Malet avait prononcé avec force ce réquisitoire. Henriot, à qui le

conspirateur n'avait rien révélé de ses projets, gardait le silence,

les yeux fixés sur le carreau de la chambre.

Après l'avoir observé quelques instants, Malet reprit avec fermeté:

—Vous êtes venu à moi, colonel... je ne vous ai ni cherché ni

sollicité... prisonnier, n'ayant pas à me louer de l'Empereur,

républicain n'aimant pas l'Empire, militaire privé de son commandement

et comme tel enclin à s'entourer de mécontents, je vous ai accueilli

avec plaisir, avec confiance, avec espoir aussi, quand, recommandé par

le comte d'Orvault de Maubreuil que j'ai connu à la cour de Westphalie,

l'on vous a adressé a moi... je ne vous ai pas interrogé, vous m'avez

étalé votre cœur; je ne vous ai rien demandé, vous m'avez offert

de me seconder si j'entreprenais quelque chose contre Napoléon...

sans vous engager, sans vous initier au moindre des projets que je

pouvais avoir, je vous ai seulement indiqué que je serais heureux de

posséder certains détails sur l'organisation de la place de Paris, que

d'ailleurs je pouvais facilement me procurer par ailleurs...

—Je vous ai fourni les renseignements.

—Vous en repentez-vous?...

—Non... puisque je vous en apportais d'autres, aujourd'hui même...

—Quel autre renseignement?

—Celui que vous m'avez fait demander par ce billet qui me fut passé

hier à la place...

Un éclair de joie brilla dans les yeux gris et ternes de Malet.

—Attendez! dit-il, je ne veux pas violenter votre conscience... je

vous rappelais tout à l'heure comment vous étiez venu me trouver, et

les services que vous m'aviez rendus, nullement compromettants du

reste, et qui ne sauraient être qualifiés de trahisons... Ceci dit,

je ne prétendais ni vous imposer de nouvelles communications, ni vous

entraîner plus avant avec moi vers un but qui vous effraie...

—Un but que j'ignore, général!

—Vous ne tarderez pas à le connaître... Oh! n'ayez aucune crainte,

vous serez au courant de mes actions, bientôt, et sans être mêlé à

aucune d'elles...

—Général, je n'ai pas peur...

—Si!... vous avez peur de nuire à Napoléon!...

Henriot releva la tête qu'il avait gardée constamment baissée.

—Eh bien! oui, vous avez raison, général, j'ai peur de combattre

la patrie en combattant Napoléon; j'ai peur de blesser la France en

frappant son Empereur; j'ai peur d'achever à Paris la déroute de mes

frères d'armes que là-bas transpercent les lances des Cosaques... Mais

cette crainte ne saurait m'empêcher de tenir vis-à-vis de vous les

promesses que j'avais pu vous faire, et, en vous étant utile, je suis

assuré de ne pas servir les ennemis, de ne pas aggraver la défaite qui,

dans les solitudes russes, s'accomplit peut-être à l'heure où nous

parlons!

—D'où vous viennent donc, aujourd'hui, de si grandes appréhensions?...

fit Malet dardant son regard sur le jeune colonel; serait-ce la demande

contenue dans ce billet qui vous fut remis hier?... oh! par une

personne tout à fait sûre, ma femme!...

—Oui, général, c'est bien cette demande qui m'alarme, qui me trouble,

qui me force à m'arrêter sur les bords d'un précipice, que je ne vois

pas, mais que je devine... Vous m'avez prié de vous faire tenir ce soir

le mot d'ordre qui serait distribué par la place aux chefs de poste...

—Je pouvais me procurer ce mot d'ordre par des indiscrétions, par des

amis que je compte dans la garnison de Paris; j'ai pensé à vous, comme

étant plus à même par votre fonction auprès d'Hullin de me donner ce

mot... Vous craignez de vous compromettre en me le communiquant, libre

à vous... je vais m'enquérir ailleurs...

—Général, je vous l'apportais ce mot d'ordre... je vais vous le

donner...

—A votre aise! dit Malet, affectant une grande indifférence. Ah! je ne

vous contrains nullement, camarade!

—En vous communiquant le mot, général, je ne sollicite de vous qu'une

chose, c'est de me donner votre parole que vous ne comptez pas vous

en servir pour une entreprise susceptible de valoir un avantage à

l'ennemi... Je ne chercherai même pas à savoir pour quel usage vous

désirez être en possession du mot...

—Parbleu! fit Malet jouant la bonne humeur, vous n'imaginez pas que je

vais livrer ce mot aux avant-postes des Cosaques?... La Russie est trop

loin, et avant qu'on sache à Moscou le mot d'ordre de Paris distribué

dans la nuit du 23 octobre, trente nouveaux mots auront été donnés et

changés... Tenez, colonel, je vais abattre mon jeu devant vous... je

n'ai rien à vous cacher... je suis certain que vous ne me trahirez

pas...

—Je vous jure...

—Ne jurez pas! c'est inutile!... Apprenez donc que, cette nuit, je

compte sortir de cette prison... Bien que la maison de santé soit

en somme d'un séjour supportable, et qu'à la table de cet excellent

docteur Dubuisson on rencontre aimable compagnie, je suis las d'être

verrouillé chaque soir... Donc, une occasion favorable s'étant

présentée, j'en profite... Cette nuit, qui me paraît sombre et

pluvieuse à souhait, je me donne de l'air...

—Et où irez-vous, général?

—En Amérique... c'est un tour de liberté... j'ai des amis aux

États-Unis...

—Je vous souhaite de réussir!...

—J'espère, à pareille heure demain, être bien près de Boulogne, où

je compte m'embarquer pour l'Angleterre... Là je trouverai un passage

pour New-York ou Philadelphie... Mais, pour arriver à Boulogne, il faut

franchir les barrières de Paris... là se trouvent des postes de gardes

nationaux... Ces bons militaires peuvent me demander des passeports

que je n'ai point... voyageant en tenue, voyez, mon uniforme est là

tout préparé,—et Malet, soulevant un divan, montra dans le coffre un

costume complet de général,—il me suffira, pour rassurer les zélés

gardes nationaux et éviter toute anicroche, de donner au chef de poste

le mot d'ordre; ils me laisseront passer en me portant les armes...

Voilà pourquoi, mon cher Henriot, je vous ai prié de m'apporter ce

mot!...

Malet parlait avec un tel accent de sincérité que le doute n'était

pas possible sur son projet d'évasion. Henriot, qui de plus en plus

concevait de l'inquiétude et presque de l'horreur pour un projet visant

l'Empereur, en ce moment-là aux prises avec l'ennemi dans les plaines

russes, ne pouvait éprouver aucune répugnance à aider un prisonnier

politique à reprendre sa liberté. Favoriser l'évasion d'un détenu, dont

la garde ne vous est pas confiée, n'a jamais passé pour une forfaiture,

surtout quand la cause de la détention n'a rien de déshonorant.

Henriot n'hésita donc plus.

—Puisqu'il ne s'agit que de votre liberté, général, je ne crois pas

manquer à l'honneur, dit-il, en vous aidant à la reprendre... le mot

d'ordre pour cette nuit est: _Compiègne-Conspiration_.

—Merci! fit vivement Malet, et il serra la main d'Henriot.

Une lueur de triomphe égayait la physionomie sévère du conspirateur. Le

mot d'ordre lui donnait l'accès des postes. Il tenait déjà la clef de

la place: Paris allait être à lui.

Répétant les deux vocables qui lui étaient donnés, il murmura:

—Compiègne!... c'est de là que doit venir le régiment de dragons qui

est avec nous... voilà qui est de bon augure. Conspiration!... Ma foi!

le mot est bien choisi et prouve que nous avons des amis en haut lieu...

Puis, redevenant maître de lui-même, Malet, tendant de nouveau la main

à Henriot, lui réitéra ses remerciements et ajouta comme le timbre

venait de sonner:

—Permettez-moi de vous quitter, mon cher colonel, cette sonnerie

m'avertit que madame Malet vient d'arriver... Je ne puis la faire

attendre... J'ai aussi mes préparatifs à faire... excusez-moi et

embrassez-moi!...

Henriot, qui ne concevait plus aucun doute sur la réalité de l'évasion

annoncée, reçut l'accolade du général, et lui souhaita de nouveau bonne

chance.

Tandis que tous deux se tenaient embrassés, madame Malet entra.

Le courant d'air de la porte souleva un chiffon de papier traînant à

terre, le morceau de la lettre que Camagno avait tirée de sa robe, et

dont les fragments déchirés avaient été distribués aux conjurés comme

moyen de reconnaissance à l'huis de la rue Saint-Gilles.

Madame Malet, voyant son mari avec un visiteur, voulut se retirer.

Dans ce mouvement, sa jupe balaya la lettre du moine et la refoula dans

le corridor.

Henriot s'était excusé et retiré, après une dernière poignée de main

échangée avec le général; madame Malet pénétra dans la chambre, dont la

porte fut soigneusement refermée derrière elle.

Dans le corridor, Henriot poussa du pied le chiffon de papier, et,

machinalement, se baissant, le ramassa. Il allait le rejeter, mais

cette réflexion lui vint que ce papier pouvait contenir quelque détail

sur l'évasion du général. Il rebroussa donc chemin dans l'intention de

frapper à la porte de Malet et de lui remettre cette moitié de billet

qui l'intéressait peut-être et qui était susceptible de tomber entre

des mains hostiles.

Mais le valet de chambre attaché au service du général s'avançait dans

le corridor pour éclairer et reconduire le visiteur.

Henriot, ne voulant donner aucun éveil, car son insistance pour

rapporter ce tortillon de papier sans importance apparente pouvait

faire naître des soupçons, serra tranquillement la paperasse dans sa

poche et suivit le domestique.

XIII

MARCHE! MARCHE!

A l'heure où Malet se préparait à franchir les murs de sa geôle

médicale et à s'élancer de sa chambre du faubourg Saint-Antoine vers

l'Hôtel de Ville, but convergent de ses pensées, et vers les bureaux

du gouvernement militaire de Paris, objectif de son audacieux projet,

voici ce qu'il advenait de Napoléon et de la Grande Armée dans les

plaines de Russie.

Le Niémen avait été franchi le 24 juin. Napoléon s'était avancé dans la

direction du nord-est par Kowno, Wilna et Witebsk.

La Grande Armée comprenait 10 corps, plus la cavalerie de réserve de la

garde impériale.

Ces 10 corps étaient composés comme suit:

1er corps.—Maréchal Davout, prince d'Eckmühl:

Divisions Moreau, Friant, Gudin, Desaix, Compans; environ 200,000

hommes. Ces troupes étaient les meilleures de l'Empire.

2e corps.—Maréchal Oudinot, duc de Reggio:

Divisions Legrand, Verdier, Merle; 40,000 hommes.

3e corps.—Maréchal Ney, duc d'Elchingen:

Divisions Ledru, Razout; division wurtembergeoise (général Marchand).

Les divisions françaises étaient les anciennes troupes de Lannes et de

Masséna; 57,000 hommes.

4e corps.—Le prince Eugène, vice-roi d'Italie:

Divisions Delzon et Broussier, les anciennes troupes de l'armée

d'Italie. Division italienne (Pino, général). Cavalerie de la garde

royale italienne; 45,000 hommes.

5e corps.—Le prince Poniatowski:

L'armée polonaise, moins une division donnée à Davout. Divisions

Sambrousky, Zayouschek, Fischer; 36,000 hommes.

6e corps.—Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr:

Corps bavarois, divisions Deroi et de Wrède; 25,000 hommes.

7e corps.—Le général Reynier:

Corps saxon, divisions Lecoq et Reschen; 20,000 hommes.

8e corps.—Le roi Jérôme—commandement donné plus tard au général

Junot, duc d'Abrantès:

Corps westphaliens et hessois, divisions Ochs et Damas; 18,000 hommes.

9e corps.—Le maréchal Victor, duc de Bellune:

12e division française et bataillons de dépôt. Le 9e corps devait

garder l'Allemagne. Le maréchal Victor était nommé commandant de

Berlin; 38,000 hommes.

10e corps.—Le maréchal Macdonald, duc de Tarente:

Division Grandjean, corps prussien d'York, troupes des petits princes

allemands; 26,000 hommes.

Il fallait ajouter à ces dix corps deux troupes qui valaient dix

armées: la cavalerie de réserve et la garde impériale.

La cavalerie de réserve avait à sa tête l'Achille de l'Iliade moderne,

le chevaleresque Murat, roi de Naples. Sous lui, les généraux Nansouty,

Montbrun, Grouchy, Latour-Maubourg; 17,000 hommes.

L'empereur d'Autriche avait fourni à son gendre 30,000 hommes de

cavalerie commandés par le prince de Schwartzenberg qui, plus tard,

devait marcher à la tête des armées de la coalition. Cette cavalerie

était placée sous le commandement supérieur de Murat.

Enfin la garde impériale, qui à elle seule était une véritable armée,

puisqu'elle comprenait, outre ses tirailleurs et voltigeurs (jeune

garde), ses chasseurs et ses grenadiers (vieille garde), 6,000

cavaliers, 3,000 artilleurs, 200 bouches à feu, et la légion de la

Vistule, les légendaires lanciers polonais.

La vieille garde était commandée par le maréchal Lefebvre, duc de

Dantzig.

La jeune garde, par le maréchal Mortier, duc de Trévise.

La cavalerie de la garde, par l'héroïque Bessières, duc d'Istrie.

Il convient de compter encore les troupes détachées dans les places, à

Stettin, Glogau, Erfurt, les 9,000 cavaliers à pied venus de Hongrie

se remonter en Hanovre, et les quatrièmes bataillons tirés d'Espagne,

ainsi que les bataillons de dépôt, le tout formant le corps de réserve

placé sous les ordres du maréchal Augereau, duc de Castiglione. Enfin,

une division danoise avait été mise à la disposition de Napoléon par

le Danemark, pour faire face à Bernadotte, dans le cas où le déloyal

Français aurait accompli sa menace de faire une descente sur les

derrières de l'armée de son pays.

La Grande Armée comprenait donc plus de 600,000 hommes. C'était la

plus formidable masse de guerriers qu'on eût vus rassemblés depuis les

invasions des barbares.

On remarquera que l'élément étranger était en nombre. Il y avait

50,000 Polonais, 20,000 Italiens, 10,000 Suisses, 30,000 Autrichiens,

et 150,000 Prussiens, Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, Westphaliens,

Croates, Hollandais, des Espagnols et même des Portugais.

Sauf les Polonais, au dévouement admirable comme la bravoure, et les

Suisses, dont la fidélité une fois promise était inébranlable, tous ces

régiments étrangers étaient peu sûrs. Non seulement ils étaient prêts

à lâcher pied, et même à fusiller dans le dos les Français, comme le

firent par la suite les Saxons, mais encore, dans les marches, dans les

campements, ils introduisaient l'indiscipline, le désordre, parfois la

révolte. Ils donnaient l'exemple et le goût de la maraude et du pillage

à nos troupes.

Avant les hostilités, lors du mouvement en avant ordonné par Napoléon,

de l'Oder à la Vistule, les Wurtembergeois, du corps de Ney, avaient

ravagé les États prussiens qu'ils traversaient, volant, brûlant,

détruisant, et poussant à l'exaspération les peuples de la Prusse,

avec lesquels on n'était pas en guerre. Cette sauvage conduite des

Wurtembergeois, qui se moquaient des cris de douleur et des clameurs

de haine escortant leur passage, car c'était les Français qu'on

maudissait, a été pour beaucoup dans le réveil du patriotisme allemand

et dans la fureur de vengeance qui, dès l'année 1813, devait se

manifester contre nous, en Prusse, où, malgré les victoires passées,

le nom français n'était pas exécré; nos soldats avaient même été

généralement bien reçus et bien traités par les populations prussiennes.

L'antagonisme de ces soldats exotiques était si manifeste, que l'on dut

renoncer à faire commander les Bavarois et les Saxons par des généraux

français. Ils se refusaient à exécuter les ordres qui ne leur étaient

pas donnés par des officiers allemands.

Il n'y eut donc guère en Russie qu'un peu plus de la moitié de soldats

français d'engagés: 370,000 environ, mêlés à 250,000 étrangers.

A cette cause de démoralisation et de désorganisation vint s'ajouter

l'énorme embarras d'un matériel immense. Les charrois étaient

innombrables; les caissons, les voitures légères destinées au transport

des vivres, car on savait que le pays vers lequel on se portait

n'offrirait aucune ressource, encombraient les routes; les troupeaux

de bœufs que les divisions emmenaient avec elles pour se ravitailler,

les équipages de ponts formaient des files interminables; les voitures

des états-majors venaient encore ajouter à ces obstacles matériels et

arrêter la marche des convois. Outre l'état-major de l'Empereur, le roi

de Naples, le roi Jérôme, le prince Eugène, les maréchaux Davout, Ney,

Oudinot, traînaient après eux des fourgons et des chariots chargés de

vaisselle, de vêtements, de mobilier même. Non seulement le fastueux

Murat, mais presque tous les chefs de corps, à l'exception du sobre et

modeste Lefebvre, avaient une suite d'aides de camp, d'officiers, de

secrétaires, de domestiques, dont les bagages venaient encore allonger

la file démesurée des convois serpentant parmi les terres marécageuses.

Qu'ils étaient loin et démodés les bataillons indigents d'Italie ou

du Rhin! Le grand luxe des généraux de l'Empire avait sa répercussion

jusque chez le plus simple capitaine. A chaque étape on faisait dresser

des tables somptueuses garnies de pièces d'orfèvrerie. Des tapis, des

lits élégants, des canapés, des coffres contenant des costumes et du

linge à profusion, suivaient ces états-majors trop riches. Ce n'était

plus une armée de combattants qui s'avançait vers la Russie, mais une

sorte de caravane formidable, composé de toutes les nations, où les

idiomes se mélangeaient en un brouhaha confus, où tous les uniformes

défilaient, où les marchandises, les produits, même les œuvres d'art,

de vingt nations, s'empilaient ainsi qu'en un monstrueux bazar mouvant.

Le camp prenait l'aspect d'une foire du monde; et, lorsque le signal

de lever le camp donné, lourdement, péniblement, lentement, tout cet

amas d'hommes se remettait en route, on avait le spectacle d'une de ces

grandes émigrations de l'antiquité, l'exode d'un peuple abandonnant sa

terre natale, sans espoir de retour, et emportant, avec ses armes, ses

trésors et ses dieux. Pour la plupart de ces émigrants, hélas! la route

était véritablement sans retour, l'exode définitif.

Derrière le fouillis des états-majors, s'avançait toute une horde, déjà

dépenaillée et lamentable, de cantiniers, de mercantis, de juifs, de

brocanteurs, avec des femmes, des enfants, des animaux. Toute cette

cohue grouillante, destinée à s'engloutir dans la Bérésina, se juchait

sur de méchantes carrioles, poussait de fantastiques attelages, se

remorquait avec des bœufs, parfois à bras d'hommes tirant à tour de

rôle les cordeaux de véhicules étranges rappelant les chars sauvages

des Vandales et des Huns.

Napoléon eut une peine énorme à alléger son armée de ce poids mort

paralysant sa marche. Il fit un règlement sévère limitant le nombre

des voitures selon le rang et le grade, depuis les rois jusqu'aux

généraux; il désigna la quantité de bagages qu'il serait permis à

chaque officier d'emmener; enfin il congédia les diplomates, les aides

de camp amateurs, les secrétaires qui s'étaient joints aux états-majors

par curiosité, par attrait de la nouvelle conquête, et aussi, car la

plupart étaient étrangers, dans le but d'espionnage pour le compte de

leur gouvernement. Il coupa son quartier général en deux: le grand

service ne devait le suivre qu'à distance et le rejoindrait dans les

villes où l'on stationnerait; le petit service qu'il conserva n'était

composé que de ses aides de camp indispensables. Pour lui, toujours

simple au milieu du faste de ses créatures, il couchait sur son étroit

lit de fer et n'avait retenu, comme bagage, que quatre grandes caisses

où se trouvaient ses cartes et tout le matériel topographique qui ne le

quittait jamais.

Le plan redoutable que Neipperg, Rostopchine et le Suédois d'Armsfeld

avaient conseillé à Alexandre, s'exécutait rigoureusement; le général

Barclay de Tolly, plein de sang-froid et de fermeté, mais impopulaire,

avait reçu l'ordre de refuser sans cesse la bataille. Il se conforma

donc fidèlement à ce plan temporisateur, qui dans l'antiquité valut

à Fabius sa gloire, mais qui ne pouvait ni passionner les foules ni

frapper l'imagination contemporaine. On avait sagement abandonné le

système proposé par l'Allemand Pfuhl, d'établir un camp retranché à

Drissa, dans la boucle de la Duna. Les Russes reculaient à mesure que

les Français avançaient. Ils se défendaient avec l'espace.

Napoléon avait combiné une manœuvre hardie. L'armée russe était

divisée en deux corps: l'un, celui de Barclay de Tolly, occupait le

nord,—c'est-à-dire les régions qu'arrose la Duna, cours d'eau qui se

jette dans la Baltique, et s'étendait de Witebsk à Dunabourg; l'autre,

le corps du prince Bagration, au sud—avait sa ligne sur le Dniéper,

qui se jette dans la mer Noire, et s'avançait jusqu'à Grodno sur le

Niémen. Le plan de Napoléon consistait donc à empêcher la jonction de

Barclay de Tolly et du prince Bagration et à les battre séparément. Il

devait franchir soudainement la Duna sur la gauche de Barclay de Tolly

et envelopper son armée dans le camp retranché de la Drissa, véritable

poche où le général russe s'était blotti. Une fois là, il serait

maître des routes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, et les couperait,

tandis que les corps du maréchal Davout et du roi Jérôme, opérant leur

jonction, battraient le prince Bagration sur le Dniéper.

Cette double opération était admirablement conçue, mais il fallait

pour sa réussite que l'ennemi livrât bataille. Et l'ennemi continuait

l'exécution du plan et se dérobait.

Il se produisit, en même temps, un conflit funeste dans l'armée

française. Mécontent du retard que le roi Jérôme avait, selon lui,

apporté à joindre le corps du maréchal Davout, l'Empereur retira à son

frère son commandement et le plaça sous les ordres du maréchal. Le roi

de Westphalie ne voulut pas supporter cette disgrâce. Il se démit de

son commandement. Ce conflit entre Davout et Jérôme se prolongea assez

pour permettre au prince Bagration d'échapper et de profiter de six

à sept jours d'avance pour descendre le Dniéper. La première partie

du plan, l'écrasement du corps d'armée du sud et l'interception des

communications entre Bagration et Barclay de Tolly, avait ainsi avorté.

Restait la seconde manœuvre, la plus importante: l'enveloppement de

l'armée du nord dans le cul-de-sac de la Drissa.

Mais déjà l'armée russe avait renoncé à l'idée d'ailleurs si mauvaise

de se retrancher dans le camp de la Drissa; l'Allemand Pfuhl, qui

s'était rallié au plan d'exécution proposé par Neipperg et d'Armsfeld,

insista auprès d'Alexandre pour que l'on évacuât la position. Napoléon,

devant qui l'ennemi persistait à faire retraite, dut alors le

poursuivre.

La chaleur était accablante. On était au mois de juillet. L'armée

suait, souffrait de la soif autant que du soleil, durant cette

poursuite en des plaines où bientôt la neige allait étendre son

linceul. Ah! nul ne prévoyait sur les bords verdoyants de la Bérésina,

où les soldats couraient se désaltérer et se baigner, qu'avant six mois

cette rivière, solide et glacée, s'entr'ouvrirait comme un tombeau de

marbre pour recevoir, par charretées, les corps raidis, sanglants,

broyés de ces lurons qui chantaient à pleine voix et réclamaient de

l'ombre, de la pluie, du froid, en rageant contre le soleil moscovite

rappelant aux anciens les coups de cuisson d'Aboukir et de Jaffa!

Et aussi impatients de rencontrer l'ennemi que Napoléon même, les

grenadiers et chasseurs se demandaient, chaque matin, s'il allait enfin

luire, le jour de la grande bataille. On se souvenait de la façon dont

les choses s'étaient passées en Italie, en Hollande, en Autriche, en

Prusse, et l'on ne doutait pas qu'une journée comme Marengo, Austerlitz

ou Friedland ne livrât la Russie entière à l'Empereur. Il n'y avait

plus qu'à se mettre à astiquer les buffleteries et à fourbir les

plaques des ceinturons, afin de défiler proprement sous les yeux des

belles Moscovites, le fameux jour de l'entrée joyeuse et brillante dans

la capitale des czars.

La bataille cependant se faisait désirer. On eut un matin l'espoir que

l'ennemi aurait la politesse de se laisser aborder et battre.

Il y avait eu sur quelques points de rapides engagements, au moulin de

Fatowa, à Mohilew, à Ostrowno, mais ce n'étaient que des escarmouches,

des chocs accidentels. Leur issue, bien que favorable aux Français, ne

pouvait compter sérieusement. En avant de Witebsk, le 27 juillet, on

eut un instant l'illusion qu'une grande bataille commençait.

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 13 / 22 段