d'homme du Nord. Né à Grasse, il était grand, robuste, avec les yeux
bleus et les cheveux blonds. Mis en réforme, il fut compromis dans des
troubles qui se produisirent dans le Var, en 1811. On l'accusa, sans
preuves certaines, d'avoir voulu livrer nos flottes et nos arsenaux
de la Méditerranée aux Anglais. Plus tard, sa veuve intrigua auprès
de Louis XVIII pour obtenir une pension. Elle fit valoir les services
récents que son mari aurait rendus aux Bourbons, d'abord avec M.
de Frotté en 1794, en soulevant des rébellions dans l'Orne, et en
favorisant la chouannerie dans ce département, où il commandait. Elle
produisit ensuite un certificat surpris probablement à la bonne foi
de l'amiral anglais, lord Eymouth, attestant que son prédécesseur,
l'amiral Cotton, avait été en rapports avec un agent français, du
nom de Guidal, travaillant pour le rétablissement de la royauté.
La seule chose qui paraît démontrée, en ces obscures allégations,
ayant cependant une apparence sérieuse, puisque la veuve de Guidal
s'en autorisait pour solliciter une pension des Bourbons, dont la
police pouvait aisément vérifier si oui ou non le général les avait
secrètement servis en conspirant sous le Consulat et sous l'Empire,
c'est que le fils de Guidal servait à bord des vaisseaux anglais. Lord
Eymouth copiant sa déclaration sur les registres du bord ne pouvait se
tromper. Ceci d'ailleurs importe peu: le général Guidal, en entrant
dans la conspiration de Malet, a plus nui à l'Empereur et a été plus
utile aux Bourbons que s'il avait pointé les canons britanniques.
Comme Lahorie, le général Guidal ignorait tout des combinaisons de
Malet. Il se montra, comme lui, surpris et joyeux de sa délivrance
soudaine, qu'il attribuait également à un coup de force militaire, avec
l'appui du Sénat.
Boutreux, continuant à remplir avec dignité et énergie ses fonctions
de commissaire de police, s'était fait ouvrir les cellules des deux
prisonniers. Il leur notifia gravement un acte de mise en liberté. Tous
deux furent étonnés et crurent d'abord à un ordre dissimulé.
Ils pensèrent qu'on leur cachait la vérité, et qu'il s'agissait d'un
transfèrement ayant pour but la déportation. Lahorie mit beaucoup de
lenteur à s'habiller. Guidal descendit, sa valise à la main, ce qui
n'est guère une tenue pour marcher à la tête de troupes rebelles contre
le gouvernement établi.
Leur stupéfaction fut grande en trouvant dans la cour Malet, qu'ils
savaient être en prison, libre, en grand uniforme, entouré d'officiers
et donnant des ordres. Évidemment, pour eux, une révolution s'était
accomplie, dont les victimes du système impérial profiteraient.
Malet les embrassa et leur apprit rapidement qu'ils étaient libres,
appelés à un commandement, et que l'Empereur était mort. Rien ne leur
parut invraisemblable en ces nouvelles.
Guidal s'était lié, dans la prison, avec un Corse, nommé Bocchéiampe,
détenu pour complot contre l'Empire. Il demanda à Malet de le mettre
aussi en liberté. Boutreux reçut l'ordre de procéder sur-le-champ à
l'élargissement de ce brave homme, qui, tout ahuri, fut ainsi englobé
dans une conspiration dont il ignora tout, à laquelle il ne comprit
rien, si ce n'est que, croyant recouvrer la liberté, il trouva la mort.
Tout est fantastique en cette aventure.
—Tu es ministre de la police, dit Malet à Lahorie, tu vas te rendre à
ton poste, tu prendras possession de l'hôtel et tu m'arrêteras Savary,
mort ou vif.
Lahorie, toujours persuadé qu'il s'agissait d'un second dix-huit
brumaire, accepta et s'en fut, on peut le dire, les yeux fermés, à
l'hôtel de Savary.
Boutreux et Bocchéiampe avaient mission de se diriger vers la
Préfecture de police, dont le titulaire était le baron Pasquier.
Rendez-vous général fut donné à neuf heures à l'Hôtel de Ville
où Malet devait se trouver dès huit heures pour l'installation du
gouvernement provisoire.
—Allez, dit Malet, en leur remettant des papiers contenant leurs
brevets et des ordres pour les chefs de poste, il n'y a pas un moment à
perdre, mettez-vous en mouvement!
Un simple planton fut dépêché par Malet à la caserne de la rue de
Babylone, où se trouvait la garde municipale.
Le colonel, nommé Rabbe, vieux soldat, dévoué à l'Empereur, et qui
avait fait partie de la cour martiale dans l'affaire du duc d'Enghien,
vit entrer chez lui, vers sept heures et demie, un adjudant, tout
essoufflé.
—Mon colonel, dit l'adjudant, du seuil de la chambre, nous avons
beaucoup de nouveau aujourd'hui...
Le messager tremblait, ne trouvait pas ses mots, remuait fébrilement
des papiers qu'il tenait.
A la fin, il finit par maîtriser son émotion et apprendre au colonel
la mort de l'Empereur, à Moscou, tué d'un coup de feu sur un rempart,
disait-on, et il lui lut les ordres qui lui étaient donnés.
Rabbe, très troublé, murmura:
—Nous sommes perdus! qu'allons-nous devenir!
Il ne douta pas une seconde de la vérité de la nouvelle. Il ne songea
pas à discuter les ordres transmis. Il fit prendre aussitôt les armes
à son régiment, s'habilla à la hâte et se rendit avec un bataillon à
l'hôtel de la place, où il était mandé.
Tandis que le brave et naïf Rabbe court ainsi à la mort, le restant
de son régiment occupe les postes qui lui sont assignés. Personne ne
soupçonne la fraude. Aucune suspicion ne vient aux soldats et aux
officiers. On accepte le fait qui s'accomplit. L'obéissance et la
discipline triomphent partout.
Lahorie et Guidal s'étaient rendus au ministère de la police générale.
Les hommes du poste les laissèrent passer. Pouvaient-ils s'opposer à
l'introduction de deux généraux en uniforme, suivis d'un bataillon?
Le ministre de la police était Savary, duc de Rovigo, ancien général de
l'armée de la Moselle, aide de camp de Napoléon; il était tout dévoué à
l'Empire et à l'Empereur.
Savary était couché quand les conspirateurs le surprirent.
C'était un grand travailleur, et bien souvent il passait les nuits à
traduire des dépêches de l'Empereur et à expédier les instructions
qu'il avait reçues du quartier général impérial sur tous les points de
l'Empire.
Il avait écrit jusqu'à l'aube, cette nuit du 23 octobre, et il se
couchait à peine quand il entendit un grand tumulte dans la cour de
son hôtel. Un piétinement de chevaux, des voix d'hommes, un remuement
d'armes lui parvenaient aux oreilles. Il ne savait à quelle cause
attribuer ce bruit, quand son valet de chambre se précipite tout
bouleversé:
—Monseigneur! monseigneur! cria-t-il, on vient vous arrêter!
—Quelle folie! dit Rovigo. Voyons, que signifie cette plaisanterie?...
J'ai besoin de dormir, qu'on me laisse!...
—Mais, monseigneur, c'est très sérieux, reprit le domestique. L'hôtel
est plein de soldats. Il y a en bas un général qui vous demande. Il dit
qu'il vient pour vous arrêter... Entendez-vous, ils montent le grand
escalier!... Ils montent, monseigneur!...
Et le valet de chambre courut à la porte mettre le verrou, en disant:
—Je suis venu prévenir monseigneur... pensant que monseigneur avait
peut-être des papiers à mettre en sûreté...
Savary avait repoussé les draps, et se tenait, immobile, hésitant,
pensif, assis sur le bord du lit, ses jambes nues pendantes, ayant à la
main le caleçon, que le domestique, en tremblant, lui avait passé, et
qu'il ne songeait point à enfiler.
Le duc de Rovigo murmurait, très abattu, en homme qui s'interroge et
cherche l'explication d'une accusation imprévue, imméritée:
—Qu'ai-je donc fait à Sa Majesté?... pourquoi a-t-elle donné l'ordre
de m'arrêter?... Et il ajouta, entre les dents: Je parie que c'est
encore quelque canaillerie de Fouché!... L'Empereur écoute donc
toujours ce fourbe, ce coquin!...
La première pensée du ministre de la police était donc qu'on venait,
au nom de l'Empereur, s'assurer de sa personne. Il s'efforçait, dans
son trouble, de deviner la cause de cette rigueur si soudaine et ne
trouvait aucune raison vraisemblable à la mesure de rigueur qu'on lui
annonçait.
Un tapage considérable se produisait dans la chambre voisine, et
l'empêcha de s'arrêter plus longtemps à cette recherche. On n'allait
pas tarder sans doute à lui apprendre pourquoi on venait l'arrêter.
—Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix.
Et en même temps, sous la lourdeur des crosses, la porte céda.
Le panneau d'en bas fut enfoncé, et, par cette ouverture, un soldat,
baïonnette au canon, pénétra dans la chambre. Puis un autre, puis un
troisième surgirent devant le duc, le couchant en joue.
Enfin la porte toute grande fut ouverte et Savary, stupéfait, vit
s'avancer un général, apparition surprenante: c'était Lahorie qu'il
avait fait coffrer, et qu'il croyait bien gardé, à la Force. Il
était pourtant réellement en face de lui, vêtu en général, l'épée
au côté, commandant à des soldats qui paraissaient lui obéir, ce
prisonnier d'État. Que se passait-il donc? Savary semblait emporté
dans un cauchemar, et cependant il se dit qu'il était bien éveillé.
S'il ne rêvait pas, c'est que le monde était renversé. Les détenus se
promenaient et arrêtaient les gens. C'était à ne pas croire ses yeux.
—Sacré nom de D...! dit Lahorie, familièrement, presque gaiement, ta
chambre est comme une forteresse?... Ah çà! mon vieux Savary, tu es
étonné de me voir, n'est-ce pas?
Le duc de Rovigo ne put que balbutier:
—C'est donc vous, Lahorie?... que faites-vous ici?... Comment
n'êtes-vous plus à la Force?...
—Le gouvernement m'a mis en liberté et remis le commandement de ces
braves! dit Lahorie, toujours allègre, l'air plutôt bon enfant.
—Quel gouvernement?... Je ne comprends pas...
—Eh bien! voilà!... L'Empereur est mort!... Le peuple nomme ses
magistrats...
—Ah! mon Dieu!... le pauvre Empereur!... s'écria Savary, et, la
douleur l'accablant, car il aimait sincèrement Napoléon, il se laissa
tomber à la renverse sur son lit.
Il demeura quelques secondes évanoui, puis, sa raison, sa lucidité
d'esprit reprirent le dessus. Il devina sur-le-champ une machination.
Ce n'était pas qu'il mît en doute la mort de l'Empereur. Cet accident
terrible et désastreux était malheureusement dans les choses possibles.
Que de fois, durant cette longue et nécessaire campagne de Russie,
l'absence de nouvelles avait fait envisager aux amis, aux fidèles de
Napoléon, l'hypothèse effrayante de sa mort dans un combat, ou à la
suite d'une foudroyante maladie! Le silence gardé par Napoléon depuis
plusieurs jours pouvait rendre vraisemblable une catastrophe survenue
sous les murs de Moscou. Mais Savary réfléchissait que ce n'était pas
un personnage encore en prison la veille, comme Lahorie, qui devait
lui notifier un si grand événement. Lui, ministre de la police, aurait
dû être prévenu le premier. La délivrance d'un conspirateur détenu
ne pouvait avoir été obtenue que par un attentat. L'Impératrice,
l'archichancelier Cambacérès avaient donc imaginé, en apprenant la
mort de l'Empereur, de le faire arrêter, lui, son ami, son serviteur,
le défenseur désigné du roi de Rome? Et puis, qui pouvait leur avoir
donné l'idée de mettre en liberté un adversaire du pouvoir impérial
comme Lahorie? Il y avait, dans ce coup de théâtre, un mystère et une
invraisemblance qui lui firent aussitôt douter de la réalité de la
mission de celui qui venait l'arrêter, et de la loyauté du pouvoir au
nom duquel Lahorie prétendait agir.
Guidal, qui accompagnait Lahorie, observait, du coin de l'œil, le
travail intérieur qui s'accomplissait dans la conscience de Savary,
tout à fait réveillé, et reprenant visiblement son sang-froid.
Il se pencha à l'oreille de son camarade et lui conseilla sans doute de
tuer Rovigo.
Et il commanda, se tournant vers les soldats:
—Un sergent?...
Puis, comme nul ne répondait:
—Où est le petit Noirot?... reprit Guidal avec un regard sinistre,
cherchant autour de lui le sous-officier qu'il avait réclamé, sans
doute plus exalté et plus sûr que les soldats présents, qui se
chargerait de donner le coup de grâce au ministre.
Un officier, le nommé Fessard, croit-on, qui avait sans doute eu à
se plaindre de Savary, dit alors à haute voix, en le désignant de la
pointe de l'épée:
—On embroche cela comme une grenouille!...
Savary fit un haut-le-corps et vivement se retrancha derrière une
chaise.
Il crut surprendre une expression d'indignation sur la martiale figure
de Lahorie.
Il s'approcha de lui et d'une voix émue lui dit:
—Lahorie, mon vieux camarade, nous avons mangé ensemble le pain de
munition, campé, bivouaqué, donné des coups de sabre aux Autrichiens
ensemble... Souviens-toi de l'armée de la Moselle! Nous avons affronté
bien des fois la mort côte à côte, tu ne l'as pas oublié?... On
n'oublie pas ces moments-là!... Tu ne vas pas me laisser assassiner?...
je suis, comme toi, un soldat, tu ne peux pas être devenu un assassin,
je ne puis pas être aujourd'hui ta victime...
Lahorie fit un mouvement d'énergique dénégation:
—Qui parle d'assassiner?... Moi! je ne suis pas un assassin, Savary...
où vois-tu ici des assassins?...
—Ces hommes que tu commandes ont des allures de coupe-jarrets... je ne
sais ce qui les anime!... Mais toi, Lahorie, tu ne dois pas avoir perdu
le souvenir de ce que j'ai fait pour toi, lors de l'affaire Moreau...
je t'ai sauvé la vie, alors!
—C'est vrai! murmura Lahorie, remué par ce souvenir et subissant
l'influence de la camaraderie évoquée par son ancien compagnon d'armes.
S'avançant rapidement vers Savary, il lui prit la main, la secoua
énergiquement, en disant:
—N'aie pas peur, mon vieux!... tu tombes dans des mains généreuses!...
Allons! finis de t'habiller, on va te conduire dans un endroit où tu
seras en sûreté!...
En tremblant, Savary mit ses vêtements.
Lahorie donna l'ordre au général Guidal de conduire le ministre, avec
Desmarets, chef de la haute police, que Boutreux venait d'arrêter, à la
prison de la Force.
Ce fut une grosse faute, car si l'on hésitait à tuer le ministre de la
police, il fallait au moins le garder comme otage dans son hôtel, et ne
pas se priver de Guidal et des hommes d'escorte.
Savary fut conduit en cabriolet à la Force. Il tenta de sauter hors de
la voiture sur le quai de l'Horloge, mais il tomba sur le pavé. Des
badauds, qui regardaient curieusement passer le cortège, reconnurent
le ministre de la police, très peu populaire, s'emparèrent de lui, et,
loin de faciliter son évasion, le remirent aux mains des gardes.
Arrivé à la Force, Savary dit au concierge surpris d'avoir le ministre
à écrouer, mais obéissant à ce qu'il pensait l'ordre émané d'une
autorité régulière supérieure:
—Mon ami, je ne sais ce qui se passe. C'est étrange, c'est
inconcevable! Qui sait ce qui en résultera!... Place-moi dans un cachot
écarté, donne-moi des vivres et jette la clef dans le puits!...
Boutreux, pendant l'arrestation de Savary, prenait possession de
l'hôtel de la police, et arrêtait Desmarets et le préfet, le baron
Pasquier. Il installait, comme successeur, le Corse Bocchéiampe, le
détenu libéré, trimbalé depuis l'aube parmi les conspirateurs, ne
comprenant pas grand chose à ce qui s'accomplissait autour de lui,
marchant cependant avec entrain derrière Guidal et Malet vers un but
encore mystérieux, et qui, pour ce malheureux embarqué comme un matelot
un peu ivre sur un port inconnu, devait être la plaine sinistre de
Grenelle.
Pasquier était un poltron et une pauvre cervelle. Il se laissa emmener.
Il ne comprenait rien, lui non plus, à cette aventure, mais il ne
songea pas un instant à résister, à appeler ses agents, à démasquer
l'imposteur qu'il devait au moins soupçonner.
Tout semblait réussir du côté de Malet. La police avec ses deux grandes
administrations, le ministère de la Sûreté générale et la Préfecture,
la garde de Paris, les gardes nationaux de la 10e cohorte; enfin, le
personnel de l'Hôtel de Ville et celui de la préfecture de la Seine,
obéissaient aux conspirateurs.
Le colonel Soulier avait occupé, conformément aux ordres de Malet, la
préfecture de la Seine. Le préfet était absent.
Le comte Frochot avait l'habitude d'aller coucher tous les soirs à sa
maison de campagne à Nogent-sur-Marne. Il n'était pas encore de retour.
Les employés furent rassemblés par Soulier qui leur donna lecture du
sénatus-consulte. Personne ne protesta. La nouvelle semblait aussi
vraisemblable aux civils qu'aux militaires. Pas une voix ne s'éleva
pour demander ce que faisaient Marie-Louise et son fils, ni ce que
l'on faisait d'eux. L'Empereur tombé, rien ne restait debout de ce
qui l'entourait. Cette constatation, qui n'ôte rien à la grandeur, au
prestige de l'Empereur, au contraire, prouve combien le régime était
anormal, monstrueux, et affirme l'impossibilité de recommencer sans
crime, la folie, après la restauration désastreuse du second Empire,
d'espérer jamais un troisième essai.
Un des chefs de bureau de la préfecture, homme érudit sans doute, et
voulant user pour communiquer avec son supérieur hiérarchique d'un
langage non accessible à l'oreille vulgaire, se hâta d'informer le
préfet de ce qui se passait, par un exprès porteur d'un billet où se
trouvaient écrits ces deux laconiques termes latins: _Fuit Imperator_
(L'Empereur a vécu). C'était la formule consacrée à Rome pour annoncer
qu'un César devenait dieu.
L'exprès rencontra, dans le faubourg Saint-Antoine, Frochot qui
revenait de Nogent, au pas de son cheval, l'air tranquille et le regard
indifférent.
Frochot lut mal le billet d'abord et ne comprit pas le _Fuit_. Il lui
semblait qu'il y avait écrit: _fecit_, ce qui n'offrait aucun sens.
Il pressa son cheval cependant et arriva à la préfecture, où Soulier le
reçut avec égards; sa troupe rangée sur la place de Grève rendit les
honneurs militaires.
Ici se passa une scène véritablement inattendue et comique.
Soulier, répétant passivement la leçon de Malet, apprit à Frochot la
mort de l'Empereur, la réunion du Sénat, la déchéance de la dynastie
impériale prononcée, la nomination du général Malet au commandement
supérieur de Paris et la formation du gouvernement provisoire qui
devait se réunir à neuf heures du matin à l'Hôtel de Ville. En même
temps, Soulier transmit au préfet l'ordre d'avoir à préparer une
des salles de l'Hôtel de Ville pour la séance de la commission du
gouvernement dont il lui donna les noms.
Frochot était un ancien membre de la Constituante. Il avait été, à
l'immortelle assemblée, le collègue, l'âme et l'exécuteur testamentaire
de Mirabeau. Il eut peut-être alors, à cette heure de surprise, où on
lui apprenait si soudainement et la mort de l'Empereur et une sorte
de révolution qui en était la conséquence, un revenez-y républicain.
Il se crut peut-être reporté aux journées de la liberté naissante.
Il est permis aussi de supposer qu'en lui s'élevait cet esprit de
désertion et cette préoccupation de se concilier le pouvoir nouveau,
qui se manifesta si vif, si honteux et si misérable par la suite,
aux jours des désastres, dans tout l'entourage de l'Empereur, parmi
les fonctionnaires les plus serviles et même chez ses compagnons de
bataille les plus gorgés de faveurs. Frochot, bien que fait comte par
Napoléon, pouvait oublier les bienfaits du souverain, du moment que
le bienfaiteur avait péri misérablement et ne reviendrait plus pour
le combler à nouveau. Et puis, on l'avait désigné pour faire partie
du gouvernement provisoire, et ce choix devait lui donner certaine
confiance dans l'ordre nouveau qui lui était annoncé.
Non seulement le trop crédule préfet ne fit aucune objection aux ordres
communiqués, mais il se hâta de les exécuter. Avec un empressement,
qui par la suite parut fort risible au public, et peu méritoire aux
yeux de Napoléon ressuscité, il manda les tapissiers, les décorateurs
de la ville, et stimula le zèle de tout le personnel pour disposer
fort convenablement un des salons de l'Hôtel de Ville, afin que le
gouvernement provisoire annoncé pût, à neuf heures, ouvrir sa séance.
Le gouvernement ne vint pas. Son inventeur était arrêté et Frochot,
qui apprenait enfin qu'il avait été dupe et que l'Empereur n'était
pas mort, s'écria: «Est-ce qu'un si grand homme pouvait mourir!» Il
supporta par la suite une disgrâce suffisamment justifiée.
Guidal, lui, avait gaspillé un temps inestimable en consignant Savary
à la Force, un sous-officier suffisait pour cette conduite.
Ses instructions lui enjoignaient de se rendre au ministère de la
Guerre et de s'assurer de Clarke, duc de Feltre.
Quand il arriva au ministère, Clarke, averti de l'arrestation de
Rovigo, avait décampé, attendant en sûreté les événements. Il avait
eu, toutefois, la présence d'esprit de signer l'ordre aux élèves de
Saint-Cyr de se transporter immédiatement en armes à Saint-Cloud, afin
de protéger l'Impératrice et le roi de Rome.
Clarke avait couru chez l'archichancelier Cambacérès.
Cet important personnage qui, en l'absence de l'Empereur, remplissait
un peu les fonctions de régent, avait été négligé par Malet. Sans
doute il pensait que Cambacérès, n'ayant sous ses ordres directs
aucune force, ne pouvait ni le servir, ni l'arrêter. Peut-être
aussi suffirait-il, avec sa connaissance du caractère versatile de
l'archichancelier, que ce courtisan du succès se garderait bien de
protester contre le fait accompli et se rallierait aux nouveaux maîtres.
Ce fut le comte Réal qui vint le mettre au courant. Réal, conseiller
d'État, au premier bruit d'un mouvement de troupes dans Paris, s'était
rendu à la place pour prendre des renseignements auprès du général
Hullin, son ami.
Les soldats de Malet venaient d'arriver. On lui barra le passage. Il se
nomma.
—Je suis le comte Réal! dit-il avec hauteur.
—Il n'y a plus de comtes! lui répondit un des officiers de la 10e
cohorte, le sous-lieutenant Lefèvre.
Réal, surpris, et ne demandant pas à approfondir la situation,
redescendit en hâte l'escalier et courut chez Cambacérès l'informer
qu'une révolution commençait et qu'on abolissait les titres de noblesse
conférés par l'Empereur.
L'archichancelier était un personnage souple, rusé, très sceptique et
fort intelligent, mais entièrement dépourvu de courage, même civique.
En apprenant les nouvelles que lui apportait Réal, il fut pris d'un
tremblement convulsif, une pâleur subite couvrit son visage. Le propos
du sous-lieutenant, rapporté par Réal, lui fit supposer que les
jacobins s'emparaient du pays.
—C'est la Terreur qui recommence! murmura-t-il.
Plusieurs fonctionnaires étaient accourus aux nouvelles. Il donna
l'ordre de les faire entrer. Et, s'armant d'énergie, il essaya de
rassurer tous ces trembleurs.
—Va me chercher mon barbier, dit-il à son valet de chambre, qu'il me
fasse vite la barbe... Ma tête ne sera peut-être plus ce soir sur mes
épaules, n'importe! on la trouvera du moins en bon état!...
Et tandis qu'on l'accommodait, il se mit à recueillir les propos
divers qui arrivaient à son hôtel, cherchant à démêler dans les récits
contradictoires la part de l'exagération et celle de la vérité.
Guidal, sans se préoccuper du duc de Feltre, qui ne l'avait pas
attendu, se campa dans le fauteuil vacant du ministre de la Guerre,
s'y complut, et perdit son temps à donner des ordres insignifiants,
à recevoir des chefs de service, à échanger avec eux des politesses
oiseuses, et dans un tel moment, fort périlleuses. Il se prenait pour
titulaire réel et durable du ministère et agissait, comme s'il eût
régulièrement remplacé Clarke.