—J'ai encore un quart d'heure, ma chère!... puis il faudra, tu le

sais, que j'aille retrouver mes amis...

Un éclair de frayeur dans le regard, un geste de vague supplication

montrèrent que Renée, inquiète, se résignait et comptait en soupirant

les minutes.

—Cette journée a été bien courte et bien longue pour moi!... murmura

Renée à l'oreille de Marcel, bien longue parce que tu m'as laissée

seule si longtemps, bien courte puisque tu me dis que peut-être je

serai plusieurs jours sans te revoir...

—Oui... oui! fit Marcel impatienté, cherchant à arrêter une confidence

possible, une indiscrétion à prévoir...

—C'est triste ce voyage dont tu ne veux pas me dire le but, ni la

durée, reprit Renée insistant. Elle parlait cette fois assez haut pour

que Henriot entendît. Sais-tu bien, ajouta-t-elle, que je pourrais être

jalouse!...

—Folle que tu es! dit Marcel lui prenant la main pour la calmer et

peut-être pour l'engager à se taire, en présence d'Henriot.

Mais les femmes ont la curiosité tenace, et les recommandations du

silence ne font qu'exciter leur verve causeuse.

Renée, avec vivacité, reprit:

—Qu'est-ce qu'il peut vouloir encore te dire, la nuit, ce général

Malet... avec lequel tu as passé toute la journée!...

Marcel serra énergiquement la main de Renée:

—Tais-toi!... tais-toi! je t'en prie! dit-il vivement, en accompagnant

son mouvement d'un coup d'œil mécontent.

Renée se recula d'un air boudeur.

Henriot avait entendu.

—Vous connaissez le général Malet? demanda-t-il à Marcel.

—Oui... un peu... dit celui-ci, visiblement contrarié de la question.

—Je le connais aussi, reprit Henriot, sans affectation... j'ai même

été le visiter aujourd'hui dans la maison de santé où il est gardé...

—Vous?... Mais j'y pense, dit tout à coup Marcel baissant la voix,

le général a parlé, oh! discrètement, d'un officier, du service de la

place, avec lequel il était en relation... serait-ce vous?...

—Ce doit être moi, répondit tranquillement Henriot.

—Alors vous êtes des nôtres?...

—Oui et non... dit évasivement le colonel.

Cette réponse ne parut pas satisfaire entièrement Marcel. Il ne

savait pas de quels éléments Malet disposait dans l'armée; or, tous

les conjurés étaient inconnus les uns des autres, sauf les cinq

personnages qui s'étaient trouvés rassemblés dans la journée même chez

Malet. Le général leur faisait croire qu'il disposait de ressources

considérables, de partisans nombreux disséminés dans tous les rangs

sociaux, principalement dans l'armée: Marcel ne douta plus qu'Henriot

ayant eu, le jour même, une entrevue avec Malet, ne fût comme lui entré

dans la conspiration. L'attitude prudente et les paroles réservées

d'Henriot n'étaient point pour lui ôter ce soupçon.

Il résolut de savoir aussitôt à quoi s'en tenir.

Tirant de sa poche le fragment de la lettre déchirée par Camagno et qui

devait servir aux conspirateurs de signe de ralliement, il le présenta

à Henriot, en lui disant:

—Vous connaissez cela?...

Henriot regarda le morceau de papier, sans paraître frappé par

ce signe. Évidemment il n'était pas dans le secret. Marcel, très

contrarié, remit le fragment dans sa poche, sans mot dire.

Mais Henriot tout à coup s'écria:

—Attendez donc!... ce bout de papier déchiré que vous me présentez

là... est-ce qu'il ne viendrait pas...

Et sans achever sa pensée, il sortit à son tour la lettre de Camagno,

ramassée chez Malet, et, la tendant à Marcel tout à fait surpris:

—On dirait que ce bout de papier provient de cette lettre... regardez

donc! dit-il.

—En effet! murmura Marcel... comment avez-vous donc ce papier?

—Je l'ai trouvé dans le couloir, chez le général Malet... Je

supposais qu'il n'avait aucune importance... cependant je l'avais

conservé de peur qu'il ne tombât sous des yeux indiscrets... car si le

fragment déchiré est blanc, l'autre moitié de la lettre est couverte

d'écriture... voyez plutôt!...

Et machinalement, comme pour rapprocher les deux fragments et vérifier

la déchirure, Henriot, fixant son regard, parcourait la page écrite...

A peine avait-il lu quelques mots, qu'il tressaillit, et faisant un

mouvement comme pour froisser la lettre, il murmura, en regardant

secrètement Marcel stupéfait:

—C'est grave! dit-il.

—Quoi donc?... que venez-vous d'apprendre, colonel?... C'est une

lettre de Malet?...

—Non!... un brouillon sans doute... une initiale pour signature...

—Et qu'y a-t-il donc d'écrit? vous m'effrayez!... puis-je voir?...

—Lisez! dit Henriot. Puisque vous connaissez le général Malet,

vous devinerez peut-être l'entier de cette lettre... peut-être vous

trouverez-vous au courant du secret qu'elle révèle...

—Donnez! dit froidement Marcel.

Il prit la lettre que lui tendait Henriot, et voici ce qu'il lut:

«Très cher Ximenès,

»Tout décidément prend bonne tournure; si, comme nous l'espérons,

Malet se décide à profiter des circonstances favorables, plus

que jamais Jupiter-Scapin, comme l'a si bien baptisé ce cher de

Pradt, est embourbé dans les marécages de la Pologne, dans les

terres inondées de la Moscovie. Il ne sera pas de sitôt ici.

L'Impératrice, au premier tapage, s'enfuira à la cour de papa.

Le roi de Rome ne sera pas un obstacle. Un gentilhomme fort

intelligent et dévoué, M. de Maubreuil, s'offre à lui servir de

précepteur. Entre ses mains, le prétendu roi de Rome ne nous

donnera pas longtemps d'inquiétude.

»Votre général Malet est un niais. Il nous est facile de le

jouer. Continuez à tout promettre, engagez le roi, mais les

parlements,—ils ont parfois du bon, n'ayant rien promis, rien

enregistré, rien autorisé,—feront bonne justice de tous ces

misérables impénitents ou soi-disant repentants. Tous ceux qui

demanderont des garanties seront pendus, on exilera les autres.

Quant à nous, n'ayons aucune crainte: j'aurai la charge de grand

écuyer, dont le prince de Lambege a promis la démission; Fouché

sera fait premier ministre, le roi lui a promis cette place bien

due à son intelligence, à d'autres considérations éminentes. Pour

vous, un évêché, celui de Mirepoix ou d'Auch, sera mis à votre

disposition, avec cent mille francs pour balayer vos dettes. Le

roi Ferdinand VII, rétabli sur son trône, contribuera aussi, sans

doute, à vous récompenser de vos loyaux services, mais Ferdinand

n'est pas riche et je vous conseille de rester en France, où

l'épiscopat est lucratif et sûr.

»Quant au sieur Malet, attendu qu'il est bon gentilhomme et qu'il

va rendre un grand service à Sa Majesté et à la France, il sera

maintenu dans son grade de maréchal de camp, avec le brevet de

commandeur de Saint-Louis, une pension de mille louis reversible

par moitié sur sa femme. Mais, si au lieu de servir fidèlement

lui aussi veut des exigences, s'il s'avisait de persister dans

ces sottises républicaines dont il fait volontiers parade et qui

ne sont bonnes qu'à lui attirer les sympathies de la plèbe, on

l'enverra pourrir à Pierre-Encise ou au château d'If. Du reste,

promettez tout, acceptez tout, ne refusez rien de ce que vous

demanderont Malet et ses affidés, faites-leur croire même qu'on les

laisserait travailler pour la République, Mgr de Clermont-Tonnerre

prétend que ce n'est pas péché véniel que de combattre les jacobins

avec leurs propres armes.

»Agissez donc et poussez votre Malet. Jamais l'heure ne sera plus

propice.

»T...»

—C'est signé d'un T... Qui peut ainsi écrire cela? demanda Henriot.

—T... Talleyrand, parbleu! oh! le double traître... Mais, colonel,

vous plairait-il que nous allions faire un tour de promenade dans

le jardin?... ce papier renferme des choses trop graves pour que

nous n'échangions pas nos idées... Renée nous attendra un instant en

regardant le spectacle...

—Je vous suis, dit Henriot, très impressionné.

Quand ils furent seuls sous les marronniers, Marcel dit avec un accent

douloureux:

—Ainsi Malet conspire avec les royalistes!... le saviez-vous, colonel?

—Je ne savais rien des projets du général Malet... Je connaissais ses

griefs contre les ministres qui le tenaient en prison, sa haine même

contre l'Empereur auquel il reprochait le 18 brumaire, le couronnement,

son pouvoir absolu... mais j'ignorais, je vous le jure, qu'il fût à

la tête d'un complot tout organisé, tout prêt à éclater, comme cette

lettre l'indique...

—Et un complot avec Talleyrand, avec Fouché, avec Clermont-Tonnerre,

avec tous les suppôts du fanatisme, de l'intolérance, qui voudraient

nous ramener, avec leur roi, le régime de la féodalité... Ah! c'est

infâme!... Et moi qui pensais servir, en m'alliant à Malet, la cause

sacrée de l'indépendance des nations et préparer l'avènement de la

fédération des États européens!...

—Le général Malet ne soupçonne peut-être pas que les royalistes le

prennent pour instrument...

—Il devrait s'en douter! De qui s'entoure-t-il? de Lafon, un abbé;

de Boutreux, un échappé de séminaire; les Polignac sont ses amis; qui

a-t-il mis au premier rang de sa commission provisoire? Alexis de

Noailles, Montmorency, deux ducs, deux représentants incorrigibles

de l'ancien régime... Cette lettre, tombée de la poche d'un convive,

achève de dissiper mon illusion... J'avais fait un rêve... je m'éveille

brusquement!... Je vous laisse libre, colonel, de continuer à suivre

Malet; moi, je me sépare de lui...

—Mais je n'avais nullement l'intention de le seconder dans ses

projets... je le lui ai déclaré à lui-même aujourd'hui...

—Ah! vraiment?... Alors ce soir... cette nuit... vous ne saviez

rien?...

—Rien du tout... Le général ne m'a mis au courant que d'une chose...

son projet de quitter, cette nuit probablement, la maison de santé où

il est détenu...

—Il ne vous a pas dit ce qu'il comptait faire, une fois évadé?

—Non... je ne saurai que ce que vous voudrez bien m'apprendre, car

vous paraissez être fort informé des desseins de Malet...

—Il vaut mieux pour vous, colonel, que vous gardiez votre

ignorance... Vous ne tenez plus à servir les royalistes, à renouer en

France l'odieux pouvoir royal?...

—Non... je ne veux même pas, en ce moment où il combat pour la France

devant Moscou, entreprendre quoi que ce soit contre Napoléon...

—Ceci vous regarde, mais, croyez-moi, allons retrouver Renée qui doit

s'impatienter en notre absence et ne nous mêlons en aucune façon des

entreprises de Malet... Laissons-le, avec son moine, conspirer pour

nous ramener les Bourbons... à la fois dupe et complice des Talleyrand

et des Fouché... Venez, colonel, ni vous, ni moi ne devons être les

jouets de ces fourbes aux mains desquels Malet n'est qu'un misérable

pantin dont ils tiennent la ficelle... ils le font ainsi mouvoir dans

l'ombre, mais, s'il échoue, ils l'étrangleront au grand jour!...

Et Marcel, indigné, contenant de son mieux son irritation, entraîna

Henriot vers le café du Mont Saint-Bernard.

Une grande agitation emplissait l'établissement. On entendait des

cris, le bruit d'une querelle. Les consommateurs, en partie debout,

masquaient la petite scène, disposée au fond de la salle, et d'où

partaient des cris et des jurons.

Marcel avait dit quelques mots à l'oreille de Renée qui s'était levée

aussitôt.

—Excusez-nous, fit alors l'aide-major en tendant la main à Henriot.

Il faut que nous partions... ce que je viens d'apprendre, ajouta-t-il

à voix basse, me force à prévenir Malet qu'il n'ait plus à compter sur

moi, en aucune façon...

—Vous pouvez également parler en mon nom... quoique je n'aie pas donné

ma parole à Malet...

—Je dirai simplement que je vous ai vu. Il devinera... Oh! brûlez

ce papier qui pourrait nous compromettre inutilement, s'il venait à

s'égarer encore une fois!

—Comme vous êtes prudent!...

—C'est que j'ai beaucoup conspiré déjà, reprit en souriant Marcel,

mais pour longtemps c'est fini... Renée vient d'apprendre que son

père adoptif, La Brisée, l'ancien garde du comte de Surgères, était

mort, lui laissant un joli petit bien dans la Mayenne... Elle devait

se rendre seule à Laval pour recueillir l'héritage... Nous irons

ensemble!... et, là-bas, en plantant nos choux et en cueillant nos

pommes, nous attendrons que l'heure sonne de la délivrance des peuples

et de la disparition des frontières... N'est-ce pas, ma Renée?...

—Oh! que je suis heureuse! s'écria celle qui, jadis, dans les armées

de la République, s'était nommée le _Joli Sergent_.

Et elle embrassa Marcel, certaine de n'être point remarquée au milieu

du tumulte qui allait croissant autour d'elle.

La querelle dégénérait en bataille. Les tabourets et les verres

volaient à travers la salle. Les cris redoublaient et l'on entendait la

dame du comptoir, éplorée, au milieu de ses petits tas de sucre, dire à

ses garçons:

—Allez donc chercher la garde!

—Partons! Partons! dit vivement Marcel à sa compagne. Les choses

peuvent se gâter, et je n'ai pas le droit à l'heure présente de

me trouver fourré, malgré moi, dans une bagarre... j'ai le devoir

d'avertir de mon abstention qui vous savez... Adieu, colonel Henriot!...

—Adieu!... Au revoir plutôt!... car on vous reverra un jour ou

l'autre?...

—Je resterai à la campagne, perdu, oublié, paisible, mais

non indifférent... jusqu'au jour où la République universelle

m'appellera!... Allons!... viens, Renée!...

Et tous deux sortirent du café du Mont Saint-Bernard, où le tapage

et le désordre avaient attiré au fond, vers la scène, tous les

consommateurs.

Henriot s'était lui aussi rapproché, désireux de connaître la cause de

cette rixe.

Il poussa tout à coup ce cri:

—Mais c'est La Violette!...

Il venait d'apercevoir entouré de gens le poussant, le tirant,

cherchant à lui arracher un homme qu'il tenait serré à la gorge, en

passe d'être étranglé, l'ancien tambour-major des grenadiers, son

précepteur à l'armée de Rhin-et-Moselle, son sauveur, lorsqu'il était

prisonnier à Dantzig, le factotum dévoué de la maréchale Lefebvre. Que

faisait-il dans cette bagarre?

La Violette, en reconnaissant la voix d'Henriot, lâcha l'homme qu'il

retenait, et fit un pas pour s'avancer vers son élève, qu'il n'avait

pas vu depuis la journée du mariage interrompu au château de Combault.

Le prisonnier, dégagé, voulut se relever et s'enfuir.

Mais La Violette, de sa poigne solide, le saisit par un pan de sa

souquenille.

C'était l'un des pitres de la farce qu'on venait de représenter,

l'homme qui faisait l'Anglais si ridicule.

Il se trouvait dans un piteux état. L'un de ses favoris en filasse

avait été arraché. L'autre pendait tout défrisé. Son chapeau cabossé

avait roulé à terre, son gilet rouge était dégrafé. Dans sa lutte avec

La Violette, sa perruque s'était décrochée. Il apparaissait, tremblant

de peur, sous son fard.

Décoiffé, avec sa face rasée, il montra sa véritable physionomie.

Tous les assistants et Henriot lui-même ne purent s'empêcher d'être

frappés par la ressemblance extraordinaire de ce queue-rouge avec

Napoléon.

—Mais c'est l'Empereur!... cria-t-on autour de lui.

—Oui, ce coquin se permet encore de voler à notre Empereur son auguste

visage! dit La Violette avec une indignation comique, et comme prenant

à témoin le cercle des spectateurs qui avait paru blâmer sa violence

et vouloir lui ôter des mains le pitre qu'il maltraitait. Si encore il

n'avait volé que cela!...

—Moi pas voleur!... Moi artiste!... Moi, Samuel Walter, sujet

britannique!... clamait le faux Napoléon cherchant à se dégager de

l'étreinte de La Violette, et quêtant un appui parmi l'assistance.

—Tu es un voleur!... reprit avec force l'ex-tambour-major;

imaginez-vous, mon colonel, fit-il en s'adressant à Henriot, comme s'il

était le seul dans cette foule de pékins qui méritât une explication,

que j'avais recueilli ce chimpanzé-là, une nuit, au château de

Combault...

—Assis!... assis!... criaient les spectateurs éloignés, qui voulaient

voir, tandis que les premiers rangs et l'auditoire improvisé, s'amusant

fort à cet intermède non prévu au programme, se serraient, impatients

d'entendre la suite.

Sans se laisser intimider par les cris, par les lazzis, La Violette

continua:

—En faisant ma ronde je trouve donc ce particulier, qui rôdait dans le

parc... il veut faire le méchant... je l'envoie d'un coup de pied je

ne sais pas où..., mais ça avait porté!... je l'entends qui geint...

je le ramasse... je ne lui en voulais pas autrement, je l'emmène...

je le soigne... Bref! il se remet sur ses pattes. Savez-vous ce qu'il

fait, le gredin, pour me payer mon hospitalité?... il décampe un beau

jour en m'emportant des habits, un peu d'argent, et ma belle croix

d'honneur que m'a donnée l'Empereur!... Il était parti sans me laisser

son adresse. Heureusement l'un des cochers de la maréchale m'avait dit

l'avoir aperçu de ces côtés-ci, au Palais-Royal... Alors, je me suis

mis à battre tous les musicos du quartier... J'ai retrouvé mon gaillard

ici... je n'ai pas pu m'empêcher de lui mettre le grappin dessus... et

voilà toute l'histoire, mon colonel!...

L'auditoire riait de plus belle. Tout à coup un mouvement se produisit

vers la porte.

On entendit un bruit de pas cadencés, puis un maniement d'armes.

Quatre hommes conduits par un caporal, qu'il avait été requérir au

poste voisin, apparurent. Le caporal dit à Sam Walter:

—Suivez-nous!... et plus vite que cela!...

On l'escorta, tout frissonnant, entre les quatre gardes.

—Vous êtes le plaignant... venez avec nous au poste! fit le caporal se

tournant vers La Violette.

Les quatre hommes, emmenant leur prise, s'éloignèrent. La Violette

marchait derrière, expliquant son affaire au caporal.

Quand on fut dans le jardin, Henriot, qui de loin avait suivi la petite

troupe, se rapprocha du caporal. Il se nomma:

—Laissez aller cet homme, j'ai besoin de l'interroger, dit-il; s'il y

a lieu, moi et La Violette nous suffirons à vous le ramener.

Le caporal hésita un instant, mais le grade de colonel lui en imposait

énormément; il se contenta de demander à La Violette:

—Retirez-vous votre plainte?

—Je la retire! dit majestueusement le tambour-major sur un signe

d'Henriot.

—Alors! grenadiers, demi-tour! commanda le caporal à ses hommes.

Et les cinq bourgeois, après avoir pivoté, se dirigèrent au pas, sans

grand soin de cadencer le pas et de marcher deux par deux, vers un

estaminet voisin, où ils s'engouffrèrent avec leurs armes et leurs

bonnets à poils, profitant de l'occasion pour déboucher quelques

canettes de bière, avec des échaudés.

Sam Walter demeura, tout frissonnant, entre La Violette, prêt à lui

poser sa forte main sur l'épaule s'il faisait mine de s'enfuir, et

Henriot fixant sur lui un regard inquisiteur.

—Cet homme t'a donc volé? demanda Henriot à La Violette. Et tu

l'avais recueilli chez toi, là-bas, au château?

—J'avais fait cette bêtise, mon colonel, répondit avec humilité La

Violette. Que voulez-vous, on est faible!... je lui avais administré

une correction sérieuse, l'ayant surpris qui rôdait dans le parc, j'ai

eu pitié de lui... j'ai voulu réparer un peu son individu que j'avais

endommagé... Au fond, je ne lui en voulais plus... j'avais tapé un

peu fort... et voilà comment monsieur est devenu mon hôte et a pu me

voler... Oh! brigand! tu me rendras ma croix ou je me paierai sur ta

peau!...

Et La Violette ponctua sa phrase d'une bourrade qui fit ployer sur les

genoux Sam, fort inquiet de cette reddition de compte dont il lui était

parlé, la nuit, dans le jardin désert.

—Un bienfait est souvent perdu! mon pauvre La Violette, reprit

Henriot, mais tu ne m'as pas fait connaître comment ce drôle se

trouvait, la nuit, dans le parc de Combault? Qu'y venait-il faire?...

—Cela je l'ignore, mon colonel... j'ai supposé qu'il était venu pour

courtiser une des filles de cuisine de la maréchale... C'est du moins

ce qu'il m'a raconté... Mais j'ai soupçonné depuis qu'il mentait...

—Qui t'a donné cette idée?

—Imaginez-vous, mon colonel, que quelques jours après l'entrée de ce

chinois-là sous mon toit, Thomas, l'aide-jardinier, en retirant les

feuilles mortes tombées dans la pièce d'eau et obstruant la petite

rivière, a ramené avec son râteau une défroque singulière... Il y avait

une redingote grise, un uniforme de chasseur, un petit chapeau... On

aurait dit, révérence parler, que notre Empereur avait pris un bain

dans la pièce d'eau et que, surpris, il y avait oublié ses habits...

—C'est étrange!... et t'es-tu expliqué la provenance de ces vêtements

semblables à ceux de l'Empereur?...

—En aucune façon... j'allais demander à ce particulier s'il savait

quelque chose là-dessus, mais, à la première nouvelle de la trouvaille,

il avait décampé m'emportant ce que vous savez...

—Il y a donc un rapport entre ce costume impérial et la présence

de cet homme dans le parc, la nuit même où l'Empereur se trouvait à

Combault?... soupçonnes-tu ce qui peut l'avoir attiré?...

—Non... mon colonel... pourtant, j'avais remarqué déjà à Combault,

malgré le bandeau qui lui couvrait la moitié du visage, combien ce

paltoquet-là se permettait de ressembler à Sa Majesté...

—C'est extraordinaire, en effet, cette ressemblance!...

—Tout à l'heure, le reconnaissant dans ce bastringue, j'ai sauté

dessus... oh! ça, c'était plus fort que moi!... impossible de me

retenir... je suis tombé comme un obus au milieu des saltimbanques...

en allongeant le bras dans le tas, la perruque de ce pierrot m'est

restée dans la main... j'ai reculé de surprise, mon colonel!... Vrai!

ça ne devrait pas être toléré par la police de ressembler comme cela à

l'Empereur...

Henriot réfléchissait profondément. Une lueur commençait à poindre en

lui, éclairant des événements ténébreux.

—Tu es un voleur? dit-il en regardant sévèrement Sam Walter...

—Je suis sujet anglais!... balbutia le grime.

—L'un n'empêche pas l'autre!... grommela La Violette.

—Nos lois punissent les voleurs, qu'ils soient Anglais ou Français,

reprit Henriot. Je t'ai soustrait pour un instant à ces braves gardes

nationaux t'emmenant au poste, mais il suffit de moi et de La Violette

que voici, dont tu connais la poigne, pour te conduire au poste... De

là tu feras connaissance avec les prisons de France...

—Je les connais!... elles se ressemblent toutes, les prisons!...

murmura Sam.

—Veux-tu les éviter?...

—Que faut-il faire? demanda hardiment l'agent de Maubreuil. Vous me

tenez, gentleman, vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira... Si

ça n'est pas trop difficile, pour que vous me lâchiez, je vous promets

d'exécuter vos ordres...

—Soit, dit Henriot. Nous allons voir... Eh bien! fais-moi savoir le

motif de ta présence dans le parc de Combault?...

—Vous ne demandez que cela?... dit Sam joyeusement.

Il s'attendait à une rançon plus pénible.

—Fais attention de ne pas me tromper!

—Pourquoi mentirais-je à Son Honneur? je n'ai aucune crainte à dire la

vérité... Une seule chose peut m'effrayer, c'est que Votre Honneur ne

voudra pas croire à mon explication...

—Parle toujours, nous verrons après!

—C'est que la chose est si simple, si peu importante... Votre Honneur

a promis quand même de me laisser aller après...

—Je te confirme cette promesse... confesse-toi!...

—Il faut que Votre Honneur sache d'abord que j'étais au service, en

Angleterre, d'un personnage... un général qui était quelque chose aussi

comme diplomate, ambassadeur...

—Français?

—Non, Autrichien...

—Ah! et le nom de ce militaire-ambassadeur?...

—Le comte de Neipperg.

Henriot poussa un cri étouffé et porta la main à sa poitrine.

Neipperg!... son père! Comme un fantôme, la physionomie du

fonctionnaire autrichien à Dantzig lui révélant sa naissance et

l'engageant à quitter le drapeau de la France se dressait devant lui.

Certes, il se sentait libre de tous devoirs envers M. de Neipperg qui

ne l'avait ni élevé, ni aimé, et dont tout le séparait. Son vrai père,

c'était le maréchal Lefebvre qui l'avait accueilli enfant, qui avait

fait de lui un homme, un soldat, un Français; et sa famille, c'était

la bonne Catherine Lefebvre, le brave La Violette, Alice enfin...

Il n'avait rien à se reprocher à l'égard de M. de Neipperg, mais à

l'évocation de son nom, la vision du diplomate lui ouvrant tout à

coup ses bras, dans cette ville prussienne où il allait être fusillé,

troublait douloureusement Henriot.

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 20 / 22 段