Avec circonspection, mais en précisant les faits, Maubreuil, après

avoir essayé de prouver au jeune homme qu'il était insensé celui qui,

pour punir une femme de son infidélité, faute si fréquente et si

prévue, se condamnait à mourir, aborda le point grave, selon lui: la

colère de Napoléon. Il ne lui dissimula pas qu'il courait un grand

danger. Jamais Napoléon ne pardonnerait à un officier de son armée

d'avoir levé le sabre sur lui. C'était un forfait qui paraîtrait digne

des plus atroces supplices. Oh! il ne s'agirait pas d'affronter le

peloton d'exécution. On éviterait le bruit, le scandale. Des policiers

dévoués, prêts à toutes les besognes sinistres, la nuit s'empareraient

de lui. Ils l'expédieraient sous bonne garde vers quelque forteresse

obscure, aux îles Sainte-Marguerite, à l'île d'Aix. Là, il demeurerait

enseveli dans une ombre profonde. Personne jamais n'entendrait plus

prononcer son nom. Il serait effacé de la liste des vivants. Ses

plaintes, des murs épais les étoufferaient; sa mort, s'il essayait de

franchir les murs de sa prison et de tuer un geôlier, s'accomplirait

dans les ténèbres et dans le silence. Voulait-il donner cette joie

à Napoléon d'avoir abusé d'une jeune fille, fiancée à l'un de ses

officiers, d'avoir rompu le pacte d'amitié qui devait l'unir à l'un

des plus fidèles parmi ses serviteurs, et de punir celui à qui il

avait infligé une si cruelle offense, le loyal soldat dont il n'avait

pas hésité à briser la vie? Il faisait bon marché de cette existence

à jamais empoisonnée, soit! Mais n'y avait-il pas quelque lâcheté à

disparaître ainsi sans s'être vengé, sinon d'Alice, qui avait sans

doute cédé aux puissantes sommations impériales, qui avait subi la

contrainte du pouvoir suprême, du moins de celui qui lui prenait sa

femme et ne lui laissait pour avenir que la honte, s'il acceptait

l'outrage, la prison, s'il se révoltait contre la trahison, le suicide,

s'il s'abandonnait à la tristesse et au désespoir.

—Un homme fort, un brave, n'agirait pas comme vous pensez le faire,

colonel Henriot! dit en terminant le tentateur, prenant le ton de la

sévérité et du blâme.

—Que feriez-vous à ma place? demanda faiblement Henriot, se laissant

dominer.

—Je vous l'ai dit: je me vengerais! articula nettement Maubreuil.

—Me venger!... le puis-je?... On ne se venge pas de Napoléon...

—Si fait..., quand on le veut bien...

—Admettez que je le veuille...

—Il faut vouloir avec énergie...

—J'aurai de l'énergie!... accentua alors résolument Henriot.

L'âme humaine est un prisme mobile. Toutes les lueurs de la passion

s'y colorent tour à tour dans une révolution chromatique. La rouge

vengeance apparaissait, chassant les noirs rayons du suicide. Peu à

peu, Henriot se sentait reprendre à la vie. Il retrouvait un but et

sa course ne devait pas se terminer dans ce fossé de grande route.

L'existence lui semblait, tout en demeurant douloureuse, supportable

avec la vengeance au bout. Les paroles de Maubreuil lui montraient

sous un autre aspect la destinée. Oui, Napoléon l'avait trahi; sans

égard pour ses services, sans crainte de ternir la pureté d'une âme

virginale, comme celle d'Alice, sans délicatesse et sans retenue, il

avait séduit, capté, abusé, souillé celle qui l'aimait, qui allait

être sa femme. La pauvre enfant n'était peut-être pas si coupable

qu'elle le paraissait. Qui pouvait dire sous quel amas de promesses, de

flatteries, de mensonges, de menaces aussi, elle avait succombé?

Peu à peu, Henriot se démunissait de colère contre Alice et s'armait de

haine contre Napoléon.

Maubreuil observait ce déplacement lent des forces de l'âme, qu'il

avait prévu et dont il calculait le jeu comme un mécanicien, sûr de

ses contre-poids et de ses ressorts, attend, penché sur la machine, le

mouvement de va-et-vient qu'il a réglé. A présent, il ne doutait plus

de la réussite. L'âme d'Henriot évoluait selon ses calculs. Le jeune

homme était dans sa main, déjà résigné, presque docile, et passivement

il obéissait.—Qu'on place entre ses doigts, naguère crispés, et

maintenant soumis, un poignard, un pistolet, une fiole de poison, et

qu'on laisse aller droit devant soi cet homme, devenu instrument, la

fiole, le pistolet, le poignard iront au but et peut-être, si la chance

nous favorise, en aura-t-on fini avec toi, Napoléon!... se disait

Maubreuil triomphant; et il ajoutait, avec son sourire méchant: Allons,

Samuel Barker, je le vois, a bien rempli son rôle, et M. de Neipperg

n'aura pas à se repentir de m'avoir confié cet utile coquin!...

Aussi fut-ce avec la certitude de la victoire prochaine qu'il releva

la parole qui venait de s'échapper des lèvres frémissantes d'Henriot

affirmant qu'il aurait de l'énergie.

—L'énergie ne suffit pas, dit-il lentement. Il faut, pour qui veut se

venger, outre une âme forte, une volonté bien trempée et qui ne casse

pas au dernier moment comme un mauvais acier; enfin, il est nécessaire

d'avoir un plan, une organisation, une méthode... Que comptez-vous

faire, mon jeune ami?

—Je vous écoute et vous obéirai... Donnez-moi vos conseils... ce que

vous me direz, je le ferai... Je veux me venger de Napoléon, voilà tout!

—C'est fort bien, je vous approuve. Mais je serais un misérable

si je vous encourageais ainsi sans vous raisonner les difficultés

de l'entreprise. Vous êtes encore sous l'influence d'une légitime

indignation, vous ne prévoyez aucune difficulté. L'esprit est prompt

et saute par-dessus les obstacles. Moi qui suis plus calme et n'ai pas

les mêmes motifs de précipitation, je devine les dangers, je vois les

murs qui se dresseront devant vous, au premier pas, barrant la route et

couvrant le but que vous voulez atteindre...

—A qui hait comme moi, à qui veut comme moi sa vengeance, nul obstacle

n'est infranchissable, et aucun péril n'est suffisant pour empêcher la

volonté de parvenir là où elle a décidé de vous conduire. J'ai fait le

sacrifice de ma vie, comte; sans vous, sans cet espoir que vous m'avez

fait luire, comme un phare, et qui va désormais me guider dans mon

naufrage, je serais étendu là, sur la route, le corps percé... A qui

est décidé à donner existence pour existence, l'ennemi quel qu'il soit

appartient!... Tout homme qui veut frapper est assuré de réussir, s'il

ne regarde pas derrière lui, mais devant, s'il renonce à la fuite, au

salut, à l'espoir, et si d'avance il a décidé de faire l'échange de

deux vies...

—Napoléon est bien gardé. Vous ne sauriez aisément aujourd'hui

approcher de lui. Ne pensez-vous pas que votre nom donné à la police

de Rovigo, votre signalement transmis à tous les officiers, à tous les

gendarmes, à tous les agents de l'Empire, suffiraient à vous interdire

cet accès, ce combat corps à corps que vous souhaitez? Croyez-moi,

mon jeune ami, un tyran comme Napoléon ne s'attaque pas de face et au

grand jour, mais par derrière et dans l'ombre. Renoncez à votre idée

chevaleresque d'offrir votre sang en sacrifice. Ne cherchez pas à

aborder votre ennemi, fuyez-le plutôt et attendez votre heure!

—Je ne puis pas attendre... mon sang bout et ma haine veut être

assouvie, brûlante...

—Je ne vous dis pas de renoncer à votre énergique dessein, je vous

conseille de combiner plus froidement le châtiment que vous voulez

infliger à celui qui vous a si cruellement atteint.

—Que faut-il faire?... Avez-vous une idée?... Vous avez peut-être

le projet, vous aussi, de frapper cet homme?... Oh! peu importe que

ce soit au visage ou dans les reins! C'est dans l'ombre qu'il m'a

blessé, moi, ce n'est pas à face découverte qu'il m'a volé mon Alice...

Il s'est glissé, la nuit, comme un brigand, et c'est dans un lâche

guet-apens que j'ai succombé... Parlez, comte, je suis dans vos mains,

je vous appartiens...

—Eh bien! sachez qu'il existe depuis longtemps des centaines de

braves qui, comme vous, sont animés du désir de faire disparaître

Napoléon. Pour n'être pas aussi personnelle que la vôtre, notre haine

est vigoureuse et persistante. Ce sont pour la plupart des mécontents;

il y a parmi eux d'anciens républicains, des jacobins non convertis

ou qu'on a négligé de pourvoir d'une baronnie, d'un siège au Sénat ou

d'une dotation; il s'y rencontre aussi des philosophes qui rêvent une

fédération des nations d'Europe comme cela se voit parmi les États

américains, et avec eux des royalistes sincères, comme votre serviteur,

car je ne dois pas vous cacher le motif qui me pousse à détester

Napoléon et à souhaiter la fin de sa terrible dictature... Je veux

rétablir Sa Majesté le Roi de France sur le trône de ses pères... Nous

ne sommes guère que trois qui ayons en ce moment cette idée fixe et

la persuasion de la réussite prochaine: moi, M. de Vitrolles et M. de

Neipperg.

—Je ne m'occupe pas de politique, répondit Henriot vivement. Jusqu'à

ce jour j'ai servi fidèlement Napoléon et j'ai eu peu de temps, je

l'avoue, au milieu des champs de bataille, pour examiner si son pouvoir

était légitime ou non, si la façon dont il l'exerçait était nuisible ou

heureuse... Ne me parlez donc pas des idées, des plans de gouvernement

de ces ennemis de Napoléon... Je n'ai rien de commun avec eux... Je

suis un homme qui cherche à se venger d'un autre homme, voilà tout!

—Je l'entends bien ainsi! reprit Maubreuil, inquiet, redoutant de

voir lui échapper cette âme, accessible à la vengeance, rebelle à la

trahison. Ce que je vous dis de nos sociétés secrètes, qui ont déjà

à plusieurs reprises montré leur force et leur audace aux sbires de

Napoléon, c'est pour vous indiquer des compagnons, des amis, qui

au besoin sauraient vous offrir un asile, vous guider, et qui vous

permettront d'accomplir, seul, si vous le voulez, votre hardi dessein.

Rien de plus.

—J'accepte cet appui, s'il en est ainsi.

—Vous garderez toute liberté avec les Philadelphes; c'est le nom

qu'ont pris les ennemis de Napoléon. Je vous l'ai dit: toutes les

opinions sont admises chez eux. Entre eux un lien commun, la haine de

Napoléon, et un but unique vers lequel tous tendent: la disparition du

tyran!...

—Où pourrai-je me rencontrer avec ces Philadelphes?

—Actuellement la mort, la prison, la proscription ont fait de graves

ravages dans leurs rangs. L'un de leurs chefs principaux était le

colonel Oudet...

—Je l'ai connu. C'était un beau, alerte et brillant cavalier. On le

disait tout occupé des femmes...

—C'était une façon à lui de déguiser la gravité de ses projets. Il a

été tué à Wagram dans une embuscade, dit-on. Depuis, c'est le général

Malet qui est le chef des Philadelphes, le centre de tout ce qui est

attiré dans la lutte contre Napoléon, le foyer de toute haine et de

toute vengeance rayonnant vers le trône des Tuileries...

—J'irai trouver le général Malet, dit résolument Henriot. Où puis-je

le voir?

—Vous vous rendrez à la maison de santé du docteur Dubuisson...

—A quel endroit?

—En haut du faubourg Saint-Antoine, tout proche la barrière du Trône...

—Bien. Mais comment y pénétrer?

—Le docteur Dubuisson n'est pas un geôlier. Le général prisonnier est

l'objet de certaines faveurs. Il peut recevoir des visites. Seulement

Rovigo veille aux portes. Vous ferez attention à ne pas attirer la

surveillance des agents qui observent et dépistent ceux qui se rendent

chez le général.

—Comment Malet me recevra-t-il? Il est prisonnier, il a déjà conspiré,

et déjà il fut victime de la trahison. Qui lui donnera confiance en

moi?...

—Vous vous présenterez en disant: «Je viens de Rome et je veux aller à

Sparte...»

—C'est le mot d'ordre?

—Oui. Ne l'oubliez pas.

—Ce mot d'ordre, n'est-ce pas le point de départ de ma vengeance?...

Je n'aurai garde de l'oublier... Mais, vous-même, comte de Maubreuil,

ne faites-vous point partie des Philadelphes?

—Je suis de cœur avec eux. Les conspirateurs, je vous le dirai

franchement, m'ont toujours découragé des conspirations. On parle

beaucoup, et l'on agit peu dans ces conciliabules. Et le bavardage

ne cesse que lorsqu'une oreille indiscrète en ayant recueilli les

échos, la police survient et envoie tout le monde en prison...

Les Philadelphes avaient du bon, je ne dis pas... Mais leur

chef, le général Malet, ruminait des conceptions vraiment trop

extraordinaires... il attendait d'un événement guerrier le signal du

soulèvement qu'il projetait... il comptait sur un boulet autrichien ou

russe pour en finir avec l'Empereur... Il y a mieux et plus sûr!...

pour abattre le tyran, un homme vaut mieux qu'un canon... Tant qu'il

n'y avait du côté de Malet que l'espoir en l'artillerie, j'augurais

mal de sa réussite; à présent je suis plus confiant, je suis presque

certain de son succès...

—Pourquoi cela, comte?

—Parce que, plus heureux que Diogène, et cela sans lanterne, il a, un

peu grâce à moi, trouvé un homme...

—Qui donc?

—Vous!...

Henriot prit la main de Maubreuil et la serra énergiquement.

—Je serai l'homme sur lequel vous comptez! Les Philadelphes trouveront

en moi l'arme qu'il faut... j'en fais le serment!... A présent je veux

vivre; oui, vivre pour me venger!... Comte, que faut-il faire cette

nuit... demain? quand dois-je agir? je me laisse guider par vous, comme

un enfant...

—Eh bien! venez!... La nuit s'éclaircit et l'aube bientôt va rendre

les routes dangereuses pour ceux qui conspirent... Suivez-moi jusqu'à

la ville voisine; là vous trouverez des vêtements civils, là nous nous

séparerons...

—En vous quittant, j'irai à la maison de santé du docteur Dubuisson...

Mais quand nous reverrons-nous?

—Quand il le faudra... au jour de votre vengeance!...

—Ce sera bientôt... Ah! comte, je suis bien malheureux!

Et Henriot, dont les nerfs alors se détendirent, incapable de surmonter

plus longtemps la crise nerveuse qui le secouait, suivit le tentateur

en pleurant silencieusement sur la route.

Maubreuil, tout à fait satisfait, murmurait en regardant blanchir la

cime des arbres au loin:

—Ce rêveur de général Malet va enfin avoir ce qui lui manquait... un

bon poignard emmanché dans une main solide!...

X

EN ROUTE VERS L'ABIME

Wilna,—en russe Vilno,—l'ancienne capitale de la Lithuanie, où

s'élevait jadis le temple du Jupiter tonnant de l'Olympe Scandinave,

était en fête et le canon faisait vibrer les vitraux de la cathédrale

de Saint-Stanislas.

Sur l'emplacement de l'autel païen où la chrétienne basilique dressait

victorieusement ses deux tours byzantines, les hardis navigateurs

normands venaient invoquer la divinité farouche qui disposait de la

foudre et présidait aux combats. Puis ils détachaient leurs barques

étroites et s'enfonçaient dans les brumes et dans l'inconnu, les proues

en col de cygne tournées vers ces villes opulentes de l'Occident,

vers ces monastères emplis d'orfèvrerie et ces villages entourés de

champs fertiles, qu'on devait rencontrer et piller, des embouchures de

la rivière de Seine au pont de bois de Paris, fabuleuse cité, proie

tentante des aventuriers du Nord.

De Wilna, cité sainte, comme des vagues, l'une poussant l'autre,

peuplades, tribus, nations, emportées par un courant mystérieux et

puissant, s'étaient répandues sur l'ouest. Jusqu'au ras des murs de

Paris que défendirent héroïquement Eudes, comte, et Gozlin, évêque,

aidés des bourgeois et du menu peuple, leurs flots barbares étaient

venus battre. Puis ces marées humaines, laissant derrière elles

quelques alluvions, comme en terre neustrienne, dans un reflux non

moins étrange et irrésistible, s'étaient trouvées reportées au marécage

originel, aux fiords, aux côtes basses et aux archipels embrumés des

mers septentrionales et des plages boréales.

Il semblait qu'un travail secret agitât perpétuellement ces lointains

océans humains, et qu'un mouvement de va-et-vient fatal dût les ramener

une fois encore vers ces terres occidentales où jadis les fils d'Odin,

vêtus de peaux de bêtes, avaient enfoncé l'avant de leurs barques et

planté le fer de leurs lances.

De Wilna, de nouvelles hordes n'allaient pas tarder à dévaler sur

l'Europe centrale et rouler leurs masses torrentueuses jusqu'au pied

des tours de Notre-Dame de Paris.

Le fracas de l'artillerie que les cloches de Saint-Stanislas

accompagnaient de leurs cadences argentines, les roulements sourds des

tambours, le déchirement aigu des trompettes et le cliquetis sonore des

sabres, des fusils, des lances, des arcs, des carquois entre-choqués

dans la marche pesante d'un corps de troupe défilant, donnaient à la

petite ville bourgeoise et savante, riche de bibliothèques, de musées

et de gymnases, un aspect martial et joyeux.

Sur le château flottait l'étendard des czars.

La foule, de la route de Saint-Pétersbourg à la cathédrale, dès les

premières heures, s'était portée; groupée, campée, entassée, juchée sur

des escabeaux, perchée aux échelles, agglutinée aux fenêtres, accrochée

même aux poteaux des lanternes et suspendue en grappes aux grilles du

château, la paisible population cherchait par tous les moyens possibles

à voir de son mieux et au plus près S. M. Alexandre Ier, empereur de

toutes les Russies, faisant son entrée solennelle dans sa belle ville

de Wilna.

Un peu avant midi, le czar parut. Il était entouré d'un brillant

état-major. On se montrait dans son cortège le ministre de l'Intérieur,

prince Kotchoubey; le ministre de la police, le plus important des

fonctionnaires, Ballachoff; le grand maître du palais, comte Tolstoï;

M. de Menchode, envoyé extraordinaire auprès de l'empereur des

Français, revenu de sa mission. Rapportait-il la paix ou la guerre? on

l'ignorait encore. Derrière ces personnages venait le général allemand

Pfuhl, tacticien émérite, précédant un groupe de généraux, diversement

célèbres, et à qui la population fit des ovations différentes. Là

chevauchaient Barclay de Tolly, ancien pasteur de Livonie devenu

général, stratégiste consommé, mais vieilli et peu aimé; Beningsen,

le général qui avait été vaincu dans la précédente guerre de Pologne;

le prince Bagration, commandant l'armée du Dniéper; et enfin le vieux

Koutousoff, que Napoléon avait battu à Austerlitz et qui s'était

justifié de sa défaite en prouvant qu'on n'avait pas écouté son avis

qui consistait à ne pas livrer bataille tant que l'archiduc Charles ne

serait pas arrivé.

La foule, en apercevant Koutousoff, redoubla d'acclamations. Ce général

était considéré comme l'élève et le successeur du célèbre Souwaroff. On

lui attribuait des secrets stratégiques merveilleux. Il profitait de

l'énorme impopularité de l'Allemand Barclay de Tolly.

Un peu à l'écart du groupe des généraux, s'entretenant, le sourire aux

lèvres, de choses frivoles ou insignifiantes, échangeant des remarques

sur la population lithuanienne rangée en files profondes tout le long

du parcours du cortège impérial, parlant peut-être des dernières modes

de Paris ou d'_Atala_, le touchant roman de M. de Chateaubriand,

trois personnages, élégants, d'aspect plus policé que la plupart des

fonctionnaires et des militaires composant cette escorte demi-barbare,

fermaient la marche et précédaient les troupes.

Ces trois cavaliers étaient le comte d'Armsfeld, envoyé de Suède, le

confident du traître Bernadotte; le prince Rostopchine, gouverneur de

Moscou, et le comte de Neipperg, envoyé secret d'Autriche.

Ces trois hommes, également funestes pour la France, distingués et

souriants, devisant sur des sujets mondains en caracolant derrière les

généraux d'Alexandre, devaient être les fossoyeurs de la Grande Armée.

Dans la cité d'Odin, l'antique ville des corbeaux, ils étaient les

sinistres oiseaux noirs qui allaient arracher les premières plumes à

l'aigle blessé.

Après le service religieux à la cathédrale, l'empereur Alexandre

se rendit au château et reçut les députations des notables et des

propriétaires de Wilna.

Au cours de la réception, un courrier extraordinaire fut annoncé.

Alexandre, surpris de l'arrivée de ce messager, suspendit la réception

et donna l'ordre qu'on l'introduisît sur-le-champ.

Il se nommait Dividoff et était l'un des principaux secrétaires de

l'ambassade de Russie à Paris. L'ambassadeur l'envoyait pour informer

le czar d'un incident fâcheux survenu à Paris.

M. de Czernicheff, chargé d'une mission en France et que Napoléon

traitait avec amitié, avait profité de ses relations dans le haut

personnel administratif français, et de la complaisance nuisible et

coupable avec laquelle on le laissait pénétrer dans les bureaux,

pour corrompre un employé du ministère de la Guerre et lui faire

livrer, moyennant espèces, des pièces fort importantes, concernant

la situation des places, les approvisionnements et l'organisation de

l'armée ainsi que les places d'attaque, en prévision d'une guerre avec

la Russie. Malheureusement, M. de Czernicheff avait laissé tomber

aux mains de la police une lettre contenant le nom du traître et des

révélations précises sur ses coupables agissements. Un des domestiques

de l'ambassade russe, qui avait servi d'intermédiaire, était en prison,

et le prince Kourakin, l'ambassadeur, avait vainement réclamé son

serviteur en invoquant les privilèges diplomatiques.

M. Dividoff était donc envoyé spécialement pour expliquer à l'empereur

Alexandre cette situation. Napoléon était furieux et ne doutait pas que

la Russie, tout en multipliant les envoyés et les assurances de paix,

ne se préparât secrètement à la guerre et ne cherchât à en rejeter sur

lui la responsabilité aux yeux de l'Europe et devant l'histoire. Cette

découverte lui avait fait brusquer la mise en mouvement de ses troupes.

Et M. Dividoff ajouta:

—Sire, le maréchal Davout, qui commande le 1er corps, est déjà en

route!

—Vous l'avez vu? demanda vivement Alexandre.

—De mes yeux vu, au delà de la Vistule, frontière de Prusse, à

Elbing...

—Combien d'hommes?...

—Le maréchal Davout, Sire, avait sous ses ordres, quand je l'ai

croisé, me rendant à Pétersbourg aussi vite que les chevaux et les

chemins me le permettaient, quatre corps de troupes: les divisions

Morand, Friant, Gudin, Desaix et Compans... en tout 63,000 hommes!

—Et des hommes comme ceux qui composent les divisions Morand et

Friant, commandés par le prince d'Eckmühl! dit Alexandre devenu pensif.

Il ajouta aussitôt, un éclair de fierté aux yeux:

—C'est donc la guerre!... Le prince d'Eckmühl, après avoir amené ses

troupes de l'Oder à la Vistule, marche vers le Niémen... la frontière

russe ne va pas tarder à être violée... Oui, c'est bien la guerre!...

je m'y attendais... je m'y suis préparé et la Russie me trouvera

prêt à supporter, avec l'appui de Dieu, le choc terrible que vous

m'annoncez... Merci, monsieur, de votre renseignement, il est précieux;

quant à la saisie des papiers importants que le colonel Czernicheff

s'était habilement procurés à Paris, rassurez-vous; cette saisie a été

heureusement tardive... Ces documents inestimables, je les ai... ils me

serviront à contrôler les notes confidentielles que vous nous apportez

de la part de notre fidèle ambassadeur, le prince Kourakin.

Ayant félicité ainsi M. Dividoff, l'empereur Alexandre fit aussitôt

mander près de lui les généraux qui composaient son état-major et les

ministres qui l'avaient accompagné à Wilna.

Un peu surpris de cette brusque convocation qui interrompait les

réceptions et les fêtes, les généraux et les ministres prirent place

à ce conseil de guerre improvisé en se lançant les uns aux autres des

regards soupçonneux. En Russie, où le caprice du souverain est tout,

les plus hauts fonctionnaires ne sont jamais à l'abri d'une disgrâce,

bientôt suivie d'un ordre d'exil, et la rivalité était grande entre les

généraux. Chacun accusait secrètement son collègue de l'avoir dénigré

auprès du maître et de préparer son renvoi.

Alexandre fit part des nouvelles que M. Dividoff apportait. Le corps

de Davout était en marche, et s'avançait à travers la Prusse orientale

vers la Russie. Dans quelques semaines, peut-être avant, le Niémen

serait franchi et le sol russe verrait pour la première fois les

terribles soldats de Napoléon fouler ses étendues vierges d'invasions.

On pouvait considérer la guerre comme déclarée. Il n'y avait plus

d'illusions pacifiques à entretenir. Chacun devait se préparer à

une lutte opiniâtre, et la paix ne s'établirait que sur un champ de

bataille désastreux, où la Russie serait irrévocablement écrasée, ou

bien à Paris!...

—Oui! oui! à Paris! crièrent les généraux enthousiasmés, portant la

main à leurs épées, prêts à s'engager par un serment solennel.

Alexandre Ier était un jeune empereur, mais il avait des desseins mûris

et possédait un sang-froid politique de vieux diplomate. Il laissa

tomber l'élan tapageur de ses généraux, et se plongea dans une profonde

méditation.

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 9 / 22 段