La figure de Malet s'éclaira:

—A la bonne heure! tu demandes quelque chose pour toi, au moins...

tu es le plus raisonnable... Sois heureux, mon garçon, tu auras tes

épaulettes!... A présent, mes amis, écoutez-moi attentivement, continua

Malet; les heures sont brèves, et cette nuit même, nous allons tenter

la partie...

Un certain frémissement parcourut les auditeurs. Aucun ne tremblait.

C'était plutôt une fièvre de plaisir, un de ces frissons d'attente

qui font vibrer délicieusement les nerfs des joueurs et des amoureux.

Les conspirateurs connaissent cette titillation. Le désir, l'anxiété,

l'inconnu leur communiquent d'étranges et puissantes secousses. Le sang

accélère, à ces moments-là, sa course dans les veines, et l'on vit

double.

Malet, profitant de l'émotion de ses affidés, développa froidement,

posément, son plan, qui était encore plus insensé que hardi.

Il en avait avec précision et méthode agencé les diverses parties.

Seul, il le portait tout entier. Nul des hommes subalternes auxquels il

se confiait n'en avait eu connaissance. On savait seulement que l'on

chercherait à renverser l'Empire, et qu'on descendrait dans la rue,

quand Malet donnerait le signal.

Il commença par leur faire remarquer combien le moment était propice

pour agir. Dès qu'il avait vu Napoléon s'engager, avec toute son

armée, sur la route périlleuse des solitudes du Nord, son espoir de

recommencer avec succès les deux tentatives de 1807 et de 1809 lui

était revenu plus vivace. Cette fois il semblait sûr du succès. Son

idée fixe, sa marotte, la supposition de la mort de l'Empereur, allait

prendre corps et apparaître la réalité.

Il y avait sept jours que Paris était sans nouvelles de Napoléon et

de la Grande Armée. Les bruits les plus sinistres trouvaient créance.

Le commerce paralysé, le travail arrêté, la récolte mauvaise,—la

comète de 1812, favorable à la vigne, avait produit une sécheresse

exceptionnelle,—l'impopularité de Marie-Louise, car le peuple

regrettait Joséphine et n'avait pu s'accoutumer à cette Autrichienne,

rappelant Marie-Antoinette, tout ce malaise et toute cette inquiétude

favorisaient les desseins audacieux de Malet.

L'entreprise sans doute était folle et téméraire. Elle prouvait

cependant chez son auteur une sorte d'intuition très pénétrante de ce

qui se passait dans la conscience populaire, une perception très juste

de l'état des esprits, des défaillances prochaines, des trahisons

naissantes et des surprises possibles.

L'abbé Lafon qui, en sa qualité de royaliste et de clérical, prévoyait

l'insuccès et aurait souhaité que Malet agît franchement au nom des

Bourbons, arborant la cocarde blanche et proclamant le souverain

légitime, Louis XVIII, après avoir entendu l'exposé rapide de son plan,

lui demanda:

—Comptez-vous sur l'appui du Sénat? avez-vous pressenti quelques-uns

de ses membres?

Malet répondit avec franchise:

—Aucun! vous seuls connaissez mon projet. Mais les sénateurs, au

moins en grande majorité, sont las de servir l'Empire. Des grondements

précurseurs des révoltes s'élèvent des deux grands corps délibérants.

Le Sénat, qui hésiterait sans doute à prendre l'initiative d'une

insurrection, ratifiera avec ensemble le fait accompli. Dès que les

sénateurs seront persuadés que Napoléon est mort, ils s'empresseront de

voter l'abolition de son régime. Il se passera ce qui s'est vu, sous

l'ancienne monarchie, quand Louis XIV et Louis XV sont descendus dans

la tombe. On déchirait leurs testaments, on se refusait à exécuter

leurs volontés avant-dernières, on poursuivait les rares courtisans

restés fidèles après la mort. L'humanité est lâche, mes amis; elle

subit la force d'où qu'elle vienne, mais seulement tant qu'elle est la

force. Quand un pouvoir nouveau surgit, les pires valets du pouvoir

ancien se redressent de leur platitude, courent à la puissance qui

apparaît et s'efforcent de se faire pardonner leur servilité passée en

promettant une domestication plus complète... Tout avènement est beau.

La foule salue les acteurs neufs qui paraissent sur la scène du monde

et oublie ceux qu'on a forcés à rentrer dans la coulisse. L'Empereur

mort, ou cru tel, c'est l'Empire enterré. Personne, demain, ne voudra

plus avoir été bonapartiste. Oh! je connais ce peuple et ceux qui le

mènent!... Nous aurons le Sénat pour nous, j'en suis certain!... J'ai,

d'ailleurs, d'avance compté sur son concours!... voyez plutôt...

Et Malet, déployant un papier à en-tête, lut la pièce suivante, très

habilement fabriquée par lui, et qui pouvait, par ses apparences

d'authenticité, tromper des yeux non prévenus.

C'était un sénatus-consulte, destiné à être affiché, lu aux troupes

de la garnison, envoyé aux préfets et aux commandants de places, et

montré, s'il le fallait, aux généraux, aux ministres, aux divers agents

de l'autorité, requis par Malet, au nom du pouvoir sénatorial.

L'original de cette pièce, publiée pour la première fois sous la

Restauration, est aux Archives.

Ce sénatus-consulte fictif portait l'en-tête suivant:

SÉNAT CONSERVATEUR

_Séance du 22 octobre 1812._

PRÉSIDENCE DE M. SIEYÈS.

«La séance s'est ouverte à huit heures du soir sous la présidence

du sénateur Sieyès.

»Le Sénat, réuni extraordinairement, s'est fait donner lecture du

message qui lui annonce la mort de l'empereur Napoléon qui a eu

lieu sous les murs de Moscou, le 7 de ce mois.

»Le Sénat, après avoir mûrement délibéré sur un événement aussi

inattendu, a nommé une commission pour aviser, séance tenante, aux

moyens de sauver la Patrie des dangers imminents qui la menacent,

et après avoir entendu les rapports de la commission,

»A discuté et nous ordonne ce qui suit...»

Suivait le dispositif du sénatus-consulte en 19 articles.

Le premier article portait que le gouvernement impérial n'ayant pas

rempli l'espoir de ceux qui en attendaient la paix et le bonheur des

Français, ce gouvernement, ainsi que ses institutions, était aboli.

La Légion d'honneur était conservée.

Un gouvernement provisoire de quinze membres était établi et composé

ainsi:

Le général Moreau était nommé président. Ce traître célèbre se trouvait

encore aux États-Unis; mais ses ramifications avec les Philadelphes,

ses relations anciennes avec les royalistes, ses offres de service aux

Russes et aux Prussiens, dans les rangs desquels il devait, l'année

suivante, trouver la mort en combattant la France, à Dresde, indiquent

bien que Malet, s'il agissait seul, avait des accointances puissantes

et aurait eu des alliances—s'il avait réussi—auprès des Bourbons et

dans les cours d'Europe.

La vice-présidence avait été dévolue à Carnot. Les autres membres

étaient: général Augereau; Bigonnet; Destutt de Tracy, sénateur;

Florent-Guyot, ancien conventionnel; Frochot, alors préfet de la

Seine; Jacquemont; Lambrecht, sénateur; Mathieu, duc de Montmorency,

royaliste; général Malet; Alexis, duc de Noailles, royaliste; Truguet,

vice-amiral; Volney et Garat, sénateurs.

On voit que ce gouvernement était mixte et que si Carnot, Malet,

Augereau y représentaient avec Florent-Guyot et Jacquemont l'élément

républicain, le préfet Frochot, le vice-amiral Truguet, Volney,

Lambrecht, Garat, Destutt de Tracy figuraient les anciens républicains

ralliés à l'Empire, tandis que les ducs de Montmorency et de Noailles

marquaient la place de la royauté. Les sénateurs impériaux pouvaient,

le cas échéant, se rattacher aux royalistes, s'il s'était agi de

délibérer sur l'offre de la couronne. En outre, la présidence confiée

au général Moreau, déjà en pourparlers avec les futurs chefs de la

coalition, donnait à la restauration de Louis XVIII les plus grandes

chances, si le coup tenté par Malet eût été suivi de succès.

Malet, c'est entendu, était républicain. Mais son républicanisme était

celui d'un général. Il devait fort bien s'accommoder d'une royauté

avec une charte. Les historiens favorables à Malet ont été embarrassés

pour justifier la présence de royalistes et de législateurs alliés

à l'Empereur dans cette commission insurrectionnelle. M. Ernest

Hamel, qui a écrit l'apologie de Malet et de ses conspirations, a

été obligé de reconnaître que si le complot de 1808 (comité de la

rue Bourg-l'Abbé) avait un caractère démocratique prononcé, avec le

rétablissement de la République pour but, la seconde conspiration

offrait un objectif moins absolu. En 1812, la forme de gouvernement est

réservée et un élément royaliste se trouve introduit parmi les membres

chargés de préparer et de présenter à l'acceptation du peuple français

une constitution nouvelle.

Avec Moreau à sa tête, la commission eût certainement fait les affaires

des Bourbons et des rois d'Europe, qui avaient encore plus peur de la

République que de Napoléon.

Aux termes de ce sénatus-consulte, les ministres étaient destitués;

les fonctionnaires continuaient leurs fonctions; une amnistie était

accordée aux déserteurs, déportés et émigrés,—cette dernière catégorie

ne comprenait plus guère que les princes, leur entourage et les

derniers chouans à la solde de l'Angleterre.

L'article 7 établissait qu'une députation serait envoyée «à Sa Sainteté

le pape Pie VII, pour le supplier, au nom de la nation, d'oublier les

maux qu'il avait soufferts et pour l'inviter à visiter Paris avant de

retourner à Rome».

Malet, on le voit, n'avait eu garde de négliger l'élément religieux. Il

comptait sur l'appui du pape et du clergé. Cet article avait dû plaire

à ses complices de la première heure: l'abbé Lafon, le moine Camagno et

le séminariste Boutreux.

Les gardes nationaux, que les levées extraordinaires avaient appelés

aux armées, étaient autorisés à rentrer dans leurs foyers, mesure

qui devait certainement, si on affaiblissait nos corps de troupes

aux prises avec l'ennemi, acquérir de la popularité au nouveau

gouvernement. Enfin, le général Lecourbe était nommé commandant en chef

de l'armée de Paris. Le général Malet remplaçait le général Hullin dans

le commandement de la place de Paris.

Le sénatus-consulte était signé de: Sieyès, président, Lanjuinais et

Grégoire, secrétaires; contresigné par Malet, «général de division,

commandant en chef la force armée de Paris et les troupes de la

première division militaire».

Une proclamation, rédigée en même temps par Malet, devait être lue dans

les casernes et affichée sur les murs de Paris.

On lisait dans cet appel d'une véhémence extrême des phrases comme

celles-ci, faisant des Cosaques vainqueurs, et sous la lance desquels

Napoléon, disait-on, avait succombé, les sauveurs de la France et du

monde:

«Citoyens et soldats, Bonaparte n'est plus! Le tyran est tombé sous les

coups des vengeurs de l'humanité. Grâces leur soient rendues! Ils ont

bien mérité de la patrie et du genre humain!...»

Après ce tribut de reconnaissance aux ennemis victorieux, le factieux

attaquait et insultait le fils de l'Empereur.

«Si nous avons à rougir d'avoir supporté si longtemps à notre tête un

étranger, un Corse, nous sommes trop fiers pour y souffrir un enfant

bâtard...»

Si l'insulte à la Corse, île française, était inutile et peu habile,

l'outrage au pauvre petit roi de Rome était fou. Mais Malet n'était

pas homme à observer aucune mesure. Ne flétrissait-il pas, dans la

fin de sa proclamation, sans doute pour complaire aux anciens valets

de Thermidor devenus les sénateurs de Bonaparte, qu'il embauchait, le

grand citoyen qui avait incarné la Révolution et la République, jusqu'à

la réaction de la Cabarrus et de son amant, le méprisable Tallien:

«Prouvez à la France, s'écriait Malet, que vous n'étiez pas plus les

soldats de Bonaparte que vous ne fûtes ceux de Robespierre!»

Quand la lecture des pièces fut achevée, Malet distribua à ses

complices leurs rôles.

Puis il collationna, signa et scella divers brevets nommant à des

emplois et à des commandements ceux qu'il se proposait d'entraîner avec

lui.

Ces dispositions prises, il leur donna à tous successivement la main,

en leur disant d'un ton de commandement:

—C'est pour ce soir!... onze heures!... Soyez prêts!...

Tous répondirent:

—A ce soir!...

—Et le lieu du rendez-vous? demanda l'abbé Lafon... ce ne peut être

ici: la maison de l'excellent docteur Dubuisson n'ouvre pas, de nuit,

ses portes à nos amis.

—Sans doute, fit Malet, il faut nous réunir chez l'un de nous...

—Chez moi, si vous le voulez, dit le moine Camagno; j'habite une

maison tranquille, cul-de-sac Saint-Pierre, rue Saint-Gilles, au Marais.

—Accepté! décida Malet. Vous avez entendu, messieurs, à onze heures,

rue Saint-Gilles?...

—Nous y serons!... dirent les conjurés.

—Attendez, reprit le moine. Pour vous faire reconnaître, car il

pourrait se faire que vous fussiez surveillés et suivis, vous ferez

tomber dans la boîte de la porte un morceau de papier... je n'ouvrirai

que sur ce signe de ralliement...

Et le moine, tirant de la poche de sa robe une lettre froissée,

visiblement un brouillon, la déchira en cinq morceaux qu'il présenta à

Malet, à l'abbé Lafon, à Boutreux, à Marcel et au caporal Rateau.

Chacun serra précieusement ce morceau de lettre.

Reconduits par le général jusqu'à la porte, les trois visiteurs

quittèrent la maison de santé sans avoir attiré l'attention ni

des pensionnaires du docteur Dubuisson, ni des agents de Rovigo

susceptibles de rôder aux alentours.

XII

COMPIÈGNE-CONSPIRATION

Le général Malet, demeuré seul, réfléchit profondément quelques

instants, tournant et retournant les papiers étalés sur la table, qu'il

enferma ensuite dans un portefeuille à serrure.

Là se trouvait toute la conspiration. Avec ces feuilles de papier

ministre, ces faux cachets, ces signatures imitées, cet homme, faible,

isolé, captif, n'ayant ni argent ni prestige, ignorant tout de Paris,

oublié des soldats, inconnu de la population civile, allait un instant

suspendre la vie publique, arrêter le mécanisme puissant de l'organisme

impérial et, détournant à son usage les ressorts réguliers de

l'administration, substituerait pendant quelques heures brèves, mais si

remplies de faits extraordinaires, sa volonté à toute autorité établie

et sa personnalité même à celle du grand Empereur éloigné.

Cet incroyable complot—en laissant de côté les alliances royalistes,

les secours extérieurs et les adhésions des fonctionnaires et du

peuple qui ne seraient venues qu'après la réussite complète et

l'affermissement du nouveau pouvoir—prouve la force qui gît dans la

volonté humaine.

L'idée fixe, la convergence de toutes les facultés, de toutes les

sensations, de toutes les volitions vers un seul objectif: le

renversement de l'Empire par le fait de la mort soudaine et lointaine

de l'Empereur, voilà ce qui fit la seule réalité de cette fantasmagorie.

Il est évident que la nouvelle avait contre elle toutes les chances de

crédibilité; qu'il suffisait de la défiance en éveil d'un esprit plus

réfléchi, s'avisant qu'il était invraisemblable que la nouvelle de la

mort de l'Empereur fût ainsi répandue et se demandant d'où sortait

ce général Malet investi tout à coup par le Sénat du commandement

de Paris, pour donner le soupçon de la fraude et empêcher le

sénatus-consulte et les pièces fabriquées d'avoir le moindre effet;

qu'un seul des fonctionnaires dont le concours était indispensable à

Malet se refusât à le prendre au sérieux et à lui obéir, et tout son

château de cartes s'écroulait. Ce fut d'ailleurs ce qui arriva.

Mais il est toutefois admirable que la cervelle d'un homme, en prison

et dénué de toutes ressources, ait pu projeter une si étrange folie

et lui donner une consistance apparente telle que la plupart des

historiens l'ont discutée comme une conception réalisable et qui

n'avait avorté que par des concours de circonstances accidentelles,

demeurées d'ailleurs assez mystérieuses. Car pourquoi, comme on le

verra par la suite, le préfet de la Seine, Frochot, dont le dévouement

à l'Empereur ne peut faire de doute, crut-il Malet sur parole, lui

prêta-t-il son concours et mit-il à sa disposition l'Hôtel de Ville,

tandis que le général Hullin, dont l'habitude de l'obéissance passive

et la persuasion d'être couvert par un ordre supérieur pouvaient

expliquer la soumission aux ordres à lui transmis, se refusa-t-il à

céder la place à Malet? Jamais histoire vraie ne tint plus du roman.

Cette conspiration, absurde en ses détails, et abracadabrante dans sa

conception, fut donc avant tout un chef-d'œuvre de volonté.

Elle a d'ailleurs abouti, plus que ne le pensait son auteur, après

l'insuccès. La disproportion entre l'assaillant faible et le colossal

Empire, une matinée mis en péril, fit trop bien voir la fragilité

du trône impérial. Elle affirma la possibilité d'un écroulement, si

l'Empereur venait à disparaître. En même temps elle accoutuma les

esprits à ne pas considérer le roi de Rome comme l'héritier du pouvoir

de Napoléon. On peut dire que c'est la conspiration Malet qui a préparé

la France à la substitution, en 1814, d'une autre dynastie à Napoléon

et à son fils. Alexandre de Russie, le roi de Prusse, Wellington,

Blücher, comprirent dès lors que la France était vulnérable. Il fallait

frapper l'invincible nation, non pas au cœur, mais à la tête. Napoléon

n'était qu'un vainqueur éphémère. Fouché, Talleyrand se disaient qu'il

fallait s'assurer d'un maître dont le trône fût plus solide. L'empereur

d'Autriche conçut des doutes sur la valeur de son gendre. Malet a

empêché Napoléon II.

Malet, qui avait clos sa porte, pour classer et ranger ses précieux

papiers, entendant frapper, alla ouvrir. Il prit un air indifférent

pour recevoir le visiteur.

Un jeune homme, à figure énergique et franche, portant la longue

redingote boutonnée, le chapeau à bords relevés, les bottes et la

grosse canne, ayant toute l'apparence d'un officier en civil, parut.

La figure de Malet s'anima. Évidemment le nouveau venu l'intéressait,

l'inquiétait peut-être.

—Ah! c'est vous, colonel Henriot, dit-il vivement... Soyez le

bienvenu!... Quelles nouvelles?...

—Ne dites pas mon nom, fit très bas le visiteur...

—Personne ne peut nous entendre, rassurez-vous!... Les murs sont

épais, les portes closes, et les maisons comme celle-ci fort

discrètes... Je vous demandais: quelles nouvelles; j'ai tant de hâte

de savoir si une dépêche est arrivée...

—Aucun courrier n'est encore venu de Russie...

—L'Impératrice?

—Toujours dans la plus vive inquiétude sur le sort de son mari... elle

se trouve au palais de Saint-Cloud avec son fils... elle aussi attend

un courrier...

—Alors les dieux sont pour nous!... dit gaiement Malet, peut-être,

mon cher colonel, Napoléon est-il mort, à l'heure qu'il est, dans les

neiges de la Moscovie?...

—Non!... je suis sûr qu'il vit!... répondit Henriot avec amertume, un

démon le protège...

—Vous êtes d'un cœur solide, colonel, et votre haine contre Napoléon

vous défend contre toute faiblesse... Vous m'aviez confié une partie de

vos souffrances... eh bien! soyez déjà à demi consolé, vous n'allez pas

tarder à être vengé!...

—Est-ce possible?... dit Henriot en secouant la tête; je commence,

voyez-vous, à désespérer, et ne suis plus le même homme qui s'est

ouvert à vous... Écoutez-moi, général je voulais partir avec

l'armée, suivre Napoléon dans cette lointaine Russie, et là, un

jour, l'attendre, le surprendre et le frapper... au cœur, comme il

m'avait atteint, moi!... mais le comte de Maubreuil m'a dissuadé de

tenter cette aventure, il m'a représenté que vous pourriez plus

sûrement m'aider à me venger... il m'a conseillé de vous voir, de vous

fournir les renseignements qui vous seraient utiles pour un but que

je soupçonne, mais que vous m'avez caché... j'ai obéi à Maubreuil, je

suis venu vous trouver, et me mettant à votre disposition, je vous ai

communiqué tous les renseignements que vous me demandiez...

—Et vous avez été un aide fort précieux, mon cher Henriot; avant peu,

mes amis et moi, nous saurons reconnaître vos services...

—J'ignore ce que vous voulez, je ne puis deviner vers quel but

mystérieux vous marchez, reprit Henriot avec émotion, je vous ai suivi,

comme un homme qui a les yeux bandés et qu'on dirige à tâtons dans un

endroit ténébreux... pour vous, pour vous servir, car je pensais servir

en même temps ma vengeance, j'ai consenti à séjourner en France...

prétextant une maladie interne, une faiblesse toute physique, alors

que c'était à l'âme qu'était mon mal, j'ai pu, grâce à la protection

du maréchal Lefebvre, rester en France, à Paris... Tandis que mes

camarades donnent des coups de sabre aux Russes, prennent des villes,

gagnent des batailles, acquièrent des grades et se couvrent de gloire

dans cette guerre gigantesque, moi, je demeure, l'arme au fourreau,

devant une écritoire, plumitif obscur, assis paisiblement dans un

bureau de la place, auprès du général Hullin, gouverneur de Paris...

—Un poste d'honneur et de confiance!... ne vous plaignez pas!... c'est

là que vous êtes surtout utile à la cause!

Henriot baissa la tête. Un vif combat semblait se livrer dans sa

conscience. Il continua avec un trouble croissant:

—Mon emploi auprès du commandant de l'armée de Paris me permettait

de connaître exactement les forces disponibles, les contingents des

postes, les noms des chefs et leur situation... Vous m'avez demandé de

vous livrer ces renseignements, je l'ai fait... c'était une trahison,

général!...

—Vous employez là un bien gros mot, dit Malet avec un air de bonhomie

destiné à calmer les remords visibles du jeune colonel. Soyez assuré,

reprit-il avec plus d'énergie, que vous ne trahissez ni vos devoirs

ni votre pays... je ne vous ai rien demandé qui fût un forfait à

l'honneur! Le général Malet est incapable de commander à qui que ce

soit une action déshonorante!...

—Je vous crois, général!... Mais si, dans le premier moment de la

colère, de la douleur aussi, en écoutant Maubreuil, j'étais prêt à tout

braver, à tout entreprendre contre l'Empereur... c'était pour me venger

de lui...

—Et à présent... vous êtes moins emporté... votre colère s'est

évanouie... votre douleur s'est apaisée?... demanda Malet, et presque

ironiquement il ajouta: Vous estimeriez-vous déjà vengé, parce que l'on

est sans nouvelles de Napoléon et que le bruit de sa mort sous les murs

de Moscou peut tout à coup nous parvenir?...

—Ma douleur est aussi vive, ma colère aussi ardente qu'auparavant, et

ma vengeance est toujours altérée...

—Eh bien! d'où proviennent ces scrupules, ces hésitations, mon jeune

camarade?

—Général, écoutez-moi... j'ai voué une haine violente et terrible à

Napoléon... Mais c'est Napoléon seul que je cherche, c'est sa personne

que je vise, c'est lui, c'est l'homme même que je veux frapper...

L'Empereur m'est toujours sacré!... En lui je respecte le chef de notre

armée, le bouclier de la France, l'épée de notre grande nation marchant

à la gloire...

—Enfant, murmura Malet hochant la tête, l'Empereur et Napoléon ne font

qu'un...

—Pas pour moi! Réfléchissant à ce qui se dit dans Paris, aux alarmes

répandues, à l'absence de nouvelles qui permet de supposer des

désastres pour l'armée, je me demande si je puis conserver ma haine,

comme une arme chargée braquée sur la poitrine de celui qui porte la

France en croupe de son cheval...

—Napoléon n'est pas la France! accentua énergiquement Malet. Il a

trahi la cause de la liberté. C'est un despote qui a tout sacrifié à

son ambition. Il a fait couler, par cent canaux sur tous les champs de

l'Europe, le plus pur sang de notre jeunesse. Il emmène avec lui en

ce moment dans les déserts béants comme des fosses la nation valide

presque entière, elle s'y engloutira!... il suit sa route funeste au

milieu des ossements... La France a besoin d'air, et elle étouffe de

liberté, et elle est bâillonnée; de paix, et elle est poussée dans des

combats sans fin... Non! la France n'est pas Napoléon et vous ne pouvez

confondre le tyran et l'esclave, le bourreau et la victime!...

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 12 / 22 段