—Il leur faudrait la barque à Caron, car le Niémen sera pour eux plus

infranchissable au retour que l'Achéron, dit en souriant Rostopchine

qui, grand admirateur des poètes du dix-huitième siècle en honneur à la

cour de Catherine II, se plaisait fort aux comparaisons mythologiques.

—J'accepte l'augure favorable, dit Alexandre; mais, messieurs, malgré

les excellentes prévisions que vous m'exposez, un doute, une anxiété

pour moi subsistent toujours... Je crois que le plan que vous m'exposez

si clairement est d'une réussite certaine... une seule chose m'arrête,

vous ne parlez pas de Napoléon!... Vous oubliez ce que vaut cet homme

extraordinaire... à lui seul il est une armée... partout où il va,

docile comme un chien dressé, la victoire accourt et lui rabat les

armées, les peuples, les souverains... Il est de taille à lutter à lui

seul contre votre général Famine, d'Armsfeld, contre vos généraux Hiver

et Incendie, Rostopchine... Il faudrait contre lui, contre sa personne

même, un autre général... plus fort que les trois autres, et nous ne

l'avons pas!

—Cet auxiliaire que Votre Majesté invoque existe, dit alors Neipperg.

—Vraiment... et il se nomme?

—La Mort!...

Alexandre eut un mouvement de surprise, presque un frisson.

—Mais Napoléon, dit-il, est en fort bonne santé, d'après les derniers

renseignements venus de Paris et de Dresde... Rien ne peut vous

autoriser, comte de Neipperg, à faire entrer en ligne défensive cet

allié quelque peu lugubre...

—Sire, mes derniers renseignements à moi me permettent de supposer

l'intervention probable de cet allié...

—Et sur quoi fondez-vous cette prévision?

—Votre Majesté n'ignore pas que depuis longtemps, au sein de l'Empire

français, des associations redoutables et ténébreuses ont noué des

intrigues, réuni des complices, préparé des attentats soudains...

—Oui, je sais, les jacobins...

—Il n'y a pas que les détestables survivants de l'infâme Révolution

qui soient les instigateurs de complots contre Napoléon, Sire. Tous

les partis ont fourni des éléments à une vaste association nommée

les Philadelphes, dont les membres se recrutent principalement dans

l'armée... Le général Moreau, du fond des États-Unis, leur a promis son

appui... Un général, républicain celui-là, mal récompensé, aigri, puni

d'ailleurs de l'emprisonnement, le général Malet, est le chef actuel

de cette formidable armée souterraine où s'enrôlent les mécontents,

les partisans de la légitimité, les catholiques fidèles indignés des

mauvais traitements infligés au vénérable Pontife, prisonnier à

Fontainebleau... Sire, voilà pour vous des auxiliaires plus précieux,

peut-être, que ceux dont parlaient mon ami M. d'Armsfeld et le comte

Rostopchine...

—Mais ce complot est-il sérieux? Est-il près d'aboutir? Ce général

Malet, dont j'entends prononcer le nom pour la première fois,

représente-t-il une force?

—Des avis particuliers que je tiens d'un Français très animé contre

Napoléon et fort dévoué à ses princes légitimes,—il se nomme M.

d'Orvault, comte de Maubreuil,—me permettent d'affirmer à Votre

Majesté, bien que le général Malet soit fort circonspect et ne révèle

ses projets à personne, qu'il saura mettre à profit l'absence de

Napoléon... Tandis que, privé de communications avec la France, perdu

dans l'immensité de votre empire, Bonaparte s'enlisera de plus en plus

dans les neiges, Malet et ses amis s'armeront et donneront le signal de

la révolte...

—Le projet est audacieux! dit Alexandre pensif.

—Le général Malet est un homme d'une rare ténacité, reprit Neipperg

encouragé par un geste du czar. Il a une première fois, au mois de

juin 1808, tenté de soulever le peuple français et d'abolir l'Empire.

Napoléon était absent, retenu à Bayonne par les affaires d'Espagne.

Malet, à la tête d'un comité siégeant à Paris, rue Bourg-l'Abbé,

imagina de répandre le bruit que Napoléon avait trouvé la mort

en Égypte, et à l'aide du sénatus-consulte, fabriqué par lui, de

proclamer la déchéance de la famille impériale et l'établissement d'un

gouvernement provisoire dont faisaient partie des hommes d'opinions

diverses modérées: les sénateurs Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht,

le général Moreau, l'ancien directeur Carnot, et Malet lui-même qui ne

s'était pas oublié. Le général Lafayette recevait le commandement de la

garde nationale, Masséna était nommé généralissime...

—J'ai entendu parler de cette histoire, dit le czar. Le complot a

avorté... La nouvelle de la mort de Napoléon, d'ailleurs, avait pu être

facilement démentie... Malet ne pouvait réussir... Bayonne n'est pas

loin de Paris...

—La Russie est plus lointaine, plus mystérieuse que l'Espagne. Si

Malet, durant cette campagne, recommence sa tentative, je crois qu'il

a de grandes chances... Il pourrait se faire aussi qu'un des affidés,

profitant du désarroi d'une guerre lointaine, parvînt à s'approcher de

Napoléon et à rendre réelle la nouvelle supposée de la mort de votre

ennemi, du tyran de la France et de l'Europe...

Alexandre s'était levé brusquement:

—L'existence des princes, comme le salut des nations, dit-il

gravement, est dans la main de Dieu... N'ayons pas l'impiété,

messieurs, de diriger les desseins de la Providence... L'empereur

Napoléon est, comme tout ce qui respire, tributaire de la mort... mais

il ne nous appartient ni de souhaiter ni de favoriser les sinistres

projets de ceux qui tenteraient de hâter le destin et d'anticiper sur

les arrêts mystérieux du Seigneur... Messieurs, je vous remercie de vos

renseignements; je conférerai avec le général Koutousoff et avec les

autres généraux... Gardez le secret et que Dieu protège la Russie!...

Le sort tournait sa roue. Napoléon, vainqueur perpétuel, allait

connaître la défaite. Le plan terrible et simple que Neipperg,

Rostopchine et d'Armsfeld avaient imaginé, et qui consistait à reculer

sans cesse devant Napoléon et à battre l'immortelle Grande Armée avec

le froid, avec la famine, avec l'incendie,—plan dont après coup

plusieurs personnages se sont attribué le mérite,—n'allait pas tarder

à recevoir un commencement d'exécution.

Le 23 juin 1812, ayant couché dans une cabane, au milieu de la forêt

de Wilkowisk, Napoléon parut sur les bords du Niémen, au-dessus de la

ville de Kowno, à un endroit qu'on appelait Poniemoff.

Le général Haxo, sur l'ordre de Napoléon, s'approcha et tous deux

traversèrent le Niémen dans une barque.

Napoléon avait ôté sa traditionnelle redingote et changé son petit

chapeau. Il avait revêtu le manteau et coiffé le shapska d'un lancier

polonais.

Ainsi déguisé, par crainte des coureurs ennemis pouvant le reconnaître

et s'acharner sur lui, il traversa la plaine, sa lunette à la main.

Il semblait prendre ainsi possession paisible de l'empire des czars.

Une barque montée par des sapeurs escortait l'esquif impérial.

Les sapeurs débarquent. Au loin, une petite troupe à cheval galope dans

la plaine.

C'est une patrouille cosaque. L'officier s'avance et demande en

allemand:

—Qui êtes-vous?

—Sapeurs du général Eblé! répond le lieutenant.

—Pourquoi venez-vous en Russie? demande alors en français l'officier

cosaque.

—Pour vous faire la guerre!

—Malédiction sur vous! répond le Russe, et il décharge son pistolet

vers la barque. Les sapeurs tirent. Le Cosaque et ses hommes ont

disparu dans la forêt. Rien ne répond. Aucun bruit de chevaux ou

d'armes qu'on apprête. Le silence noir.

L'Empereur descend à terre. Un cheval a été transbordé. Il le monte. La

bête fait un faux pas et s'abat sur la berge.

—Mauvais présage! murmure le général Haxo.

Napoléon hausse les épaules et part au hasard vers la forêt.

Là se trouve une petite éminence. Il y grimpe. Il braque sa lunette. Il

fouille l'étendue. Il cherche l'armée d'Alexandre, les tentes, le camp,

les chevaux russes. Il ne voit que la forêt et la plaine à perte de

vue. La forêt noire et muette, la plaine brune et déserte. Tout se tait.

Tout à coup l'Empereur prête l'oreille. Il tressaille. Sa physionomie

s'anime. Il a cru entendre le canon. C'est un orage formidable qui

gronde au loin. Promenant sa lunette sur un autre coin de l'horizon,

dans les ombres déjà grandissantes du crépuscule il a cru découvrir

les feux d'un bivouac. Sans doute l'armée d'Alexandre est campée

là... alors demain ce sera la bataille!... Et son visage s'illumine

de contentement et d'espoir. Mais il examine plus attentivement.

Ces flammes de bivouac ont une activité suspecte. Il ne tarde pas à

reconnaître leur nature: c'est un hameau, le premier sur la route,

auquel en s'enfuyant les habitants ont mis le feu. Rostopchine a été

compris et déjà obéi.

Partout la solitude, le vide, l'abîme, le gouffre, l'inconnu; partout

l'ombre et le silence, avec çà et là le jaillissement soudain des

flammes...

Le plan fatal était rigoureusement suivi. L'armée russe s'évanouissait

comme une nuée qui disparaît et se fond sous l'horizon; elle

s'effaçait confondue dans la ligne monotone et grise des plaines se

déroulant, triste tapis sans fin. L'étendue allait capter la Grande

Armée. A son tour, on la verrait fondre et se dissoudre dans le creuset

perfide de ces steppes. Cette terre boirait ce demi-million d'hommes

comme le sable du désert les cours d'eau qui s'y perdent.

Les soldats russes, les habitants même semblaient entraînés dans une

déroute fantastique; mais les trois sinistres chefs qui devaient

changer en retour victorieux cette panique apparente, le Froid, la

Faim, le Feu, bientôt prendraient l'offensive.

Napoléon, comme si déjà il eût entrevu ces visions terribles et

pressenti l'épouvantable destinée, revint, sombre et soucieux, au pas

de son cheval, vers son armée.

Mais le lendemain, 24 juin 1812, le magnifique spectacle offert à ses

yeux chassa les présages funèbres de la veille.

A trois heures du matin, sur trois ponts jetés pendant la nuit par

des voltigeurs de la division Morand et par les pontonniers d'Eblé,

commença le majestueux passage de cette formidable armée de six

cent mille hommes dont une poignée à peine, comme l'avait annoncé

d'Armsfeld, retournerait sur l'autre rive.

Le Niémen franchi, l'empire russe s'ouvrait béant comme un entonnoir

devant Napoléon et ses braves: l'humiliation de la défaite, les

souffrances du froid et de la faim, les épouvantes des villes enlevées

et le retour lamentable à travers le cimetière des neiges, voilà les

parois de cet entonnoir sinistre au fond duquel étaient l'invasion, la

captivité, Sainte-Hélène et la mort.

Comme poussés par une puissance mystérieuse et funeste, le Niémen

traversé, Napoléon et la France étaient en route vers l'abîme.

XI

LA MAISON DE SANTÉ

La maison de santé du docteur Dubuisson était à la fois un

établissement thérapeutique où l'on soignait des pensionnaires atteints

de diverses affections chroniques et une annexe des prisons d'État, où

l'on recevait des détenus spéciaux.

Certains condamnés politiques obtenaient, en arguant d'infirmités ou

en invoquant des maladies que le complaisant certificat d'un médecin

ami savait aggraver par l'emploi de termes scientifiques terrifiants,

la faveur d'être transférés chez le docteur Dubuisson et de subir leur

peine en ses chambres plus confortables et plus saines que les cellules

des prisons de l'Empire.

Sous tous les gouvernements, il y eut ainsi des prisonniers

privilégiés. Pendant le second Empire, l'établissement hydrothérapique

du docteur Pascal, la maison du docteur Béni-Barde, bien d'autres

hôtels médicaux analogues reçurent les journalistes et les orateurs de

réunions publiques désireux d'échapper au régime, relativement bénin

d'ailleurs, de Sainte-Pélagie. Cette faveur est continuée sous la

République.

Ce fut Napoléon qui inaugura ce système mixte, plein de tolérance et

d'humanité pour des adversaires politiques rarement dangereux et qu'un

retour de fortune peut brusquement porter au pouvoir. Que de ministères

se sont, chez nous, recrutés dans les prisons!

Mais on remarquera que, sous les pouvoirs qui succédèrent à l'Empire,

les détenus admis à jouir du transfèrement hospitalier n'étaient

frappés que de condamnations légères et n'avaient commis que des délits

de plume ou de parole. Les autres subissaient le régime pénitentiaire

commun. Parfois même les forteresses du Taureau, de l'île d'Aix, de

Joux, les maisons centrales de Fontevrault, de Doullens, de Clairvaux,

les villes d'Afrique comme Lambessa, les bagnes aussi, gardaient les

auteurs de complots ou les chefs d'émeutes vaincues. Le terrible

despote que fut Napoléon se montra souvent, envers des hommes qui

avaient tenté de l'assassiner, plus clément.

Dans l'établissement du docteur Dubuisson, situé en haut du faubourg

Saint-Antoine, proche la barrière du Trône, au milieu d'une

demi-campagne, avec des arbres, du bon air, le quartier voisin porte

encore le nom de Bel-Air, parmi de riantes maisonnettes et proche le

bois de Vincennes, des ennemis redoutables et personnels de l'Empereur

subissaient une captivité assez douce.

Là se trouvaient incarcérés pour des causes diverses, outre le général

Malet, deux frères, les princes Armand et Jules de Polignac, arrêtés à

la suite de la conspiration de Georges Cadoudal, le marquis de Puyvert

également royaliste, enfin l'abbé Lafon, le conseiller, le confident de

Malet, mais qui croyait de bonne foi que le général travaillait pour

les Bourbons et pour le pape.

L'abbé Lafon que nous avons vu, le jour de la naissance du roi de

Rome, attendre avec impatience, dans le petit cabaret de l'hôtel de

Nantes, la nouvelle qui pouvait hâter ou retarder ses espérances de

conspirateur royaliste, avait été écroué depuis. Protégé par le comte

Dubois, préfet de police, il avait obtenu de subir sa peine en la

maison de santé de la barrière du Trône.

Malet prit sur-le-champ l'abbé en affection. Il ne tarda pas à lui

donner toute sa confiance.

Le général Claude-François Malet avait alors cinquante-huit ans. Il

était né à Dôle, dans le Jura, d'une famille noble; il s'engagea à

l'âge de seize ans et se trouvait capitaine de cavalerie aux premières

heures de la Révolution. Délégué à la fête de la Fédération en 1790 par

son département, il fut élu chef du bataillon franc-comtois et commanda

la place de Besançon. En 1799, il fut envoyé comme général de brigade

à l'armée d'Italie et servit sous Championnet et Masséna. Il se trouva,

dans les premières promotions, nommé commandeur de la Légion d'honneur.

Il avait adhéré à la constitution de l'Empire, avec quelques réserves:

«Citoyen Premier Consul, écrivait-il à Bonaparte, en lui envoyant son

vote et celui de ses soldats, nous réunissons nos vœux à ceux des

Français qui désirent voir leur patrie heureuse et libre. Si l'Empire

héréditaire est le seul refuge qui nous reste contre les factions,

soyez Empereur...»

Il y avait en ce militaire plein de révoltes et aussi de rêves

aventureux, soldat médiocre d'ailleurs, perpétuel mécontent, subordonné

aigri, qui voyait d'un œil irrité l'avancement brusque de camarades

beaucoup plus jeunes que lui, une âme de conspirateur et des calculs

de traître. Le mémorable complot qui porte son nom n'était pas son

coup d'essai. Toute son existence fut agitée par des projets ténébreux

de coups de main, d'émeutes de casernes, de pronunciamentos dans les

camps, avec de romanesques combinaisons d'enlèvement. On retrouvait en

lui le condottiere des petites républiques d'Italie et le franc-juge

teutonique. Les généraux espagnols contemporains ont reproduit son

tempérament.

Il s'était affilié de bonne heure à des associations militaires dont

le but était le renversement de tout chef voulant s'emparer du pouvoir

et changer la forme républicaine. Ces sociétés portaient différents

noms. Leurs adhérents se nommaient _Miquelets_ dans la région des

Pyrénées, _Barbets_ dans les Alpes, _Bandoliers_ dans le Jura, _Frères

bleus_ dans le Centre et l'Ouest. Ces groupes divers parvinrent à se

fondre dans la société des Philadelphes, qui avait des ramifications

à l'étranger, et sur laquelle nous avons donné quelques détails dans

l'épisode intitulé: _La Maréchale_. Malet portait le nom de Léonidas,

chez les Philadelphes dont il devint le chef à la mort du colonel Oudet

(Philopœmen), tué à Wagram.

Commandant le camp de Dijon en 1799, Malet, avec les Philadelphes,

combina un plan d'enlèvement du Premier Consul, qui devait passer par

Dijon pour aller gagner la bataille de Marengo et sauver la France.

Cent hommes résolus, apostés par Malet qui leur avait donné une

consigne en apparence insignifiante, pouvaient entourer le cortège

de Bonaparte dans les défilés du Jura et le faire prisonnier. Quelle

aubaine pour l'Autriche si Malet eût réussi! Son plan consistait à

profiter de la confusion suivant la mort du Premier Consul pour marcher

sur Paris à la tête des troupes du Jura. Le complot fut éventé. Le

Premier Consul évita les défilés suspects et put parvenir sur le champ

de bataille de Marengo. La fortune tournait le dos aux Autrichiens.

Malet fut alors soupçonné, mais non convaincu de trahison. Le chef

de la haute police, Desmarets, dit en ses curieux et précieux

_Témoignages_: «Je crus le voir affilié alors à certain projet

d'enlèvement du Premier Consul à son passage à Dijon. L'explication

que j'ai eue avec lui mit fin à quelques relations que nous avions

conservées de l'armée d'Italie.»

D'Angoulême, où il avait été détaché, il passa à Rome où, à la suite

d'actes d'insubordination affichant son désaccord avec le général

Miollis, il fut révoqué.

Cette mesure ne fut point pour calmer ses idées de rébellion. Il voua

une haine vigoureuse à l'Empereur. Il chercha donc avec une tenace

patience à profiter de tous les événements, à les susciter s'il était

possible, à les supposer au besoin, pour s'emparer de l'armée, soulever

le peuple et renverser son ennemi.

Cette haine, plus que le passé de Malet, explique ses sentiments

républicains qui sont incontestables, quoiqu'il ait cherché des alliés

parmi les royalistes.

Il tenta, comme nous l'avons vu, en 1807, avec le comité de la rue

Bourg-l'Abbé dont le jacobin Demaillot était le mineur, de détrôner

Napoléon. Son plan consistait à profiter de l'éloignement de

l'Empereur, pour répandre le bruit de sa mort. Le complot fut dénoncé

et Malet ne tarda pas à être emprisonné.

Nous avons reproduit la lettre, pleine de soumission, par laquelle

il demandait sa grâce à l'Empereur, offrant de quitter la France et

d'aller vivre de l'existence du colon à l'île de France.

A la suite de la démarche faite par Renée, accompagnée de La Violette,

et sollicitant, à Saint-Cloud, la grâce de Malet et du major Marcel,

compromis dans son complot, l'Empereur avait accordé remise de sa

peine au major et autorisé Malet à séjourner dans la maison du docteur

Dubuisson.

C'est là que nous le retrouvons le jeudi 22 octobre 1812,—le jour

même, à jamais tragique, où Napoléon évacuait Moscou et commençait,

avec la Grande Armée en haillons, la sinistre étape dans les neiges.

Malet, même en prison, n'avait pas cessé de conspirer. En 1809, il

avait voulu recommencer sa tentative, c'est-à-dire répandre le bruit

que l'Empereur avait été tué à Wagram; puis, à la faveur du désarroi

général, marcher sur Notre-Dame,—il avait choisi le 29 juin, où l'on y

célébrait un _Te Deum_. Là, il se serait emparé des autorités civiles

et militaires rassemblées pour la cérémonie. Un Italien nommé Sorbi,

détenu avec lui à la Force, avait surpris en partie son plan. Malet

conçut des doutes sur la fidélité de cet homme. Il donna contre-ordre à

ses affidés. Le _Te Deum_ de Wagram se passa donc sans incidents.

Ce conspirateur opiniâtre avait une idée fixe: profiter de la stupeur

qui suivrait la nouvelle de la mort de l'Empereur, brusquement

proclamée, et se rendre maître, à la faveur de la confusion

universelle, de divers postes et du suprême pouvoir militaire. Il

évoque ainsi la physionomie sombre et restée quelque peu mystérieuse

d'un autre prisonnier d'État, Auguste Blanqui, comme lui cherchant le

renversement du pouvoir par des coups de surprise, des émeutes faites à

petit nombre, et l'usurpation des ministères, de l'Hôtel de ville, de

la police, soit par la force, soit à l'aide de faux cachets et d'actes

fabriqués.

Malet a-t-il conspiré seul, en 1812, avec les quelques compagnons qui

figurèrent à son procès; ou bien était-il soutenu par des complices

puissants, restés secrets et indemnes? Comptait-il sur l'appoint de ce

qui restait des Philadelphes, sur le secours immédiat des officiers

révoqués partageant ses rancunes et n'attendant qu'une occasion de se

jeter dans une insurrection? Tout porte à le croire, mais la preuve

historique de cette double complicité n'a pas été faite, et l'on ne

peut, en toute sécurité, donner à Malet d'autres auxiliaires que ceux

qui furent connus par la suite.

Le règlement de la maison de santé permettait aux pensionnaires de

recevoir des visites toute la journée.

Malet accueillait donc chaque jour un certain nombre de visiteurs. Rien

d'insolite ne marqua ses réceptions du jeudi 22 octobre.

Dans sa chambre, se trouvaient réunis l'abbé Lafon, le moine Camagno,

le séminariste Boutreux, l'ex-médecin-major Marcel, et un jeune

militaire, le caporal Rateau, de la garde de Paris.

Rateau avait vingt-huit ans. Il était le fils d'un fabricant de

liqueurs de Bordeaux et était parent du baron Rateau, procureur général

à la Cour de Bordeaux.

Quand les cinq complices furent seuls en face de leur chef, qui les

avait retenus sous des prétextes divers, Malet dit d'un ton bref:

—Il faut en finir, mes amis... l'Empire a trop duré, et l'Empereur a

trop vécu!... voici l'heure de frapper le grand coup... Êtes-vous prêts

à me suivre?...

Il les interrogea du regard rapidement. Tous répondirent

affirmativement.

L'abbé Lafon fit cette réserve:

—Il est entendu, mon cher général, qu'il s'agit seulement de renverser

l'Empire et non de rétablir la République?

Malet eut un geste d'impatience.

—Nous réservons la forme de gouvernement, dit-il; les Français,

redevenus libres, choisiront le régime qui leur paraîtra le meilleur...

—Soit, dit le moine Camagno, avec sa face bistrée de forban et ses

yeux où luisait la flamme du fanatisme, nous marcherons avec vous,

général, fût-ce au supplice, mais vous me garantissez à moi, pour

que je puisse le confirmer à mes amis, que tous vos efforts, si vous

réussissez, tendront à rétablir sur son trône le roi d'Espagne,

Ferdinand VII?

—Nous nous occuperons des affaires d'Espagne quand nous en aurons fini

ici avec le tyran,—répondit avec brusquerie Malet. Personne n'a plus

d'objection à faire? reprit-il en lançant un regard impérieux à la

ronde.

—Nous ne devons pas seulement nous armer pour démolir un trône, dit,

de sa voix calme de sectaire, l'ex-major Marcel, l'humanitaire disciple

d'Anacharsis Clootz, mais bien pour fonder la république universelle,

la fédération pacifique des États-Unis d'Europe. Je vous demande donc,

général, de profiter de l'immense élan généreux que votre grand acte va

donner à tous les peuples, pour délivrer les nations dans les fers...

La Pologne, l'Irlande, la Grèce, attendent de nous leur délivrance...

Il faut décréter la révolution au nom du principe des nationalités;

il faut que la France donne une patrie à ceux qui n'en ont pas, et

affranchisse les humains encore esclaves... Voilà pour quel noble but

je marche avec vous, général!

—Nous nous occuperons de nous fortifier, en nous créant des alliés

parmi les peuples asservis, c'est entendu! dit Malet; mais avant de

songer à l'affranchissement des Polonais, des Irlandais et des Grecs,

il faut délivrer les Français... On n'a plus rien à ajouter?

—Pardon, général, dit timidement le séminariste Boutreux, il ne faudra

pas oublier notre saint Pontife, qui est en prison...

—C'est convenu! Je l'ai déjà dit... Mais Napoléon d'abord, le pape

après! fit Malet avec une irritation croissante. Et toi, ajouta-t-il

en s'adressant au caporal, as-tu quelque roi ou quelque pape à me

recommander? Tu es le seul qui n'ait pas ouvert la bouche...

—Mon général, répondit en rougissant Rateau, je voudrais bien devenir

sous-lieutenant...

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 11 / 22 段