ministre de la police. Après avoir passé une grande heure à se faire
reconnaître et saluer par ses subordonnés, il parcourut les rapports,
tranquillement, comme s'il eût été depuis de longs jours installé,
distribua des ordres secondaires; il manda ensuite un tailleur et
se fit prendre mesure d'habits de cérémonie. Il occupa, en outre,
ses loisirs à commander des invitations pour un grand dîner qu'il
se proposait de donner. Ne trouvant sans doute plus rien de bien
urgent à décider, il donna l'ordre d'atteler la voiture qui était à
la disposition du ministre et se fit conduire à l'Hôtel de Ville,
dans le but de rendre une visite officielle au préfet de la Seine. Il
revint ensuite à l'hôtel et s'occupa de la rédaction d'une circulaire
annonçant aux divers fonctionnaires placés sous ses ordres sa
nomination au ministère de la police.
Ces enfantillages compromirent tout le succès du complot.
Malet ne fut pas secondé, et ses acolytes précipitèrent la chute,
d'ailleurs inévitable, de son autorité éphémère.
Malet, pendant cette prise de possession de l'Hôtel de Ville par
Soulier, et l'arrestation de Savary par Lahorie et Guidal, avait
conduit sa petite troupe à l'hôtel du général Hullin, commandant la
place de Paris.
Cet hôtel était situé place Vendôme, en face de l'hôtel de l'état-major
général.
En route, Malet fit faire halte à ses hommes et s'avança vers une
boutique de marchand de vin, située rue Saint-Honoré, en face de
l'église Saint-Roch.
Il avisa le patron, debout sur sa porte, attiré par le passage des
soldats.
—N'avez-vous pas dans la maison, demanda-t-il, un cordonnier nommé
Ladré?
—Oui! c'est ici que loge en effet Ladré... Mais il est sorti... il ne
va probablement pas tarder à rentrer... Qu'est-ce que vous lui voulez?
répondit le débitant, légèrement surpris qu'un général en grande
tenue, à la tête de ses troupes, fît halte devant son comptoir pour
s'informer d'un cordonnier.
Malet, contrarié par l'absence de l'homme qu'il cherchait, cria
brusquement au marchand de vin en donnant à sa troupe le signal de se
remettre en route:
—Dites à Ladré qu'il vienne me rejoindre à la place Vendôme! Il
demandera l'aide de camp du général Malet...
Ce Ladré est demeuré un personnage mystérieux. Tout ce qu'on sait de
lui, c'est qu'il chaussait Malet. Il venait à la maison de santé et
bavardait en apportant ses bottes. Malet l'avait sans doute pressenti,
et il devait être en rapport avec quelques bourgeois et commerçants du
quartier, royalistes ou républicains, également mécontents du régime
impérial et impatients d'une paix durable. Malet, croit-on, voulait
conférer à Ladré une fonction civile, probablement la mairie de son
arrondissement, destinée à être le quartier général du nouveau pouvoir.
Ladré et le marchand de vin étonné qui avait fait la commission furent
par la suite inquiétés.
Au coin de la rue Saint-Honoré, Malet s'arrêta de nouveau. Il envoya
porter, par Rateau, un ordre avec un uniforme de général à l'un de
ses amis, le général Desnoyers, qui demeurait près de là, et dont il
voulait faire le chef d'état-major de la place. Desnoyers ne bougea pas
et sauva ainsi sa vie.
Sur la place, Malet divisa sa troupe en deux pelotons. Un lieutenant,
nommé Provost, fut chargé d'occuper avec un de ces pelotons l'hôtel
de l'état-major. La consigne était de ne laisser sortir personne. Une
lettre fut remise au lieutenant pour le colonel chef d'état-major,
nommé Doucet. Cette lettre contenait le brevet de général de brigade
pour Doucet et l'ordre de mettre en arrestation le sous-chef
d'état-major Laborde, que Malet considérait comme dangereux et suspect
de dévouement à l'Empereur.
Ces dispositions prises, Malet, à la tête du second peloton, se porta
vers l'hôtel du général Hullin, qui commandait la place de Paris et la
première division en l'absence de Junot, gouverneur de Paris, alors en
Russie.
Hullin, le comte Hullin, était ce fameux volontaire faubourien qui, le
14 juillet 1789, avait entraîné le peuple à l'assaut de la Bastille.
C'était à ce vainqueur populaire de l'ancien régime, fait comte par
Napoléon, et qui avait toute sa confiance, puisqu'il avait été chargé
de présider le conseil de guerre jugeant le duc d'Enghien, que la garde
de Paris était confiée. L'Empereur n'avait pas mal choisi.
Hullin était au lit avec sa femme quand Malet se présenta.
Après avoir attendu quelques instants que le général fût levé, Malet
pénétra dans un salon, accompagné d'un capitaine et de quatre gardes
nationaux. Hullin vint aussitôt. Il avait passé à la hâte une robe de
chambre. Il ne connaissait pas Malet.
Malet répéta son boniment sur la mort de l'Empereur, le
sénatus-consulte, sa nomination et la formation d'un gouvernement
provisoire, puis il ajouta:
—Je suis chargé d'une mission qui m'est pénible... Vous êtes destitué,
général, je vous remplace... veuillez me remettre votre épée!... J'ai
l'ordre de vous arrêter...
Hullin devint très pâle. C'était un homme d'une grande énergie. Il ne
se laissait pas facilement intimider.
Surpris cependant par cette avalanche de nouvelles, il balbutia:
—Vous m'arrêtez?... pourquoi?...
Et, se remettant presque instantanément, il ajouta avec une grande
présence d'esprit qui déconcerta une seconde Malet:
—Général, je demanderai à voir vos ordres...
—Volontiers, passons dans votre cabinet!... répondit Malet s'efforçant
de paraître indifférent et correct.
L'énergique Hullin avait repris tout son sang-froid. Il avait fixé un
œil calme et sévère sur Malet et le conspirateur s'était troublé.
La méfiance s'éveillait dans l'esprit d'Hullin. La pensée d'une
fraude lui vint. N'était-il pas invraisemblable qu'on le mît en état
d'arrestation? pour quelle faute? Et puis est-ce Malet qu'on eût
chargé de le conduire en prison? Le soupçon d'un complot grandit dans
sa pensée. Malet n'était qu'un audacieux imposteur, mais comment
l'arrêter? Il devait avoir des hommes avec lui et Hullin, en robe de
chambre, n'ayant aucune force à sa disposition, se trouvait isolé, dans
son appartement, à la merci de cet aventurier qui prétendait avoir
contre lui un mandat régulier.
Pour gagner du temps, Hullin avait demandé à voir les ordres.
Il ouvrit donc la porte de son cabinet où Malet le suivit, et se
dirigea vers son bureau.
Il ne pensa pas à user de sa force herculéenne, car il avait six pieds
et Malet était faible et de taille moyenne, mais il voulut s'armer pour
tenir en respect l'intrus, jusqu'à l'arrivée du secours.
Se dirigeant rapidement vers son bureau, Hullin entr'ouvrit le tiroir
pour y prendre une paire de pistolets chargés qui s'y trouvait.
Malet surprit son mouvement.
En prenant ses armes, Hullin avait dit d'un ton bref:
—Eh bien! ces ordres?...
—Les voici! répondit Malet en lui déchargeant un pistolet à bout
portant.
Hullin tomba la mâchoire fracassée. Il ne mourut pas, mais il garda de
sa terrible blessure une difformité à la joue gauche, qui lui valut des
Parisiens gouailleurs le surnom de _Bouffe-la-Balle_.
Malet laissa Hullin étendu sur le tapis, perdant beaucoup de sang. Il
crut l'avoir tué. C'était un dangereux adversaire de moins. Un brave,
sans doute et un enfant du peuple héroïque, ce Hullin, qui presque à
lui seul avait pris la Bastille.
—Mais on ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs, ni de révolution
sans casser de caboches! dit philosophiquement le général, en remettant
son pistolet fumant dans sa poche.
Tout réussissait donc à Malet jusque-là. Paris allait être à lui.
Pour couronner sa victoire et achever de mettre dans ses mains tous
les services publics, il ne lui restait plus qu'à occuper l'hôtel de
l'état-major.
Ce devait être tâche facile. L'hôtel était en face. Il n'y avait qu'à
traverser la place. Il comptait que le colonel Doucet, ayant reçu son
brevet de général, avait exécuté ses ordres et mis en arrestation le
sous-chef d'état-major Laborde. La prise de possession de l'état-major
n'était plus qu'une formalité.
Alors il se dirigea, seul, vers l'hôtel, passant au milieu de la place
Vendôme, où se rangeaient les détachements de la garde de Paris envoyés
par le colonel Rabbe. Au moment où il allait franchir le seuil de
l'hôtel, il aperçut un homme de très haute taille, portant un costume
moitié civil, moitié militaire, longue redingote boutonnée, pantalon
à la hussarde, un bonnet de police sur la tête et une énorme canne
pendue, par un cuir, à son poignet. L'homme avait, sur sa redingote, la
croix d'honneur.
—Il me semble connaître cette tête-là!... se dit Malet. On dirait un
ancien tambour-major, nommé La Violette; serait-il des nôtres?...
Il eut un instant l'intention de s'arrêter et de parler à ce vieux
soldat, en qui il supposait un partisan, mais les moments étaient à
compter; il ne s'était que trop arrêté en chemin, pour Ladré et le
général Desnoyers; à présent il avait hâte d'achever son entreprise
audacieuse et d'avoir un siège légal en prenant possession de
l'état-major. De là il dirigerait, à sa guise et pour ses desseins,
toutes les troupes restées en France et la garde nationale, force
armée mécontente, prête à soutenir de ses baïonnettes délibérantes
le gouvernement insurrectionnel. L'état-major, c'était son palais
des Tuileries. Là il régnerait, là seulement il serait son maître et
tiendrait dans ses mains tous les fils du pouvoir.
Malet s'avançait, triomphal, dans son rêve étourdissant. Oh!
l'étonnante féerie qui continuait, que rien ne venait interrompre!
Le prisonnier de la nuit commandait à présent à des troupes, donnait
des ordres, nommait à des emplois. Il avait supprimé le gouverneur de
Paris. Il logeait à la Force le ministre et le préfet de police, dont
les détenus évadés, ses complices inconscients, occupaient les hôtels.
Nulle part ne s'élevaient de protestations; personne ne mettait en
doute les pouvoirs du remplaçant d'Hullin. Encore un petit effort,
et à l'hôtel de l'état-major, la féerie devenait réalité, le conte
de fées fabuleux se changeait en événement mémorable, et la nuit
fantasmagorique finirait par une grande journée historique...
Rien ne semblait plus à redouter, et Malet, relevant la tête, superbe,
orgueilleux, confiant, résolu, ne connaissant plus d'obstacles, entra
dans l'hôtel de la place Vendôme, en se disant, la main sur son épée:
—Napoléon n'est plus rien et je possède sa baguette magique!...
Il ne se doutait pas qu'au poignet de ce vieux soldat, géant à grosse
canne, qu'il avait cru reconnaître dans la foule des badauds, se
balançait la véritable baguette qui allait changer la féerie, rendre
aux carrosses merveilleux la forme des citrouilles et substituer aux
palais improvisés les prisons.
XVII
LE CAFÉ DU MONT SAINT-BERNARD
Henriot, en quittant le général Malet, revint lentement à pied par
le faubourg Saint-Antoine, indifférent aux hommes et aux choses
rencontrés. Ni l'animation du vieux quartier révolutionnaire et
laborieux, ni les gentilles ouvrières croisées, sortant de l'atelier
et regagnant leurs demeures, ni le va-et-vient de la chaussée où les
voitures, les chevaux, les diligences, les pataches se pressaient, se
bousculaient, s'accrochaient, car la nuit approchait et l'heure du
souper pressait voyageurs, bourgeois, artisans.
Il cheminait comme écrasé sous le poids des pensées qu'il portait en
lui.
Les ombres du passé voltigeaient autour de lui. Il faisait noir dans
son cœur comme il faisait sombre sur la ville. Dans la mélancolie
assourdissante de cette fin de journée d'octobre il allait, inquiet,
absorbé, chagrin, mécontent de lui-même et des autres.
S'interrogeant, il se demandait s'il avait bien et droitement agi en
communiquant à Malet le mot d'ordre de la nuit.
Malet ne pouvait faire de cette communication un usage nuisible à la
défense du pays. On n'était pas aux avant-postes. Et puis le général,
bien qu'ennemi acharné de l'Empereur, était incapable, il l'avait dit,
de commander et d'accomplir une action déshonorante. La possession de
ce mot d'ordre lui servirait à recouvrer sa liberté. Il n'y avait là
aucune déloyauté, aucune trahison. On ne lui avait pas confié à lui,
Henriot, la garde des prisonniers. Aider un captif politique, comme
l'était Malet, à tromper la surveillance de ses geôliers et à franchir
les frontières, ne serait jamais considéré comme une action vile et
criminelle.
Aux yeux de bien des gens ce serait même acte méritoire. Henriot
cependant ne se sentait pas en repos. Sa conscience parlait et lui
reprochait d'avoir confié à Malet ce mot qui lui était donné, à lui,
pour le service et non pour faire évader des prisonniers d'État. Le
général ne lui avait jamais fait part de ses projets, mais il était
permis de supposer qu'il avait noué des relations avec tous les ennemis
de Napoléon. Peut-être une conspiration était-elle en préparation, et
le général, en s'échappant de la maison de santé, cherchait sans doute
à se rapprocher de ses amis. Il devait gagner l'Angleterre, avait-il
dit, puis de là s'embarquer pour les États-Unis. Peut-être resterait-il
sur cette terre anglaise qui abritait les plus acharnés adversaires
de Napoléon, les Bourbons, les émigrés, les anciens chefs de la
chouannerie.
Henriot éprouvait comme un remords d'avoir ainsi facilité à Malet les
moyens d'ébranler la sûreté de l'État, de troubler la France, d'y
propager la révolte, à une époque aussi périlleuse, aussi menaçante.
Sa haine pour Napoléon n'avait pas diminué. Il détestait aussi
fortement le tout-puissant souverain qui n'avait pas hésité à lui voler
son bonheur, à lui enlever Alice; mais, il l'avait déclaré à Malet,
soldat et Français avant tout, il ne voulait rien entreprendre contre
l'Empereur, tant qu'on était sans nouvelles de l'armée, tant qu'il se
trouvait, au milieu des plaines de Russie, le champion de la patrie,
incarnant en lui la gloire et peut-être le salut de l'armée. Tant que
Napoléon combattait, il était sacré à ses yeux. Il avait suspendu sa
haine et ajourné sa vengeance. Quand, à la tête de ses légionnaires
superbes, Napoléon rentrerait triomphant dans sa capitale en fête,
alors il verrait, il aviserait, mais jusque-là l'Empereur devait être
pour lui inviolable: sa vie n'était-elle pas liée à l'existence même
de la France?
Un instant Henriot, cinglé par ces reproches intimes, eut la pensée de
courir à la place et de dire qu'une indiscrétion ayant divulgué le mot
d'ordre de la soirée, il conviendrait peut-être de le changer.
Mais il réfléchit que cette déclaration attirerait inévitablement
l'attention sur lui-même, qu'on le suspecterait, et que, soumis à
une surveillance probablement continue, il ne pourrait, au retour
de Napoléon vainqueur, accomplir ses derniers desseins et se
venger de l'amant d'Alice. En outre, son avertissement avait pour
premier résultat de faire arrêter aux barrières le général Malet.
Surpris s'évadant, le malheureux prisonnier verrait sa captivité,
douce relativement, se transformer en dure détention, peut-être le
déporterait-on aux îles Seychelles. Il ne devait pas trahir ainsi ce
prisonnier d'État qui s'était fié à lui. Il ne pouvait que se taire
et laisser s'écouler cette nuit favorable à l'évasion de Malet. Le
lendemain, si le général n'avait pu exécuter sa tentative pour une
cause ou pour une autre, il ne lui ferait aucune communication. Il
s'alarmait sans doute à tort, Malet ne choisirait peut-être pas cette
soirée même pour sa fuite. Il n'y avait qu'à laisser aller les choses.
Sa conscience n'était cependant qu'imparfaitement apaisée. Le
pressentiment, qui n'est que la surexcitation alarmiste de la
pensée, d'une grave responsabilité, d'une participation indirecte et
inconsciente à quelque fait, encore inconnu, mais sérieux, terrible
peut-être, le hantait.
Pour se distraire, pour chasser ces angoisses qui l'assaillaient, car
tout en réfléchissant et en s'examinant ainsi il était parvenu au
Palais-Royal, le jeune colonel pénétra sous les fameuses galeries de
bois.
Le Palais-Royal alors, c'était une ville dans la ville. On y
rencontrait tout ce que la fantaisie, le caprice, le luxe, la débauche,
la cupidité peuvent souhaiter à côté des œuvres de l'art, des produits
de l'industrie. Cette nécropole actuelle, avec ses arcades sonores et
désertes rappelant les Procuraties de Venise, et qui, comme Venise est
un spectre, alors était une cité grouillante, passionnée, fiévreuse,
où le tintement de l'or, le pétillement du champagne, les baisers,
les chants, les jurons, formaient une symphonie heurtée, bizarre et
puissante, où parfois le pistolet d'un décavé se faisant sauter la
cervelle sous un marronnier formait le point d'orgue.
L'ancien Palais-Cardinal, où le régent avait, avec ses roués, donné
des soupers orgiaques, où Camille Desmoulins, arrachant à un arbre
une cocarde couleur d'espérance, entraînait le peuple à la Bastille,
était devenu, sous le nom de Palais du Tribunat, le rendez-vous
des étrangers, des oisifs, des militaires, des nouvellistes, des
spéculateurs et des filles. Le Tout-Paris viveur, dépensier, frivole,
se donnait rendez-vous dans ce jardin attirant et dans ses annexes.
Le Palais-Royal, dans son ensemble, était beaucoup plus vaste
qu'aujourd'hui. Les galeries de bois, remplacées par la galerie vitrée
et dallée dite d'Orléans, présentaient l'aspect de nos boulevards
durant la semaine du premier janvier. Des échoppes, des baraques en
planches y formaient un champ de foire perpétuelle. Le sol sablé,
défoncé, détrempé, les jours de pluie, se transformait en marécage.
La foule piétinait avec fureur ce terrain fangeux. Les libraires,
les marchandes de modes, les coiffeurs, étaient les occupants de ces
boutiques primitives. Balzac, dans son _Grand Homme de province à
Paris_, a tracé un magistral tableau de ces galeries littéraires, où
les jeunes auteurs venaient feuilleter les nouveautés et discuter
les derniers ouvrages parus. On appelait ces galeries le _Camp des
Tartares_.
Les marronniers du Palais-Royal, bien que le fameux _arbre de Cracovie_
eût été abattu lors des agrandissements et constructions entrepris
par le duc de Chartres, avaient toujours la spécialité d'abriter les
colporteurs de nouvelles, les badauds désireux de politiquer en plein
vent et les boursicotiers misérables. On voyait là les groupes minables
et comiques qui se retrouvent présentement sous les arbres de la
Bourse, en face de la rue de la Banque. Le jardin avait à peu près
l'aspect actuel. A la place du bassin central s'élevait un cirque en
bois qu'un incendie détruisit.
Le jeu et les filles formaient la grande attraction du Palais-Royal
et y amenaient tout ce que Paris contenait de filous, de déclassés
et de chevaliers des Grieux à la recherche d'une Manon. L'éclairage,
qui nous semblerait bien terne, semblait féerique aux prunelles
d'alors. Tout est relatif; cent quatre-vingts réverbères, suspendus
aux cent quatre-vingts arcades, illuminaient les galeries. Les cafés,
restaurants, salles de jeux avaient pour luminaire de vulgaires
quinquets, alors dans toute leur nouveauté.
Les maisons de jeu étaient nombreuses. Le 113, parmi elles, est
resté légendaire, mais c'était un tripot de bas étage. La mise de
quarante sous était acceptée. _Frascati_ et le _Cercle des Étrangers_
représentaient les palais du hasard. La roulette, le trente et
quarante, le biribi, le pharaon, le vingt et un, étaient les jeux en
faveur. Le maximum n'existait pas. Il se jouait parfois des coups de
cinquante mille francs. Toutes les classes de la société, appâtées et
confondues par le jeu, se rassemblaient donc au Palais-Royal.
Un millier de femmes, chaque soir, balayaient de leurs jupes plus
ou moins crottées le Camp des Tartares et les galeries. Beaucoup de
ces «nymphes» du Palais-Royal, comme on les désignait dans le style
mythologique en honneur au temps de Delille, de Luce de Lancival et de
Chênedollé, se promenaient en toilette de bal, décolletées, avec de
grosses verroteries au cou et aux bras, imitant grossièrement perles
et diamants. On répartissait ces «sirènes», autre nom de la Fable à
elles conféré, en _demi-castors_,—on voit que le terme, rajeuni de
nos jours, est fort vénérable,—en _castors_ et en _fins castors_.
Cette dernière catégorie, la plus huppée, fréquentait principalement
les théâtres et ne se commettait qu'accidentellement avec la tourbe
féminine des galeries de bois.
On a compté au Palais-Royal de l'Empire dix-huit maisons de jeu,
onze monts-de-piété, sans les maisons clandestines de prêts sur
gages et une trentaine de restaurants. Les sous-sols donnaient asile
à mille industries foraines, à des spectacles et à des curiosités
variés. Les chambres et les mansardes étaient peuplées de filles.
Les cafés-billards, les confiseurs, les pâtissiers, les glaciers,
les marchands de comestibles abondaient. Il y avait un marchand de
gaufres renommé, un cabinet de lecture tenu par Jorre très fréquenté,
où l'on trouvait une quarantaine de journaux; enfin la boutique d'une
association de décrotteurs achalandés portait cette enseigne: _Aux
Artistes réunis_.
Parmi les spectacles et divertissements, on n'avait que l'embarras du
choix: le _Théâtre-Français_ d'abord, puis le théâtre de la Montansier
qui a gardé le nom de théâtre du Palais-Royal, les _Ombres Chinoises_
de Séraphin, les _Marionnettes_ où _Pyrame et Thisbé_ attira longtemps
la foule, le _Caveau_, le concert du _Sauvage_, etc.
Les cafés du Palais-Royal sont demeurés longtemps fréquentés et
plusieurs ont gardé une renommée dans l'histoire: tels le café de Foy,
rendez-vous des promeneurs aristocratiques, où le garde Pâris tua le
conventionnel Lepelletier de Saint-Fargeau; le café Lemblin, fréquenté
sous la Restauration par les officiers bonapartistes en demi-solde
et où tant de duels furent décidés; le café de Valois, rendez-vous
des royalistes; le café Borel, où on écoutait un ventriloque; le café
des Mille-Colonnes, dont les glaces habilement disposées rappelaient
à l'infini les douze colonnes de cristal, et le café du Mont
Saint-Bernard, où le hasard avait fait asseoir Henriot, courbaturé
moralement et un peu las aussi de sa longue marche pédestre, en
quittant la maison de santé du docteur Dubuisson.
Le café du Mont Saint-Bernard était agencé un peu comme nos cabarets
artistiques et nos tavernes décoratives. Des grottes, des pans de
rocs, des cabanes, des routes et des précipices y étaient figurés.
On y était servi pas des garçons costumés en montagnards italiens
ou suisses. Des abris, simulant des excavations dans la montagne,
permettaient aux consommateurs de s'isoler, sans perdre le coup d'œil
général, en même temps qu'ils pouvaient suivre sur une petite scène,
disposée au fond du café, les grimaces et les contorsions de deux ou
trois pitres, dont les exercices acrobatiques coupaient les morceaux
joués par un orchestre de quatre musiciens.
Henriot cherchait une table libre et parcourait l'un des sentiers
cachés de ce café alpestre, quand, passant devant une des grottes, il
aperçut un homme et une femme qui firent un mouvement en le voyant:
—C'est le colonel Henriot!
—Le major Marcel!...
Ces deux exclamations se croisèrent, on se reconnut, on se serra la
main.
Marcel invita Henriot à s'asseoir à sa table et lui présenta sa femme
Renée.
Henriot était venu par désœuvrement au Palais-Royal. Rien ne l'y avait
entraîné que le désir d'échapper, dans le tumulte et dans la foule,
aux reproches de sa conscience et aux bourdonnements de l'anxiété.
Il connaissait depuis longtemps le major Marcel, et aussi Renée,
dont madame Sans-Gêne et ce bon La Violette lui avaient conté les
aventures; il n'avait aucune raison pour ne pas accepter l'invitation
faite cordialement.
Il s'assit donc à leur table.
On échangea divers propos indifférents tout en donnant un coup d'œil
à une scène burlesque jouée par deux comiques sur le petit théâtre du
fond.
L'un des deux pitres, costumé en Anglais comique, avec pantalon de
nankin, habit bleu à boutons d'or, gilet rouge et chapeau jaunâtre à
longs poils, imitait dans la perfection le ridicule insulaire dont
la salle s'égayait. De grands favoris filasse lui pendaient le long
des joues. Il les tortillait en accomplissant ses gambades et ses
contorsions.
Les trois consommateurs ne prenaient qu'un médiocre plaisir à ce
spectacle.
Tous trois semblaient absorbés. Ils ne riaient que du bord des lèvres.
La tristesse était au fond des yeux de Renée; Marcel et Henriot avaient
dans le regard de l'inquiétude, et, si leurs corps se trouvaient
réellement attablés à l'un des guéridons du Mont Saint-Bernard, leur
âme était ailleurs.
A un moment Marcel tira sa montre et la consulta.
—Oh! ne t'en va pas encore! il n'est pas l'heure que tu m'as dite!...
supplia Renée retenant son amant.