--Sa Majesté vous veut du bien, monsieur, pour votre belle conduite en
Hollande, et notamment au passage du Rhin, lui dit le ministre. Vous
êtes colonel; il doit vous tarder beaucoup sans doute d'apporter cette
heureuse nouvelle à Sainte-Claire d'Ennery, mais avant de vous rendre
votre liberté, permettez-moi de réclamer de votre obligeance un nouveau
service.
--Parlez, monseigneur.
--Vous avez assisté à cette dernière victoire de Sa Majesté, vous y
avez eu même une grande part; plus que tout autre vous êtes en état
de rédiger la relation que je me propose d'envoyer aux gouverneurs des
provinces. Il faut qu'elle parte bientôt; mettez-vous là et commencez.
Belle-Rose n'avait aucun motif pour refuser; il prit la place que lui
indiquait M. de Louvois et se mit en devoir d'écrire.
--Cependant, reprit le ministre, si vous aviez quelque lettre à faire
tenir à votre femme, écrivez-la, on la lui portera sur-le-champ.
Belle-Rose accepta la proposition. Tandis qu'il traçait quelques mots à
la hâte, les yeux de M. de Charny suivaient les rapides mouvements de
sa main avec une expression diabolique. Quand la lettre fut cachetée, un
sourire étrange effleura sa bouche. M. de Louvois prit la lettre et M.
de Charny sortit. Un moment après, un laquais se présenta avec le pli de
Belle-Rose. M. de Charny, qui guettait dans l'antichambre comme un chat
avide et patient, se dirigea vers le laquais:
--Donne-moi cette lettre, je m'en charge, dit-il.
Le laquais, qui connaissait M. de Charny, la lui remit sans hésiter.
Cependant la Déroute et Grippard étaient restés dans la cour de M. de
Louvois, attendant le retour de Belle-Rose. La Déroute triomphait; plus
fier qu'un capitan, il allait et venait, le poing sur la hanche et la
tête haute, dans cette cour où quelque temps auparavant on l'avait vu,
triste et rêveur, fureter de porte en porte sous mille déguisements.
Volontiers il aurait conté les exploits de son maître à toutes les
personnes qui passaient par là, et il regardait les gens sous le nez
de l'air d'un homme qui se sent protégé par la faveur du roi. Quant
à Grippard, si un instant il avait cédé aux fumées de l'orgueil qui
étourdissaient la Déroute, il n'avait pas tardé à ressentir l'influence
de la fatigue unie à la chaleur. Il s'assit dans un coin sur une borne,
glissa tout doucement de là par terre, s'étendit sans prendre garde,
cligna de l'oeil et s'endormit bravement au soleil. Une heure après,
M. de Charny parut dans la cour. La Déroute avait toujours sa mine
triomphante; de temps à autre il regardait Grippard et haussait les
épaules, trouvant que c'était un homme qui n'avait pas le sentiment de
sa dignité. A la vue de M. de Charny, la Déroute fronça le sourcil, mais
il lui sembla que cet homme trois fois vaincu n'était pas digne de sa
haine, et il sourit de l'air magnifique d'un triomphateur. M. de Charny
ne prit pas garde à la Déroute et sauta dans un carrosse qu'on avait
préparé.
--Barrière Saint-Denis, dit-il.
L'attelage partit au grand trot.