lettre du nommé Camagno dénonçait en partie lui troublaient sa joie.
Que se passait-il à Paris? Malet s'était-il évadé? Pourquoi l'ex-major
Marcel, en s'éclipsant brusquement du Palais-Royal, avait-il paru
si accablé, si pressé d'avertir quelqu'un de sa cachette et de
contremander quelque chose? Henriot, malgré tout son désir de rester
auprès d'Alice, voulait se rendre à Paris.
La Violette lui offrit alors de faire le voyage. Il irait à
l'État-Major et lui enverrait un exprès, s'il y avait du nouveau.
Le tambour-major, en approchant de l'Hôtel de Ville, fut surpris du
mouvement des troupes qui s'exécutait.
Il chercha à s'informer. Parmi la foule il aperçut un inspecteur de
police, nommé Pâques, qu'il avait connu au régiment. L'agent lui apprit
les nouvelles, la mort de l'Empereur et l'installation du nouveau
gouvernement, avec le général Malet pour commandant militaire.
Au nom de Malet, La Violette, mis au courant par Henriot des projets
d'évasion du général, comprit aussitôt la fraude. Résolu à couvrir
Henriot dont l'absence, à l'État-Major, en un pareil moment, pouvait
par la suite être gravement interprétée, il demanda à son camarade
de lui prêter sa carte d'inspecteur. Il la lui rapporterait dans la
journée, après s'en être servi comme laissez-passer.
N'étant point de service, l'inspecteur consentit. Muni de la carte
et sous le nom de Pâques, La Violette pénétra donc dans l'hôtel de
l'État-Major et contribua, comme on l'a vu, à l'arrestation de Malet.
Quand, informé de sa participation à cette défense des institutions
impériales, l'archichancelier Cambacérès voulut récompenser La
Violette, celui-ci ne demanda qu'une chose: de l'avancement et une
gratification pour l'inspecteur Pâques dont il avait pris la carte et
l'emploi.
Le mariage d'Henriot et d'Alice fut célébré sans éclat dans la chapelle
de Combault quelques jours après. La Violette était témoin, et le
jour de la cérémonie, rentré en possession de sa croix volée, il
remit à Samuel Walter les deux napoléons promis par Henriot, plus deux
autres qu'il ajouta. Sam, enchanté, déclara à La Violette qu'entre eux
c'était à la vie, la mort, qu'il pourrait peut-être un jour prouver sa
reconnaissance,—et avec les quatre napoléons, le faux Empereur courut
s'enivrer consciencieusement dans un des bouges du Palais-Royal.
* * * * *
Les désastres cependant avaient succédé aux désastres pour la Grande
Armée.
Le 14 septembre 1812, à deux heures de l'après-midi, Napoléon était
parvenu en vue de Moscou.
A cheval sur une butte dominant Moscou, comme Montmartre
Paris,—Moscou, avec sa Moskowa dont le cours sinueux ressemble à
la Seine, a une figuration analogue à Paris,—il contemple la ville
aux coupoles dorées. Ses clochetons, ses dômes, ses coupoles, ses
maisons où le rose, le jaune, le vert, mettaient leurs bariolages, son
Kremlin, ville dans la ville, ses bazars, ses palais, étincelait dans
une gloire. C'était Venise et Byzance enveloppées d'une buée d'or. Le
rêve du conquérant s'accomplissait. Il avait atteint son but, saisi
son rêve. Devant lui s'ouvrait l'Asie. Un éblouissement d'orgueil le
saisit devant la magnificence du spectacle, et pendant que l'armée,
partageant l'émotion de ce sublime tableau, levait les armes, agitait
les drapeaux, portait les bonnets à poils au bout des baïonnettes,
secouait la crinière des casques, et criait d'une seule voix, comme les
pèlerins tombant à genoux en acclamant Jérusalem: Moscou! Moscou!...
Quel sinistre coucher, dans une rougeur effrayante, sur cette belle
ville radieuse, ce soleil automnal d'un après-midi de triomphe devait
avoir!
Ce ne fut point l'entrée superbe des capitales jadis prises ou rendues.
Napoléon ne put croire tout d'abord aux rapports de ses officiers
lui affirmant que Moscou était déserte. Pas un factionnaire ne vint
pourtant au-devant de lui, le saluer et le précéder dans la cité
conquise. Il réclama avec colère les «boyards». Où sont les boyards?
Qu'on aille me chercher les boyards! criait-il. Aucune réponse. L'ordre
ne pouvait être exécuté. Les boyards fuyaient avec Rostopchine, et des
hommes sinistres, en guise d'illuminations, des torches à la main, déjà
parcouraient les rues et les maisons, propageant l'incendie.
Napoléon avait poussé un soupir de soulagement en voyant à ses pieds la
capitale des czars: «La voilà donc enfin, cette fameuse ville, dit-il à
Beillac. Il était temps!»
L'incendie de la ville détruisit le prestigieux effet de la vision
féerique.
Moscou allait se briser, s'effriter entre ses doigts. Il ne tiendrait
bientôt plus qu'un tison éteint, et sur ses cendres il ferait avancer
son cheval.
Le plan de Rostopchine s'accomplit. Bientôt les flammes de tous côtés
surgirent, disputant aux Français le sol sacré.
Rostopchine, par la suite, a repoussé l'honneur de cet acte d'héroïsme
sauvage qui servit la Russie et perdit Napoléon.
Les preuves surabondent cependant pour démontrer que l'incendie fut
non pas accidentel, ni mis par les Français, mais volontaire et
exécuté comme une manœuvre stratégique: d'abord l'entassement des
matières inflammables, pétards enfouis dans l'hôtel de Rostopchine;
son explication de pièces d'artifice emmagasinées pour des fêtes
prochaines n'est pas sérieuse. L'époque ne convenait guère aux
réjouissances pyrotechniques. Son palais épargné presque seul dans la
conflagration générale, ce qui fit que, par la suite, pour effacer
cette exception accusatrice, il mit le feu de ses mains à sa maison de
campagne; l'ordre d'évacuation signifié aux habitants; l'enlèvement des
pompes à incendie, au nombre de cent treize,—une armée en retraite
n'avait guère besoin de pompes et de pompiers; enfin l'incendie porté
auparavant et par ordre, non seulement dans Smolensk, au moment de
sa prise d'assaut, mais dans tous les villages que les Français
occupaient, établissent surabondamment la sauvagerie et la gloire
de Rostopchine. La Russie envahie se défendait, selon la tactique
conseillée par Neipperg, d'Armsfeld et Rostopchine, par le feu en
attendant le froid.
La comtesse Lydia Rostopchine, publiant les œuvres de son père, objet
de son pieux respect, a expliqué le secret du problème contesté: «Mon
père, dit-elle, ne donna jamais d'ordre direct à personne de mettre le
feu à Moscou, mais il prit d'avance les mesures pour que cela arrivât.»
La distinction est subtile. L'œuvre n'en est pas moins constatée
dans cette précaution si longtemps niée par Rostopchine. La comtesse
Lydia ajoute que son frère accompagnait Rostopchine au moment où le
gouverneur de Moscou sortit à cheval par la porte de Riazan, tandis que
les cavaliers de Murat entraient à l'autre extrémité. Le gouverneur ôta
son chapeau et, s'étant retourné, dit à son fils Serge:
—Salue Moscou pour la dernière fois, mon fils, dans une demi-heure
elle sera en flammes!
Pourquoi Rostopchine a-t-il repoussé la gloire du patriote qui se
résout, pour sauver son pays, à accomplir une action barbare et
sublime? Pourquoi s'est-il lavé comme d'une souillure d'une réputation
qui ne pouvait, même aux yeux des Français vaincus, que lui mériter
admiration et respect? La comtesse Lydia a modifié cette dénégation:
les Moscovites, dans les premiers temps, applaudirent à la destruction
de leurs maisons, mais, rentrés dans leur capitale, ils commencèrent
des plaintes contre l'auteur de ce désastre. Rostopchine, irrité,
désillusionné, nia le fait qui eût dû lui valoir la reconnaissance et
l'amour de ses compatriotes sauvés. Il écrivit alors: «Puisque les
Moscovites se plaignent de cette auréole de gloire dont j'ai ceint
leurs têtes, eh bien, je la leur ôterai!» L'histoire la leur a rendue.
Pendant trente-cinq jours, Napoléon demeura au Kremlin, environné des
décombres et des débris fumants de la ville mal éteinte. On lui a
reproché son inaction. Il était nécessaire cependant de laisser son
armée, épuisée, affamée, se refaire et se ravitailler. Il se proposait
tout d'abord d'élever un grand camp retranché, d'y passer l'hiver,
de faire saler les chevaux qu'on ne pourrait nourrir, d'attendre le
printemps et avec la belle saison des renforts qui permettraient
d'achever la conquête.
Mais la préoccupation de l'opinion en France lui faisait écarter
ce projet. «Que dirait Paris? s'écria-t-il soucieux. On ne saurait
s'accoutumer à mon absence. On a besoin de me revoir!»
Le 18 octobre, il décide la retraite. Le 23 octobre, à une heure et
demie du matin, à l'heure où le général Malet, sorti de la maison de
santé, donnait ses premiers ordres et se préparait à entraîner les
hommes de la 10e cohorte, une explosion formidable ébranla Moscou,
en même temps que l'avant-garde franchissait la porte du sud-ouest.
C'était le maréchal Mortier, qui, selon les ordres de Napoléon, faisait
sauter le Kremlin évacué.
La retraite lamentable était commencée. Deux routes étaient ouvertes.
Celle du sud-ouest ou de Kelunga était nouvelle, et pouvait offrir des
ressources. Après s'y être engagé, Napoléon, trouvant devant lui et sur
ses côtés l'armée russe, donna l'ordre de reprendre l'ancienne route de
Smolensk; autant il avait désiré, en avançant, entendre le canon russe
et rencontrer l'ennemi, autant il voulait l'éviter dans la retraite et
recherchait les plaines silencieuses.
La route déjà parcourue pouvait aussi tromper l'opinion et faire croire
à une retraite toute volontaire et organisée.
L'heure fut tragique et douloureuse. Au général Incendie, vint
s'adjoindre le général Gelée (Morosow). Le thermomètre descendit le
6 novembre à 18 degrés au-dessous de zéro. La neige, comme un drap
mortuaire, couvrait les régiments endormis. Beaucoup ne se réveillaient
pas. Trente mille chevaux périrent dans une seule nuit. On fut obligé
d'abandonner cinq cents bouches à feu.
Le général Famine, comme Neipperg et les deux autres conseillers
d'Alexandre l'avaient prédit, acheva la déroute. Ces fiers soldats,
tremblant pour la première fois, disputaient aux oiseaux de proie les
débris de chevaux morts déjà dépecés qu'on retrouvait sur la route
parcourue.
Les Cosaques, tourbillonnant autour de ces débris grelottants,
faillirent surprendre et enlever Napoléon. Il dut mettre l'épée à la
main.
La catastrophe de la Bérésina acheva de réduire à une poignée de
fuyards délabrés ce qui avait été la Grande Armée.
Napoléon marchait, à pied, un bâton à la main, sombre et pourtant ne
désespérant pas.
Une estafette le trouva à Dorogobourg et lui apporta la nouvelle
surprenante de la conspiration de Malet. Le même courrier annonçait
l'exécution de douze condamnés.
Napoléon fut accablé par ces nouvelles qui lui montraient la précarité
de son pouvoir, l'instabilité de sa dynastie. Il ne pouvait croire à
cette facilité avec laquelle tous ces fonctionnaires avaient oublié son
fils et leurs serments.
—Eh! quoi! dit-il à Lariboisière, le consultant sur Lahorie qui avait
servi sous ses ordres, on ne songeait donc point à mon fils, à ma
femme, aux institutions de l'Empire!
Et, se promenant à grands pas dans la cabane où lui parvenaient ces
affligeantes dépêches, il murmurait:
—Triste reste de nos révolutions! Au premier mot de ma mort, sur
l'ordre d'un inconnu, des officiers mènent leur régiment forcer les
prisons, se saisir des premières autorités! Un concierge enferme les
ministres sous ses guichets! Le préfet de la capitale, à la voix de
quelques soldats, se prête à faire arranger la grande salle d'apparat
pour je ne sais quelle assemblée de factieux! Tandis que l'Impératrice
est là, le roi de Rome, les princes, les ministres et tous les grands
pouvoirs de l'État! Un homme est-il donc tout ici? les Institutions,
les serments, rien?
Puis, désapprouvant les exécutions rapides, mécontent de la
précipitation apportée à ce supplice:
—Ces imbéciles de ministres! grogna-t-il, après s'être laissé prendre,
ils cherchent à se rattraper auprès de moi en faisant fusiller les gens
par douzaines!...
Napoléon blâma sévèrement à son retour l'archichancelier Cambacérès
d'avoir si rapidement et sans l'avoir attendu fait exécuter l'arrêt
qu'il eût voulu examiner.
La conspiration Malet, bien que terminée dans la plaine de Grenelle,
décida Napoléon à rentrer précipitamment en France. Il ne voulait pas
laisser son trône à la merci d'un nouveau coup de main. Le 5 décembre,
à la nuit, il réunit Murat, le vice-roi Eugène, Berthier, Lefebvre,
Davout et quelques autres compagnons d'armes, et leur fit part de sa
résolution de retourner en France.
Personne ne le désapprouva. Alors il les embrassa tous les uns après
les autres, comme si jamais plus il ne dût les revoir,—la lance d'un
Cosaque ne pouvait-elle l'arrêter à la première verste?—et il monta
en traîneau accompagné de Duroc, avec le mameluck Roustan pour seule
garde. Le comte Wosorwich, placé sur le devant du traîneau, lui servait
d'interprète.
Dans un autre traîneau Caulaincourt, le comte Lobau, le général
Lefebvre-Desnouettes le suivaient.
Le thermomètre marquait 30 degrés Réaumur, c'est-à-dire 35 degrés
centigrades au-dessous de zéro.
Après avoir échappé au froid, aux Cosaques, à tous les dangers
qu'offrait cette course à travers l'Europe, Napoléon arriva le 18
décembre, dans la nuit, aux Tuileries.
L'Impératrice était couchée. Elle n'était pas prévenue.
Entendant du bruit, elle se leva, fort inquiète...
Peut-être n'était-elle pas seule?
L'Empereur, non sans difficulté, se fit ouvrir.
Il serra dans ses bras Marie-Louise, qui lui rendit fort paisiblement
ses caresses.
Brusquement, se séparant de l'Impératrice, il courut à la chambre où
reposait le roi de Rome.
L'enfant dormait. Au bruit il s'éveilla.
Reconnaissant son père, il tendit ses petits bras en criant
joyeusement: Papa! papa!...
Napoléon enleva l'enfant hors de son lit; il le serra, l'étreignit sur
sa poitrine.
Le petit roi disait en son parler enfantin:
—Papa! Papa!... As-tu battu les vilains Cosaques?
L'Empereur ne répondit rien. Il embrassait avec une joie silencieuse et
farouche son fils. Alors, pressentant l'avenir tragique, entrevoyant
peut-être la défaite continue succédant à la victoire perpétuelle,
l'exil, les outrages, la haine et la vengeance des rois donnant pour
tombeau, au père Sainte-Hélène, à l'enfant le palais de Schœnbrunn,
et tombeau pire, à Marie-Louise, devenue femme Neipperg, l'alcôve du
palais de Parme, c'était lui, Napoléon, qui pleurait.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
CINQUIÈME PARTIE
LE ROI DE ROME
I. Le 20 mars 1
II. L'agent des princes 22
III. Napoléon au Chêne-Royal 41
IV. Maman Quiou 64
V. Le mariage d'Henriot 85
VI. L'Empereur amoureux 102
VII. Sans-Gêne embrasse Napoléon 129
VIII. Le retour d'Henriot 142
IX. L'amour et la haine 153
X. En route vers l'abîme 187
XI. La maison de santé 223
XII. Compiègne-conspiration 245
XIII. Marche! marche! 261
XIV. L'Empereur est mort 298
XV. Le portrait 316
XVI. La féerie d'une conspiration 344
XVII. Le café du mont Saint-Bernard 376
XVIII. La plaine de Grenelle 413
ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
* * * * *
Modifications:
Page 6: «avevenir» remplacé par «avenir» (la garantie de
l'avenir).
Page 7: «l'Impétrice» par «l'Impératrice» (la délivrance de
l'Impératrice).
«différent» par «différents» (trois personnages
différents par l'âge et par les allures).
Page 80: «conscient» par «consciente» (avec l'aide consciente
ou non de Marie de Médicis).
Page 136: «vous» par «vos» (des feuilles que vos ennemis se
prêtent).
Page 141: «la» par «le» (nous monterons tranquillement dans le
carrosse).
Page 154: «god» par «God» (_By God!_).
Page 190: «Pfulh» par «Pfuhl» (le général allemand Pfuhl).
Page 200: «Pfulh» par «Pfuhl» (l'Allemand Pfuhl).
Page 216: «s'enlizera» par «s'enlisera» (Bonaparte s'enlisera
de plus en plus).
Page 231: «affirmativememt» par «affirmativement» (Tous
répondirent affirmativement.)
Page 248: «Tayllerand» par «Talleyrand» (Fouché, Talleyrand se
disaient).
Page 259: «visisiteur» par «visiteur» (voyant son mari avec un
visiteur).
Page 270: «Wetsphalie» par «Westphalie» (Le roi de Westphalie ne
voulut pas supporter).
Page 337: «bataile» par «bataille» (le gain de la bataille de
Borodino).
Page 369: «inquétés» par «inquiétés» (furent par la suite
inquiétés).
Page 378: «'Empereur» par «l'Empereur» (rien entreprendre contre
l'Empereur).
Page 408: «peut être» par «peut-être» (défroque inutile et
peut-être dangereuse).
Page 420: Lefebvre par Lefèvre (Lefèvre, sous-lieutenant).
End of Project Gutenberg's Madame Sans-Gêne, Tome III, by Edmond Lepelletier