--Le roi est en Hollande, monsieur, répliqua-t-il.
--J'en arrive, monseigneur, et voici les dépêches que Sa Majesté a bien
voulu me confier.
Belle-Rose tira le paquet de sa poche et le tendit au ministre. M. de
Louvois, tout étonné, le prit sans répondre et l'ouvrit. M. de Charny se
tenait debout dans l'embrasure d'une fenêtre, attentif et silencieux. A
la lecture de la dépêche qui lui annonçait le passage du Rhin, l'homme
fit place au ministre. M. de Louvois se leva le visage radieux.
--La Hollande est ouverte! s'écria-t-il, dix villes conquises et le Rhin
franchi en un mois! Il faudra bien que la république soit effacée du
rang des nations.
--Vous étiez à ce passage, monsieur? reprit-il en s'adressant à
Belle-Rose.
--Oui, monseigneur.
--Emmerich et Réez sont à nous?
--M. de Luxembourg les a conquis; l'armée marche sur Utrecht.
--Utrecht sera pris.
--Je le sais.
--De toute la Hollande, il ne restera plus qu'Amsterdam.
--Amsterdam et Guillaume d'Orange.
--On les vaincra, monsieur.
--Je l'espère, monseigneur.
M. de Louvois parlait avec enthousiasme, allant et venant par la
chambre; tout à coup il s'arrêta devant Belle-Rose; l'expression du
triomphe s'effaça lentement de son visage. A son tour le ministre
faisait place à l'homme.
--Les affaires du royaume sont finies; j'imagine, monsieur, que nous
pouvons passer aux vôtres, reprit-il.
--Vous n'avez pas tout lu, monseigneur, répondit Belle-Rose en lui
montrant du doigt un pli cacheté qu'il avait tiré de la dépêche.
M. de Louvois brisa le cachet et parcourut le papier du regard. Son
visage, tout à l'heure empourpré, devint d'une pâleur livide; il tomba
plutôt qu'il ne s'assit sur son fauteuil. M. de Charny quitta la fenêtre
et vint à lui.
--Lisez, lui dit le ministre.
M. de Charny termina sa lecture sans que son visage impassible exprimât
aucune émotion. Tandis qu'il parcourait la dépêche, M. de Louvois se
tourna vers Belle-Rose:
--Allez, monsieur, dans la pièce à côté, lui dit-il d'une voix brève et
tremblante de colère; dans un instant vous me verrez.
Belle-Rose salua et sortit.
--Eh bien? s'écria le ministre aussitôt que la porte se fut refermée.
--Eh bien! nous sommes vaincus, monseigneur, dit M. de Charny.
--Colonel et vicomte au titre de Malzonvilliers! Tous les honneurs
ensemble! A lui, à Belle-Rose, un grade et des lettres de noblesse!
M. de Louvois frémissait de la tête aux pieds, et ses lèvres étaient
toutes blanches.
--Pourquoi l'avez-vous laissé fuir? s'écria-t-il tout à coup avec
violence.
--Cet homme est une anguille, vous le savez, monseigneur, répondit M. de
Charny. Je l'ai fait chercher à Paris, aux environs, partout; il avait
disparu sans laisser de trace. Quant à l'armée, c'est un océan.
--Il m'a bravé en face, je l'ai tenu en mon pouvoir, et il m'échappe.
Elle aussi, tous deux ensemble!
--La marquise, dont le bon plaisir du roi fait une vicomtesse,
n'est-elle pas toujours à Sainte-Claire d'Ennery?
--Fût-elle au milieu de la place Royale, l'autorité du roi la protège!
--Oh! il y a le chapitre des accidents, reprit M. de Charny.
M. de Louvois frissonna; la manière dont son confident avait prononcé
ces paroles leur donnait un sens clair et terrible.
--Certes, je ne peux rien contre le hasard, dit le ministre à demi-voix.
Un sourire sinistre éclaira le visage de M. de Charny.
--C'est une puissance aveugle, reprit le confident, et vous êtes un
ministre clairvoyant.
--Vicomte de Malzonvilliers! murmura M. de Louvois; colonel! maître à
présent de la faveur de la cour!... Voilà bien l'écriture du roi Louis.
Il veut le pousser et se charge de sa fortune.
Le ministre relut cinq ou six fois les lignes tracées par la main du
roi.
--Monsieur de Charny, reprit-il en se tournant d'un air impératif vers
le pâle gentilhomme, le hasard ne peut rien contre celui-là.
--Rien aujourd'hui, répondit froidement le favori. Il est chez vous.