Dans la dernière ronde qu'il avait voulu faire pour s'assurer que les

Russes n'avaient pas bougé, surpris par la pluie glaciale, Napoléon fut

transi et un gros rhume, qui devait le lendemain lui donner la fièvre

et embarrasser son activité cérébrale, le saisit.

A trois heures du matin, selon les ordres de l'Empereur, les troupes

prirent les armes en silence. Le brouillard était froid et épais.

A la faveur de ce rideau, le prince Eugène se porta vis-à-vis du

village de Borodino, en face de la grande redoute; la rivière Kolocha

fut traversée; Ney et Davout prirent leurs positions; tandis que

Friant avec le maréchal Lefebvre et la garde se massaient au centre,

Poniatowski filait à droite par les bois et les canonniers debout,

derrière les pièces de trois grandes batteries, attendaient le signal.

L'Empereur avait pris son cantonnement à la redoute de Chevardino.

Murat passa devant lui et le salua théâtralement.

Ce cabotin héroïque était costumé, on pourrait dire déguisé, comme pour

une représentation au Cirque. Il portait une tunique de velours vert

où les passementeries d'or s'entre-croisaient, une toque polonaise à

plumes, des bottes jaunes, oh! les belles bottes, armées d'éperons

démesurés. Jamais les généraux de la Commune de Paris, si ridiculisés

depuis, bien que les obus du Mont-Valérien qu'ils affrontaient fussent

fort sérieux, n'arborèrent défroque si pompeuse et si carnavalesque.

Murat avait jeté son sabre. Il brandissait une cravache, disant:

«C'est assez bon pour chasser les Cosaques!»

Ce Murat, vulgaire, brutal, trop chamarré, plus saltimbanque en

apparence que guerrier, fut cependant le héros de cette bataille de

géants que les Russes nomment le Borodino et nous la Moskowa.

L'écuyer de cirque lança quatre fois des masses formidables de

cavalerie—et par cavaliers! les cuirassiers de Latour-Maubourg, les

carabiniers du général Defranc,—contre les carrés d'infanterie russe.

Il fut tout, il fut partout. Il remplaçait Davout, le premier des

lieutenants de Napoléon, souffrant, au début de la bataille périlleuse.

Il fut aux côtés de Ney, le brave des braves, au plus fort de l'action.

Il franchit le ravin que défendait la garde russe, enleva la légendaire

redoute, occupa la position de Séménofskovié, et, devant l'histoire,

affirma la victoire de la Moskowa, contestée plus tard par les Russes.

Murat prouva qu'il était Français, puisque toujours coupant l'air de

sa cravache fanfaronne, il poursuivit, sous le canon, les derniers

bataillons de la garde russe retranchée dans Soski, le point extrême du

champ de bataille, proche la rivière.

Murat se trouvait à la tête des premiers soldats du monde, la division

Friant, quand cet illustre général fut transporté à l'ambulance où

déjà son fils, blessé, était aux mains des chirurgiens. La phalange

superbe se trouvait sans chef. Le cabotin sublime accourut: le chef

d'état-major Solidet venait de prendre le commandement. Il s'empressa

de le céder au beau-frère de l'Empereur. Un boulet passa entre eux

deux, au moment où ils se serraient la main pour manifester l'échange

du commandement.

—Il ne fait pas bon ici! dit Murat en souriant; ils ont failli me

couper ma cravache! Bah! nous n'y resterons pas longtemps en ce mauvais

endroit, les Russes vont nous faire de la place!

Et se tournant vers les soldats que les cuirassiers russes chargeaient.

—Formez deux carrés! cria-t-il de sa voix retentissante. Soldats de

Friant, souvenez-vous que vous êtes des héros!

—Vive le roi Murat! crièrent les soldats de Friant, et manœuvrant

comme dans la cour de l'École militaire, ils formèrent deux carrés dont

les feux convergents abattirent en monceaux sanglants et désordonnés

les superbes cuirassiers russes. La place était libre et le mauvais

endroit devenait supportable.

Murat ne fit pas que charger à la tête des escadrons et commander

des fantassins. Il dirigea aussi un feu foudroyant d'artillerie sur

les corps russes de Doctoroff et d'Ostermann. Trois cents pièces de

canon commandées par lui arrêtèrent les Russes en lui permettant de

lancer ensuite sa formidable charge de cavalerie dans les ravins de

Semenoffskoïe. En cette journée, où la mort multipliait ses coups,

Murat fut vraiment le soldat-Protée; comme alléché, il changeait de

costume selon les besoins de l'action et jouait un prodigieux rôle à

transformations.

On se faisait des politesses sur le champ de carnage. Les cuirassiers

du général Caulaincourt, qui fut tué dans cette charge, passant devant

le 9e carabiniers que sabrait la garde russe à cheval, crièrent:

—Vive le 9e! Afin de ne pas humilier... ces braves qu'on débarrassait.

—Vivent les cuirassiers! reprirent les carabiniers, et la mêlée

continua, affreuse et sans pitié.

Cette bataille fut atroce. Ney et Murat, comme les héros de

l'antiquité, apparurent invincibles et invulnérables. Le massacre

dépassa tout ce qu'on avait vu auparavant. Ni dans les temps anciens,

ni dans les guerres modernes, malgré l'énergie du combat individuel,

dans les guerres à l'arme blanche, et la puissance destructive

de l'artillerie et des fusils à tir rapide dans les batailles

contemporaines, l'intensité de la tuerie n'atteignit semblable horreur.

Trente mille Français furent tués, soixante mille Russes restèrent

sur le champ de bataille. Quarante-sept généraux et trente-huit

colonels se trouvèrent hors de combat de notre côté. A côté de ces

quatre-vingt-dix mille cadavres, vingt mille chevaux blessés erraient,

avec des hennissements lugubres, parmi les caissons démontés.

Rien que la nomenclature des chefs atteints dans cette épouvantable

collision prouve l'acharnement de la lutte: le général en chef de

l'armée russe du Dniéper, le prince Bagration, avait été tué lors de

l'assaut de la grande redoute. Dans nos rangs, le maréchal Davout, les

généraux Friant, Morand, Rapp, Compans, Belliard, Nansouty, Grouchy,

Saint-Germain, Bruyère, Pajol, Defranc, Bonamy, Teste, Guillerminet,

furent grièvement blessés. Parmi les morts, on releva les généraux

Caulaincourt, Montbrun, Romeuf, Chastel, Lanchère, Compère, Dunas,

Dessaix, Canonville. Les subdivisions, au milieu de la journée, étaient

commandées par des généraux de brigade.

Vers la fin de l'action, le brave Séruzier, général d'artillerie, _le

père aux boulets_, comme on l'appelait familièrement, était occupé à

reconnaître l'emplacement d'une batterie, selon lui portée trop en

avant, et que menaçaient les Cosaques de Platow, quand une batterie aux

champs arriva à ses oreilles.

C'était l'Empereur qui parcourait le champ de bataille et venait

réconforter par sa présence les blessés, animer les survivants.

Séruzier s'approche de l'Empereur, qui lui commande de réunir à

l'instant tous ses escadrons qu'il veut passer en revue.

—Sire, ce n'est pas le moment d'une revue, répond Séruzier, nous

allons être chargés!...

Aussitôt, avec des clameurs sauvages, Cosaques et Baskirs se

précipitent sur l'Empereur et les artilleurs. Cette charge formidable

comprenait plus de vingt mille cavaliers. L'Empereur se trouvait en

péril dans ce retour offensif et Murat n'était pas là.

Séruzier courut à ses canons. Il fit commencer le tir à boulets par les

pièces paires, tandis que les impaires mitraillaient. Tous les coups

de ce feu terrible portèrent dans la nuée des Cosaques. Le feu était

aussi régulier qu'à l'exercice. Les chevaux des Cosaques en tel tas

s'amoncelèrent devant les batteries, qu'ils formèrent un retranchement.

L'Empereur souriait:

—Allons, dit-il à Séruzier, puisqu'ils en veulent encore,

donnez-leur-en!...

Quatre cents bouches à feu tirèrent alors sur la cavalerie russe, qui

se retira en désordre et atteignit la garde massée en arrière. On ne

faisait plus de prisonniers. On tuait en masse.

Ce n'était plus l'époque où les savantes manœuvres du général

Bonaparte et du Premier Consul enveloppaient les armées d'Alvinzy, de

Milan et de l'archiduc Charles, et les forçaient à mettre bas les

armes.

Perdu au milieu de cet immense empire russe, ayant tout tiré de la

France pour se ruer sur le Nord, n'ayant ni renforts ni aide à espérer,

c'était une guerre de farouche extermination que faisait Napoléon. Il

se comportait, avec les cavaliers de Murat, avec les fantassins de

Ney, avec les artilleurs de Séruzier, comme l'explorateur entouré des

sauvages assaillants dans les bois d'Afrique: il ne pouvait se livrer

un passage qu'en détruisant tout ce qui lui barrait la route. Terrible

bûcheron, il se traçait un sentier rouge dans une forêt d'hommes.

Quand le canon de Séruzier eut refoulé les masses ennemies, l'Empereur

voulut quand même passer la revue qu'il avait décidée, croyant l'action

finie.

Il distribua des récompenses à tous les braves qui lui étaient signalés.

Il manda Ney, déjà maréchal et duc d'Elchingen,—Tolstoï désigne ainsi

le brave des braves: «Ney, se disant duc d'Elchingen»,—et aux

applaudissements des troupes, le nomma prince de la Moskowa.

Quant à Séruzier, qui l'avait préservé de l'atteinte des Cosaques et

avait achevé la déroute de l'ennemi, il lui demanda:

—Quel est le plus brave de tous ceux que tu commandes?

Séruzier répondit simplement:

—Ma foi, Sire, je n'en sais rien! Tout ce que je sais, c'est que je

suis le plus capon!

Cette réponse fit rire l'Empereur. Après avoir donné croix et grades

aux officiers et soldats de Séruzier, il lui dit:

—Il faut que je finisse par toi, puisque tu es, dis-tu, le plus capon:

je te donne quatre mille francs de dotation et le titre de baron!

Napoléon savait récompenser les braves.

La nuit enfin était descendue sur le champ de bataille. La plaine de

Borodino n'était qu'une immense ambulance avec, par places, des morgues

où des milliers de cadavres gisaient, sanglants, fracassés, défigurés,

horribles. Le ravin de Séménofskoié semblait un cercueil immense où

l'on avait entassé pêle-mêle les morts. Là s'étaient réfugiés, pour

s'abriter de la canonnade, les soldats russes, et Murat avait haché

tout ce qui se trouvait de chair vivante sous sa cravache, pire que le

marteau d'Attila. Rien ne respirait plus là où ce chevaucheur de la

mort avait passé.

La mauvaise foi des Russes a contesté à Napoléon le gain de la bataille

de Borodino ou de la Moskowa.

Koutousoff eut l'impudence d'écrire à Alexandre qu'il avait battu

les Français et que s'il se retirait devant Napoléon, c'était pour

conserver ou sauver Moscou, la ville sainte. Rostopchine, en brûlant

la capitale moscovite, évacuée sans avoir été défendue, devait

contredire cette audacieuse assertion.

L'armée française a couché sur les positions conquises de Borodino.

Elle a occupé les redoutes élevées par les Russes. Koutousoff a reporté

son armée en arrière. La bataille a été acceptée par les Russes pour

couvrir et sauver Moscou, et si Napoléon est entré quelques jours après

au Kremlin, l'évidence des faits prouve que Koutousoff a menti et que

les Russes ont bien été vaincus le 7 septembre. Que la victoire ait été

achetée cher, et qu'à la suite des désordres de la retraite hivernale,

ses résultats aient été insignifiants, sauf pour les pauvres diables

qui trouvaient la mort en ce champ funeste, ceci est indiscutable. La

mauvaise foi slave a eu tort de nier les faits.

Le célèbre romancier russe, Tolstoï, qui est tombé depuis dans un

complet gâtisme humanitaire et mystique, a prétendu que la bataille de

Borodino «était la première que Napoléon n'ait pas gagnée».

Il a contesté avec sincérité l'influence du rhume de cerveau ayant

paralysé le génie si actif de Napoléon; sans ce coryza, disait-on, la

Russie eût été perdue et la face du monde aurait changé. Il a déclaré

dans son ouvrage _Napoléon et la campagne de Russie_ que le rhume de

l'Empereur n'a pas plus d'importance historique que le rhume du dernier

des soldats du train. Il reconnaît que le plan de Napoléon n'est en

rien inférieur à celui des campagnes précédentes, mais il affirme que

cette glorieuse et meurtrière rencontre ne pouvait qu'être inutile.

«Le résultat immédiat de cette bataille, dit-il, fut pour les Russes

d'accélérer la chute de Moscou, ce qu'ils redoutaient le plus au monde,

et pour les Français de hâter la destruction de toute leur armée, ce

qu'ils avaient raison de craindre par-dessus tout.»

Tolstoï ici a raison. La boucherie de Borodino ne livra pas la Russie à

l'armée française, ne contraignit pas Alexandre à proposer la paix et

elle affaiblit terriblement Napoléon.

Et ici, il faut rendre une fois de plus hommage à ce grand

capitaine,—tout en déplorant au nom de l'humanité ces exterminations

en masse reconnues infécondes par les historiens, par les philosophes,

par les hommes d'État,—que jamais son génie ne fut plus puissant, plus

universel, plus omnipotent qu'à la Moskowa.

Séparé de la France par d'énormes distances, sentant derrière lui

remuer l'Allemagne prête à courir aux armes et à le frapper dans les

reins s'il était vaincu, préoccupé de livrer une bataille décisive pour

épouvanter l'empereur de Russie et ses conseillers, croyant que la paix

lui serait offerte après cette hémorragie, il accepta le combat, mais,

pour la première fois, il sentit la gravité des pertes subies.

Il dirigea toute la mêlée à distance, laissant faire Ney et Murat. Ce

sont pourtant ses dispositions qui assurèrent la possession finale du

champ de bataille.

Mais, penché sur la plaine, il regardait avec une angoisse

indescriptible fondre et disparaître un à un ses régiments. Comment

les remplacerait-il? Telle était la pensée qui le rongeait pendant

l'action. Il était semblable au joueur hardi martingalant et qui se

demande s'il lui restera assez d'or pour tenter la chance jusqu'au bout

et forcer la fortune.

A dix heures du matin, on vint lui annoncer que la grande redoute

avait été enlevée à la baïonnette par le 30e de ligne, commandé par le

général Bonamy, de la division Morand. Ney et Murat envoyèrent alors

Belliard demander à Napoléon de faire donner sa garde pour achever la

déroute. Il refusa, et, sagement, trouvant que c'était tôt d'engager sa

garde dans la matinée. Il accorda cependant la division Friant.

Après la prise du ravin, Ney et le vice-roi réclamèrent encore les

secours de la garde. Napoléon ne consentit qu'à lancer la division

Claparède, de la jeune garde.

Quand Poniatowski, ayant fini d'occuper les bois, enleva à droite

Outitza, sur la vieille route de Moscou, et que l'armée russe débordée

eut commencé son mouvement de retraite, l'Empereur répondit au maréchal

Lefebvre qui le suppliait de lui permettre d'achever l'écrasement des

Russes et de les f.... dans la Moskowa, la baïonnette de ses grenadiers

au c...:

—Non, mon vieux camarade, je ne te laisserai pas te couvrir de gloire

aujourd'hui... Tes grenadiers ont assez gagné de batailles!... Les

Russes sont en désordre. Mais ce sont de bons soldats. Voici les

meilleures troupes du czar devant nous battant en retraite. Ils ne sont

que dix-huit mille environ ces survivants de la journée; mais dix-huit

mille combattants solides et désespérés, acculés à une rivière, peuvent

se défendre brillamment...

—Sire, nous les aurons! dit Lefebvre, impatient de combattre.

—Je le sais bien, par Dieu! que nous les aurons, répondit l'Empereur,

mais combien de mes braves succomberont dans cette suprême lutte?... Je

ne veux pas faire démolir ma garde!... à huit cents lieues de France

on ne risque pas sa dernière réserve!... Duc de Dantzig, avant peu

peut-être, je ferai appel à ma garde!... Pour le moment, qu'elle se

contente d'admirer l'armée qui a vaincu et qu'elle se dise qu'après

avoir fait une entrée triomphale dans Moscou, je ne puis rentrer à

Paris, seul, comme un général vaincu!...

Il ne croyait pas ainsi prophétiser. Il faut reconnaître que sa sagesse

et sa prudence furent alors dignes de son génie. Ce n'était plus le

téméraire conquérant d'Égypte, l'audacieux vainqueur d'Italie, le

confiant preneur de capitales; l'esprit de prévoyance lui venait. Il

regardait en arrière. Embarqué pour un atterrissage inconnu, il se

préoccupait du retour. S'il lui fallait livrer le lendemain une seconde

bataille, avec quoi irait-il au combat? On ne remplace pas les hommes

tués aussi facilement que les cartouches tirées. Il avait raison de

ménager la poignée de braves qui lui restait, car si Koutousoff et

les historiens russes ont dit juste, la victoire de Borodino a plus

contribué à la perte de Napoléon qu'un insuccès. Si les Russes eussent

arrêté sa marche en avant, Napoléon eût ramené ses troupes à Smolensk

ou à Witebsk. Il eût pris ses cantonnements d'hiver et avec des soldats

ravitaillés, refaits, endurcis au froid, il eût, en 1813, consommé

l'occupation de la Russie et signé la paix à Pétersbourg.

Napoléon, le soir de la bataille, d'abord donna ses ordres pour le

pansement des blessés et convertit en ambulance l'abbaye de Kolotskoï,

visita le champ de bataille, où l'infatigable Larrey, pendant trois

jours, banda les plaies, pratiqua les premières amputations, distribua

des cordiaux et de la charpie aux malheureux râlant sur le sol

fangeux. Puis il rentra, triste et pensif, sous la tente.

Le portrait du roi de Rome frappa ses regards.

—Enlevez, cachez ce tableau! dit-il vivement au général Gourgaud, ce

pauvre enfant voit de trop bonne heure un champ de bataille... et quel

champ de bataille!

Il se laissa tomber fatigué, découragé, pris de la fièvre de rhume,

sur un pliant, vainqueur mécontent de sa victoire. Il était effrayé

de la violence du carnage et surpris de ne point entendre s'élever du

camp les vivats joyeux et les bruyantes acclamations par lesquelles

ses soldats célébraient ses succès chaque soir de bataille. Jetant

les yeux sur une carte déployée et plaçant son doigt sur la France,

anxieux, secoué peut-être par un de ces pressentiments qui sont comme

le mystérieux garde à vous! que lance dans la nuit de la conscience

l'âme-sentinelle, Napoléon se demanda:

—Que disent-ils?... Que font-ils à Paris?... Peut-être a-t-on déjà

répandu le bruit que j'étais mort!...

XVI

LA FÉERIE D'UNE CONSPIRATION

La conspiration Malet fut un conte de fées tragiquement achevé. Nous

n'en sommes qu'à l'heure fantasmagorique où, comme les citrouilles

qui se changent en carrosses, les prisonniers se métamorphosent en

ministres, tandis que les ministres vont occuper les cellules évacuées.

Paris fut pendant cette mémorable matinée le théâtre d'une prodigieuse

et dramatique féerie.

Tandis que Napoléon envisageait, non sans inquiétude, la situation,

et se préoccupait, le soir même de la bataille de la Moskowa, de ce

que pensait, de ce que faisait Paris, tout en continuant sa marche

téméraire sur Moscou, où il entra bientôt, la capitale de l'Empire

s'éveillait, surprise par le coup audacieux de Malet.

Nous avons laissé l'étrange conspirateur se rendant, après les ordres

donnés à Soulier, à la prison de la Force.

Cette vieille geôle parisienne, célèbre par les événements qui s'y

accomplirent durant la Révolution et dont le souvenir s'est aussi

perpétué dans les annales judiciaires, car les plus grands scélérats y

furent détenus, s'élevait rue Pavée-au-Marais et rue du Roi-de-Sicile.

C'était l'ancien hôtel de la famille de la Force. Ses bâtiments avaient

été originairement élevés par Charles, roi de Naples et de Sicile.

C'est Louis XVI qui transforma en prison l'ancien hôtel royal et ducal.

Une propriété voisine, l'hôtel de Brienne, fut achetée par Necker, et

servit de maison de détention pour les filles et les comédiens, le

For-l'Évêque et le Petit-Châtelet ayant été supprimés. Cette prison,

nommée la Petite-Force, subsista jusqu'au règne de Charles X, où elle

fut remplacée par Saint-Lazare. Sous le second Empire, cette sinistre

bâtisse fut démolie.

Quel motif pouvait pousser Malet à s'arrêter à la porte d'une prison,

à s'en faire ouvrir les grilles, au lieu de poursuivre directement

sa route vers les ministères, l'état-major, et de s'emparer le

plus promptement possible des deux ou trois postes principaux du

gouvernement: le commandement militaire, le ministère de l'Intérieur

avec la police, l'Hôtel des Postes et l'Hôtel de Ville où devait se

rassembler la Commission provisoire?

Malet s'interrompait dans sa marche de risque-tout et faisait ce détour

par la rue du Roi-de-Sicile pour délivrer deux prisonniers, deux

généraux, nommés Lahorie et Guidal.

Ces deux officiers étaient connus depuis longtemps de Malet, mais

n'avaient eu avec lui aucune correspondance, aucune intelligence. Ils

étaient, comme lui, gens d'insubordination, mécontents, inquiets,

sans grandes opinions de parti, mais prêts à se ranger du côté où

soufflerait la révolte. Ils haïssaient l'Empereur, comme ils avaient

jalousé le général Bonaparte, et devaient être disposés à seconder les

projets de quiconque s'armerait pour renverser le régime impérial.

Lahorie, originaire de la Mayenne, avait quarante-sept ans. Il était de

famille noble et se nommait Alexandre Fanneau de Lahorie. Tout jeune,

il avait atteint les hauts grades. Général de brigade à trente ans,

il était devenu chef d'état-major de Moreau. Les traîtres s'attirent.

Moreau avait sans doute apprécié en lui un instrument utile pour ses

complots futurs. Compromis dans l'affaire de son général, qu'il voulait

retrouver aux États-Unis, Lahorie fut emprisonné à la Force.

Il ignorait certainement les projets de Malet et ne fut pas mis au

courant de la supposition imaginée par son ancien camarade. Il crut,

lui aussi, à la vérité de la nouvelle de la mort de l'Empereur et pensa

concourir à un coup d'État.

Malet avait pu assez facilement surprendre la crédulité de Soulier,

le commandant de la 10e cohorte, et les hommes de cette cohorte le

suivaient sans hésitation; mais il lui fallait des chefs hardis, des

militaires professionnels, capables de maintenir, d'entraîner les

troupes, et sur lesquels il pût compter au moment de l'action. Il faut

remarquer, en effet, que les hommes de la caserne des Minimes, qui

formaient à Malet sa première force armée, étaient de simples gardes

nationaux. Napoléon avait emmené en Russie tout ce qu'il possédait de

soldats disponibles. La France se trouvait non gardée. Pour assurer le

service intérieur de défense et de sûreté, il organisa trois bans de

garde nationale. Le premier, composé des hommes non mariés, de vingt

à vingt-six ans, qui n'avaient pas été appelés à faire partie des

derniers contingents, fut divisé en cent cohortes. Chaque cohorte se

composait de onze cents hommes, dont une compagnie d'artilleurs. Les

cohortes ne devaient pas sortir des frontières.

Mais les hommes qui faisaient partie de cette armée territoriale ne se

dissimulaient pas que Napoléon, le terrible consommateur d'hommes, ne

se priverait pas de les envoyer renforcer ses régiments en Espagne,

en Allemagne, en Russie, quand il aurait besoin de boucher des vides.

Ces gardes nationaux, arrachés à leurs professions civiles, troublés

dans leurs affections et dans leurs intérêts, formaient une armée

de mécontents. Ils seraient enclins à favoriser le renversement du

régime qui faisait d'eux des soldats et les exposait aux sanglantes

et lointaines rencontres. Commandées par des chefs ayant réputation

militaire, et animés contre l'Empire, ces cohortes fourniraient le

levier suffisant pour soulever et abattre le colosse napoléonien.

Lahorie et Guidal, sur l'énergie et la haine desquels Malet pouvait

compter, seraient les poignées de ce formidable levier humain.

Il est possible que ces deux généraux, Lahorie surtout, ayant été lié

avec Moreau, président d'une loge de Philadelphes aux États-Unis,

eussent avec Malet d'antérieures relations secrètes, et que la pensée

lui vint de les embaucher, à raison de leur affiliation et de la

garantie qu'ils lui offraient comme tels. Mais, à l'époque où éclata

la seconde conspiration de Malet, les Philadelphes n'avaient plus la

même activité qu'en 1808. Lahorie et Guidal, détenus, ne pouvaient

pas être des frères bien actifs, et les membres de l'association, les

ayant perdus de vue, ne devaient plus guère les compter que comme des

affiliés honoraires.

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 17 / 22 段