La nouvelle de la marche en avant du corps de Davout ne le surprenait

guère. Il prévoyait depuis longtemps cette guerre, et l'on peut

affirmer qu'il l'avait cherchée, provoquée, pour ainsi dire rendue

forcée, nécessaire et presque inévitable, assurément. N'avait-il

pas notamment réclamé l'évacuation de la Prusse par les troupes de

Napoléon? Qu'aurait-il exigé de plus de la France vaincue? Bien que

Napoléon ait gardé aux yeux de la postérité la responsabilité d'une

provocation téméraire adressée à ce colosse du Nord, et tout en

reconnaissant que, confiant dans sa force, grisé par le vin de la

gloire bu à toutes les coupes de l'Europe, entraîné par la fureur

conquérante et acquisitoire, semblable à la folie du joueur emballé,

qui risque ses gains et son avoir sur une dernière carte, il n'ait

pas très énergiquement tenté de conserver la paix, il est certain que

depuis longtemps Alexandre s'attendait à ce formidable duel et qu'il

s'était exercé, préparé, armé en vue du combat qu'il prévoyait et qu'il

ne fit rien pour l'empêcher.

A Tilsitt, à Erfurt, dans ces grandes parades pompeuses et

étourdissantes, il avait sans doute témoigné envers Napoléon d'une

admiration profonde. Il était sincère alors, le jeune empereur, et son

exaltation élogieuse n'avait pas le caractère d'une menteuse flatterie.

Son enthousiasme, manifesté publiquement et à plusieurs reprises, pour

son glorieux hôte du radeau du Niémen et du palais de Berlin, n'eut

jamais le caractère d'une trompeuse comédie. Mais tout en admirant

réellement le grand soldat victorieux, tout en se montrant fier et

même heureux de son intimité avec lui, ravi et grandi, se trouvant

traité par le puissant César de France comme un égal, comme un associé

au partage du monde, Napoléon ayant l'Occident et Alexandre l'Orient,

son âme slave s'ouvrait à la fois à l'admiration et à l'envie: plus il

trouvait grand Napoléon, plus il souhaitait le rabaisser et l'abattre.

En même temps que son orgueil était satisfait de cette égalité

souveraine, un autre sentiment envahissait l'âme du jeune czar. Il

se disait que Napoléon renversé, battu, proscrit, tué, sa puissance

serait détruite, son prestige de gloire évanoui pour longtemps, pour

toujours peut-être en France, et qu'avec la chute de l'Empereur

s'accomplirait aussi l'effondrement de cette nation vaillante et

dangereuse, qui représentait la Révolution, se révélait impie ou peu

croyante dans tous ses actes, et qui n'avait pas craint, après avoir

proscrit les prêtres de sa religion et renversé les autels, de couper

la tête à un roi, à Louis XVI, son maître légitime.

Et Alexandre se disait aussi qu'il lui appartenait d'être le justicier

de son époque. Il châtierait les Français de leur révolte contre leur

souverain, il effacerait dans le sang des batailles la souillure

révolutionnaire, et à Napoléon qui n'était qu'un Robespierre plus

puissant, plus terrible que l'homme de la guillotine, vrai boucher de

l'Europe, régicide à sa façon, frappant les souverains à coups de canon

et promenant des rives du Tage au bord du Niémen son drapeau tricolore

qui était celui des jacobins, il ôterait, si Dieu prêtait force à ses

armes, ce pouvoir immense, véritable outrage aux monarques tenant leur

couronne de Dieu, menace perpétuelle pour tous les trônes.

En même temps qu'il rêvait de devenir l'arbitre du monde, le roi

des rois d'Europe,—car quel potentat pourrait rivaliser avec lui

s'il venait à bout de Napoléon?—un certain ressentiment familial

lui tenait au cœur: Napoléon, résolu à divorcer afin d'épouser une

princesse susceptible de lui donner un héritier, avait laissé presque

officiellement pressentir qu'une alliance avec la Russie lui serait

précieuse. La grande-duchesse Anne, sœur d'Alexandre, avait même été

avertie des démarches de Napoléon. Le mariage russe était déjà annoncé,

quand brusquement, en prenant le prétexte d'une question de rites, et

paraissant s'effrayer de l'introduction au Palais des Tuileries d'un

pope et d'une liturgie grecque, Napoléon avait rompu les pourparlers,

en hâte décidé et conclu son mariage avec l'archiduchesse d'Autriche.

Tous ces éléments divers avaient modifié l'état d'âme d'Alexandre à

l'égard de Napoléon. Il l'admirait toujours, il n'en était que plus

ardent à vouloir le vaincre. Plus tard il devait le haïr d'une aversion

profonde, et, vaincu, l'accabler.

Il calculait alors, outre les avantages de la position et l'importance

des forces dont il disposait, le bénéfice d'un apport moral

considérable résultant de la lassitude visible qui s'emparait de

la nation française, épuisée par vingt ans de combats; il tablait

également sur l'hostilité sourde mais certaine de tous les petits rois

et des principicules que Napoléon avait absorbés dans son Empire, dont

il avait éteint le rayonnement en son éclatant foyer de gloire.

Il possédait à l'égard de ces forces morales des données aussi exactes,

aussi précises que celles que M. de Czernicheff lui avait procurées

sur l'état des armées françaises, en échange d'un peu d'or compté à un

commis des bureaux de la Guerre.

Ce n'était donc pas à la légère qu'il se résolvait à la bataille,

refusant les dernières propositions que Napoléon lui avait fait

transmettre par M. de Narbonne et par M. de Lauriston. Mais, au moment

d'engager un si formidable combat, l'émotion le prenait: l'adversaire

était si fort, si glorieux, si habitué à vaincre, et il traînait

avec lui toute une nation qui ignorait la retraite! La Victoire,

ailes déployées, ne semblait-elle pas faire partie de l'avant-garde

française? De là, l'air soucieux avec lequel il accueillait l'explosion

d'enthousiasme patriotique des généraux, et la méditation où il s'abîma

à la suite.

Quand il rompit le silence que personne n'avait osé interrompre, ce

fut pour demander aux militaires rassemblés en conseil s'ils avaient

un plan à lui soumettre, un projet à discuter, et quelle tactique ils

conseillaient de suivre pour répondre à la marche sur le Niémen du

corps de Davout.

Le général Barclay de Tolly exposa, le premier, son plan. Il consistait

à ne pas attendre Napoléon en personne. On n'avait affaire, quant à

présent, qu'au prince d'Eckmühl, il fallait lui barrer la route et

anéantir son corps, avant qu'il fût rejoint par ceux de Ney ou de

Victor. L'immense armée de Napoléon était éparpillée en Espagne, en

Hollande, en Prusse, en Italie; il ne fallait pas lui donner le temps

de se réunir, et la bataille devait être livrée, avec la concentration

de tous les corps en route, de la Vistule à l'Oder.

C'était la tactique ordinaire de Napoléon. Elle lui avait assuré la

victoire à Austerlitz, comme à Wagram. Le secret de son génie militaire

consistait à se porter en avant, à attaquer avec des forces supérieures

l'ennemi divisé, à empêcher sa jonction et à se retourner ensuite sur

le second tronçon, en bénéficiant de l'élan, de la confiance issue de

la victoire, en accablant un adversaire affaibli et démoralisé.—Il

faut battre Napoléon avec les armes de Napoléon, conclut Barclay de

Tolly: c'est à force d'être vaincus par lui que nous aurons appris à le

vaincre. Montrons-lui que, s'il est bon professeur, nous ne sommes pas

mauvais écoliers!...

Le prince Bagration, l'Allemand Pfuhl, le général Beningsen

approuvèrent leur collègue.

Tous conseillèrent la marche en avant: il ne fallait pas accorder à

Napoléon le temps de s'organiser, on devait surprendre Davout, le

refouler, envahir le grand-duché de Varsovie, puis la Prusse, et

livrer combat successivement à tous les corps qu'on rencontrerait.

On n'aurait qu'à achever la victoire quand le maréchal Ney arriverait

avec ses soldats de Mayence et du Rhin; le prince Eugène qui amenait

ses troupes de plus loin encore, de la Lombardie, serait obligé de se

rendre sans pouvoir livrer bataille. Enfin, puisqu'on avait terminé

la guerre avec les Turcs et qu'on disposait de l'armée du Danube

commandée par l'amiral Tchikackoff et de l'armée de Volhynie commandée

par le général Tormasoff, on prendrait à revers les débris des corps

successivement écrasés en marchant par Lembey et Varsovie sur le flanc

des Français. Rien alors ne pourrait plus arrêter l'armée russe,

décuplée par ses victoires successives, et si l'on rencontrait Napoléon

vers Dresde ou Leipsick, on lui livrerait bataille avec des contingents

bien supérieurs. Cette fois, il serait vaincu.

Ce plan séduisit tout d'abord Alexandre. Il correspondait à des

idées hardies que sa vaillance aimait et la marche en avant ne

pouvait déplaire à un jeune empereur, impatient de gloire et assoiffé

de revanche. La possibilité de vaincre Napoléon en employant sa

tactique, en tombant successivement sur ses corps isolés, flattait son

amour-propre: le mirage d'une destruction complète de l'armée française

et peut-être d'une marche sur Paris à travers l'Allemagne reconquise,

grâce à l'appoint des armées du Danube et de Volhynie, séduisait son

imagination orientale.

Il remercia et félicita ses généraux, se réservant dans une seconde

délibération, après avoir reçu des renseignements militaires précis sur

la position de divers corps français et sur la mise en mouvement du

corps du prince d'Eckmühl, d'arrêter définitivement le plan de combat.

Il remarqua seulement qu'un seul des chefs militaires n'avait pas parlé.

—Et vous, prince, vous ne dites rien? N'avez-vous donc aucun plan à

nous proposer ou bien vous ralliez vous simplement à l'avis qui vient

d'être exprimé? demanda Alexandre à Koutousoff.

Le vieux général hocha la tête et répondit d'une voix sombre, avec un

mouvement d'épaules significatif:

—On est mal venu, lorsque la trompette a déjà sonné, et que l'épée est

à moitié hors du fourreau, de conseiller d'interrompre la sonnerie et

de faire retomber, au moins pour un temps, l'épée dans sa gaine...

—C'est donc cela que vous me conseillez? dit vivement Alexandre, la

paix, l'humiliation... Napoléon vous fait peur!

—Je pourrais avoir peur d'une lutte avec Napoléon sans être pour cela

un poltron, Sire, dit le vieux guerrier froissé. J'ai écouté en silence

mes jeunes collègues parler d'envahir le grand-duché, de traverser la

Prusse, même de nous promener à travers l'Allemagne et de gagner ainsi

les frontières de France, d'atteindre Paris peut-être... Ce sont là des

rêves! Je ne dis pas qu'ils soient irréalisables, mais pas à présent...

Plus tard!... Quand Napoléon aura été vaincu... car il peut l'être;

mais à la condition de ne pas se jeter étourdiment au-devant de lui, de

ne pas se précipiter dans le piège toujours ouvert de son génie et de

son incomparable audace que la fortune a jusqu'ici récompensés...

—Un poète latin, je crois, a dit cela, général, interrompit Alexandre

avec un léger sourire, et il pensait: Ce vieux brave radote!

—Un autre poète a dit aussi, répondit vivement Koutousoff, un

fabuliste français, qu'il ne fallait pas vendre la peau de l'ours

vivant... Napoléon est toujours debout... vous le peignez à terre,

mais, pour le moment, il est toujours vainqueur et le plus formidable

général triomphant qui soit... Rien qu'à son nom les armées s'enfuient

et les villes s'ouvrent... Vous serez à la merci d'une bataille si

vous allez au-devant de Napoléon... Ce que je dis là, ce n'est pas

moi qui l'ai vu et compris le premier... j'en ai fait mon profit, je

souhaiterais, Sire, que tout le monde ici en fût comme moi persuadé.

—Et qui donc vous a donné des leçons, à vous, éminent stratégiste?

demanda ironiquement le czar.

—Un diplomate autrichien, qui est en même temps général... M. le comte

de Neipperg, répondit Koutousoff... Que Votre Majesté fasse venir M.

de Neipperg et l'interroge, il lui développera son plan que j'admire

et que j'approuve... C'est le seul que je suivrais si Votre Majesté me

faisait l'honneur de me confier le commandement en chef de ses armées

et la responsabilité du salut de la Russie! ajouta avec gravité le

vieux guerrier, dont les paroles et l'attitude surprirent tous les

assistants de ce décisif conseil.

Au dehors des cris, des rumeurs s'élevaient de la foule. Le bruit de la

guerre déclarée et de l'arrivée prochaine des Français sur le Niémen

s'était propagé à la suite du passage du courrier extraordinaire.

—Vive notre père le Czar!... A bas Barclay!... Vive Koutousoff!... Que

Koutousoff soit chef!...

Voilà ce que criait cette foule sous les fenêtres du palais où

délibérait Alexandre.

L'acclamation populaire lui désignant Koutousoff comme généralissime

fit une impression assez vive sur son esprit. La fermeté avec laquelle

l'émule de Souwaroff avait conseillé d'attendre Napoléon et non de se

porter imprudemment au-devant de lui le décida à examiner de plus près

le projet de Koutousoff.

—J'interrogerai M. de Neipperg, dit-il, je le savais homme très

bien informé des affaires d'Europe; il m'a donné des indications

intéressantes déjà, dans un mémoire qu'il m'a remis, sur l'état des

esprits en France et sur les dispositions de la cour d'Autriche à

l'égard du dangereux gendre de notre bien-aimé frère François; mais

j'ignorais qu'à ses talents de diplomate il ajoutait des connaissances

d'art militaire... Sur votre avis, général, je prendrai donc aussi

conseil de M. de Neipperg et je soumettrai son plan à votre examen à

tous, messieurs, conclut Alexandre en levant la séance.

—Faites venir également, Sire, M. d'Armsfeld, l'émigré suédois, et

avec lui le comte Rostopchine, dit Koutousoff en se retirant, tous les

trois sont d'accord sur le danger qu'il y aurait à aller à la rencontre

de Napoléon, sur l'avantage qui résultera de l'attente!

Alexandre aussitôt manda près de lui les trois personnages désignés par

le vieux général.

Il leur répéta la question qu'il avait posée au conseil des généraux,

s'adressant d'abord à M. de Neipperg.

M. de Neipperg, après avoir remercié l'empereur Alexandre de sa

flatteuse interrogation, lui confirma le plan qu'il avait imaginé et

dont Koutousoff avait indiqué les grandes lignes.

Bien loin de songer à s'avancer au-devant de Napoléon, selon le

projet de Neipperg, soumis et concerté avec M. d'Armsfeld et le

général Rostopchine, il fallait au contraire reculer, reculer

sans cesse devant lui, faire le désert, en face, sur les côtés,

derrière, partout autour de lui... en l'attirant dans l'intérieur de

l'immense empire, on le vouait, lui et son armée, à une destruction

complète!... Ce n'était pas d'un seul coup et brillamment, dans

la fumée et le tapage d'une grande bataille, qu'on anéantirait sa

puissance, mais on l'émietterait... par bribes on lui arracherait le

sceptre des combats... Il faudrait éviter autant que possible les

grandes rencontres et faire la guerre d'escarmouches... régiments

par régiments, compagnies par compagnies, homme par homme, on lui

dévorerait son armée... comme une bande de loups qui laisse passer le

troupeau et se jette sur les traînards, sur les isolés, on rongerait

ses magnifiques corps d'armée. Ce que l'Espagne avait si héroïquement

tenté et si grandement réussi avec ses guérillas et ses partisans, on

pourrait l'oser avec les Cosaques... Platoff, leur hetman, n'était-il

pas là, prêt à cette guerre de ruses, de surprises, de brusque

irruption, puis de fuite soudaine et de retour rapide et inattendu...

une guerre d'oiseaux de proie au vol tournoyant, fondant sur les

victimes à dépecer, disparaissant au fond de l'horizon, quand elle

bouge et fait mine de les chasser, pour revenir bientôt la harceler

plus faible, moins capable de résister. Les Parthes et les Scythes

ainsi se défendaient en attaquant, poignée de moustiques aux prises

avec le lion... Les lances des Cosaques seraient les aiguillons de ces

moustiques... le lion, impuissant et ensanglanté, s'en retournerait

honteux et blessé... la gloire était dans le succès final et non dans

les moyens de l'obtenir... Par l'espace, par la fuite, par la solitude,

voilà comment il fallait défendre le sol russe. C'était une fosse

immense qu'il s'agissait de creuser devant la Grande Armée... elle y

coulerait, et ne se relèverait d'une de ces tombes de neige que pour

trébucher et s'enterrer dans la suivante. La terre russe se défendrait

d'elle-même: dans ses steppes invincibles, imprenables et contre

lesquels le canon, comme le génie de Napoléon, seraient impuissants,

elle engloutirait jusqu'au dernier Français, si ce Français s'obstinait

à ne point battre en retraite!...

Neipperg développa avec précision ce plan véritablement génial et

terrible que lui avait inspiré sa haine contre Napoléon.

Le czar, frappé par les raisons qui lui étaient fournies, approuva

silencieusement les idées de M. de Neipperg. Puis, se tournant vers M.

d'Armsfeld, à son tour il l'interrogea.

L'agent suédois appuya le plan de M. de Neipperg. La retraite, la fuite

même étaient glorieuses, comme une marche en avant, si la victoire

était au bout. On reviendrait alors sur la route parcourue et l'on

reconduirait les Français, au delà du Niémen, au delà de l'Oder, au

delà du Rhin, peut-être!...

M. d'Armsfeld ajouta que Sa Majesté pouvait compter sur l'appui de la

Suède. Bernadotte, fidèle aux engagements pris envers la Russie, se

dégageait complètement de la cause française. Pour accentuer la rupture

avec Napoléon, il avait réclamé la cession de la Norvège que gardait

le Danemark, et renoncé à la Finlande que Napoléon lui offrait au

détriment de la Russie. Il avait en outre demandé un subside de vingt

millions. Napoléon avait, comme s'y attendait le prince royal, refusé

d'accepter ces conditions. Bernadotte serait donc l'allié de la Russie

et il s'engageait à suivre jusqu'au bout la fortune de ses nouveaux

amis, à combattre, jusqu'à la victoire finale, Napoléon.

Alexandre écouta avec grand plaisir la communication de M. d'Armsfeld.

L'appoint des Suédois n'était pas à négliger. Le prestige de Bernadotte

comme homme de guerre était très grand en Russie. Par des bouches

intéressées, Bernadotte faisait mousser ses capacités militaires. Il se

donnait comme l'égal de Napoléon, insinuait que c'était lui l'auteur

principal de ses victoires et prétendait qu'il était le seul homme de

guerre en Europe capable de le battre. Le prestige des lieutenants de

Napoléon était si grand alors que tout le monde en Russie et en Suède

ajoutait foi aux gasconnades du perfide maréchal de l'Empire. Cet

envieux et intrigant personnage n'était encore que prince royal de

Suède; en servant la Russie et en trahissant son Empereur, qui avait

fait maréchal, prince de Ponte-Corvo, et avait comblé de dignités

et d'argent son ancien camarade des armées de la République, il

comptait bien recevoir, pour prix de sa trahison, la couronne. Judas,

fréquemment, encaisse plus de trente deniers.

—Eh bien! messieurs, reprit le czar, en présence des observations

et renseignements pleins d'intérêt de M. le comte d'Armsfeld, je me

rends entièrement à vos idées... J'adopte le plan si inattendu, si

simple et si grand à la fois de M. de Neipperg... Nous écouterons notre

vieil et illustre Koutousoff, et nous nous en rapporterons à lui pour

l'exécution... Ainsi nous reculerons devant les Français... nous les

laisserons s'aventurer et se perdre en notre empire... partout les

habitants devront céder la place aux envahisseurs!...

Alexandre tout à coup s'arrêta. Une objection, forte sans doute, venait

de se présenter à son esprit très lucide. Il la soumit aussitôt à ses

trois conseillers improvisés:

—Mais les Français, messieurs, dit-il avec vivacité, si nous leur

laissons l'accès libre, si nous ne livrons que les batailles qu'il

sera impossible d'éviter, finiront par atteindre les grandes villes

où existent des approvisionnements considérables, où les habitants,

plus sédentaires et plus riches que ceux des villages, se refuseront

peut-être à évacuer l'enceinte de la cité, à abandonner leurs maisons,

les richesses qu'elles renferment, que ferons-nous si Napoléon

arrive jusqu'à Moscou? Ne lui disputerons-nous pas les trésors, les

provisions, les richesses de toute nature et les abondants magasins que

contient cette antique capitale? Croyez-vous qu'il faille aussi reculer

une fois là et laisser l'envahisseur entrer dans Moscou portes ouvertes?

Le troisième personnage, le comte Rostopchine, qui n'avait pas encore

dit un mot, toussa légèrement comme pour attirer l'attention du czar et

hasarda d'une voix flûtée:

—En ma qualité de gouverneur de Moscou, je désirerais répondre!

—Comte Fédor Rostopchine, nous vous écoutons, dit Alexandre avec

bienveillance.

Le gouverneur de Moscou était un homme fort élégant, très lettré. Il

avait alors quarante-sept ans. Officier distingué, ayant servi sous

l'illustre Souwaroff, gentilhomme de la chambre, confident et ami du

czar Paul, il ne voulut accepter aucune dignité d'Alexandre, à la

suite de l'assassinat de son maître. Il se livra, dans une studieuse

retraite, à l'histoire et aux lettres. Il était de beaucoup supérieur

comme culture et comme état intellectuel à ces Russes, moitié hommes,

moitié ours, qui l'entouraient et dont il disait plaisamment: «Je

suis forcé de donner raison à un Anglais qui affirmait, en parlant

des Russes, qu'on n'avait qu'à fendre la veste pour sentir le poil.»

Alexandre, à l'approche de Napoléon, et sur l'instante recommandation

de la comtesse Potassof, la parente de Rostopchine et amie de la

grande-duchesse Anne, avait fait appel à son patriotisme: il lui avait

confié la défense de Moscou, la ville sainte de l'empire.

Le gouverneur, de sa voix aux inflexions aristocratiques, reprit la

phrase d'Alexandre:

—Votre Majesté s'inquiète du sort de Moscou, si l'ennemi parvient

jusqu'à ses murs?... Que Votre Majesté s'en repose sur moi!... Napoléon

ne trouvera dans la ville dont la garde m'est confiée que péril et

honte... Plutôt que de lui abandonner les vivres, les munitions, les

ressources de toute nature dont est remplie la cité, ses magasins,

ses maisons particulières, plutôt que de le voir se ravitailler dans

les bazars et s'abriter derrière les remparts sacrés du Kremlin, je

ferai sauter moi-même ces murailles vénérées! Afin de contraindre les

habitants à abandonner leurs périssables richesses, pour les entraîner

à la suite de l'armée, s'il était nécessaire, je saurai recourir à la

force pour cette offrande à la patrie et à l'Empereur; je les obligerai

à se retirer avec nous, fût-ce jusqu'aux bouches de la Volga, ou par

delà les roches inaccessibles du Caucase, ou encore dans les ténèbres

blanches des solitudes sibériennes! Oui, pour exécuter jusqu'au bout

le plan le plus admirable, le plan sauveur que Votre Majesté vient

d'approuver, Sire, avec la grâce de Dieu et la permission de votre

conseil, sûr de l'approbation de tout ce qui a le cœur russe, comptant

sur l'admiration des générations, réclamant d'avance l'absolution de

l'histoire, je renouvellerai l'exemple des héroïques défenseurs de

Sagonte; sans remords comme sans faiblesse, je le jure ici, en présence

de l'Empereur, plutôt que de voir Napoléon et ses soldats parader et se

réconforter dans Moscou, moi, Rostopchine, je brûlerai Moscou!...

Cette menaçante prophétie, ce sauvage système défensif, avaient été

formulés doucement, sans éclat de voix, comme un simple fait énoncé

posément, dans une conversation, entre amis. Neipperg et d'Armsfeld

ne purent s'empêcher de tressaillir en écoutant Rostopchine. Le

patriotisme exaspéré jusqu'à la frénésie luisait dans ses yeux indécis,

d'un gris bleu terne, tels que ceux des chats-tigres.

Alexandre était retombé dans sa méditation. Sa tête se penchait sur sa

poitrine. Ses paupières abaissées ne laissaient filtrer aucun regard.

Tout son corps demeurait immobile et comme figé. On eût dit qu'il

s'était assoupi sur son fauteuil durant la délibération.

Lentement il releva la tête, et son regard s'anima.

Il se tourna vers Rostopchine.

—Ainsi, gouverneur, c'est par le feu que vous comptez combattre les

Français.

—Avec le feu et le froid, Sire!... Comme lieutenants de Koutousoff,

supérieurs à lui peut-être, vous aurez pour repousser l'ennemi et

garder le sol de la sainte Russie deux généraux invincibles: le général

Incendie et le général Hiver... n'est-il pas vrai, monsieur d'Armsfeld?

Le Suédois, que Rostopchine appelait à son aide, ajouta aussitôt:

—Il faut ajouter un troisième général aussi redoutable... En attirant

Napoléon dans les plaines que le général Hiver saura rendre intenables,

en le faisant chasser de l'abri des villes par le général Incendie,

il succombera infailliblement, lui et son troupeau d'hommes, sous les

coups d'un troisième adversaire, le général Famine!... Sire, nous

n'avons rien à craindre: en suivant le plan que M. de Neipperg, le

comte de Rostopchine et moi avons eu l'honneur de vous soumettre, la

Russie sera le tombeau de cette Grande Armée qui s'avance imprudemment

vers elle... Les Français pourront franchir le Niémen, bien peu le

repasseront...

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 10 / 22 段