pouvait y avoir entre M. de Neipperg et sa présence dans le château du
maréchal Lefebvre.
Sam expliqua alors avec une sincérité visible le genre de services
qu'exigeait de lui M. de Neipperg, utilisant sa ressemblance avec
Napoléon pour satisfaire une haine singulière et une vengeance
excentrique. Il narra le déguisement qu'il devait endosser pour que la
ressemblance fût alors complète et les coups de pied ignominieux qu'il
recevait comme sosie impérial.
—C'était frappant! dit La Violette à mi-voix.
—Arrive au fait, reprit Henriot, car je ne vois aucun lien entre les
coups de pied, ce déguisement, et le château de Combault...
—Voici, Votre Honneur!... M. de Neipperg avait fait la connaissance
d'un gentilhomme français... M. de Maubreuil...
—Lui! s'écria Henriot surpris. Tu connais M. de Maubreuil!...
—J'ai eu l'honneur d'être au service de M. le comte... c'est lui-même
qui m'a envoyé au château...
—En effet... il s'y trouvait... et c'est lui qui t'a commandé de
reprendre ton déguisement peut-être?... Ah çà! est-ce que M. de
Maubreuil aimait, comme ton autre maître, à donner des coups de pied à
Napoléon en effigie?...
—Non!... M. de Maubreuil ne s'amusait pas à cela... il m'avait fait
habiller, comme vous savez, dans un autre but...
—Lequel? dit Henriot d'une voix frémissante d'impatience.
—Eh bien! Votre Honneur ne me croira peut-être pas, car c'était
bien étrange, et bien peu intéressant ce que m'avait ordonné M. de
Maubreuil... je devais tout bonnement, une nuit, vêtu comme Napoléon,
pénétrer dans le parc, m'avancer jusqu'à une fenêtre qui serait
ouverte, et là...
—Une fenêtre au rez-de-chaussée?... achève, misérable! dit Henriot
haletant, secouant vigoureusement Sam, de nouveau effrayé et ne
comprenant pas ce que ce récit pouvait présenter de si grave pour
motiver la violence du jeune colonel.
—Je finis, Votre Honneur!... mais ne m'étranglez pas!...
—Que comptais-tu faire, une fois devant cette fenêtre... Oh! ne mens
pas, sinon!...
—Quel intérêt aurais-je à mentir, puisque je n'ai rien fait du
tout?... Un officier est arrivé au moment où, selon les instructions de
M. de Maubreuil, je devais m'introduire dans la chambre de cette jeune
fille, et y laisser mon petit chapeau... Je n'ai pas eu le temps...
je me suis sauvé tout de suite et j'ai jeté dans la pièce d'eau ma
défroque inutile et peut-être dangereuse à porter... Voilà toute la
vérité, honorable gentleman!...
Henriot s'était jeté dans les bras de La Violette, pleurant, riant,
étouffant.
Il murmurait dans sa joie:
—Ah! voilà donc l'affreuse méprise!... La Violette, elle était
innocente... et moi qui osais la soupçonner... moi qui calomniais
l'Empereur... Oh! vite, partons... Allons retrouver Alice... je veux
me mettre à ses pieds... lui demander pardon!... Crois-tu que je
l'obtiendrai?...
—Je pense que ce drôle aurait bien dû dégoiser tout cela à Combault,
quand je l'ai accommodé d'un coup de chausson dans le parc... Enfin!
suffit!... Le mal est réparable... mon colonel, mam'zelle Alice vous
aime toujours... Elle a pleuré toutes les larmes de ses yeux depuis
qu'on était sans nouvelles de vous...
—Tu penses qu'elle me pardonnera?
—J'en suis sûr... Elle me disait souvent: «La Violette, que
fait-il?... je sais qu'il n'est pas parti pour l'armée... il est resté
en France... Je suis sûre qu'il va revenir...»
—Elle disait cela, mon Alice?...
—Oui, mon colonel, et elle en pensait encore plus long qu'elle gardait
pour elle...
—Je comprends tout, à présent... sauf une chose: pourquoi Maubreuil
avait-il combiné cette machination? Dans quel but?... oh! je le
saurai... mais pour le moment, le plus pressé c'est d'aller chercher
mon pardon... La Violette, peux-tu trouver des chevaux, nous allons
nous rendre à Combault sur-le-champ...
—Vous voulez courir la campagne, la nuit?... mais on ne nous laissera
pas franchir les barrières... il faut le mot d'ordre.
—Je l'ai, dit vivement Henriot.
Et, en même temps, le souvenir du général Malet auquel il l'avait
confié traversa son esprit. Le remords qu'il avait déjà éprouvé
s'accrut au souvenir de la lettre lue avec Marcel et de l'indignation
que l'ex-major avait montrée en découvrant les espérances que les
royalistes fondaient sur Malet. Peut-être ne s'évadait-il que pour
tenter quelque coup de main avec l'alliance des Anglais et des
émigrés. Il résolut de réparer en partie sa faute. Il n'avait plus de
motifs pour se venger de Napoléon, puisque l'innocence d'Alice comme
celle de l'Empereur lui étaient à présent démontrées.
—Je veux être revenu demain dans la matinée, dit-il. Il peut se
passer à Paris des événements graves et je dois être à mon poste, à
l'état-major, demain...
—Soit, mettons-nous en route, mon colonel... je sais où trouver des
chevaux... rue du Bouloi... à deux pas d'ici... Mais, c'est égal, je ne
comptais pas, en venant au Palais-Royal, passer la nuit à cheval sur
les routes! dit La Violette en hochant la tête.
—Tu reviendras... le Palais-Royal est encore là, demain et après...
—C'est possible... mais mon voleur pincé, je pensais retrouver des
amis... des anciens... j'en ai aperçu en passant... et l'on aurait
festoyé quelque peu... ça ne m'arrive pas si souvent, la maréchale
n'aime pas qu'on se dérange!...
—La Violette, je te ferai avoir huit jours de congé, que tu passeras
si tu le veux au Palais-Royal, mais quand j'aurai revu Alice et qu'elle
m'aura pardonné!... Il faut que tu viennes avec moi à Combault, ne
serait-ce que comme témoin de ce que tu as entendu...
—C'est compris, mon colonel. Allons chercher nos montures... Ah! et ce
paillasse-là, qu'est-ce que nous en faisons?...
—Tu vas voir!... Tenez! dit Henriot sortant deux napoléons de sa
bourse, voilà pour boire à ma santé...
—Vive Votre Honneur! cria Sam enthousiasmé.
—Attends!... tu en auras deux autres si tu rends à ce brave soldat la
croix d'honneur que tu lui as volée...
—Je sais où elle est... Le brocanteur qui me l'a achetée ne l'a pas
encore vendue... Où faudra-t-il la remettre?
—Donne-nous ton adresse, dit La Violette, on peut avoir besoin de
toi!...
Sam hésita un instant, puis, rassuré par les deux napoléons qu'il
palpait dans son gousset:
—Je demeure rue d'Argenteuil, nº 14, dit-il. Je me fie à vous,
gentlemen; ne donnez pas mon adresse!...
—Sois tranquille. Après-demain j'irai te porter les deux napoléons
promis... et jusque-là ne te fais pas arrêter, surtout!...
—Oh! j'y veillerai... Vivent Vos Honneurs! dit gaiement Samuel Walter.
—Crie plutôt: Vive l'Empereur! dit La Violette; ça signifie quelque
chose, ce cri-là.
Enflant ses joues, Sam lança dans la nuit, avec son accent de cabotin
forain, un retentissant: Vive l'Empereur!
—Ça fait toujours plaisir d'entendre crier ça, hein, mon colonel? dit
La Violette portant la main à son bonnet de police.
—Oui! oui!... répondit Henriot ému, ça fait du bien!... Il y avait
longtemps que j'avais envie de le crier et que je n'osais pas!...
Alors, comme ils s'engageaient dans un passage désert qui conduisait à
la cour des Fontaines, Henriot répéta à mi-voix, comme une incantation
magique, comme une formule sacrée:
—Oh!... oui!... vive l'Empereur!... vive Napoléon!...
XVIII
LA PLAINE DE GRENELLE
Malet avait pénétré seul à l'État-Major. Il montait allègrement
l'escalier. Tout lui réussissait. Il n'avait plus qu'à donner une
poignée de main au chef d'état-major Doucet, à lui confirmer son grade
de général, et à travailler, avec le successeur du sous-chef Laborde, à
l'expédition des nouvelles instructions aux chefs de corps.
Donc une simple formalité, une prise de possession rapide et sans
obstacles prévus.
La rencontre qu'il venait de faire sur la place de ce vieux soldat,
l'ancien tambour-major de la garde, lui semblait d'excellent augure.
Les anciens troupiers de la République, les grognards de Napoléon
venaient à lui. On était décidément las du despote et le cri: A bas le
tyran! comme à Rome, au jour de la mort de César, allait s'échapper de
toutes les poitrines.
Ce fut en souriant qu'il entra dans le cabinet du chef d'état-major
Doucet.
Il lui tendit la main et lui dit:
—Général, je viens m'entendre avec vous pour les mesures à prendre...
Doucet, assis, paraissait hésitant. Il soupçonnait l'imposture.
Le sous-chef d'état-major Laborde, très suspect aux yeux de Malet,
parut tout à coup.
—Que faites-vous ici, monsieur? s'écria Malet, je vous avais ordonné
de vous rendre aux arrêts forcés?...
—Général, je ne puis sortir, les troupes m'ont barré le passage, dit
Laborde, en faisant un signe d'intelligence à Doucet.
Malet surprend cette indication. Il se sent soupçonné, il se voit perdu.
Il veut recourir à la force qui lui a si bien réussi chez Hullin. Il
porte la main à sa poche et prend un pistolet.
Mais une glace le trahit. Doucet se lève, Laborde s'élance. Tous deux
crient: Au secours! aux armes!...
Malet veut tirer, mais une ombre géante s'interpose...
Un coup de bâton violent s'abat sur son bras.
Saisi vivement par une main vigoureuse, il ne peut se servir de son
pistolet.
Il est maîtrisé par une sorte de géant...
Il reconnaît l'ex-tambour-major aperçu dans la foule devant l'hôtel.
C'est La Violette qui le maintient désarmé, impuissant.
Laborde cependant a répété son cri: Aux armes! sur le palier.
Des gendarmes accourent. Ils envahissent la pièce. Ils se précipitent
sur Malet qui, en un instant, est garrotté.
—Messieurs, prenez garde, s'écria Malet, cherchant à en imposer encore
à ceux qui démasquaient en lui le conspirateur, le faussaire, il vous
arrivera malheur, si vous me retenez... prenez garde!
—Qu'on le bâillonne! commanda Laborde, qui fut en cette circonstance
rempli d'énergie et montra une vive présence d'esprit.
L'ordre est exécuté. Le fidèle Rateau survient, attiré par le tumulte.
Il veut défendre son général et tire son épée. En un instant il est
saisi, lié, et bâillonné comme son chef.
Il était dix heures. La conspiration Malet était terminée. Elle avait
juste duré, depuis l'évasion de la maison de santé, douze heures. Le
roman d'une nuit.
Après une courte délibération, Doucet, Laborde et La Violette prirent
le parti de faire paraître sur le balcon Malet et Rateau, liés,
entourés de gendarmes.
—Ces hommes sont des imposteurs!... L'Empereur n'est pas mort! Votre
père vit encore! cria Laborde.
Et La Violette, portant son bonnet de police au bout de sa canne, fit
le simulacre du commandement du roulement.
Ces soldats, rassemblés sur la place Vendôme, ne comprenaient pas très
bien. Ils crièrent quand même avec ensemble: «Vive l'Empereur!»
Il se produisit alors dans Paris un va-et-vient étrange et presque
comique. Les troupes furent renvoyées dans leurs casernes. Il y eut
des mutations dans les prisons. Les vrais ministres, Savary, Pasquier,
furent tirés de la Force; Malet, Guidal, Lahorie, les remplacèrent.
Les soldats de la garde de Paris et les hommes de la 10e cohorte
regagnèrent avec docilité leurs casernements, commentant ces allées et
venues, ces ordres contradictoires, et se demandant si, cette fois, on
ne les abusait point, et soupçonnant une conspiration, un coup d'État
dans les nouvelles arrestations qui se produisaient.
Le colonel Rabbe fut surpris par ce revirement comme il l'avait été
par la nouvelle de la mort de l'Empereur. Il n'avait pas encore eu le
temps de finir de s'habiller pour rejoindre ses hommes: «Qu'avez-vous
donc fait, colonel Rabbe? lui dit Doucet, et comment avez-vous pu, sans
un ordre de la place, envoyer vos compagnies se promener à droite et
à gauche?» Rabbe ne put que confesser qu'il avait perdu la tête en
apprenant la mort de l'Empereur.
Guidal et Lahorie se laissèrent arrêter sans résistance. Tous deux
croyaient à la réalité du pouvoir de Malet, issu d'un sénatus-consulte.
Lahorie se faisait prendre mesure d'un habit de cérémonie, et Guidal
déjeunait tranquillement au restaurant quand on les empoigna. Ils
s'étaient crus ministres réguliers. Ils avaient conspiré sans le
savoir. Aussi n'avaient-ils pris aucune précaution, tenté aucune
action. Les soldats de Lahorie n'avaient pas de pierres à leurs fusils;
des morceaux de bois, comme à l'exercice, tenaient lieu de l'amorce.
Boutreux et le Corse Bocchéiampe furent arrêtés sans difficulté.
A midi tout était fini. Le rideau était tiré sur cette farce émouvante.
Comme à la fin d'une féerie, acteurs et spectateurs se demandaient
comment on avait pu être dupe d'une semblable illusion.
Cambacérès se rendit aussitôt au palais de Saint-Cloud. Il apprit à
l'Impératrice la conspiration et son rapide dénouement.
Marie-Louise se montra fort peu émue. Elle se disposait à
monter à cheval, et parut contrariée seulement de la visite de
l'archichancelier, qui retardait sa promenade.
—Eh bien, monsieur, dit-elle d'un ton calme, qu'auraient pu faire de
moi vos conjurés, de moi, la fille de l'empereur d'Autriche?
Et elle congédia Cambacérès, sans paraître attacher aucune importance
aux événements qu'il lui annonçait.
L'apathie de Marie-Louise ici pouvait n'être qu'une feinte. Elle était
peut-être, sinon dans le secret de la conspiration, du moins avertie
que quelque chose se tramait contre son mari.
La désaffection qu'elle témoignait déjà s'accrut d'un certain mépris
pour ce trône impérial, que des inconnus, évadés de prisons, avaient pu
mettre un instant en péril.
Le comte Frochot paya par la suite d'une révocation justifiée la
crédulité avec laquelle il avait accueilli la nouvelle de la mort de
l'Empereur, et le zèle qu'il avait mis à faire préparer un salon à
l'Hôtel de Ville pour la séance du nouveau gouvernement.
Il eut beau s'écrier quand on lui révéla l'imposture de Malet et la
fausseté du bruit de la mort de Napoléon: «Je me disais bien qu'un si
grand homme ne pouvait mourir!» Il fut destitué.
Les conjurés, leurs complices, et aussi les militaires, coupables
surtout d'avoir obéi trop passivement à des ordres hiérarchiques qu'ils
croyaient réguliers, furent déférés le 27 octobre à un conseil de
guerre.
La commission chargée de juger les accusés, au nombre de vingt-quatre,
fut ainsi composée: comte Dejean, grand officier de l'Empire, premier
inspecteur général du génie, président; le général de brigade baron
Deriot, le général baron Henry, le colonel Géneval, le colonel Moncey,
le major Thibault, juges; le capitaine Delon, rapporteur.
La séance s'ouvrit à sept heures du matin. A quatre heures du matin,
l'arrêt fut rendu.
Malet eut une attitude très ferme, prenant tout sur lui, assumant
toutes les charges, revendiquant toutes les responsabilités.
Le rapporteur eut cette interruption qui montre le sang-froid de Malet
devant ses juges: «Je prie monsieur le président d'imposer silence à
Malet qui dicte les réponses à tous les accusés.»
Malet s'était écrié, au cours de l'interrogatoire de Soulier:
—J'ai pris tous les moyens pour prouver que j'agissais d'après des
ordres supérieurs; je crois que Soulier devait obéir comme il l'a fait.
C'est moi qui ai mis M. le commandant dans l'erreur, j'ai usé pour cela
de tous mes soins, comme ma déposition le constate.
Il eut au cours de son interrogatoire une réponse mémorable.
—Ces officiers sont innocents, dit-il; à leurs yeux j'obéissais à des
ordres supérieurs, ils ont dû exécuter les miens.
—Quels étaient donc vos complices, dans cela? demanda imprudemment le
président.
—La France entière! vous-même, monsieur, vous tous, mes juges, si
j'avais réussi!
A l'unanimité furent condamnés, comme coupables de crime contre
la sûreté de l'État, d'attentat dont le but était de détruire le
gouvernement et l'ordre de successibilité au trône, et d'excitation
aux citoyens, aux habitants à s'armer, à la peine de mort et à la
confiscation des biens: Malet, Lahorie, Guidal, généraux; Soulier, chef
de bataillon; Steenhover, Piquerel, Borderieux, capitaines; Lepars,
Fessart, Régnier, Bleumont, lieutenants; Lefèvre, sous-lieutenant;
Rateau, caporal.
A la majorité de six voix contre une, Rabbe, colonel, à la même peine.
A la majorité de cinq voix contre deux, Bocchéiampe, à la même peine.
Furent acquittés: Girard, Rouff, capitaines; Lebas, Prevost,
lieutenants; Gomont, dit Saint-Charles, sous-lieutenant; Viallavieilhe,
Caron, Limozin, adjudants sous-officiers; Dulin et Caumette,
sergents-majors.
Malet, Rabbe, Soulier, Piquerel, Borderieux, qui étaient décorés,
furent exclus séance tenante de la Légion d'honneur.
Le jugement fut exécuté le 29 octobre, à quatre heures du soir, dans la
plaine de Grenelle.
Le colonel Rabbe et le caporal Rateau obtinrent un sursis et virent
leur peine commuée.
Vers trois heures de l'après-midi, sur la place de l'Abbaye, où des
gendarmes à pied, à cheval, et un demi-escadron de dragons étaient
rangés en bataille, sept fiacres vinrent s'aligner.
Les portes de la prison s'ouvrirent et les condamnés furent conduits
deux par deux dans les fiacres. Ils furent placés au fond ainsi; dans
chaque voiture, deux gendarmes se tenaient sur la banquette de devant.
Le lugubre convoi se mit en route par les rues Sainte-Marguerite
(aujourd'hui rue Gozlin), Tavanne, Grenelle-Saint-Germain, les
Invalides, l'avenue La Motte-Piquet; il longea l'École militaire,
traversa le Champ de Mars et passa à l'endroit où avait été fusillé
Babœuf.
Durant le trajet, Malet, placé dans le premier fiacre avec Lahorie, lui
dit simplement:
—Général, c'est votre indécision qui nous a mis ici!
Le reproche n'était qu'en partie fondé. Si Malet avait prévenu Lahorie
qu'il n'était qu'un ministre d'insurrection, celui-ci eût agi plus
sérieusement qu'il ne l'a fait. Il se croyait fonctionnaire régulier,
stable; de là son temps perdu à essayer des vêtements et à lancer des
invitations à dîner.
Très ferme, très héroïque fut Malet jusqu'au dernier moment. Il y eut
même de la pose et de l'emphase théâtrale dans ses dernières paroles:
—Jeunes gens, souvenez-vous du 23 octobre! dit-il en apercevant un
groupe d'étudiants.
Devant l'École militaire, il salua en criant par la portière:
—Soldats! je tombe, mais je ne suis pas le dernier des Romains!
Un cordon de troupes contenait les curieux. Quand les voitures
débouchèrent de la barrière de Grenelle, on cria: A bas les chapeaux!
Chacun se découvrit: c'est l'usage devant les suppliciés; on salue
la mort qui passe et préside. A moins que ce ne soit seulement la
curiosité qui fasse pousser aux spectateurs des premiers rangs ce cri
forçant les mieux placés à se découvrir, pour leur permettre de mieux
voir.
Il tombait une pluie fine et froide. La foule s'éclaircit, les
guinguettes qui avoisinaient l'École militaire et la barrière se
remplirent. Toutes les fenêtres furent occupées.
Les voitures s'étant arrêtées dans le carré, les tambours battirent aux
champs. Les condamnés marchèrent d'un pas ferme, pour la plupart, à
l'endroit désigné pour l'exécution.
Malet était le premier; le pauvre Corse Bocchéiampe, fourré dans cette
passe, sans qu'il y eût la moindre volonté de sa part, traînait la
jambe le dernier. Il réclamait un prêtre.
Quelques-uns de ces malheureux parlèrent en cette minute affreuse.
—Ma pauvre famille! mes pauvres enfants! sanglotait Soulier.
—Quelqu'un d'entre vous pourrait-il me faire l'amitié de me dire
pourquoi on me fusille? demanda tranquillement Piquerel s'adressant aux
soldats du peloton.
—Misérable! criait Guidal au capitaine rapporteur Delon s'approchant
pour lire la sentence, les trois quarts de ceux que tu as fait
condamner sont innocents, tu le sais bien!
—Monsieur le gendarme, disait au garde qui le tenait par le bras
Bocchéiampe, j'avais demandé un confesseur.
—Je suis né sous les drapeaux, j'ai toujours été dévoué à l'Empereur,
moi... Pourquoi me fusilles-tu? Vive l'Empereur! s'écriait Borderieux.
—Ton Empereur! lui dit Lahorie se tournant vers lui, s'il avait été
dans mon cœur, il y a longtemps que je me fusse poignardé!...
—Silence dans les rangs! dit alors Malet d'une voix forte. C'est ici à
moi de parler!
Et faisant un pas vers l'officier de gendarmerie:
—Monsieur, en ma qualité de général et comme chef de ceux qui vont
mourir ici pour moi, je demande à commander le feu!
L'officier inclina la tête en signe d'assentiment.
Malet jeta un coup d'œil sur les troupes. Le carré était composé de
120 hommes. Le peloton d'exécution comprenait 30 hommes, tous vieux
soldats. Le carré était formé de très jeunes soldats.
Les condamnés étaient placés sur un seul rang, adossés à un mur.
Dans l'encoignure du mur étaient quatre charrettes attelées chacune
d'un seul cheval, destinées à emporter les corps. Ce lugubre équipage
était accompagné d'infirmiers du Val-de-Grâce, vêtus de vestes grises à
collets bleus, qui devaient procéder à l'inhumation.
L'officier de gendarmerie fit battre un ban.
Puis Malet, regardant bien en face les soldats immobiles:
—Peloton, attention! commanda-t-il d'une voix sonore. Portez armes!...
apprêtez armes!...
Il s'arrêta:
—Cela ne vaut rien, dit-il, nous allons recommencer!... L'arme au
bras, tout le monde!
Il y eut un tressaillement parmi les soldats. Puis les armes furent
replacées.
Malet reprit:
—Attention, cette fois!... Portez... armes!... apprêtez... armes!... à
la bonne heure!... C'est bien!... joue!... feu!...
Trente coups de feu partirent. Les malheureux condamnés tombèrent tous,
excepté Malet. Il n'était que blessé. Plusieurs soldats avaient hésité
à tirer sur lui.
Il resta debout. Il porta la main à sa poitrine d'où le sang coulait.
Puis, reculant jusqu'au mur, il s'adossa:
—Et moi donc, mes amis, cria-t-il, vous m'avez oublié!...
—Moi aussi! dit Borderieux se soulevant tout ruisselant de sang, et il
murmura: Vive l'Empereur!...
—Pauvre soldat, fit Malet, ton Empereur a reçu comme toi le coup
mortel!...
Puis il reprit:
—A moi le peloton de réserve!
—En avant la réserve! commanda l'officier de gendarmerie.
A cette seconde décharge, Malet, face en avant, tomba.
L'exécution était achevée. Il était quatre heures et demie. Les corps
furent emportés à Clamart.
L'abbé Lafon et le moine Camagno seuls avaient échappé. Ils furent en
faveur sous la Restauration.
Louis XVIII fit une pension à la veuve de Malet et donna les épaulettes
de sous-lieutenant de chasseurs au fils du général, Aristide Malet,
en reconnaissance du mal que son père avait voulu faire à Napoléon
et du grand service qu'il avait rendu aux Bourbons en prouvant que si
l'Empereur mourait ou disparaissait, les pouvoirs publics, l'armée, les
citoyens ne semblaient pas se souvenir de l'existence du roi de Rome.
* * * * *
—Ils sont morts en braves! disait le soir de l'exécution La Violette
aux gens de Combault... Je ne regrette pas d'avoir contribué à arrêter
Malet, car il avait conspiré contre l'Empereur et travaillé ici pour
les Cosaques... Mais ces pauvres officiers, ces soldats qui ont cru
obéir à des ordres réguliers, à des chefs hiérarchiques, je donnerais
la moitié de mes membres pour les voir ici, vivants et graciés!...
Et ce bon La Violette, du revers de sa manche, essuya une larme
indiscrète.
Puis, pour changer ses idées sombres, il se leva et considéra avec
attendrissement Henriot, joyeux, heureux, qui s'avançait sous les
arbres, donnant le bras à Alice qui lui parlait, amoureusement penchée
vers lui.
Derrière eux, sa bonne figure éclairée d'une joie maternelle, la
maréchale Lefebvre regardait les deux jeunes gens enfin réunis et dont
le bonheur était désormais stable et définitif.
Le malentendu s'était promptement dissipé.
Henriot, en arrivant à Combault avec La Violette, s'était confessé à
l'excellente madame Sans-Gêne. Il avait avoué son erreur, la nuit,
lorsqu'il avait cru surprendre l'Empereur auprès d'Alice, puis sa
fuite, ses désirs de vengeance et enfin la révélation de la vérité au
Palais-Royal, lors de la rencontre de La Violette et de Samuel Walter,
le sosie impérial.
Catherine rit de la méprise et de la façon dont elle avait été
reconnue, puis elle dit à Henriot, en lui désignant Alice:
—Allez embrasser votre femme!