il fallut que, dans ce temps, papa entrât en relations avec les

Dussaussoy. Il leur rendit, à la mort de l'ancien notaire, je ne sais

quel service dont ils se montrèrent, d'extérieur, plus reconnaissants

peut-être qu'il n'était nécessaire. Ce fut pour Mme Dussaussoy une

occasion qu'elle ne laissa point tomber. Je pense bien qu'elle s'était

enquise d'abord de notre état de fortune, qu'elle me savait fille

unique et qu'elle n'ignorait point davantage le chiffre de ma dot. Il

lui parut sans doute qu'avec mon caractère uni et mes goûts modérés je

ferais une bru très présentable. J'avais refusé, dans l'intervalle,

deux ou trois partis qui ne me plaisaient point ou n'avaient point

l'air de convenir à papa. Maman, consultée, levait les mains au ciel et

s'en remettait à nous deux du soin de prononcer. Et il est vrai que, ne

sortant guère, toujours affaissée et n'ayant d'yeux que pour ses chers

bibelots, ma pauvre maman était la personne au monde qui pouvait le

moins porter un jugement sur quelqu'un.

Mais, cette fois, aux ouvertures assez nettes qu'elle fit à papa et

où elle lui parla surtout _doit et avoir_, Mme Dussaussoy joignit

un tableau, fort habilement présenté, des qualités morales de son

benjamin. Elle le montra ce qu'il était en effet, ou qu'il me parut

être, économe, ponctuel, travailleur, garçon de sens, sinon d'esprit,

fils excellent qui promettait un mari modèle. Louis était en posture

d'une charge d'auditeur au Conseil d'État. Je n'avais pas la moindre

idée de ce que pouvait être cette charge, mais le titre sonnait

agréablement. Et comme il fallait me décider, que j'avais vingt ans

échus depuis l'avril, que je ne voyais point paraître à l'horizon

le chevalier de la romance, que ce prétendant-ci en valait bien un

autre,--après quinze jours donnés à la réflexion, je répondis que

j'acceptais... Seulement, désirant ne point acheter chat en poche et

aussi par je ne sais quel pressentiment bizarre qui me faisait regarder

les choses sous un jour tout transitoire, je voulus que le mariage ne

fût point si précipité que le désirait Mme Dussaussoy et qu'on le remît

au printemps de l'année suivante.

Il en fut comme je le demandais et, entre temps, Louis admis à me faire

sa cour... Oh! là rien d'extraordinaire: le classique bouquet du matin,

quelques promenades, des soirées, l'Opéra-Comique et le Français. De

passion peu ou point; mais, en retour, une assez bonne camaraderie. Je

lui montrais certain jour une lettre de Georges, à qui papa avait fait

part de notre prochain mariage. Georges arrivait d'Extrême-Orient avec

un congé de trois mois en poche. Nous pensions qu'il allait en profiter

pour venir à Paris et nous donner quelques instants. Et c'était bien

aussi, je crois, sa première intention. Or, dans sa lettre, après les

compliments d'usage, il me disait que tout était changé et qu'il avait

permuté avec un enseigne de ses amis en instance de départ pour Tahiti.

Impossible donc d'assister à mon mariage. Ce contretemps m'agaça un peu

et, pour me revancher, je tournai la chose en plaisanterie.

--Quel dommage! dis-je à Louis. Moi qui me faisais une fête d'avoir

Georges pour témoin! Un officier de marine, avec des aiguillettes, le

bicorne et l'épée, cela eût si bien fait dans le cortège!

--Quel âge a votre cousin? demanda Louis.

--C'est un compte facile à établir, répondis-je... Georges a quelque

cinq ans de plus que moi. J'en ai vingt...

--Et vous avez été élevés ensemble? M. Léïzour n'avait plus ses

parents?... Ce sont les vôtres qui se sont chargés de son éducation?...

--Oui, dis-je, subitement grave. Nous avons grandi dans cette maison

jusqu'à son départ pour le _Borda_. Il avait alors dix-huit ans;

moi, treize. Il revint chaque année passer son congé près de nous.

J'avais seize ans, la dernière fois. J'étais une grande fille. Georges

débarquait de son premier voyage sur le _Suffren_. Et, je ne sais

pourquoi, il ne fut plus le même à mon égard. Il ne me tutoyait plus,

il m'évitait. Sans doute trouvait-il qu'il n'avait pas de temps à

perdre avec la fillette que j'étais restée à ses yeux. Il partit peu

après pour les mers de Chine... Il y a quelque trois ans de cela...

--Et les trois ans écoulés, au lieu de vous revenir comme c'était tout

indiqué, comme eût fait un autre, le voilà qui, au premier bruit de

votre mariage, tourne bride et file au diable vauvert?... Singulier!

Singulier!

--Ah çà! Louis, demandais-je un peu interloquée moi-même, que

prétendez-vous dire?

Il partit d'un grand éclat de rire, me saisit les mains, mais, comme sa

mère entrait à ce moment, il les abandonna pour se tourner vers elle

avec cette expression gênée et comme anxieuse de petit enfant pris en

faute, qu'il avait toujours en sa présence.

Mme Dussaussoy était, d'ailleurs, ou feignait d'être d'humeur

accommodante, et il fallait l'attention que j'y ai mise depuis pour

s'apercevoir que tout signe d'intimité entre Louis et moi lui causait

une petite contraction nerveuse qu'elle dissimulait avec peine. Il y a

un fonds de jalousie, fort excusable d'ailleurs, chez la plupart des

mères. Peut-être était-ce bien ce qui dérangeait, au premier abord,

le bel équilibre de cette dame. Encore ne m'en inquiétais-je point

trop. Mme Dussaussoy, le premier moment passé, devenait l'amabilité

même, au point d'y mettre quelque excès. Cela se marquait à mille

petites nuances imperceptibles. Et, par exemple, quoiqu'elle eût

une alacrité singulière, un besoin de remuer la langue ou les bras

qui faisait qu'elle ne demeurait pas une minute en repos ni en

place, je la voyais qui se commandait assez pour demeurer des heures

entières inoccupée près du fauteuil où sa grande lassitude physique

clouait déjà ma pauvre maman. Sans doute, ni à cette conversation

languissante d'une valétudinaire, ni aux petites manies où reparaissait

la collectionneuse, elle ne prenait un si fort intérêt qu'elle eût

voulu le dire; mais la politesse toute seule, quand le calcul n'y eût

point eu de part, l'obligeait à ces tempéraments et, pour alléger son

ennui, elle portait sur tout un coup d'œil d'examen qui avait l'air

de soupeser chaque objet et d'en supputer la valeur marchande. Fort

étrangère aux choses d'art, elle avait les plus réels haut-le-corps à

l'énoncé de certains prix qu'on lui disait, en réponse à ses demandes,

valoir de petits saxes ou des cabinets florentins d'un mètre de haut.

Et la distinction affinée, tout à fait dix-huitième siècle aussi, de

maman, semblait la plonger dans le même ahurissement. Elle n'était

pas loin de penser, je suis sûre, que cette distinction-là, comme le

reste, devait coûter extrêmement cher.

Bien entendu, je n'ai fait toutes les réflexions qui précèdent, ou du

moins une bonne part, que depuis nos récents malheurs. Il a fallu ce

jet de lumière crue pour m'édifier entièrement sur Mme Dussaussoy et

son fils. Autrement, beaucoup d'angles chez eux, de plis et de poches

me seraient demeurés obscurs jusqu'après mon mariage.

Cependant, plus je songeais à la soirée des Hugenheim, plus il me

semblait délicat d'y prendre part à la veille d'une catastrophe comme

celle qui nous menaçait. Mais je réfléchis soudain que ce me serait

peut-être une occasion unique de pénétrer les véritables sentiments de

Louis et de sa mère et que je ne devais point lâcher cette occasion. Je

ne m'abusais point, je pense, sur les mérites de mon fiancé, mais il

y en avait un que je voulais lui reconnaître, qui était la franchise.

Il me paraissait fort juste de prendre les devants et de lui tendre

sa parole, puisque aussi bien je n'étais plus en mesure de remplir la

partie de notre contrat qui touchait nos apports réciproques. S'il

avait été ruiné, j'aurais voulu qu'il agît de même avec moi, quitte à

lui répondre que j'étais assez riche pour deux. Quant à penser que, de

quelque façon qu'il l'accueillît, cette confidence pût porter préjudice

à papa, c'eût été supposer trop de bassesse chez Louis et, de ce

côté-là, j'étais tranquille...

Ce petit travail m'avait occupée une bonne partie du dîner. Quand maman

se fut levée de table et que papa l'eut reconduite à sa chaise longue,

j'alléguai je ne sais quel prétexte pour me retirer. Et, sitôt dans ma

chambre, j'appelai papa.

--As-tu réfléchi, lui dis-je, que nous devions aller ce soir chez les

Hugenheim?

Il m'avoua que non. Je lui expliquai ce que j'y comptais faire. Il

voulut m'en détourner, me pria d'attendre jusqu'au lendemain. Mais je

lui fis sentir que, quelque tournure que prissent les choses, je ne

serais pas fâchée de connaître une fois pour toutes si c'était ma dot

ou moi qu'on épousait.

--Pauvre petite! me dit papa. Ce n'est pas assez que je vous ruine, ta

mère et toi. Il faut encore que je marche sur ton cœur...

Je me jetai à son cou:

--Non! non! ce n'est pas vrai. M. Dussaussoy ne m'est sans doute pas

indifférent. Mais je puis t'avouer cela maintenant: je l'ai pris un peu

pour moi, mais beaucoup aussi parce que je le tenais de ta main... Va,

mon petit père, je ne mourrai pas encore d'amour cette fois-ci... Tu

sais bien, je suis comme toi un petit esprit sage, raisonnable, trop

raisonnable même (maman m'a-t-elle fait assez la guerre pour cette

raison-là!), et avant d'aliéner ma liberté, je veux savoir exactement

pour les beaux yeux de qui... Se peut-il une meilleure occasion? Si

Louis est le fiancé qu'il doit être, que je voudrais qu'il soit,

sa conduite est tout indiquée. Il me dira: "Mademoiselle, je vous

aime pour vous et non pour votre argent; faites-moi la grâce de ne

rien ajouter...» S'il tient un autre langage, s'il montre la moindre

hésitation, eh bien! mais je ne l'épouse plus. Et c'est moi qui gagne

au marché...

--Pauvre petite! répéta mon père. Mais tu ne réfléchis pas que tu n'as

pas affaire qu'à Louis. Il y a sa mère encore, sa mère surtout...

--Justement ça le mettra dans l'obligation de se prononcer entre nous

deux. Je verrai ainsi ce que me réservait le mariage...

--Allons! dit-il, fais à ta guise. Mais il ne faut pas t'abuser, mon

enfant, l'intérêt est un puissant maître et il n'est point de vilenies

qu'il n'inspire. Dieu veuille que ce ne soit pas le cas pour Louis

Dussaussoy!

--Bon! Combien de fois faudra-t-il te répéter que je n'en ferai pas une

maladie?

--Oui, dit-il encore, tu es jeune, tu as l'âge où l'on peut recommencer

sa vie... Ce n'est point comme d'autres, ajouta-t-il d'une voix sourde.

Il y a des coups dont on ne se relève plus...

J'essayai de le remonter; je lui dis que maman et moi nous étions

disposées à tous les sacrifices, que, s'il ne fallait que réduire notre

train de vie, il nous trouverait les plus raisonnables du monde et

que, pour moi personnellement, je ne demandais qu'à décommander mes

robes de la saison. Il hocha la tête sans me répondre. J'avais encore

toute la simplicité de l'inexpérience. Ce mot de ruine ne me disait

point la détresse profonde qu'il enfermait et je n'ai su que plus tard

combien mes prétendus sacrifices étaient au-dessous de ce qu'exigeait

la réalité.

Nous retournâmes au salon. Maman, qui se dérobait le plus possible aux

conventions mondaines, pria mon père de l'excuser près des Hugenheim.

Il n'insista pas et nous allâmes seuls à la soirée. J'avais une

toilette lilas de Perse qui était une vraie trouvaille de Laferrière:

une jupe cloche, comme on les bâtissait encore, avec trois godets

bien arrondis par derrière sous une ceinture piquée d'un gros chou

de tulle, un corsage froncé avec garniture de roses roi, des manches

en vapeur, une aigrette pour la coiffure et le rang de perles fines

que papa m'avait donné à la Noël... Ma dernière robe de bal!... On

se récria quand j'entrai, mais il y eut quelques sourires chez les

femmes et je crus observer qu'on nous faisait une figure différente

dans certains groupes. Évidemment, on connaissait ou on soupçonnait

notre déconfiture, et c'était la raison de ces mines au vinaigre. Je

cherchai partout Louis Dussaussoy. Il me vit enfin et accourut...

Mme Dussaussoy était à quelques rangées de là et me faisait signe de

l'éventail. Je jugeai ainsi qu'elle n'avait rien su ou qu'elle était

femme à passer sur des considérations d'argent. Mais je pensai qu'avant

tout il me fallait prévenir mon fiancé, et, l'entraînant dans un des

petits cabinets de verdure qui étaient ménagés dans la galerie, de but

en blanc je lui défilai tout mon chapelet...

Mon Dieu, quel effondrement! Il pâlit, il rougit, il faillit me tomber

dans les bras. Il ne trouvait pas un mot à répondre et vraiment

je commençais à le prendre en pitié. Il semblait que ce coup lui

était plus sensible qu'à moi-même. Et enfin, quand il eut repris

son assiette, il s'épongea le front et d'un air,--d'un air que je

n'oublierai jamais!--d'un air où il y avait du désespoir, de la

stupidité, du cynisme aussi, avec un fonds de veulerie extraordinaire

chez un homme de cet âge:

--Ah! bien, dit-il, c'est maman qui va faire une tête!...

Et ce fut tout, tout. Non, vraiment, il ne trouva pas autre chose, pas

un mot, un geste de regret ou d'excuse. Il jugeait tout naturel que je

lui rendisse sa parole; il ne songeait qu'à... oui, lâchons le mot...

à l'embêtement où cela les mettait tous les deux, sa mère et lui: un

si riche parti, les négociations poussées si loin, le mariage fixé et

l'obligation de tourner court, de chercher placement ailleurs, quel

aria! Car de penser qu'il pouvait me prendre sans dot, il connaissait

assez sa mère, je suppose, pour que l'idée ne lui en vînt pas un

moment. Et quoique je ne l'aie point quitté des yeux tout ce temps,

je ne lus rien d'autre chez lui que ce navrement grotesque d'avoir à

changer son siège et à courir les hasards d'une nouvelle candidature.

Joli, n'est-ce pas? J'en mords mes lèvres, quand j'y songe. Pour la

première fois que je voyais à nu un cœur d'homme et que je pouvais

éprouver la sincérité de ses protestations, l'expérience était si

odieuse que j'ai bien juré de ne m'y plus exposer jamais...

Cette scène avait pris je ne sais combien de temps et j'y songeai tout

à coup.

--Rentrons, dis-je, voulez-vous? On pourrait s'apercevoir de notre

absence, et d'ailleurs nous n'avons plus rien à nous dire.

Il se leva comme un hébété et, au moment de quitter la galerie:

--Merci tout de même d'avoir eu la pensée de me prévenir. Croyez que...

--De grâce! fis-je.

--Vous ne m'en voulez pas au moins?

--Ni à vous, ni à personne.

--Tant mieux! Parce que, vous comprenez, c'est déjà bien assez de

désagrément comme cela... Si encore les choses n'avaient pas été aussi

avancées!... Mais à deux mois de notre mariage!... Franchement votre

père aurait pu...

--Ah! non, cette fois vous passez les bornes... Filez!

Je ne me possédais plus et le poussai par les épaules dans le salon.

Je le vis qui se penchait à l'oreille de Mme Dussaussoy et, peu après,

suffoquée, incapable d'en supporter davantage sous l'œil de père, qui

avait tout deviné du premier coup, et qui, pourtant, continuait de

causer froidement dans un groupe où se trouvait le baron, je demandai à

rentrer sous un prétexte quelconque. Papa prit congé de ces messieurs

et, une fois dans la voiture, se jetant sur mes mains:

--Eh bien?

--Eh bien, dis-je, papa, c'est toi qui avais raison.

--Mon enfant, ma pauvre enfant!

Mais je recommençai la scène d'après dîner et cette fois au vrai

naturel, avec tout le dégoût qui me soulevait le cœur, et je lui

jurai qu'il n'y avait pas chez moi le moindre dépit d'amour, qu'au

contraire j'étais ravie, pour mon compte, de ce qui était arrivé,

que cela m'avait permis de juger les Dussaussoy et que j'emportais

cette conviction que mon mariage eût été une sottise et une mauvaise

opération.

Toutes ces protestations n'eurent malheureusement aucun effet. Papa

n'arrivait pas à réagir... J'attendis le lendemain et les jours qui

suivirent dans une anxiété mortelle. Les Dussaussoy n'avaient pas

reparu. Maman s'en étonna et je pris le parti de lui dire une moitié de

la vérité, qui était que ce mariage ne me plaisait décidément pas et

que j'avais fait un coup de tête. Elle me gronda un peu et n'en reparla

plus. Tous les soirs, quand papa rentrait de la Bourse, je lisais sur

sa figure les mauvaises nouvelles qu'il rapportait. Maman n'était

préparée à rien; c'était la volonté formelle de père et je n'avais pu

aller contre. Enfin, un soir, lui qui était l'exactitude même et qui

nous prévenait toujours de ses moindres absences, il ne rentra pas

dîner. Nous l'attendîmes fort tard, et ce ne fut qu'après neuf heures

sonnées qu'une voiture s'arrêta devant l'hôtel. On montait... Ce

n'était point le pas de père, mais de quelqu'un sans doute qui venait

de sa part ou à son sujet. Effectivement, M. Picard d'Arnouville, un

vieil avoué de nos amis, originaire de Saint-Brieuc et qui avait connu

maman toute petite, demanda instamment qu'on le voulût bien recevoir.

Il avait une figure de circonstance et tout de suite j'appréhendai

un malheur. Il prit ma main et celle de ma mère, les réunit dans les

siennes, et nous dit avec un ton pénétré:

--Soyez fortes toutes deux...

Maman s'était levée de sa chaise; elle était extrêmement pâle et moi

toute haletante.

--Qu'y a-t-il, par grâce? demandai-je à M. d'Arnouville. Papa est mort,

n'est-ce pas?

Il baissa la tête.

--Ah! dis-je, j'en étais sûre...

--Il y avait encore quelque espoir quand je l'ai quitté, reprit M.

d'Arnouville, mais bien faible. Votre malheureux père, mademoiselle,

a été frappé d'une hémorragie cérébrale en sortant de la Bourse, il y

a quelques heures. Aucun de ses amis n'était là. On a fait chercher

un agent et on l'a transporté dans une pharmacie voisine, où on lui a

donné les premiers soins. Par hasard, il n'avait point de papiers sur

lui, et c'est miracle si, passant dans la rue Jodelet et voyant un

attroupement, je l'ai reconnu à travers les carreaux...

--Menez-moi rue Jodelet, dis-je à M. d'Arnouville. Je le veux. Il le

faut...

Ma pauvre mère n'en avait pu tant supporter. Elle était retombée

toute suffoquée sur sa chaise et on s'empressait autour d'elle. Je

pris le bras de M. d'Arnouville, qui avait gardé à tout hasard sa

voiture et nous partîmes au grand trot vers la Bourse. M. d'Arnouville

m'expliquait qu'il y aurait eu un danger extrême à transporter tout de

suite mon père à la maison.

--Dites-moi tout, dis-je. Papa était complètement ruiné, n'est-ce pas?

Il fit signe que oui, et je compris qu'il était plus au courant

des choses qu'il ne voulait dire. Mais la voiture s'arrêtait et je

n'attendis pas qu'on ouvrît pour me précipiter au dehors et de là dans

la pharmacie. Je trouvai papa dans l'arrière-boutique, couché sur un

lit de sangle qu'on y avait dressé, et qui ne respirait plus. Cette

vue m'affola. Je me jetai sur lui avec tant de force qu'on eut peine

à me détacher de son corps. Je ne sais comment je revins à la maison.

Je ne pensais plus; je ne vivais plus et tous les autres détails

de cette affreuse nuit m'ont complètement quittée. C'est au matin

seulement que je repris conscience de mon malheur. J'en embrassai toute

l'étendue avec cette lucidité effroyable qui suit le réveil et qui

fait paraître les choses dans une sorte de nudité où l'imagination ni

le raisonnement n'ont encore eu le temps d'ajouter aucune draperie...

M. d'Arnouville fut vraiment, en ces conjonctures, notre Providence

terrestre. Il s'occupa des obsèques, empêcha qu'on mît les scellés

partout et se porta notre caution. L'état de maman la condamnait à une

immobilité presque absolue et nous plaçait dans l'obligation de lui

cacher une partie de la vérité. Mais la raison et le courage m'étaient

revenus et j'aidai M. d'Arnouville de mon mieux. Il nous força, pour

attendre, d'accepter l'hospitalité de Mme d'Arnouville et, avec de

grands ménagements, finit par tout révéler à maman. Notre ruine était

complète. Papa laissait un passif de sept millions, que couvraient

heureusement des titres de propriétés en Touraine et, à Paris, notre

petit hôtel du boulevard Malesherbes et les richesses qu'il contenait.

Mais il fallait tout vendre, et jusqu'aux chers bibelots de maman. Je

pensais que ce lui serait le plus douloureux crève-cœur, à elle qui

n'avait vécu jusqu'alors qu'avec eux et pour eux. Mais elle ne montra

pas un regret, et mon amour et mon respect s'en accrurent d'autant à

son endroit...

12-17 avril.

Que te dirai-je, mon pauvre journal? Nos différences payées, les

voitures, le mobilier, l'hôtel, les maisons et les fermes vendus, il

nous resta tout juste, d'argent liquide, 135 000 francs. C'était plus

que je n'espérais et il est bien certain que, sans M. d'Arnouville et

la conscience scrupuleuse qu'il mit à débrouiller nos affaires, il

nous eût fallu descendre dans la rue. Mais le pis n'était point là.

Les enchères de l'hôtel avaient été poussées assez loin: en fin de

compte, il resta à Mme Dussaussoy. Je l'appris de M. d'Arnouville, qui

savait nos anciennes relations et qui voulut me le cacher d'abord. Mais

certains mots me mirent sur la voie et, comme je lui témoignais mon

dégoût pour cette conduite singulière, il me dit:

--Ah! comme vous avez raison!

Et jugeant sans doute que ce qu'il ajouterait, loin de me donner du

regret, ne pouvait après tout que me consoler de n'être pas devenue

Mme Dussaussoy junior, il me confia que la plus âpre à la curée des

bibelots de ma pauvre mère avait été précisément cette même femme d'une

éducation toute grossière et qui ne connaissait la valeur d'aucun objet

que par les estimations que nous lui en avions faites.

--Que voulez-vous, ma petite amie? me disait ce bon M. d'Arnouville.

Elle se figure peut-être qu'une fois dans les pantoufles de Madame

votre mère, elle cessera d'être Mme Dussaussoy tout court et prendra

un peu de cette distinction qui lui manquait jusqu'alors. C'est le

raisonnement de tous les parvenus...

Et ce fut encore M. d'Arnouville--lui, toujours lui!--qui nous dénicha,

par l'intermédiaire d'un homme d'affaires de Saint-Brieuc, cette petite

maison de Rûn-Rouz où nous sommes installées depuis trois mois. L'état

de maman donnait des inquiétudes à ses amis. On consulta. Il n'était

que temps d'aviser, paraît-il: l'air de la mer lui fut ordonné, mais un

air qui ne fût ni trop vif ni trop tiède continûment, et il n'en était

point qui convînt davantage que celui de la Bretagne. Encore fallait-il

trouver une maison qui ne fût point tout à fait sur la grève, sans en

être trop éloignée, et tournée de telle sorte que quelque mouvement

de terrain l'abritât contre le nord. Enfin le prix n'en devait point

être trop élevé, et c'était le plus délicat de tout. Mais une occasion

s'offrit à point, que M. d'Arnouville s'empressa de saisir. A la

vérité, il ne connaissait point, non plus que nous, l'habitation qu'on

lui proposait, et, si l'assiette et l'exposition en répondaient à nos

désirs, on ne célait point que le cadre en eût quelque austérité, même

pour des blessées de la civilisation.

C'était une maison bretonne couverte en tuiles rouges, dont le grenier

avait été transformé par son dernier propriétaire au moyen d'un léger

exhaussement du mur d'arrière, où l'on avait percé une grande baie qui

donnait de plain-pied sur un balcon en bois. Cela faisait de ce côté

une espèce de chalet suisse, tandis que l'autre gardait son air breton.

Un petit jardin planté de saules maigres et de lilas, des communs, un

potager et un bois de pins tenaient le circuit. La mer était à trois

champs de là; elle poussait une pointe sur la droite, dans une petite

anse étranglée; on la voyait aussi, vers le large, qui découpait

entre deux roches énormes son triangle d'azur sombre. Mais comme elle

ne paraissait point autrement, qu'une chaîne de petites collines la

masquait au nord et à l'ouest qui recevait le premier assaut des vents,

c'était l'exposition qui pouvait le mieux convenir. Nous passâmes sur

quelques menus inconvénients, tels que l'éloignement de tout centre

habité, le méchant état des routes, la maussaderie du paysage qu'on

disait exclusivement de rochers et de landes. Le prix demandé, 6 500

francs, une misère jadis, n'excédait point nos ressources. Encore M.

d'Arnouville le fit-il rabattre à 6 000 francs.

--Il faut bien compter, nous dit-il, que les réparations, le mobilier,

les frais d'installation monteront à presque autant... Pour le

mobilier, vous le choisirez vous-même à Paris. C'est le procédé le plus

économique et, quant aux réparations urgentes, j'y vais donner ordre

d'ici...

Ma pauvre maman répondait _amen_ à tout cela. Nous avions renvoyé nos

domestiques, à l'exception du cocher et de la cuisinière qui étaient

mariés, Bretons, et à notre service depuis près de quinze ans. Je leur

avais fait entendre que nous ne pouvions les garder ni les payer comme

autrefois. Mais ils insistèrent d'une façon si pressante, consentant

à toutes les diminutions, s'offrant même à ne plus recevoir de gages,

que je ne sus comment faire. Je ne voulais point accepter le sacrifice

qu'ils me proposaient et j'en étais cependant fort touchée.

--Ah! si Mademoiselle était consentante, dit enfin Yvon, il y aurait un

moyen qui arrangerait tout...

--Et lequel? demandai-je par curiosité.

--Dame, je ne sais pas trop comment m'expliquer... Cause donc pour moi,

Gertrude, dit-il à sa femme. Tu as la langue mieux pendue et tu sauras

mieux débrouiller la chose...

--Vaire, on peut toujours essayer, dit Gertrude, avec son grasseyement

gallot. Mam'selle ne nous mangera point pour lui dégoèser ce que

j'avions sur le cœur. Quoèque ça, c'est p't-être ben délicat ce que

j'allions lui demander...

--Parlez, ma bonne Gertrude, dis-je en souriant.

--V'là, dit Gertrude. Paraît qu'on a entendu dire à Mam'selle qu'elle

allait habiter en Bretagne. J'en savions point davantage. Tout de même,

si c'était des vérités, la Bretagne, c'est quasiment notre pays aussi

à nous, quoique je soye née native de Pontorson, ou's qu'on dit qu'il

y a plus de Normands que de Bretons. Alors, comme c'te Bretagne est un

vrai paradis sur terre et que j'avions toujours eu dans l'idée d'aller

finir nos jours par là, c'est p't-être une occasion toute trouvée. On

avions ben quelques économies, Yvon et moi, de quoè bâtir une petite

maison et acheter un champ avec une vaque... Et j'avions pensé tous les

deux que si ça ne gênait pas trop Mam'selle que nous habitions dans

son voisinage, ça serait une vraie bénédiction du bon Dieu pour nous

d'aller de son côté de préférence à un autre...

Ingéniosité du cœur des pauvres gens! Peu s'en fallut que je ne

sautasse au cou de Gertrude et d'Yvon pour les remercier de leur belle

trouvaille!

--Il y a mieux, leur dis-je, quand mon émotion fut calmée... Cette

petite maison que vous voulez faire bâtir, elle existe, et maman et

moi nous vous en ferons volontiers cadeau: c'est la petite maison qui

touche à l'étable, dans le plan que j'ai là. Il y suffira d'un crépi

neuf pour la rendre habitable, et rien n'empêchera Yvon, par surcroît,

de cultiver le champ pour son compte et de mettre une vache dans

l'étable. A une condition pourtant...

--Je les acceptions toutes, mam'selle, dit Gertrude à demi suffoquée de

reconnaissance...

--Non! non! repris-je, il n'y en a qu'une pour chacun de vous et je

pense qu'elle ne vous sera pas trop pénible: c'est qu'Yvon daigne loger

à côté de sa vache un âne que nous avons l'intention d'acheter et que

Gertrude veuille bien donner les conseils de son antique expérience à

la petite paysanne que nous prendrons pour servante...

--Ah! mademoiselle! mademoiselle! s'écrièrent tout d'une voix les

excellentes gens...

Et Gertrude, qui avait décidément le génie de l'organisation à

distance, d'ajouter en son patois de Pontorson:

--J'voyons ça d'ici, mam'selle... Yvon soignera les aumailles et le

jardin, et moé je resterons près de madame et mam'selle pour leur

confectionner des petits plats... Ah! la bénie demoiselle que j'avions

là, mon pauvre Yvon!...

J'eus beau protester, alléguer que je n'en désirais pas tant, qu'il ne

s'agissait point pour elle et son mari de se remettre ainsi à notre

service, mais de nous aider seulement dans quelques petits travaux

de ménage, ni Gertrude, ni le brave Yvon n'en voulurent démordre et,

quelques jours après, il me fallut agréer une nouvelle concession

et laisser Yvon prendre les devants sous prétexte de surveiller les

travaux d'installation et d'acheter la vache et l'âne.

Enfin, le 8 février au matin (j'ai noté la date dans ma mémoire) nous

prîmes congé de ce bon M. d'Arnouville. Il nous accompagna jusqu'au

train et nous fit diverses recommandations. Je me souviens aussi

qu'il m'adressa en partant une petite phrase assez mystérieuse où

le nom de Georges tombait le plus singulièrement du monde. Je n'y

pris point garde sur le moment. Nous emportions avec nous un plein

wagon de bagages, tout un mobilier complet (oh! bien simple, bien

différent de l'ancien) à destination de la gare la plus proche de

Rûn-Rouz, qui est Lannion. J'avais emballé ma pauvre maman de mon

mieux dans des couvertures et des châles. Gertrude était dans notre

compartiment... Que je n'aie point eu un crève-cœur en disant adieu à

tant de choses aimées, ce serait mentir. Et pourtant il y avait comme

un soulagement pour moi à la pensée que le plus dur était fait, que

ces six mortelles semaines qu'avait prises la liquidation paternelle

étaient définitivement enterrées... Il ne nous reste presque plus rien

du passé. Les quelques bribes qu'en a pu sauver M. d'Arnouville sont

des souvenirs de famille et une grosse malle pleine de parchemins qui

viennent de mon grand-père et où maman était la seule à se reconnaître.

Il paraît qu'entre autres papiers de valeur (des valeurs de tout repos,

comme disait papa en plaisantant) il s'y trouve une charte du... oui,

du neuvième siècle consacrant nos droits à la succession du roi Arthur!

En attendant, il nous demeure, Rûn-Rouz et le mobilier une fois payés,

128 000 francs sur lesquels nous avons gardé 6 000 francs pour les

dépenses de première installation qui seront assez grosses. Le reste a

été placé par les soins de M. d'Arnouville partie en rentes sur l'État,

partie sur premières hypothèques à 4 pour 100. Cela nous fait un revenu

moyen de 5 000 francs. Ce n'est guère, mais avec de l'économie on peut

joindre les deux bouts...

A la gare de Lannion, nous trouvâmes Yvon qui nous attendait avec une

grande charrette de roulier pour les meubles et une petite voiture

basse, toute coquette, peinte de rouge et de jaune, attelée d'un âne

blanc, qui était pour maman et pour moi. Nous déjeunâmes à l'hôtel.

Yvon et Gertrude prirent les devants. J'avais voulu conduire moi-même

«mon» âne; s'il était rétif, capricieux ou sournois, il ne le montra

pas toujours cette fois-là. Il nous mena d'un petit trot cadencé

jusqu'à Trégastel. Je m'informais de temps à autre de la route. Au

tournant d'une montée, j'aperçus dans la lande un pignon quadrillé,

un toit de tuiles, un balcon, quelques pins et des saules: c'était

Rûn-Rouz. A la barrière nous attendaient Yvon et Gertrude, avec une

petite fille de treize à quatorze ans qui fit un grand salut en tenant

les deux pointes de son tablier et rougit jusqu'aux yeux.

--C'est la bonne de madame et de mademoiselle, dit Yvon.

Gertrude l'écarta vivement du coude:

--Faites excuse, mam'selle. Yvon voulait dire que c'était la nouvelle

femme de chambre. Cuisinière l'étions et je restions, pour vous

servir...

--Va pour femme de chambre, dis-je en sautant de mon siège et

en rendant la bride à Yvon, tandis que Gertrude aidait maman à

descendre... Et comment t'appelles-tu? demandai-je à l'enfant.

Elle me regarda, passant du rouge à l'écarlate, et ne répondit rien...

--Vaire! dit Gertrude qui s'avança. Encore un tour d'adresse de ce

grand niguedouille: figurez-vous, mam'selle, que la p'tiote ne sait pas

un mot de français. V'là ce qui s'appelle choésir, par exemple...

Le pauvre Yvon parut tout décontenancé, mais l'éclat de rire dont

j'accueillis la découverte le rassura un peu...

--Grouille-toè donc, toè, dit Gertrude avec une feinte rudesse à

l'enfant. Tu ne voès pas que mam'selle est tout emberlificotée de ses

paquets...

Elle donnait le bras à maman qui, à petits pas, gagnait la maison et,

par instants, s'arrêtait pour regarder ce clos plein de fleurs et

d'herbes sauvages, les maigres saules qui floconnaient dans le vent, et

de tous côtés, à l'infini, la lande âpre et roussie par l'hiver...

--C'est là que je vivrai désormais... dit-elle avec un pâle sourire.

--Oui, dis-je, mère, en l'embrassant, c'est là que nous vivrons

ensemble, toutes les deux, toujours...

Morgane · 第 6 / 37 题