On apercevait les clochers de la ville. Witebsk, chef-lieu du

gouvernement de ce nom, est une assez grande ville, sur la Duna;

elle contenait huit à dix couvents et plusieurs églises, romaines et

grecques, ainsi que des synagogues. Les juifs y sont au nombre de

quinze mille. La campagne environnante est belle. Une vaste plaine,

au delà du ravin, s'étend à l'est, traversée d'une petite rivière.

Derrière ce cours d'eau on aperçut, massée, l'armée russe. Enfin on

allait donc s'aborder! Près de cent mille hommes paraissaient prêts à

entrer en ligne dans la plaine de Witebsk. L'armée poussa de vigoureux

vivats. Il semblait que déjà, au bout des fusils, on tînt la victoire.

Napoléon monta à cheval et prit en personne la direction de l'affaire,

qui s'annonçait comme importante.

Tandis qu'on réparait le pont, sur un ravin, pour permettre à la

cavalerie de Nansouty de passer, trois cents hommes se portèrent en

avant, sur la gauche. Ils furent aussitôt enveloppés par une nuée de

Cosaques. Ces deux compagnies, encadrées dans l'armée russe, semblaient

des épaves entraînées dans un fleuve débordé. Mais ces fiers lapins

ne se débandèrent pas. Cette poignée de braves environnée d'une

armée serra les rangs en tiraillant sans discontinuer. Les Cosaques

s'abattaient, sans entamer cette redoute marchante, d'où partait un feu

terrible.

Napoléon, la lunette à la main, s'aperçut du péril où se trouvaient ces

trois cents soldats isolés, perdus, noyés dans la cavalerie russe. Il

s'avança avec le 16e chasseurs, au delà du ravin, dispersa les Cosaques

et dégagea les aventureux éclaireurs.

—Qui êtes-vous, mes braves enfants? leur demanda l'Empereur tout

joyeux de les voir sortir vivants de cette forêt de lances et de sabres.

—Voltigeurs du 9e de ligne, tous enfants de Paris! répondit le sergent.

—Eh bien! mes petits Parisiens, vous avez tous mérité la croix, dit

l'Empereur rayonnant. A présent, suivez-moi!... la route de Moscou est

ouverte... En avant!...

Mais déjà, derrière son rideau de Cosaques, l'armée russe reculait,

s'abritait, s'effaçait, disparaissait...

La grande bataille n'était pas encore pour ce jour-là.

Le front de Napoléon se rembrunit, et ce fut tout alourdi de fâcheux

pressentiments qu'il fit son entrée dans Witebsk, capitale de la Russie

blanche.

Comme toujours en se retirant, les Russes mettaient le feu à la ville

évacuée. Mais l'avant-garde les poussa si vivement qu'ils eurent à

peine le temps, cette fois, d'incendier quelques maisons des faubourgs.

La Grande Armée se remit en marche. La route était morne, l'accablement

profond. Le thermomètre Réaumur marquait 27 degrés. L'eau devenait

rare. Le pain manquait. L'armée souffrait de la marche, de la chaleur,

de l'incuriosité de l'étape. La sinistre retraite dans les champs

de neige a effacé les souvenirs de la marche en avant, mais à cette

époque la fatigue était grande et les souffrances vives. Le fastidieux

chemin s'allongeait de toutes les misères de la soif, de la faim, de

la lassitude. Les chevaux tombaient sur la route et les traînards

devenaient légion. En même temps l'armée se décourageait. On se rendait

compte que jamais on n'atteindrait et l'on n'envelopperait Barclay de

Tolly.

La campagne de Russie, longue suite de stations douloureuses, n'a pas

eu que le retour de Moscou de terrible. Ce calvaire eut deux versants

et si la descente fut pire, la montée fut mauvaise; et si la lugubre

odyssée du recul, seule, est restée dans la mémoire des hommes, les

désastres de la marche en avant méritent d'être rappelés. Il est vrai

qu'à l'aller, le désert parcouru se trouvait coupé d'oasis, qui étaient

de courtes batailles, et que l'espoir, étoile bientôt éteinte, guidait

par-ci par-là les conquérants égarés.

Les officiers, les maréchaux même, se montraient aussi abattus que les

soldats.

Berthier, prince de Wagram et major général, était l'un des plus

disposés aux plaintes et aux récriminations.

Ce major général dont le rôle a été fort gratuitement étendu par

certains historiens, qui lui ont même attribué des talents militaires

qu'il n'a pas eu l'occasion de montrer, n'était en réalité qu'une sorte

de secrétaire militaire de Napoléon. Il n'a jamais donné un ordre de

lui-même, ni écrit une dépêche qui n'eût été dictée par l'Empereur.

Non seulement les grosses entreprises, les plans, les importantes

décisions, mais aussi les détails dans l'organisation ou la marche

de l'armée, lui échappaient. L'Empereur faisait tout, savait tout,

voyait tout, ordonnait tout. Berthier a sans doute connu plusieurs de

ses combinaisons, le premier. Mais jamais Napoléon ne l'a consulté;

jamais le major général ne se serait d'ailleurs permis de contrôler ou

de contrecarrer une opération militaire jugée utile par l'Empereur.

En cela, Berthier faisait preuve de bon sens. Ce scribe militaire,

cet homme de confiance du grand stratégiste, a d'ailleurs, en 1814,

abandonné à Fontainebleau celui à qui il devait tout. La reconnaissance

et la fidélité, cela ne faisait pas partie des bagages du chef

d'état-major après la défaite de son général.

A Witebsk, où Napoléon avait ordonné une halte pour reposer les troupes

et donner aux traînards le temps de rejoindre, le maréchal Lefebvre

entra dans la maison où logeait le prince de Wagram.

Lefebvre quittait l'Empereur. Il venait de recevoir les derniers ordres

pour la mise en mouvement de la garde.

—Allons, prince!... Allons, mon vieux soldat, dit gaiement Lefebvre

sur le seuil de la chambre, il faut boucler son sac et repartir du pied

gauche...

—Encore en route! dit Berthier avec découragement; et où l'Empereur

nous emmène-t-il?

—A Smolensk!

Le major général, qui s'était levé pour recevoir le duc de Dantzig, se

laissa tomber sur une chaise devant la table où se trouvait la carte de

Russie déployée.

—A quoi bon, murmura-t-il, m'avoir donné quinze cent mille livres de

rentes, un bel hôtel à Paris, une terre magnifique, pour m'infliger le

supplice de Tantale?... je mourrai ici à la peine... le simple soldat

est plus heureux que moi!...

Et comme Lefebvre faisait un geste où il y avait du fanatisme et

qui semblait mimer l'insouciance du soldat prêt à suivre son chef

aveuglément, au nord, au sud, partout où il lui plairait planter sa

tente et porter son drapeau, Berthier ajouta avec un soupir où il y

avait bien de la mélancolie visible:

—Ah! que je voudrais donc être à Grosbois!

Grosbois était une terre superbe, aux environs de Paris, don de

l'Empereur à son ami Berthier.

Ainsi les libéralités même du souverain, les récompenses magnifiques

dont il avait accablé ses lieutenants, tournaient contre son œuvre et

ôtaient, à ceux sur l'énergie desquels il comptait le plus, la ténacité

et l'endurance, nécessaires plus que jamais dans cette téméraire

chevauchée à travers l'Europe, aboutissant aux fondrières et aux

steppes russes.

Berthier, «cet oison dont j'ai tenté de faire un aigle», a dit

Napoléon, ayant appelé ses secrétaires, Salomon et Ledru, en rechignant

donna les ordres pour la mise en marche de l'armée.

Puis il suivit Lefebvre chez l'Empereur qui l'attendait.

Ils trouvèrent Napoléon pensif et sombre.

La retraite lamentable semblait déjà prévue dans son cerveau qui

embrassait, avec le présent, l'avenir. La sinistre clairvoyance

des désastres promis luisait dans son œil irrité. Il commençait à

comprendre que la fortune, lasse de le suivre, changeait de camp. Une

voix, en lui, s'élevait qui lui criait: «Arrête-toi! il est temps! il

le faut!» Mais une autre voix, non moins puissante, plus écoutée, celle

de l'orgueil, de l'audace, de la confiance, la voix qui avait caressé

son oreille de l'Adige au Nil et du Tage à la Vistule, lui murmurait,

sirène funeste: «Marche! Marche! Toujours plus avant enfonce-toi dans

ton rêve, et recule, s'il le faut, les confins du monde pour accomplir

ta mission!» Semblable à l'homme que Bossuet montre poussé par une

force irrésistible et ne s'arrêtant qu'au fossé où une chute commune,

égale, rassemble tous les êtres que la grandeur et les circonstances

ont pu séparer un moment, il allait, il allait, les yeux perdus dans

l'immensité de sa vision. C'était alors un poète, un illuminé, un fakir

de la conquête, un derviche dont la cervelle tournait dans l'axe du

monde et qui, dans le tourbillon où il se mouvait, perdait l'équilibre

et la notion des réalités.

Il accueillit avec moins de brusquerie que de coutume, mais avec une

tristesse qui ne lui était pas ordinaire, ses deux maréchaux.

—Eh bien! mes amis, que dit-on dans l'armée? est-on content de marcher

en avant et d'en finir avec cette terrible guerre? fit-il interrogeant

du regard Berthier et Lefebvre.

Berthier, courtisan toujours, s'inclina et répondit:

—Sire, l'armée est heureuse de savoir Votre Majesté en bonne santé et

compte qu'une grande victoire bientôt vous permettra d'obtenir une paix

glorieuse et de nous faire retourner en France...

—La paix!... je la voudrais, murmura l'Empereur, je l'ai toujours

voulue, quoi qu'on en ait dit; mais pouvais-je ramener sans combat mes

troupes en arrière, évacuer honteusement l'Allemagne, comme l'exigeait

Alexandre?... Je ne peux traiter de la paix que dans une capitale,

Pétersbourg ou Moscou... Nous sommes sur la route de Moscou... nous

irons à Moscou!... Est-ce ton avis, Lefebvre?

—Moi, je suis toujours de l'avis de Votre Majesté, dit Lefebvre avec

une hésitation qui ne lui était pas commune, cependant...

—Cependant quoi?... Voyons! dis ce que tu as sur les lèvres... sur le

cœur... Tu sais bien, mon vieux compagnon, que tu as toujours eu ton

franc-parler avec moi... que ce soit à l'hôtel de la rue Chantereine,

le matin du 18 brumaire...

—Où Votre Majesté m'a donné son sabre!...

—Oui... après Iéna, devant Dantzig...

—Où Votre Majesté m'a donné un titre... Oh! je n'oublie aucun de vos

bienfaits, aucune de vos marques d'amitié, Sire, s'écria le duc de

Dantzig avec élan; c'est pourquoi, ce que je sais, je le garde pour

moi, et ce que je crains, je me mords la langue pour ne pas le laisser

échapper...

Napoléon vint à Lefebvre et, lui plaçant familièrement la main sur

l'épaule, lui dit dans un de ces mouvements d'abandon, de confiance, et

d'expansion avec ses lieutenants, qu'il n'eut qu'en Russie:

—Tu as tort, mon bon Lefebvre, de retenir ta langue et de comprimer

ton âme devant moi... Va! je sais tout entendre!... Depuis que j'ai mis

le pied dans cette maudite Russie, je ne suis plus le même homme...

Avant je doutais des autres, à présent je doute de moi... je ne me sens

plus aussi maître des événements... quelque chose m'échappe... je suis

comme un dormeur éveillé qui se débat dans un cauchemar, et ne sais où

commence la réalité, où finit le rêve... Il faut m'aider, me soutenir,

me faire voir clair dans ces vapeurs, vous, mes anciens fidèles, mes

camarades de vingt ans de batailles... Voyons, prince, quel est l'état

de l'armée? je veux le savoir!...

—Sire, le moral est toujours excellent, dit Berthier; cependant les

désertions sont nombreuses, les traînards partout colportent le pillage

et l'insubordination...

—Fusillez-en quelques-uns, pour l'exemple!... Mais les bons, les

solides, les vaillants, ils ne songent, eux, ni à marauder, ni à

abandonner le drapeau?

—Non, Sire, mais ils grognent...

—Parbleu! ce sont mes grognards, mes chers grognards! dit Napoléon

souriant; il faut les laisser se plaindre à leur façon, dire même du

mal de moi... Ils grognent, mais ils me suivent!... Ils me traitent

de fou, d'insensé, d'ambitieux, d'extravagant... oh! je me rends

justice!... mais ils me gagnent des batailles... Maréchal, vous

commandez ma garde... que dit-elle, ma garde? que veut-elle?...

—Ma foi! Sire, puisque vous l'exigez et que vous savez déjà qu'elle

grogne, la garde, et qu'elle n'est pas seule à grogner, je vous

dirai qu'on est las de courir après ces Russes qui détalent à notre

approche...

—Oh! nous les rejoindrons!...

—Qui sait?... Chaque jour on attend la bataille et c'est toujours

partie remise... On se dit: Ce sera pour demain... Quand viendra-t-il,

ce demain-là?...

—Nous allons le hâter!... A Smolensk, probablement, à Moscou,

assurément, nous rencontrerons les Russes et nous les battrons! dit

Napoléon avec conviction.

Il était, à ce moment-là, en présence de la contradiction des faits,

comme le chercheur de chimères, à qui l'on ose contester la possibilité

de sa poursuite. Poète en action, romancier de l'épée, il concevait

comme réalisables et voyait comme accomplis les projets les plus

hardis; les hypothèses invraisemblables prenaient en lui l'aspect de

la certitude; il s'embarquait avec sérénité pour des voyages à travers

l'impossible et, dès le départ, se considérait comme ayant atterri. Il

était, dans ce moment-là, pour lui analogue à l'échauffement cérébral

de l'auteur composant son poème, à la fascination du joueur devant le

tapis chargé d'or, à l'extase de la dévote contemplant le tabernacle,

il était le hâbleur de bonne foi, et, comme le menteur légendaire,

ce grand imaginatif tenait pour condensées en faits exacts et pour

résolues en événements réalisés les nuées qui flottaient devant sa

pensée, les extraordinaires inventions de son cerveau déréglé.

Lefebvre avait secoué la tête en entendant Napoléon annoncer avec cette

certitude une bataille probable sous les murs de Moscou.

—En attendant, dit-il, ces sacrés mangeurs de chandelles f... le camp

devant nous! Mais leur fugue ne me dit rien de bon... ils partent

pour revenir plus nombreux, plus redoutables, peut-être! Ces Cosaques

ressemblent aux moucherons des soirs d'été: ils nous assaillent, ils

tournaillent autour de nous... On lève la main pour les chasser... ils

s'enfuient... Nous nous endormons tranquilles, confiants, en essaim

plus serré le vol revient... et vous êtes, durant votre sommeil, piqué,

saigné, sucé!... Nous nous épuisons à ne pas combattre, Sire; quand ils

nous verront diminués, affaiblis, affamés, ils tourbillonneront plus

acharnés sur nous ces damnés moustiques!... Voilà le danger, Sire, et

chacun le prévoit!...

—Vous vous laisseriez abattre par des moucherons!... vous, des braves,

des héros!...

—Sire, il faut peu de chose, trop de chaleur ou de froid, pas assez

de nourriture ou de sommeil, pour changer une armée de vaillants

en une bande misérable de traînards et d'éclopés!... La Russie,

voyez-vous, c'est trop grand!... Nous n'usons pas que des souliers à

les poursuivre... On voit bien leur calcul à présent: trop faibles pour

résister, n'ayant pas de soldats à mettre en ligne, ils nous combattent

par la dérobade... Mais ils sont chez eux, ils se nourrissent, ils

trouvent des renforts tout en se repliant; nous autres, nous sommes à

six cents lieues de chez nous, et nous ne pouvons que nous émietter,

que nous diminuer, comme une miche qu'on a trimballée sur le sac durant

des semaines... Sire, le temps, ce grand maître, comme on dit, nous

affaiblit et donne à nos ennemis de la force... L'armée russe et la

nôtre, cela fait deux boules de neige, seulement la nôtre fond et la

leur grossit...

—Il y a du vrai dans ton dire, Lefebvre. Mais proposes-tu quelque

chose?... As-tu un plan..., une idée?...

Le brave Lefebvre eut un geste de désespoir comique.

—Une idée... un plan!... moi!... oh! non! C'est votre affaire à vous,

qui êtes notre Empereur... Dites-nous ce qu'il faut faire, et nous le

ferons!...

—Et vous, Berthier, en votre qualité de major général, vous avez

peut-être une manière de voir particulière, une conception à vous sur

la façon de conduire cette guerre et de la terminer en profitant des

avantages acquis? demanda Napoléon.

—Je suis de l'avis de Lefebvre, répondit Berthier, et, comme lui,

je vois le danger que nous courons en avançant toujours... nos

effectifs sont réduits de près de moitié et nous n'avons pas livré de

bataille!... La chaleur nous a fait plus de mal que les lances des

Cosaques et que les boulets de l'artillerie russe!...

—Et l'on disait qu'il faisait froid en Russie!... murmura Lefebvre...

Ah! bon sang! quand donc le vent tournera-t-il au nord!...

—Plus tôt que toi et moi ne le voudrons alors! dit Napoléon, mais

voyons, prince de Wagram, je vous demande avis, que me conseillez-vous?

—Je crois qu'il serait plus sage de nous arrêter pendant qu'il est

temps encore! répondit Berthier, s'enhardissant à donner le conseil que

toute l'armée semblait souhaiter voir suivre.

—C'est aussi ton avis, Lefebvre?

—Oui, Sire... faire halte n'est pas fuir!... Nous voici aux limites

de la Pologne et de la Moscovie, nous sommes parvenus au seuil de la

vraie Russie... Fortifions-nous ici... il y a des vivres, du fourrage,

l'armée se retrempera... Nous serons à l'abri de tout retour offensif

des Russes, étant appuyés sur la Duna et sur le Dniéper... nous

pourrons, pour occuper nos hommes, faire une marche au nord et prendre

Riga qui n'est pas défendu comme le fut Dantzig, pousser au sud sur

la Volhynie et, tout en nous cantonnant pour l'hiver, organiser la

Pologne...

—La Pologne!... voilà le grand mot lâché! s'écria Napoléon. Parbleu!

vous croyez que c'est facile d'organiser la Pologne... Vous allez me

demander, n'est-ce pas, de reconstituer le royaume des Polonais?...

—Sire, dit Lefebvre, avec un ton plus énergique, les Polonais se sont

bravement battus dans nos rangs, vous leur devez quelque chose... Le

partage de leur patrie a été un crime des rois... il nous appartient de

le réparer: vous devez rendre à ces exilés chez eux, la terre où sont

les ossements de leurs pères... Ce n'est pas seulement une question

d'humanité, de justice, de reconnaissance, c'est aussi une question de

salut pour l'Occident, de sécurité pour la France, de gloire éternelle

pour Votre Majesté!...

Napoléon, en entendant s'exprimer avec cette fermeté le maréchal

Lefebvre, en qui survivait le vieux républicain de l'an II, le

volontaire des armées de la République courant à la délivrance des

peuples opprimés, eut un mouvement de vif mécontentement.

—Rétablir le royaume de Pologne, dit-il, le puis-je?... Oui, je sais

quelle barrière infranchissable serait la Pologne reconstituée, si

jamais, le sort des armes nous devenant favorable, Alexandre voulait

reprendre l'offensive et marcher, à travers l'Europe ouverte, sur

la France affaiblie, en proie aux factions... Moi mort, qui oserait

prévoir ce qu'il peut advenir de cet immense empire que je laisserai

à cet héritier, peut-être encore enfant?... Oui, la Pologne serait la

sauvegarde de mon trône et le rempart de mon empire, mais les Polonais

sont divisés... des haines profondes dévorent ce vaillant pays...

les soldats sont pour nous, les bourgeois, les paysans nous voient

avec défiance... Les nobles sont tous en guerre les uns contre les

autres... les plus sages ne peuvent s'entendre entre eux... leur diète

générale n'a abouti qu'à la confusion et à la déroute... et puis,

n'ai-je pas des engagements à tenir envers l'empereur d'Autriche?...

Je l'ai déclaré aux députés de la Confédération de Pologne à Wilna:

j'ai garanti à l'empereur d'Autriche l'intégrité de ses États et je ne

saurais autoriser aucune manœuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le

troubler dans la paisible possession de ce qui lui reste des provinces

polonaises... Non, il ne peut être question pour le moment du royaume

de Pologne!... Que les Polonais attendent la victoire... c'est à Moscou

que leur sort se décidera!

Moscou! comme un refrain fatidique, ce nom sonnait dans les rêves de

Napoléon, tintait dans sa pensée, vibrait dans ses paroles.

Moscou l'étourdissait, le grisait, couvrait en lui la voix de la

raison, de la politique, de la prévoyance.

Ainsi se trouvait formulée, décidée, consommée la grande faute. La

campagne de Russie suspendue, l'entrée à Moscou ajournée, peut-être

abandonnée, la Grande Armée, se ravitaillant et se refaisant à Witebsk,

avait pour s'approvisionner durant l'hiver les riches dépôts de Wilna,

de Varsovie. L'armée russe fuyant, démoralisée, Alexandre réduit à

battre en retraite sans espoir de retour victorieux, et par-dessus tout

la Pologne rendue à elle-même, offrant un territoire énorme et seize

millions d'habitants résolus à lutter pour l'indépendance jusqu'à la

mort, en cas d'offensive des Russes, voilà ce que la fortune offrait

encore à Napoléon. A Witebsk rien n'était perdu, rien même n'était

compromis, mais il fallait s'arrêter sur la route de Moscou, il fallait

ne pas craindre de faire rendre gorge aux souverains recéleurs du vol

monstrueux de 1768, il fallait oser refaire de la Pologne une puissance.

Tout devait pousser Napoléon à prendre ce sage parti. Malheureusement

les conséquences fatales du mariage autrichien allaient peser de tout

leur poids dans la balance et emporter les destins de la France.

Pour reconstituer la Pologne, pour anéantir l'odieux acte de partage

du siècle précédent, on devait enlever à la Russie et à la Prusse les

provinces qui avaient constitué leur part de dépouilles. S'il n'y avait

eu en cause que ces deux copartageants, Napoléon n'aurait sans doute

éprouvé aucun scrupule. Mais il s'agissait aussi de faire restituer

par l'Autriche sa part de sa complicité dans la rapine. Que dirait

Marie-Louise, quand son père se plaindrait à elle d'être dépouillé

de sa Gallicie par Napoléon? Les rois d'Europe ne trouveraient-ils

pas indigne la conduite de ce gendre amoindrissant la couronne de son

beau-père? N'apparaîtrait-il pas alors à ces monarques, dont il avait

la sottise, la folie plutôt, de rêver l'amitié, la considération, comme

le jacobin sur le trône, le Robespierre à cheval qu'il ne voulait

plus être? Il était parvenu à pénétrer, un peu avec effraction et en

casseur de portes, dans la famille des rois; il avait cette naïveté de

se croire des leurs et de s'imaginer qu'on lui pardonnerait d'avoir

emporté d'assaut, comme une ville, une fille d'empereur authentique;

par cette alliance trompeuse, provisoire, qui tenait au cheveu de la

victoire continue, de la puissance persistante, il se croyait obligé à

des ménagements, à des égards, presque à une complicité rétrospective

dans le crime du partage; vainqueur des rois, il s'estimait des leurs;

il ne pouvait, pensait-il sottement, leur confisquer des provinces

pour les donner à des insurgés. Quand il faisait de ses frères des

rois, il affermissait sa dynastie, il procédait comme les fondateurs

des grands empires, il ne servait pas la cause contraire aux rois. En

s'alliant avec les Polonais, en démembrant non seulement l'empire russe

et la Prusse, mais l'empire d'Autriche, il trahissait les intérêts des

monarques à la tête desquels il se plaçait! Tant pis pour les Polonais,

mais le père de Marie-Louise ne pouvait être sacrifié pour eux, et ses

domaines étaient sacrés!... Ainsi s'aveuglait le soldat heureux. Il ne

devinait pas l'horreur des rois pour lui, égale à leur crainte et à

leur bassesse.

Ce funeste raisonnement devait entraîner Napoléon sur la pente qu'il

ne pourrait plus remonter. L'abîme se rapprochait. Marie-Louise,

femme fatale, de Saint-Cloud, contribuait à la perte de son mari, et

arrachait la couronne du front bouclé du roi de Rome.

Napoléon, sans avouer franchement que son principal motif de refuser le

rétablissement du royaume de Pologne avait sa source dans sa crainte de

déplaire à Marie-Louise et aussi dans le désir d'être agréable à son

beau-père,—qui trois ans plus tard, sans une protestation, sans un mot

de clémence jeté aux rois ses alliés, le laisserait déporter sur un roc

désolé et mourir dans le plus cruel abandon,—répondit à Lefebvre et

à Berthier qu'il comprenait leurs raisons, qu'il les admettait même

en majeure partie, mais qu'il ne pouvait se résoudre à interrompre sa

marche ni à se cantonner à Witebsk.

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 14 / 22 段