Il fut constaté et déclaré plus tard que Malet, en s'avançant au milieu

des troupes, avait échangé des regards d'intelligence avec Picquerel,

l'adjudant-major, avec un autre officier nommé Louis-Joseph Lefèvre,

lieutenant.

Tous deux étaient vraisemblablement affiliés aux Philadelphes et

connaissaient, au moins dans son but, les projets de Malet. Ces deux

officiers nièrent devant le conseil de guerre toute connivence.

La lecture faite par Boutreux fut écoutée sans mouvement. Aucun cri,

aucune protestation ne s'élevèrent. Le système de l'obéissance passive

stricte a ses inconvénients. Le chef disait à ses hommes que l'Empereur

était mort, ils le croyaient; c'était au rapport et tout ce qui se

trouve au rapport est vrai; un autre chef, leur adjudant-major, leur

colonel, leur faisait faire demi-tour et leur ordonnait de marcher sur

l'Hôtel de Ville ou de suivre un général dont ils ignoraient le nom,

mais dont ils reconnaissaient le grade, sans hésiter, sans réfléchir,

sans discuter; ces machines à obéir obéissaient; on ne saurait ni

leur en faire un crime, ni leur refuser même des compliments pour leur

soumission aveugle à des ordres ayant l'apparence régulière. Un rouage

n'est pas responsable de sa mise en mouvement. La bielle, le piston, le

volant ne discutent pas avec la main qui tient le levier. Aucun soldat

ne fut d'ailleurs inquiété par la suite, et si les officiers furent

compromis, jugés et condamnés, ce fut par un abus de pouvoir, par une

répercussion de la venette éprouvée et par une injuste sévérité. Ils

n'avaient été qu'agents de transmission, et se croyaient à couvert par

le grade supérieur du mécanicien.

Malet, dont l'énergie croissait avec les événements, enchanté de la

tournure que prenaient les choses, assuré d'avoir une force armée à sa

disposition, s'investit aussitôt du commandement d'une partie de la

cohorte, mille hommes environ, et laissa une compagnie au quartier pour

servir d'estrade à Soulier, qui devait se rendre à l'Hôtel de Ville.

Avec les soldats dont il se trouvait ainsi le chef, lui, prisonnier

quelques heures auparavant, Malet se dirigea sur la prison de la

Force. Là, devait s'accomplir un de ces coups hasardeux, qui, par

son invraisemblance et aussi son inutilité, devait ajouter à la

fantasmagorie de ce complot surprenant.

Les soldats sortirent de la caserne, inconscients, disciplinés,

passifs, ne sachant où on les menait, mais disposés à y aller, tant est

grande l'habitude de l'obéissance. Aucun ne songeait à discuter les

ordres. Il y avait de la stupeur dans les esprits. La machine militaire

fonctionnait avec sa régularité accoutumée. Rien ne semblait changé.

L'impulsion était donnée par un général ayant le même costume, la

même apparence que les chefs ordinaires dont on exécutait les ordres

sans les examiner. Les hommes de la 10e cohorte, rompant avec toutes

leurs habitudes, se dégageant de la seconde nature que l'uniforme,

l'exercice, la caserne leur avaient donnée, pouvaient-ils délibérer?

Jamais il ne leur était venu à l'idée de douter de la légitimité d'un

ordre donné. La soumission aveugle était chez eux passée à l'état

d'instinct. Ils se trouvaient accomplir journellement des actes

impulsifs, où le jugement n'avait rien à voir. Pourquoi se seraient-ils

transformés, ce matin-là, en logiciens, en analystes, en subtils

policiers? Ce n'étaient point des baïonnettes intelligentes, c'étaient

de bonnes, de fidèles baïonnettes. Qui pourrait leur reprocher leur

docilité? Là est la marque de l'esprit supérieur de Malet, ayant

calculé et prévu ce qu'on pouvait attendre de la discipline invétérée.

Tout au plus, en défilant dans les rues désertes de Paris endormi,

l'un à l'autre, ces militaires, transformés à leur insu en insurgés,

se disaient-ils avec étonnement, attristés sans doute, car la plupart

adoraient et admiraient Napoléon, mais nullement défiants:

—Comme ça, l'Empereur, il est mort!... C'est bien malheureux! Qui

donc, à présent, battra les ennemis?...

Ils allaient, mornes, résignés, passifs, un peu stupides, n'osant

envisager les conséquences de la terrible nouvelle, incapables pour

la plupart de raisonner, attendant les ordres comme les événements et

s'occupant de marcher en cadence et de bien balancer les bras.

Les officiers, eux, réfléchissaient davantage. Ils tenaient la nouvelle

pour exacte. L'Empereur n'était-il pas mortel? Son éloignement, la

rareté des dépêches de Russie permettaient toutes les suppositions. «Il

y a peut-être longtemps qu'il a été tué, disaient les plus malins; on

nous a caché sa mort pour préparer un nouveau gouvernement!»

Les ordres reçus auraient pu les trouver plus récalcitrants. Ce

sénatus-consulte disposant du pouvoir, l'Empereur mort, n'était-il

pas un acte révolutionnaire? Le trône n'était pas vacant parce que

Napoléon venait à disparaître. On n'était plus à l'époque où de la

première Impératrice vainement un héritier était attendu. Le successeur

de Napoléon existait: il se nommait le Roi de Rome. Tous ces soldats

et tous ces officiers avaient entendu les salves et les carillons

proclamant la naissance de celui qui devait s'appeler, son père mort,

Napoléon II. Nul n'y songea. La dynastie n'avait pas pénétré l'esprit

public. Napoléon était considéré comme seul soutien de l'Empire: le

trône s'écroulait du jour où il n'y siégeait plus. Il apparaissait

isolé, dans sa gloire, sans descendants comme il avait été sans aïeux.

Un des principaux auteurs de la conspiration Malet, le général Lahorie,

complice inconscient aussi, l'avoua franchement devant le conseil de

guerre:

—J'avais vu le 18 Brumaire, dit-il, une révolution qui s'était faite

de la même manière; je croyais qu'il s'agissait de la formation d'un

nouveau gouvernement, et j'y apportais mon concours, comme j'avais

concouru au 18 Brumaire. Un sénatus-consulte pouvait, selon moi, en

disposer à sa mort. Je ne suis pas légiste, je suis un soldat!...

Il était environ six heures du matin quand Malet, suivi de sa troupe,

se présenta devant la Force.

XV

LE PORTRAIT

Au palais de Saint-Cloud, le 23 juillet 1812, un officier

d'administration, en grand uniforme, attendait, dans un salon, au

milieu de divers fonctionnaires, une audience de l'Impératrice.

C'était un homme jeune, assez grand, d'une corpulence déjà marquée, aux

traits forts, mais dont la physionomie, en apparence vulgaire, était

comme illuminée par un sourire étrange, profond, terrible...

Cette inoubliable puissance de ce sourire ironique, cruel, pénétrant

comme une vrille, échappait d'ailleurs à la plupart des contemporains

vivant côte à côte avec ce jeune officier, qui était attaché aux

bureaux du comte Daru.

Un huissier de service appela:

—M. Beyle!

Aussitôt celui que la postérité devait glorifier sous le nom de

Stendhal, l'illustre auteur de la _Chartreuse de Parme_ et de _Le Rouge

et le Noir_, pénétra chez l'Impératrice.

Il a écrit lui-même le récit de son audience:

«Je pars ce soir, mandait-il à sa sœur Pauline, pour les bords de la

Duna. Je suis venu prendre les ordres de S. M. l'Impératrice. Cette

princesse vient de m'honorer d'une conversation de plusieurs minutes

sur la route que je dois prendre, la durée du voyage. En sortant de

chez Sa Majesté, je suis allé chez S. M. le roi de Rome, mais il

dormait, et madame la comtesse de Montesquiou vient de me dire qu'il

était impossible de le voir avant trois heures. J'ai donc deux heures à

attendre. Ce n'est pas commode en grand uniforme et en dentelles.»

Beyle devait voir le roi de Rome afin de donner à l'Empereur des

renseignements oculaires sur l'état de son fils, sa santé, son aspect,

sa précocité et son développement.

Il avait en outre une mission particulière de l'Impératrice. Il

accompagnait M. de Bausset, l'un des chambellans, porteur du portrait

du roi de Rome, que Marie-Louise envoyait à son mari au centre de la

Russie.

Quand les deux messagers se présentèrent au quartier impérial, on était

au 6 septembre. Le lendemain, le soleil pâle, obscurci par les fumées

des canons, devait éclairer quatre-vingt mille cadavres dans cette

plaine de Borodino, auprès de la Moskowa, que ces deux fonctionnaires

civils atteignaient, de si loin, et après avoir traversé de mornes

plaines où fumaient les cendres des villages incendiés, chargés du

portrait d'un enfant.

Napoléon attendait avec impatience la rencontre formidable et peut-être

décisive que lui offrait Koutousoff. Ses combinaisons n'avaient pas

réussi et tout semblait tourner contre lui depuis le commencement de la

campagne.

Il n'avait pu rejoindre le prince Bagration, il avait inutilement

essayé de déborder Barclay de Tolly; après un mouvement hardi pour

tourner les deux armées, Smolensk l'avait arrêté, sans qu'il retirât

grand avantage de la prise d'une ville incendiée; enfin, au combat

sanglant de Valoutina, où, dans une lutte acharnée à l'arme blanche,

le brave général Gudin avait trouvé la mort, l'inertie de Junot, son

obstination à ne pas secourir Ney, sa lenteur à traverser un marécage

le séparant de l'armée russe qu'il pouvait prendre à revers et

anéantir, tous ces insuccès accompagnant des batailles sans résultat

sérieux, victoires sans doute, mais qui coûtaient cher et tiraient

le meilleur du sang de l'armée, faisaient souhaiter impatiemment une

action décisive.

Peut-être, s'il avait pu frapper un grand coup plus tôt, se fût-il

rendu aux avis de ses généraux et eût-il séjourné à Smolensk ou à

Witebsk. Mais il se disait que l'éclat, le prestige d'une grande

et réelle victoire manquaient à sa campagne, et qu'il lui serait

impossible de rentrer à Paris, laissant ses armées en Pologne et en

Volhynie, sans être précédé de la nouvelle d'une écrasante défaite des

Russes. Il lui fallait des drapeaux à accrocher aux Invalides et des

canons russes à montrer aux Parisiens.

Napoléon avait pénétré le plan de retraite des Russes. Aussi avec

quelle joie vit-il Koutousoff se masser en avant de la Moskowa et se

disposer à lui disputer la route de Moscou!

Il se trompait dans ses calculs en livrant bataille, et les Russes ne

faisaient pas une meilleure combinaison en l'acceptant. Car la position

des Russes n'était pas assez formidable pour arrêter Napoléon, et la

bataille perdue lui livrait Moscou, ce que les Russes voulaient éviter;

d'un autre côté, une sanglante tuerie, comme celle qui s'annonçait,

devait certainement affaiblir les Français et rendre plus difficiles

les victoires ultérieures, presque impossible leur maintien en Russie.

Des deux côtés, il y eut surprise, déception et faute.

Il est inexact de dire que les Russes avaient fortifié à l'avance

Chevardino et Borodino. La grande redoute n'était pas un avant-poste,

mais une défense de place. Le champ de bataille se trouva transporté

de droite à gauche, par suite de la prise de la redoute de Chevardino.

La bataille n'en était pas moins désirée et considérée comme inévitable

dans les deux camps.

En route, marchant sur la rivière Kolotcha, qui traverse le village de

Borodino, un jeune Cosaque fut pris par l'escorte de Napoléon.

L'Empereur fit donner un cheval au prisonnier et l'interrogea, tout

en chevauchant. Un interprète traduisait les réponses du Cosaque, qui

ne se doutait nullement du rang de celui qui le faisait questionner.

La simplicité du costume de Napoléon ne permettait pas à cet enfant

des steppes, accoutumé aux broderies et aux panaches des chefs, de

soupçonner qu'il parlait au glorieux souverain.

Avec une grande loquacité, le Cosaque répondit. Il déclara que

prochainement on s'attendait à une grande bataille. La conviction

de l'armée était qu'on allait à une défaite. Les Français étaient

commandés par un général du nom de Bonaparte qui avait toujours

battu ses ennemis. On ne pouvait lui résister qu'en fuyant devant

lui. Plus tard, avec des renforts, et quand l'hiver aurait rendu les

approvisionnements difficiles, peut-être serait-on plus heureux. Et

avec le fatalisme oriental, le jeune cavalier du Don ajouta: «Quand

Dieu voudra, il retirera la victoire à Napoléon Bonaparte, mais Dieu

ne le veut pas encore!»

L'Empereur sourit de la naïve confidence du Cosaque, et il dit à

l'interprète de lui révéler quel était le personnage auprès duquel il

cheminait en bavardant si familièrement.

Quand le Cosaque eut appris qu'il se trouvait aux côtés de Napoléon,

sa physionomie exprima une stupeur profonde; il sauta à bas de son

cheval, se prosterna comme les fanatiques de l'Inde, baisa l'étrier de

l'Empereur et, le regardant avec vénération, demeura comme fasciné par

la présence de ce conquérant dont le nom, les batailles, la légende

avaient, bien des nuits, tenu éveillés sous la tente les hardis

cavaliers écoutant un conteur de steppe.

Napoléon, touché de l'admiration que lui témoignait le captif, ordonna

qu'on le mit en liberté, et lui faisant donner un cheval avec des

vivres et un peu d'argent:

—Va retrouver tes camarades, dit-il, et apprends-leur qu'après-demain

l'empereur Napoléon traversera avec ses braves la Moskowa!... Tu es

libre; conduis-toi en bon soldat parmi les tiens, et que Dieu te

préserve de nos balles!...

La journée du 6 septembre s'écoula gaiement au camp français.

Les feux allumés, la soupe en train, les armes nettoyées, grognards

et recrues s'abandonnèrent au plaisir de vivre. Pour combien d'entre

eux cette veillée des armes, si insoucieusement passée, devait être le

seuil de l'éternité! Quelques provisions chapardées aux détours des

villages, une distribution plus abondante faite par le service des

subsistances, la vue de l'Empereur, parcourant à cheval et la lunette à

la main le champ de bataille désigné, la certitude d'être vainqueurs le

lendemain, et l'espoir d'arriver à Moscou et de s'y reposer, mettaient

la bonne humeur et l'animation partout dans le camp français.

Tout était sombre, au contraire, du côté des Russes. Le général

ne comptait guère sur la victoire et les soldats priaient et se

lamentaient, s'attendant tous à ne pas survivre au désastre du

lendemain.

Bien que l'issue de la sanglante bataille dût prouver la vaillance de

ces Russes, si accablés avant l'action, on ne semblait dans leur camp

espérer le salut qu'en un secours extra-terrestre.

Une grande cérémonie religieuse fut ordonnée par Koutousoff. On promena

devant le front de l'armée une Vierge sauvée de l'incendie de Smolensk,

et à laquelle on attribuait le pouvoir de préserver la Russie. Les

anges, disaient les chefs aux crédules soldats, pour empêcher que la

sainte protectrice ne tombât aux mains des Français impies, avaient

emporté la madone sur leurs ailes à travers les flammes de la ville

prise d'assaut. Tant qu'ils conserveraient cette Vierge au milieu

d'eux, les Russes seraient invincibles.

La procession, immense, majestueuse, imposante, se déroula d'un bout à

l'autre de la ligne des Russes. Koutousoff, bien qu'au fond partageant

l'incrédulité de ces philosophes français si bien reçus autrefois à la

cour de l'impératrice Catherine, et avec lesquels il avait soupé jadis

et fait profession d'athéisme, suivait tête nue, et l'air recueilli, la

théorie des popes formant cortège à l'archimandrite, devant qui l'image

miraculeuse était portée par des officiers, à travers les tentes et les

bivouacs. Jusqu'à la tombée du jour elle se prolongea. Du camp français

on pouvait apercevoir, dans les brumes du crépuscule, les flambeaux et

les cierges des prêtres défilant, et les chants religieux, traversant

la plaine, arrivaient jusqu'aux oreilles des troupiers de Napoléon, qui

s'en moquaient.

Il est certain que l'Empereur, prenant avec méthode ses dispositions

pour le combat du lendemain, et ses soldats festoyant pleins de

gaieté, pareils à ces braves de l'antiquité qui s'attendaient à souper

le soir chez Pluton, étaient plutôt dans la logique de la guerre.

Mais la préparation superstitieuse des Russes avait sa raison d'être

et sa force. Ce peuple dévot puisait une énergie et une confiance

considérables dans la persuasion d'un secours céleste. La madone, en

insufflant dans les âmes la possibilité d'être plus forts que la

fortune et de triompher de Napoléon par la volonté divine, suppléait

à l'insuffisance d'Alexandre et de ses généraux. Les popes, en usant

de ce fétiche, réparaient la faute de Koutousoff qui, ayant par

trop étendu sa ligne, s'exposait à être débordé par la gauche et

ne s'apercevait pas que la prise par les Français de la redoute de

Chevardino le mettait dans le plus grand péril. Tous les historiens, en

désaccord sur des faits secondaires, sont unanimes à reconnaître que

les dispositions de Koutousoff furent mal prises. Le plan de Davout,

que Napoléon n'accepta point comme trop aventureux, et qui consistait

à les tourner par la gauche, en traversant de nuit les bois d'Outitza,

pouvait la forcer à s'acculer à la Moskowa, comme dans un sac dont la

redoute était le fermoir. Devant être vaincu, par la force même des

positions, s'il put éviter à son armée la destruction complète, si même

il eut la possibilité de contester la victoire, ce fut seulement grâce

au courage de ses troupes et à la prudence inattendue de Napoléon. La

force morale acquise par les Russes au cours de cette procession fut

donc pour beaucoup dans cette atténuation de la défaite. La crédulité

peut surexciter les âmes. La croyance où un soldat se confie que

des puissances célestes combattent à côté de lui et pour lui est de

nature à faire pencher la balance. Le vieux Koutousoff sut habilement

manœuvrer ce ressort grossier de l'âme russe. Si ses soldats

s'étaient moins vaillamment battus, s'ils n'eussent pas si résolument

défendu leurs positions et fait payer la victoire, Napoléon les eût

certainement poursuivis et anéantis.

Ayant arrêté toutes ses dispositions, l'Empereur revenait vers sa tente

quand deux personnages, dont la tenue civile au milieu de tous ces

uniformes faisait contraste, frappèrent sa vue.

Il s'approcha avec curiosité. M. de Bausset et Henri Beyle, après avoir

salué le souverain, s'acquittèrent de la mission qui leur avait été

confiée par Marie-Louise.

Napoléon eut alors un tressaillement subit de joie naïve.

Il sauta vivement à bas de son cheval, se précipita vers la caisse que

lui présentaient les deux envoyés de l'Impératrice et de ses mains

voulut en faire sauter les barres.

Avec impatience, il laissa faire Roustan et son valet de chambre

déclouant la caisse. Il les pressait, trouvant qu'ils n'en finissaient

pas et se baissait pour examiner où ils en étaient de leur travail

et si le précieux envoi de l'Impératrice allait être dégagé de ses

enveloppes.

Enfin le portrait apparut, et les yeux si secs et si froids du grand

despote s'humectèrent. Il se contint pour ne pas pleurer devant ses

officiers et puisa, à petits coups, trois ou quatre prises dans sa

tabatière fébrilement secouée.

Il demeura quelques instants, comme en extase, les bras allongés. On

eût dit qu'il voulait faire venir à lui l'image de son fils et la

serrer sur son cœur.

L'enfant, dans ce beau morceau de peinture du baron Gérard, était

représenté assis dans son berceau, jouant avec un bilboquet.

L'un des messagers fit observer à mi-voix que la boule pouvait figurer

le globe du monde et le bâton, le sceptre.

Cette flatterie entendue par Napoléon le fit sourire et l'arracha un

instant à sa contemplation. Il ordonna qu'on portât le portrait dans sa

tente. Aussitôt il s'y précipita, congédia tout le monde, et demeura

seul, en tête à tête, avec les traits de son fils. Ce fut une profonde

rêverie, délicieuse à coup sûr, mêlée aussi de sombres pressentiments.

Retrouvant la petite tête blonde et bouclée de l'enfant, si éloigné

de lui, qu'il ne devait plus revoir que deux fois, et en de courts

épanchements, Napoléon cessait d'être empereur et redevenait homme.

Peut-être, en cet instant d'attendrissement, concevait-il l'inanité de

toute destinée, l'obstacle des choses, le trompe-l'œil de la grandeur,

et se disait-il qu'il avait lâché imprudemment la proie du bonheur pour

l'ombre de la puissance, et qu'il eût été plus heureux, loin du trône,

l'épée au fourreau, passant ignoré, obscur, paisible, dans un chemin

tranquille, tenant, père satisfait, son enfant par la main. Un doute

lui vint-il alors sur le néant de la grandeur et sur la réalité des

joies simples, les contentements du cœur, à la portée du plus humble

de ses sujets, et qui lui étaient, à lui, interdits?

Dans sa joie de revoir la figure innocente et douce de son enfant,

Napoléon, chassant la tristesse qui l'envahissait à la pensée de la

distance énorme et des événements formidables le séparant de son fils,

voulut que l'armée partageât son plaisir paternel.

Il donna donc l'ordre de placer le tableau hors de sa tente, sur une

chaise...

Alors les maréchaux, les généraux, les officiers, par courtisanerie

surtout, puis ensuite les soldats, tous ceux de Friedland et ceux

de Rivoli, plus sincères dans leur rude enthousiasme, avec assez de

fanatisme, défilèrent devant le portrait du roi de Rome, heureux de

saluer l'image du fils de leur dieu.

Ce n'était plus la procession des Russes, la Madone miraculeuse devant

laquelle s'agenouillait la superstition d'un peuple ignorant et

farouche; c'était l'exaltation d'une armée qui se considérait comme une

famille, dont l'Empereur était le père, venant demander la bénédiction

d'un enfant.

Toute la journée, le portrait du roi de Rome demeura ainsi exposé à la

vue des soldats.

L'Empereur, tout réjoui par la vue des traits de son fils, fut jusqu'au

soir allègre et dispos. Il écouta de fort bonne humeur le récit que lui

fit le colonel Sabvier, arrivé d'Espagne le jour même, de la fâcheuse

campagne méridionale. Les nouvelles étaient peu satisfaisantes. La

division du commandement, les fautes de Marmont, les succès des Anglais

pouvaient indisposer Napoléon. Il ne montra aucun mécontentement et

écouta, avec une grave sérénité d'esprit, le rapport de Sabvier sur

la bataille de Salamanque. Il dit, en congédiant le colonel, qu'il

allait réparer sur les rives de la Moskowa les maladresses commises par

ses lieutenants aux Arapiles. Le roi de Rome, par son image, apaisait

tout, adoucissait tout et lui rendait supportables des nouvelles, qu'en

d'autres circonstances il eût accueillies avec des éclats de colère et

des bourrades au mauvais messager.

Au coucher du soleil il jeta un dernier regard sur les positions des

Russes et, ayant constaté qu'ils restaient fermes sur leurs lignes, et

cette fois ne songeaient à se dérober devant lui, sûr de la victoire,

puisque la bataille ne lui échappait pas, il rentra prendre un peu de

repos dans sa tente.

Un silence profond s'étendit sur la plaine immense, aux médiocres

ondulations, où les ombres, en grandes vagues, roulaient, bougeaient,

ondulaient, se perdaient. Les feux des bivouacs çà et là piquaient de

rouge ce fond noir, comme des barques voguant dans un océan brumeux.

Les cantiques des Russes avaient cessé. Les refrains bachiques et les

propos grivois des Français ne troublaient plus le repos du camp. Une

petite pluie fine et froide tombait. Les gardes des avant-postes,

roulés dans leurs manteaux, se blottissaient contre les maigres troncs

des arbres et cherchaient un abri sous les buissons. Un vague soupir,

la respiration de trois cent mille hommes endormis, montait doucement,

comme une haleine d'enfant sommeillant dans un berceau. Ce calme,

cette tranquillité, étaient le prélude du tumulte sauvage et du fracas

sinistre du lendemain. Rien n'évoquait l'aspect de charnier sanglant,

de cimetière lugubre que d'un soleil à l'autre allait prendre cette

plaine muette, paisible, où comme des laboureurs, las du travail du

jour et reposant leurs membres pour la pacifique besogne qu'on devrait

reprendre à l'aube, fantassins, cavaliers, pontonniers, artilleurs

s'étendaient insoucieux, béats, se gaudissant auprès des grands feux,

rêvaient des jolies femmes et des vivres succulents qu'on trouverait à

Moscou, les Russes battus.

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 16 / 22 段