aisés que vous le supposez. La Duna et le Dniéper nous couvrent en été;
mais, l'hiver venu, ces cours d'eau gelés seront des routes ouvertes
aux Russes. Les Français sont disposés à l'action. Ils ne pourront
demeurer immobiles durant de longs mois d'hiver. C'est alors que les
désertions, les maraudages se multiplieraient. Les effectifs déjà
réduits deviendraient à rien. On est au mois d'août. La campagne ne
fait que commencer. Que pensera la France en apprenant qu'on s'arrête
au début? N'est-elle pas habituée à une autre rapidité? On me croira
malade, affaibli, épuisé, chef dégénéré d'une armée démoralisée,
réclamant le repos de Capoue, avant d'avoir approché Rome. L'Europe va
douter du succès. L'Espagne, qui s'agite, profitera de notre stagnation
lointaine et l'Angleterre rendra inutile, aux bords du Guadalquivir,
le passage du Niémen. Et puis, les partis qui n'ont jamais désarmé ne
chercheront-ils pas à fomenter des troubles, en propageant des bruits
alarmants?... Il est impossible que le chef d'un grand empire demeure
une année loin de sa capitale, sans que le tapage des victoires vienne
annoncer aux peuples qu'il est toujours présent, toujours vainqueur,
toujours vivant!... Non! mes amis, il m'est interdit également de
stationner ici et de reculer... La gloire et le salut pour nous sont en
avant... Berthier, préparez les ordres de marche pour demain! Lefebvre,
que ma garde prenne les armes... dans quinze jours elle entrera avec
moi à Smolensk! dans un mois je donne rendez-vous à mes braves au
Kremlin!
Le coup de dés était jeté et la France avait perdu.
Le 16 août, on campait devant la citadelle de Smolensk.
Smolensk, située sur le Dniéper, au pied de coteaux, était entourée
en partie de murailles avec de grands faubourgs. Un pont joignait
la vieille et la nouvelle ville. Des tours flanquaient son antique
enceinte. Une cathédrale byzantine dominait palais, édifices et
maisons. Smolensk, une des plus anciennes cités russes, était presque
aussi vénérée que Moscou. Aussi Barclay de Tolly, qui n'exécutait
qu'avec une visible répugnance le plan de retraite constante qui lui
avait été imposé, résolut-il de faire un simulacre de défense de la
ville.
Les Russes opposèrent une héroïque résistance. Ils avaient affaire à
Davout, avec les divisions Gudin, Morand et Friant, la fleur de l'armée
française, et Napoléon, en personne, dirigeait l'attaque.
Après un combat de six heures, la nuit étant venue, on remit au
lendemain matin l'assaut.
Le général Haxo avait reconnu dans les remparts une ancienne brèche, la
brèche Sigismonde: par là devaient pénétrer les braves de la division
Friant.
Mais, au milieu de la nuit, une aube sinistre grandit et tout à coup
envahit le ciel. On avait cru d'abord à un phénomène céleste, météore
traversant l'espace, aurore boréale aux lueurs venues du pôle. Mais
tout s'empourpra dans une clarté lugubre et grandissante. Barclay
de Tolly, à qui des ordres précis étaient parvenus, obéissait à
l'inspiration terrible qui avait dicté à la Russie le plan de son
salut. Il s'était décidé à reprendre son mouvement de retraite, et à
laisser Napoléon encore une fois devant l'espace libre et menaçant. En
évacuant Smolensk, il y avait porté, comme arrière-garde protectrice,
la flamme de ses torches, embrasant édifices et maisons. Le général
Incendie, comme avait dit Rostopchine, accomplissait son œuvre. La
route de Moscou s'éclairait ainsi de brasiers volontaires. Plutôt que
de laisser prendre leur ville, les Slaves la brûlaient. Pendant la
nuit, tandis que des incendiaires patriotes propageaient le feu dans
les maisons vides, les habitants, sur l'ordre de Barclay de Tolly,
fuyaient, emportant avec eux ce qu'ils pouvaient transporter de leur
mobilier et de leurs hardes. La retraite rouge s'accomplissait. La
Russie se faisait bûcher avant de se transformer en sépulcre blanc. Les
combattants, les habitants se perdaient dans les plaines interminables;
les maisons, les villages, les villes se transformaient en décombres
fumants. Partout la Grande Armée, en avançant, rencontrait la ruine, la
solitude, et ne conquérait que des cadavres et des cendres.
L'entrée de Napoléon et de ses soldats dans la ville, évacuée au milieu
des flammèches, ne ressemblait aucunement aux triomphales prises
de possession de jadis. A Smolensk, il eut la vision et comme la
répétition de la tragédie de Moscou.
Là encore, après cette bataille, qui était une victoire, et devait au
loin apparaître encore plus considérable qu'elle ne l'était, Napoléon
pouvait s'arrêter.
Mais il était presque aux portes de Moscou. Avait-il donc conduit si
loin, et après tant de fatigues, de dangers, de victoires, ses soldats
invincibles, pour se contenter d'un demi-triomphe et s'engourdir dans
la torpeur d'un cantonnement d'hiver? Les jours étaient encore longs
et chauds. Les Russes avaient perdu beaucoup d'hommes dans les divers
combats livrés depuis un mois. Ils ne pouvaient reculer perpétuellement
ainsi. A Moscou, d'ailleurs, on tiendrait la paix. Alexandre, dépossédé
de la ville sainte de son empire, ne pourrait se résoudre à une fuite
sans fin. Il traiterait dans la capitale des czars; on pourrait y
prendre ses quartiers d'hiver. L'Europe serait frappée d'admiration en
recevant des décrets datés du Kremlin. La nouvelle que la Grande Armée
et le grand Empereur s'étaient confinés dans Smolensk, une bourgade
désormais en ruines, ne produirait qu'une impression de défiance et
l'on douterait de la victoire finale.
Une autre raison vint raffermir Napoléon dans son idée de marcher sur
Moscou.
Il venait d'apprendre que Koutousoff, nommé généralissime, remplaçait
Barclay de Tolly. Pour donner satisfaction au patriotisme russe qui
s'étonnait de voir les armées d'Alexandre se retirer sans combattre
et s'indignait à la prévision de l'entrée des Français dans Moscou,
presque sans avoir vaincu, le nouveau général avait résolu d'attendre
la Grande Armée sur les collines qui protègent la route de cette
ville. Là une bataille, qui deviendrait probablement décisive, serait
livrée. Le sort de Moscou et de la Russie, dans ce choc gigantesque, se
déciderait par les armes. Le soir de cette journée, la Russie délivrée
acclamerait son empereur ou bien Alexandre serait obligé de demander la
paix.
Tous les généraux, Ney en tête, fournirent cependant des rapports
défavorables. Ils essayèrent de faire revenir Napoléon sur sa
résolution. Les pertes étaient considérables. Les chevaux tombaient
par milliers. On ne pouvait plus les nourrir. L'artillerie s'embourbait
dans les marécages. Les pluies détrempaient tout. La fièvre faisait des
ravages pires que ceux des boulets. Pourquoi ne pas rétrograder sur
Smolensk?
Napoléon parut un instant céder aux observations de ses lieutenants, il
leur dit enfin:
—Oui, la saison ne nous est guère favorable... ce pays est
véritablement désolé et intolérable avec ses terres fangeuses... Si
le temps ne change pas, dès demain je donne l'ordre de retourner à
Smolensk!...
Le temps malheureusement changea. Le lendemain, 4 septembre, un soleil
radieux dorait les tentes de la Grande Armée et faisait gaiement
briller les armes. Un air vif séchait les routes. L'espoir et la gaieté
revenaient avec le soleil.
—On ne peut pas reculer par un temps pareil! dit Napoléon joyeusement,
saisissant le prétexte de retirer la promesse faite, heureux de la
marche en avant rendue possible... Allons! Murat, Davout, un peu de
nerf, morbleu!... Marchons sur les Russes... Nous finirons bien par les
joindre et nous nous reposerons à Moscou!
Alors, redevenu confiant, il donna l'ordre de se porter sur les rives
de la Moskowa, rivière qui traverse Moscou et serpente dans les plaines
avoisinantes. La bataille devait être livrée vers un village nommé
Borodino, où Koutousoff l'attendait avec toute l'armée russe.
Le soleil, comme plus tard la neige, se faisait l'allié des Russes.
Si la pluie eût persisté, en constatant l'impossibilité pour son
artillerie de traverser les marécages, Napoléon se fût probablement
décidé à retourner prendre ses cantonnements à Smolensk. A défaut de
la paix, la guerre se serait prolongée en 1813, et dans des conditions
beaucoup plus favorables.
Mais la destinée était autre. Le soleil d'Austerlitz avait changé de
camp.
XIV
L'EMPEREUR EST MORT
Le général Malet était resté dans sa chambre avec sa femme, après le
départ d'Henriot.
Madame Malet était au courant de ses projets, mais sans en connaître
les détails. Elle savait seulement que le but que se proposait son mari
était le renversement de l'Empire. Elle ignorait de quelle façon il
comptait amener ce grand bouleversement.
Malet lui dit brusquement:
—C'est décidé!... Ce soir, je m'évade, ma chère femme, et je vais
essayer de délivrer ce peuple asservi!...
Madame Malet poussa un léger cri, mais ni larmes, ni supplications
ne lui échappèrent. Elle ne voulait pas, en faiblissant, paralyser
l'action de son mari. Elle lui demanda seulement, inquiète et redoutant
l'insuccès:
—As-tu des chances de réussite?... Tu as donc du nouveau?
—Beaucoup de nouveau!... l'Empereur est mort!...
—Est-ce possible! murmura madame Malet.
—J'ai reçu la nouvelle... de Russie... d'un ami sûr... répondit
vivement Malet. Le gouvernement ne sait rien encore. Dans la nuit, le
matin peut-être seulement, il apprendra ce grand événement. Oh! j'aurai
mis à profit la nuit et la connaissance anticipée de cette heureuse
catastrophe.
—Que comptes-tu donc faire?
—Profiter de la surprise des uns, de l'irritation des autres...
rallier les bonnes volontés... faire appel à l'énergie des patriotes,
à la sagesse des anciens partis qui me laisseront faire, dans l'espoir
de tirer avantage, plus tard, des troubles possibles... Oui, je vais
enlever le pouvoir aux incapables et aux séides de Bonaparte, qui se
cacheront d'ailleurs au premier signal et se hâteront de faire leur
soumission... et à la faveur de ce désordre, de cet interrègne, je
compte cette nuit, au plus tard demain matin, à l'aube, proclamer un
gouvernement nouveau...
—Mon ami, prends garde!... Tu veux être Bonaparte ou Monk!
—Ni l'un ni l'autre... Washington peut-être!... Je suis républicain
et je ne réclame pas la puissance pour moi-même... Une commission de
gouvernement délibérera sur le régime qu'il conviendra le mieux de
proposer au peuple... Si les factions et les intérêts particuliers
l'emportaient et refusaient de rendre à la France la République, je
me retirerais... je n'abuserai pas de la force qui va m'être confiée;
si je ne puis l'employer au bien de la France, si les résistances
sont trop fortes, je quitterai, après avoir assuré l'ordre, mon
commandement, et je m'en irai, avec toi, ma bonne amie, loin de
l'Europe même, aux colonies, le cœur tranquille et le front haut,
croyant avoir assez fait pour mon pays en le délivrant du despote
militaire qui l'opprime et le saigne!... Mais, rassure-toi, je suis
presque sûr d'être suivi par tous... Ces Français d'aujourd'hui se
lient avec bonheur à la servitude, et c'est par la force qu'il faut
leur ôter leur collier... par la force et par la ruse encore! dit Malet
avec un sourire énigmatique. Et il ajouta presque gaiement: Je saurai
bien les contraindre à accepter la République!
Bien qu'ayant toute confiance dans sa compagne, Malet ne lui avait pas
dit que la mort de l'Empereur était imaginée par lui. Il calculait
qu'il était préférable que même les personnes, dont il ne pouvait
mettre en doute le dévouement, crussent la nouvelle exacte. Leur
bonne foi donnerait plus de sincérité à leur accent, quand elles
répéteraient le bruit et le propageraient dans la ville.
Après avoir recommandé à madame Malet de garder le secret sur ce
qu'elle venait d'apprendre, jusqu'à ce qu'elle entendit la rumeur
publique colporter la nouvelle de graves événements survenus dans la
nuit, il la chargea de porter chez le moine Camagno, rue Saint-Gilles,
son uniforme de général.
Puis, comme l'heure était venue de la clôture du parloir, c'est-à-dire
qu'aucun visiteur ne pouvait rester dans la maison de santé redevenue
prison, Malet embrassa à deux reprises sa femme qui s'éloigna
lentement, s'efforçant de dissimuler ses pleurs en passant devant le
portier.
Malet la reconduisit jusqu'à la grille intérieure, limite de la
promenade des pensionnaires-prisonniers et, avec bonne humeur,
à travers les barreaux, il jeta cet adieu à la visiteuse qui se
retournait éplorée:
—A bientôt, ma bonne!... à bientôt!...
Il ne devait plus la revoir.
La cloche du dîner sonnait. Il était six heures.
Malet entra dans la salle à manger et se mit à table tranquillement
avec ses convives ordinaires.
Il mangea, but, causa comme d'habitude. Rien ne révéla la gravité des
résolutions qu'il avait prises. Son empire sur lui-même était tel et sa
force de dissimulation si intense qu'il put, après le dîner, passer au
salon et faire sa partie de cartes, comme tous les soirs, sans qu'une
préoccupation, un tressaillement nerveux ou quelque marque d'impatience
eussent pu laisser supposer qu'il allait entamer une autre partie, dont
sa tête était l'enjeu.
A dix heures, il se leva de la table de whist: il avait battu tous les
joueurs. Il compta son gain d'un air satisfait, souhaita le bonsoir et
meilleure chance à ses adversaires malheureux, puis monta se coucher,
en même temps que tout le monde.
A onze heures, la maison de santé était plongée dans le sommeil. Aucune
lumière ne luisait aux fenêtres. Le quartier devenait silencieux.
Malet sortit doucement de sa chambre, gagna par l'escalier de service
l'office dont il s'était procuré la clef.
Surpris, car il prévoyait tout, par quelque domestique éveillé en
sursaut, il eût allégué une fringale le saisissant et le poussant à
rechercher au garde-manger quelque relief du dîner.
Il traversa le jardin, s'approcha du mur, où l'abbé Lafon l'attendait,
avec l'échelle du jardinier.
Lafon, qui couchait dans un petit pavillon au fond du jardin, n'avait
eu qu'à se laisser couler par la fenêtre le long d'un treillage
supportant des rosiers grimpants.
Tous deux franchirent aisément le mur, et, couchant l'échelle afin
de ne point donner l'éveil à quelque patrouille venant à passer, se
hâtèrent de descendre le faubourg Saint-Antoine.
L'abbé Lafon portait le gros portefeuille contenant toutes les pièces
fabriquées par Malet; le général, sous son manteau, tenait ses deux
pistolets tout armés, prêt à faire feu sur quiconque lui aurait barré
le passage.
Ils allaient ainsi isolés, aventureux, confiants, dans la nuit noire, à
la conquête de Paris et du monde.
Don Quichotte-Malet et Sancho-Lafon déambulaient donc gravement, sans
se douter de la folie de leur équipée, se retournant à peine de temps
en temps pour s'assurer qu'ils n'étaient point suivis.
Ils allaient, emportés par leur rêve: le général évoquant la vision de
Napoléon prisonnier, détrôné, fusillé peut-être; l'abbé voyant le roi
Louis XVIII sacré à Reims et lui remettant la barrette de cardinal.
Ils n'échangeaient aucune parole, ayant hâte d'arriver et craignant
d'être rejoints, si l'alarme avait été donnée chez Dubuisson.
Enfin ils atteignirent, sans avoir attiré l'attention de qui que ce
fût, la rue Saint-Gilles, au Marais, proche la place Royale. Là, dans
le cul-de-sac Saint-Pierre, était le logis du moine Camagno.
Malet et Lafon firent tomber dans la boîte, placée à la porte et
s'ouvrant intérieurement, les deux fragments de la lettre qui devaient
servir de signe de ralliement.
Presque aussitôt la porte s'entre-bâilla.
Le moine les attendait. Il avait une paire de pistolets passés à sa
ceinture et sur l'épaule il portait un tromblon.
Rateau et Boutreux se trouvaient dans une salle basse.
Le moine, guidant Malet, lui fit voir trois chevaux attachés à des
anneaux dans la cour.
Sur la table de la salle où se tenaient Boutreux et Rateau, des
pistolets, une épée, un sabre, un costume de général de division et une
ceinture tricolore, étaient rangés.
—Je vois que mes ordres ont été compris et exécutés... c'est
d'excellent augure! dit Malet.
Et, tout en souriant, comme s'il s'agissait d'une promenade ou d'une
soirée réclamant la grande tenue, Malet revêtit le costume de général
apporté par sa femme. Il y ajouta les épaulettes de général de
division; Malet n'était que brigadier.
Quand il fut habillé, il dit à Boutreux:
—Prenez cette ceinture et passez-la sous votre redingote... vous êtes
commissaire de police du gouvernement national provisoire!...
Boutreux ceignit l'écharpe, donna un coup de poing sur son chapeau,
et, prenant aussitôt l'air casseur d'un vieil argousin, l'ancien
séminariste se déclara prêt à empoigner tout récalcitrant.
Le caporal Rateau était venu en manches de chemise. Il n'avait pu
sortir de sa caserne habillé.
Malet lui montra dans une malle qui appartenait à Marcel, dont
l'absence avait été annoncée par un billet envoyé à Camagno, un costume
d'état-major.
—Je t'avais promis de l'avancement, mon garçon, dit Malet... Je tiens
ma parole!... Te voilà capitaine... endosse cet uniforme: je te fais
mon aide de camp!...
—Merci, mon général! vous n'aurez affaire ni à un clampin, ni à un
traître... je vous le jure!...
—Bien, je compte sur toi... je compte sur vous tous, mes amis!...
Ah çà! pourquoi le major Marcel n'est-il pas ici?... Est-ce que, par
hasard, il aurait eu peur? demanda Malet. Sait-on les motifs de son
manque de parole?... car il avait bien promis d'être des nôtres...
—Le billet qu'il m'a fait tenir, dit Camagno, ne contenait que ces
deux lignes: «Ne m'attendez pas. Je reprends ma liberté d'action. J'ai
rencontré le colonel Henriot. Brûlez ceci.»
—Pas autre chose?... c'est bizarre! fit Malet, soucieux. Que veut
dire cette rencontre du colonel Henriot?... Est-ce que le colonel
l'aurait dissuadé?... Bah! à nous cinq nous suffirons... il vaut mieux
ne livrer le combat qu'avec des amis résolus et confiants... comme
vous, compagnons!... Mais assez de paroles, agissons!... A cheval! et
marchons sans plus tarder sur la caserne des Minimes... c'est à deux
pas!...
—Impossible de sortir à présent! dit Lafon qui s'était rendu dans la
cour. Écoutez! il pleut à torrents... j'ai dû faire rentrer les chevaux
à l'écurie...
—La pluie! grommela Malet ironiquement. Ah! oui, on ne fait pas de
révolutions en temps d'averse, c'est Pétion qui a dit cela... il s'y
connaissait, le maire de Paris... Eh bien! attendons que la pluie cesse
et soupons pour tuer le temps!
Le moine avait cave garnie et buffet suffisant.
On mangea, on trinqua, on alluma un bol de punch et l'on porta des
santés qui étaient de véritables antiphrases, puisqu'on n'y parlait que
de la mort des gens: Napoléon d'abord, puis Cambacérès, Rovigo; enfin
les fidèles maréchaux, comme Ney et Lefebvre, étaient de ceux dont
le peloton d'exécution débarrasserait la France. Marie-Louise serait
renvoyée en Autriche et le petit roi de Rome confié à des corsaires qui
en feraient un mousse, et plus tard sans doute un bon matelot, destiné
à ignorer toujours sa naissance.
Cette beuverie intempestive, ce bavardage inutile firent perdre aux
conspirateurs un temps précieux.
Il est presque certain qu'ils n'eussent pas réussi davantage en
s'abstenant de boire et de causer jusqu'à trois heures du matin,
mais leurs chances de surprendre les autorités endormies, les grands
fonctionnaires isolés, ne pouvant communiquer entre eux, ni échanger
leurs doutes sur la réalité de la nouvelle, eussent été plus fortes.
A trois heures et demie seulement, la pluie ayant enfin cessé, Malet,
Rateau et Boutreux quittèrent le cul-de-sac Saint-Pierre.
L'abbé Lafon et Camagno devaient rester rue Saint-Gilles, attendant les
événements et prêts à exécuter les missions que Malet leur confierait.
Camagno avait réclamé l'honneur d'être le premier à porter à Ferdinand
VII la nouvelle de sa prochaine restauration, et l'abbé Lafon, tandis
que Malet et ses deux acolytes parcouraient Paris, devait rédiger des
brevets et copier des proclamations. Il s'était réservé d'informer le
comte de Provence à Londres, et le pape à Fontainebleau, du changement,
si favorable pour eux, qui s'accomplissait dans les destinées de la
France.
Malet se rendit directement à la caserne Popincourt, qui était toute
proche; c'était l'ancienne caserne des gardes françaises. Là se
trouvait la 10e cohorte.
Rateau et Boutreux, aussi résolus que leur chef, car ils tentaient
cette impossible aventure avec une hardiesse inconsciente autant
admirable qu'extraordinaire, frappèrent rudement à la porte de la
caserne.
Une sentinelle était placée à l'intérieur. Elle appela aux armes.
Le chef du poste accourut, effaré. Il reconnaissait un général, il crut
à une ronde exceptionnelle. Il salua et attendit les ordres.
Malet lui commanda d'aller prévenir le colonel de la cohorte qu'un
général—le général Lamotte—avait à lui parler.
Ce nom de Lamotte que prenait Malet, se dédoublant, était celui d'un
officier, ignorant de la conspiration et de l'abus que l'on faisait de
sa personnalité. Le véritable Lamotte eut, plus tard, beaucoup de peine
à se disculper. On crut longtemps qu'il était au courant des projets de
Malet. Celui-ci avait choisi ce nom au hasard sur la liste des généraux
et sans connaître celui dont il empruntait l'identité.
Suivant le chef de poste, Malet gagna la chambre du colonel Soulier. Un
brave homme, ce Soulier, pas très intelligent, ayant fait les campagnes
d'Italie et qui, se souvenant du glorieux Premier Consul, aimait
beaucoup l'Empereur. Il expia cruellement sa crédulité.
Réveillé en sursaut, surpris de la visite d'un général dans sa chambre,
accompagné d'un aide de camp, et d'un commissaire de police, éclairés
par un falot, Soulier demanda, en se frottant les yeux, ce qu'il y
avait.
—Je vois que vous n'avez pas été averti, dit Malet d'une voix
tranquille. Eh bien! l'Empereur est mort! Le Sénat, rassemblé cette
nuit, a proclamé un gouvernement provisoire. Je suis le général
Lamotte: voici des ordres que j'ai à vous transmettre de la part du
général Malet, nommé gouverneur de Paris, et je dois m'assurer de leur
exécution!...
Soulier était malade. La nouvelle qu'il apprenait si inopinément lui
ôta toute présence d'esprit, tout raisonnement. Il fut le jouet d'une
illusion qui lui sembla réelle et lui coûta la vie.
Le pauvre homme se leva tout abattu. Il cherchait ses vêtements, en
proie à un trouble total et prenant un objet pour un autre, enfilant
de travers caleçon et pantalon, se trompant de pied pour se chausser;
il ne parvenait pas à s'habiller. Le commissaire de police improvisé
lui donna lecture du sénatus-consulte, et d'une lettre signée Malet.
Ce document portait que le général Lamotte devait lui transmettre les
ordres nécessaires pour l'exécution du sénatus-consulte.
Il y était dit formellement: «Vous ferez prendre les armes à la cohorte
dans le plus grand silence et avec le plus de diligence possible.
Pour remplir ce but plus sûrement, vous défendrez qu'on avertisse les
officiers qui seraient éloignés de la caserne. Les sergents majors
commanderont les compagnies où il n'y aurait pas d'officiers.»
A ces ordres qui pouvaient présenter un caractère de vraisemblance,
étant admise l'hypothèse de la mort de Napoléon exacte, se trouvait
jointe une mention visant spécialement Soulier, et qui était
susceptible de mettre en défiance le naïf colonel.
«Le général Lamotte, portait cet ajouté, vous remettra un bon de cent
mille francs destiné à payer la haute solde accordée aux soldats et les
doubles appointements aux officiers.»
Un second post-scriptum prescrivait au colonel Soulier de se rendre à
l'Hôtel de Ville avec une partie de ses troupes, d'y remettre un pli au
préfet de la Seine et de veiller à ce qu'une salle fût préparée pour
recevoir le général Malet et son état-major, à huit heures du matin.
Le crédule Soulier ne conçut pas le moindre doute sur la vérité des
événements qu'on lui annonçait ni sur la régularité des ordres qui lui
étaient transmis. Le bon de cent mille francs et le brevet de général
de brigade qui l'accompagnait avaient sans doute une force persuasive
grande. Il ne fit aucune objection à cette étrange recommandation de ne
pas prévenir les officiers ne couchant pas à la caserne.
Il manda son capitaine adjudant-major, nommé Antoine Picquerel, et lui
communiqua la nouvelle avec l'ordre de faire prendre immédiatement les
armes à la troupe.
Malet descendit avec le colonel dans la cour et fit former le cercle.
Boutreux, solennellement, lut le sénatus consulte et la proclamation.