gouvernement de ce nom, est une assez grande ville, sur la Duna;
elle contenait huit à dix couvents et plusieurs églises, romaines et
grecques, ainsi que des synagogues. Les juifs y sont au nombre de
quinze mille. La campagne environnante est belle. Une vaste plaine,
au delà du ravin, s'étend à l'est, traversée d'une petite rivière.
Derrière ce cours d'eau on aperçut, massée, l'armée russe. Enfin on
allait donc s'aborder! Près de cent mille hommes paraissaient prêts à
entrer en ligne dans la plaine de Witebsk. L'armée poussa de vigoureux
vivats. Il semblait que déjà, au bout des fusils, on tînt la victoire.
Napoléon monta à cheval et prit en personne la direction de l'affaire,
qui s'annonçait comme importante.
Tandis qu'on réparait le pont, sur un ravin, pour permettre à la
cavalerie de Nansouty de passer, trois cents hommes se portèrent en
avant, sur la gauche. Ils furent aussitôt enveloppés par une nuée de
Cosaques. Ces deux compagnies, encadrées dans l'armée russe, semblaient
des épaves entraînées dans un fleuve débordé. Mais ces fiers lapins
ne se débandèrent pas. Cette poignée de braves environnée d'une
armée serra les rangs en tiraillant sans discontinuer. Les Cosaques
s'abattaient, sans entamer cette redoute marchante, d'où partait un feu
terrible.
Napoléon, la lunette à la main, s'aperçut du péril où se trouvaient ces
trois cents soldats isolés, perdus, noyés dans la cavalerie russe. Il
s'avança avec le 16e chasseurs, au delà du ravin, dispersa les Cosaques
et dégagea les aventureux éclaireurs.
—Qui êtes-vous, mes braves enfants? leur demanda l'Empereur tout
joyeux de les voir sortir vivants de cette forêt de lances et de sabres.
—Voltigeurs du 9e de ligne, tous enfants de Paris! répondit le sergent.
—Eh bien! mes petits Parisiens, vous avez tous mérité la croix, dit
l'Empereur rayonnant. A présent, suivez-moi!... la route de Moscou est
ouverte... En avant!...
Mais déjà, derrière son rideau de Cosaques, l'armée russe reculait,
s'abritait, s'effaçait, disparaissait...
La grande bataille n'était pas encore pour ce jour-là.
Le front de Napoléon se rembrunit, et ce fut tout alourdi de fâcheux
pressentiments qu'il fit son entrée dans Witebsk, capitale de la Russie
blanche.
Comme toujours en se retirant, les Russes mettaient le feu à la ville
évacuée. Mais l'avant-garde les poussa si vivement qu'ils eurent à
peine le temps, cette fois, d'incendier quelques maisons des faubourgs.
La Grande Armée se remit en marche. La route était morne, l'accablement
profond. Le thermomètre Réaumur marquait 27 degrés. L'eau devenait
rare. Le pain manquait. L'armée souffrait de la marche, de la chaleur,
de l'incuriosité de l'étape. La sinistre retraite dans les champs
de neige a effacé les souvenirs de la marche en avant, mais à cette
époque la fatigue était grande et les souffrances vives. Le fastidieux
chemin s'allongeait de toutes les misères de la soif, de la faim, de
la lassitude. Les chevaux tombaient sur la route et les traînards
devenaient légion. En même temps l'armée se décourageait. On se rendait
compte que jamais on n'atteindrait et l'on n'envelopperait Barclay de
Tolly.
La campagne de Russie, longue suite de stations douloureuses, n'a pas
eu que le retour de Moscou de terrible. Ce calvaire eut deux versants
et si la descente fut pire, la montée fut mauvaise; et si la lugubre
odyssée du recul, seule, est restée dans la mémoire des hommes, les
désastres de la marche en avant méritent d'être rappelés. Il est vrai
qu'à l'aller, le désert parcouru se trouvait coupé d'oasis, qui étaient
de courtes batailles, et que l'espoir, étoile bientôt éteinte, guidait
par-ci par-là les conquérants égarés.
Les officiers, les maréchaux même, se montraient aussi abattus que les
soldats.
Berthier, prince de Wagram et major général, était l'un des plus
disposés aux plaintes et aux récriminations.
Ce major général dont le rôle a été fort gratuitement étendu par
certains historiens, qui lui ont même attribué des talents militaires
qu'il n'a pas eu l'occasion de montrer, n'était en réalité qu'une sorte
de secrétaire militaire de Napoléon. Il n'a jamais donné un ordre de
lui-même, ni écrit une dépêche qui n'eût été dictée par l'Empereur.
Non seulement les grosses entreprises, les plans, les importantes
décisions, mais aussi les détails dans l'organisation ou la marche
de l'armée, lui échappaient. L'Empereur faisait tout, savait tout,
voyait tout, ordonnait tout. Berthier a sans doute connu plusieurs de
ses combinaisons, le premier. Mais jamais Napoléon ne l'a consulté;
jamais le major général ne se serait d'ailleurs permis de contrôler ou
de contrecarrer une opération militaire jugée utile par l'Empereur.
En cela, Berthier faisait preuve de bon sens. Ce scribe militaire,
cet homme de confiance du grand stratégiste, a d'ailleurs, en 1814,
abandonné à Fontainebleau celui à qui il devait tout. La reconnaissance
et la fidélité, cela ne faisait pas partie des bagages du chef
d'état-major après la défaite de son général.
A Witebsk, où Napoléon avait ordonné une halte pour reposer les troupes
et donner aux traînards le temps de rejoindre, le maréchal Lefebvre
entra dans la maison où logeait le prince de Wagram.
Lefebvre quittait l'Empereur. Il venait de recevoir les derniers ordres
pour la mise en mouvement de la garde.
—Allons, prince!... Allons, mon vieux soldat, dit gaiement Lefebvre
sur le seuil de la chambre, il faut boucler son sac et repartir du pied
gauche...
—Encore en route! dit Berthier avec découragement; et où l'Empereur
nous emmène-t-il?
—A Smolensk!
Le major général, qui s'était levé pour recevoir le duc de Dantzig, se
laissa tomber sur une chaise devant la table où se trouvait la carte de
Russie déployée.
—A quoi bon, murmura-t-il, m'avoir donné quinze cent mille livres de
rentes, un bel hôtel à Paris, une terre magnifique, pour m'infliger le
supplice de Tantale?... je mourrai ici à la peine... le simple soldat
est plus heureux que moi!...
Et comme Lefebvre faisait un geste où il y avait du fanatisme et
qui semblait mimer l'insouciance du soldat prêt à suivre son chef
aveuglément, au nord, au sud, partout où il lui plairait planter sa
tente et porter son drapeau, Berthier ajouta avec un soupir où il y
avait bien de la mélancolie visible:
—Ah! que je voudrais donc être à Grosbois!
Grosbois était une terre superbe, aux environs de Paris, don de
l'Empereur à son ami Berthier.
Ainsi les libéralités même du souverain, les récompenses magnifiques
dont il avait accablé ses lieutenants, tournaient contre son œuvre et
ôtaient, à ceux sur l'énergie desquels il comptait le plus, la ténacité
et l'endurance, nécessaires plus que jamais dans cette téméraire
chevauchée à travers l'Europe, aboutissant aux fondrières et aux
steppes russes.
Berthier, «cet oison dont j'ai tenté de faire un aigle», a dit
Napoléon, ayant appelé ses secrétaires, Salomon et Ledru, en rechignant
donna les ordres pour la mise en marche de l'armée.
Puis il suivit Lefebvre chez l'Empereur qui l'attendait.
Ils trouvèrent Napoléon pensif et sombre.
La retraite lamentable semblait déjà prévue dans son cerveau qui
embrassait, avec le présent, l'avenir. La sinistre clairvoyance
des désastres promis luisait dans son œil irrité. Il commençait à
comprendre que la fortune, lasse de le suivre, changeait de camp. Une
voix, en lui, s'élevait qui lui criait: «Arrête-toi! il est temps! il
le faut!» Mais une autre voix, non moins puissante, plus écoutée, celle
de l'orgueil, de l'audace, de la confiance, la voix qui avait caressé
son oreille de l'Adige au Nil et du Tage à la Vistule, lui murmurait,
sirène funeste: «Marche! Marche! Toujours plus avant enfonce-toi dans
ton rêve, et recule, s'il le faut, les confins du monde pour accomplir
ta mission!» Semblable à l'homme que Bossuet montre poussé par une
force irrésistible et ne s'arrêtant qu'au fossé où une chute commune,
égale, rassemble tous les êtres que la grandeur et les circonstances
ont pu séparer un moment, il allait, il allait, les yeux perdus dans
l'immensité de sa vision. C'était alors un poète, un illuminé, un fakir
de la conquête, un derviche dont la cervelle tournait dans l'axe du
monde et qui, dans le tourbillon où il se mouvait, perdait l'équilibre
et la notion des réalités.
Il accueillit avec moins de brusquerie que de coutume, mais avec une
tristesse qui ne lui était pas ordinaire, ses deux maréchaux.
—Eh bien! mes amis, que dit-on dans l'armée? est-on content de marcher
en avant et d'en finir avec cette terrible guerre? fit-il interrogeant
du regard Berthier et Lefebvre.
Berthier, courtisan toujours, s'inclina et répondit:
—Sire, l'armée est heureuse de savoir Votre Majesté en bonne santé et
compte qu'une grande victoire bientôt vous permettra d'obtenir une paix
glorieuse et de nous faire retourner en France...
—La paix!... je la voudrais, murmura l'Empereur, je l'ai toujours
voulue, quoi qu'on en ait dit; mais pouvais-je ramener sans combat mes
troupes en arrière, évacuer honteusement l'Allemagne, comme l'exigeait
Alexandre?... Je ne peux traiter de la paix que dans une capitale,
Pétersbourg ou Moscou... Nous sommes sur la route de Moscou... nous
irons à Moscou!... Est-ce ton avis, Lefebvre?
—Moi, je suis toujours de l'avis de Votre Majesté, dit Lefebvre avec
une hésitation qui ne lui était pas commune, cependant...
—Cependant quoi?... Voyons! dis ce que tu as sur les lèvres... sur le
cœur... Tu sais bien, mon vieux compagnon, que tu as toujours eu ton
franc-parler avec moi... que ce soit à l'hôtel de la rue Chantereine,
le matin du 18 brumaire...
—Où Votre Majesté m'a donné son sabre!...
—Oui... après Iéna, devant Dantzig...
—Où Votre Majesté m'a donné un titre... Oh! je n'oublie aucun de vos
bienfaits, aucune de vos marques d'amitié, Sire, s'écria le duc de
Dantzig avec élan; c'est pourquoi, ce que je sais, je le garde pour
moi, et ce que je crains, je me mords la langue pour ne pas le laisser
échapper...
Napoléon vint à Lefebvre et, lui plaçant familièrement la main sur
l'épaule, lui dit dans un de ces mouvements d'abandon, de confiance, et
d'expansion avec ses lieutenants, qu'il n'eut qu'en Russie:
—Tu as tort, mon bon Lefebvre, de retenir ta langue et de comprimer
ton âme devant moi... Va! je sais tout entendre!... Depuis que j'ai mis
le pied dans cette maudite Russie, je ne suis plus le même homme...
Avant je doutais des autres, à présent je doute de moi... je ne me sens
plus aussi maître des événements... quelque chose m'échappe... je suis
comme un dormeur éveillé qui se débat dans un cauchemar, et ne sais où
commence la réalité, où finit le rêve... Il faut m'aider, me soutenir,
me faire voir clair dans ces vapeurs, vous, mes anciens fidèles, mes
camarades de vingt ans de batailles... Voyons, prince, quel est l'état
de l'armée? je veux le savoir!...
—Sire, le moral est toujours excellent, dit Berthier; cependant les
désertions sont nombreuses, les traînards partout colportent le pillage
et l'insubordination...
—Fusillez-en quelques-uns, pour l'exemple!... Mais les bons, les
solides, les vaillants, ils ne songent, eux, ni à marauder, ni à
abandonner le drapeau?
—Non, Sire, mais ils grognent...
—Parbleu! ce sont mes grognards, mes chers grognards! dit Napoléon
souriant; il faut les laisser se plaindre à leur façon, dire même du
mal de moi... Ils grognent, mais ils me suivent!... Ils me traitent
de fou, d'insensé, d'ambitieux, d'extravagant... oh! je me rends
justice!... mais ils me gagnent des batailles... Maréchal, vous
commandez ma garde... que dit-elle, ma garde? que veut-elle?...
—Ma foi! Sire, puisque vous l'exigez et que vous savez déjà qu'elle
grogne, la garde, et qu'elle n'est pas seule à grogner, je vous
dirai qu'on est las de courir après ces Russes qui détalent à notre
approche...
—Oh! nous les rejoindrons!...
—Qui sait?... Chaque jour on attend la bataille et c'est toujours
partie remise... On se dit: Ce sera pour demain... Quand viendra-t-il,
ce demain-là?...
—Nous allons le hâter!... A Smolensk, probablement, à Moscou,
assurément, nous rencontrerons les Russes et nous les battrons! dit
Napoléon avec conviction.
Il était, à ce moment-là, en présence de la contradiction des faits,
comme le chercheur de chimères, à qui l'on ose contester la possibilité
de sa poursuite. Poète en action, romancier de l'épée, il concevait
comme réalisables et voyait comme accomplis les projets les plus
hardis; les hypothèses invraisemblables prenaient en lui l'aspect de
la certitude; il s'embarquait avec sérénité pour des voyages à travers
l'impossible et, dès le départ, se considérait comme ayant atterri. Il
était, dans ce moment-là, pour lui analogue à l'échauffement cérébral
de l'auteur composant son poème, à la fascination du joueur devant le
tapis chargé d'or, à l'extase de la dévote contemplant le tabernacle,
il était le hâbleur de bonne foi, et, comme le menteur légendaire,
ce grand imaginatif tenait pour condensées en faits exacts et pour
résolues en événements réalisés les nuées qui flottaient devant sa
pensée, les extraordinaires inventions de son cerveau déréglé.
Lefebvre avait secoué la tête en entendant Napoléon annoncer avec cette
certitude une bataille probable sous les murs de Moscou.
—En attendant, dit-il, ces sacrés mangeurs de chandelles f... le camp
devant nous! Mais leur fugue ne me dit rien de bon... ils partent
pour revenir plus nombreux, plus redoutables, peut-être! Ces Cosaques
ressemblent aux moucherons des soirs d'été: ils nous assaillent, ils
tournaillent autour de nous... On lève la main pour les chasser... ils
s'enfuient... Nous nous endormons tranquilles, confiants, en essaim
plus serré le vol revient... et vous êtes, durant votre sommeil, piqué,
saigné, sucé!... Nous nous épuisons à ne pas combattre, Sire; quand ils
nous verront diminués, affaiblis, affamés, ils tourbillonneront plus
acharnés sur nous ces damnés moustiques!... Voilà le danger, Sire, et
chacun le prévoit!...
—Vous vous laisseriez abattre par des moucherons!... vous, des braves,
des héros!...
—Sire, il faut peu de chose, trop de chaleur ou de froid, pas assez
de nourriture ou de sommeil, pour changer une armée de vaillants
en une bande misérable de traînards et d'éclopés!... La Russie,
voyez-vous, c'est trop grand!... Nous n'usons pas que des souliers à
les poursuivre... On voit bien leur calcul à présent: trop faibles pour
résister, n'ayant pas de soldats à mettre en ligne, ils nous combattent
par la dérobade... Mais ils sont chez eux, ils se nourrissent, ils
trouvent des renforts tout en se repliant; nous autres, nous sommes à
six cents lieues de chez nous, et nous ne pouvons que nous émietter,
que nous diminuer, comme une miche qu'on a trimballée sur le sac durant
des semaines... Sire, le temps, ce grand maître, comme on dit, nous
affaiblit et donne à nos ennemis de la force... L'armée russe et la
nôtre, cela fait deux boules de neige, seulement la nôtre fond et la
leur grossit...
—Il y a du vrai dans ton dire, Lefebvre. Mais proposes-tu quelque
chose?... As-tu un plan..., une idée?...
Le brave Lefebvre eut un geste de désespoir comique.
—Une idée... un plan!... moi!... oh! non! C'est votre affaire à vous,
qui êtes notre Empereur... Dites-nous ce qu'il faut faire, et nous le
ferons!...
—Et vous, Berthier, en votre qualité de major général, vous avez
peut-être une manière de voir particulière, une conception à vous sur
la façon de conduire cette guerre et de la terminer en profitant des
avantages acquis? demanda Napoléon.
—Je suis de l'avis de Lefebvre, répondit Berthier, et, comme lui,
je vois le danger que nous courons en avançant toujours... nos
effectifs sont réduits de près de moitié et nous n'avons pas livré de
bataille!... La chaleur nous a fait plus de mal que les lances des
Cosaques et que les boulets de l'artillerie russe!...
—Et l'on disait qu'il faisait froid en Russie!... murmura Lefebvre...
Ah! bon sang! quand donc le vent tournera-t-il au nord!...
—Plus tôt que toi et moi ne le voudrons alors! dit Napoléon, mais
voyons, prince de Wagram, je vous demande avis, que me conseillez-vous?
—Je crois qu'il serait plus sage de nous arrêter pendant qu'il est
temps encore! répondit Berthier, s'enhardissant à donner le conseil que
toute l'armée semblait souhaiter voir suivre.
—C'est aussi ton avis, Lefebvre?
—Oui, Sire... faire halte n'est pas fuir!... Nous voici aux limites
de la Pologne et de la Moscovie, nous sommes parvenus au seuil de la
vraie Russie... Fortifions-nous ici... il y a des vivres, du fourrage,
l'armée se retrempera... Nous serons à l'abri de tout retour offensif
des Russes, étant appuyés sur la Duna et sur le Dniéper... nous
pourrons, pour occuper nos hommes, faire une marche au nord et prendre
Riga qui n'est pas défendu comme le fut Dantzig, pousser au sud sur
la Volhynie et, tout en nous cantonnant pour l'hiver, organiser la
Pologne...
—La Pologne!... voilà le grand mot lâché! s'écria Napoléon. Parbleu!
vous croyez que c'est facile d'organiser la Pologne... Vous allez me
demander, n'est-ce pas, de reconstituer le royaume des Polonais?...
—Sire, dit Lefebvre, avec un ton plus énergique, les Polonais se sont
bravement battus dans nos rangs, vous leur devez quelque chose... Le
partage de leur patrie a été un crime des rois... il nous appartient de
le réparer: vous devez rendre à ces exilés chez eux, la terre où sont
les ossements de leurs pères... Ce n'est pas seulement une question
d'humanité, de justice, de reconnaissance, c'est aussi une question de
salut pour l'Occident, de sécurité pour la France, de gloire éternelle
pour Votre Majesté!...
Napoléon, en entendant s'exprimer avec cette fermeté le maréchal
Lefebvre, en qui survivait le vieux républicain de l'an II, le
volontaire des armées de la République courant à la délivrance des
peuples opprimés, eut un mouvement de vif mécontentement.
—Rétablir le royaume de Pologne, dit-il, le puis-je?... Oui, je sais
quelle barrière infranchissable serait la Pologne reconstituée, si
jamais, le sort des armes nous devenant favorable, Alexandre voulait
reprendre l'offensive et marcher, à travers l'Europe ouverte, sur
la France affaiblie, en proie aux factions... Moi mort, qui oserait
prévoir ce qu'il peut advenir de cet immense empire que je laisserai
à cet héritier, peut-être encore enfant?... Oui, la Pologne serait la
sauvegarde de mon trône et le rempart de mon empire, mais les Polonais
sont divisés... des haines profondes dévorent ce vaillant pays...
les soldats sont pour nous, les bourgeois, les paysans nous voient
avec défiance... Les nobles sont tous en guerre les uns contre les
autres... les plus sages ne peuvent s'entendre entre eux... leur diète
générale n'a abouti qu'à la confusion et à la déroute... et puis,
n'ai-je pas des engagements à tenir envers l'empereur d'Autriche?...
Je l'ai déclaré aux députés de la Confédération de Pologne à Wilna:
j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses États et je ne
saurais autoriser aucune manœuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le
troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste des provinces
polonaises... Non, il ne peut être question pour le moment du royaume
de Pologne!... Que les Polonais attendent la victoire... c'est à Moscou
que leur sort se décidera!
Moscou! comme un refrain fatidique, ce nom sonnait dans les rêves de
Napoléon, tintait dans sa pensée, vibrait dans ses paroles.
Moscou l'étourdissait, le grisait, couvrait en lui la voix de la
raison, de la politique, de la prévoyance.
Ainsi se trouvait formulée, décidée, consommée la grande faute. La
campagne de Russie suspendue, l'entrée à Moscou ajournée, peut-être
abandonnée, la Grande Armée, se ravitaillant et se refaisant à Witebsk,
avait pour s'approvisionner durant l'hiver les riches dépôts de Wilna,
de Varsovie. L'armée russe fuyant, démoralisée, Alexandre réduit à
battre en retraite sans espoir de retour victorieux, et par-dessus tout
la Pologne rendue à elle-même, offrant un territoire énorme et seize
millions d'habitants résolus à lutter pour l'indépendance jusqu'à la
mort, en cas d'offensive des Russes, voilà ce que la fortune offrait
encore à Napoléon. A Witebsk rien n'était perdu, rien même n'était
compromis, mais il fallait s'arrêter sur la route de Moscou, il fallait
ne pas craindre de faire rendre gorge aux souverains recéleurs du vol
monstrueux de 1768, il fallait oser refaire de la Pologne une puissance.
Tout devait pousser Napoléon à prendre ce sage parti. Malheureusement
les conséquences fatales du mariage autrichien allaient peser de tout
leur poids dans la balance et emporter les destins de la France.
Pour reconstituer la Pologne, pour anéantir l'odieux acte de partage
du siècle précédent, on devait enlever à la Russie et à la Prusse les
provinces qui avaient constitué leur part de dépouilles. S'il n'y avait
eu en cause que ces deux copartageants, Napoléon n'aurait sans doute
éprouvé aucun scrupule. Mais il s'agissait aussi de faire restituer
par l'Autriche sa part de sa complicité dans la rapine. Que dirait
Marie-Louise, quand son père se plaindrait à elle d'être dépouillé
de sa Gallicie par Napoléon? Les rois d'Europe ne trouveraient-ils
pas indigne la conduite de ce gendre amoindrissant la couronne de son
beau-père? N'apparaîtrait-il pas alors à ces monarques, dont il avait
la sottise, la folie plutôt, de rêver l'amitié, la considération, comme
le jacobin sur le trône, le Robespierre à cheval qu'il ne voulait
plus être? Il était parvenu à pénétrer, un peu avec effraction et en
casseur de portes, dans la famille des rois; il avait cette naïveté de
se croire des leurs et de s'imaginer qu'on lui pardonnerait d'avoir
emporté d'assaut, comme une ville, une fille d'empereur authentique;
par cette alliance trompeuse, provisoire, qui tenait au cheveu de la
victoire continue, de la puissance persistante, il se croyait obligé à
des ménagements, à des égards, presque à une complicité rétrospective
dans le crime du partage; vainqueur des rois, il s'estimait des leurs;
il ne pouvait, pensait-il sottement, leur confisquer des provinces
pour les donner à des insurgés. Quand il faisait de ses frères des
rois, il affermissait sa dynastie, il procédait comme les fondateurs
des grands empires, il ne servait pas la cause contraire aux rois. En
s'alliant avec les Polonais, en démembrant non seulement l'empire russe
et la Prusse, mais l'empire d'Autriche, il trahissait les intérêts des
monarques à la tête desquels il se plaçait! Tant pis pour les Polonais,
mais le père de Marie-Louise ne pouvait être sacrifié pour eux, et ses
domaines étaient sacrés!... Ainsi s'aveuglait le soldat heureux. Il ne
devinait pas l'horreur des rois pour lui, égale à leur crainte et à
leur bassesse.
Ce funeste raisonnement devait entraîner Napoléon sur la pente qu'il
ne pourrait plus remonter. L'abîme se rapprochait. Marie-Louise,
femme fatale, de Saint-Cloud, contribuait à la perte de son mari, et
arrachait la couronne du front bouclé du roi de Rome.
Napoléon, sans avouer franchement que son principal motif de refuser le
rétablissement du royaume de Pologne avait sa source dans sa crainte de
déplaire à Marie-Louise et aussi dans le désir d'être agréable à son
beau-père,—qui trois ans plus tard, sans une protestation, sans un mot
de clémence jeté aux rois ses alliés, le laisserait déporter sur un roc
désolé et mourir dans le plus cruel abandon,—répondit à Lefebvre et
à Berthier qu'il comprenait leurs raisons, qu'il les admettait même
en majeure partie, mais qu'il ne pouvait se résoudre à interrompre sa
marche ni à se cantonner à Witebsk.