Samuel Barker s'était rapidement remis. Il avait une certaine frayeur

des sabres, des lances, des baïonnettes, et généralement de toutes

les choses perforantes et saillantes; mais une lutte avec les armes

naturelles ne lui répugnait point. Il avait appris à boxer avec les

voleurs de Londres et se piquait d'une certaine force dans l'art

de tambouriner un adversaire, après l'avoir pris en chancellerie,

c'est-à-dire en lui maintenant la tête serrée sous le bras, offrant

ainsi une surface inerte où faire rouler les coups de poing.

Dans l'ombre, il avait reconnu que son antagoniste ne portait aucun

sabre, et, de plus, qu'il était d'une très haute taille, un désavantage

à la boxe. La partie était donc plus qu'agréable. Sam estima qu'il ne

devait point reculer et qu'il y allait de son honneur d'accepter le

combat qui lui était offert. Il ne pouvait d'ailleurs guère le refuser.

L'homme qui l'avait assailli, et si rudement descendu de la crête

du mur, lui barrait le passage et marchait sur lui pour le saisir à

nouveau.

Sam, qui avait interrompu l'air de gigue, se remit à siffler; l'aplomb

lui était revenu. Il se campa résolument sur ses jambes arquées,

arrondit les coudes, espaça ses poings et, au moment où l'homme

s'approchait de lui, avec l'intention visible de le prendre au collet,

il détendit, comme un ressort qu'on fait jouer, son avant-bras et

détacha deux très beaux coups de poing qui atteignirent en poitrine

l'assaillant et le firent trébucher.

Celui-ci poussa un grognement:

—Nom de nom! tu cognes dur, mon bon goddam!... Attends un peu, je vais

t'apprendre, moi, la boxe nationale des Français, la savate, ou, si tu

aimes mieux, le chausson... Attention! J'annonce la gueule!... Pare-moi

celui-là!...

Et, pirouettant, en même temps qu'il gouaillait ainsi l'Anglais,

l'homme lançait son pied avec vitesse et appliquait sa semelle, comme

un emplâtre, sur la bouche et le nez de Samuel Barker.

Le sang jaillit et Sam, étourdi, tomba.

—C'est ce que nous appelons le coup de figure... l'as-tu compris?

reprit le grand diable qui avait rompu et s'était remis en garde, se

tenant sur la défensive; j'ai peut-être tapé un peu fort, mais j'avais

annoncé la tête, il fallait parer, et puis, tu n'avais pas négligé

tes poings non plus, et si je n'avais pas le coffre aussi solide...

Ah! bien! quoi qu'il y a... tu ne te relèves pas?... Ce n'est pas une

frime, par hasard?... Vrai! tu ne bouges pas?... Mille cartouches!

c'est donc sérieux?...

Et vivement il s'approcha de Sam qui, inerte sur le sol, poussait de

sourds gémissements.

Il le secoua sans brutalité. Sa voix s'était adoucie.

—Mais, qu'as-tu?... remets-toi!... un peu de vigueur...

—Grâce!... Pardon!... balbutia Sam en gémissant.

—Tu n'as pas besoin de demander grâce... tu as ton compte... Jamais La

Violette, ex-tambour-major des grenadiers de la Garde, n'a frappé un

ennemi à terre, entends-tu bien? Allons, goddam, lève-toi!...

Et La Violette—car c'était le brave régisseur du château de Lefebvre

qui, faisant par prudence une ronde du côté du pavillon, qu'il croyait

encore occupé par l'Empereur, avait surpris Samuel Barker escaladant le

mur—après s'être penché de nouveau vers l'Anglais, à qui, en échange

de son assaut de boxe, il avait donné une si formidable leçon de

chausson, grommela:

—Allons! bon!... tu ne peux pas te lever, à présent... je ne t'ai

pourtant pas démoli les pattes?... Eh bien! tant pis! puisque je t'ai

abîmé comme cela, je vais essayer de te réparer ta façade... Ça ne sera

rien, va! Les coups à la tête, ça ne compte pas... j'en ai reçu huit

ou neuf pour ma part, dont un coup de lance à Eylau, un éclat d'obus

à Wagram et un coup de couteau à Tarragone... et ça ne se voit pas

trop... Allons! laisse-toi faire, je vais te convoyer... Ah! j'en ai

assez trimballé des camarades qui étaient plus mal arrangés que toi...

n'aie donc pas peur et cramponne-toi à mon cou...

Alors La Violette, avec cette générosité qui est coutumière au soldat

français, saisit Samuel Barker évanoui et l'emporta jusqu'à son logis.

Là, le concierge et sa femme, éveillés par les appels retentissants

de La Violette, soignèrent l'Anglais; on lui lava la figure qui était

toute saignante, l'hémorragie du nez ayant été abondante, et l'on

disposa un bandeau sur ses joues tuméfiées.

La Violette surveillait ce pansement. Il avait examiné de près les

plaies. Il avait constaté avec plaisir qu'il n'y avait aucune blessure

sérieuse. Une forte contusion devant avoir pour seule conséquence le

nez grossi et l'œil poché, voilà toute l'avarie de Samuel Barker.

—Elle te reconnaîtra pas de sitôt, la belle à laquelle tu allais sans

doute conter fleurette, dit La Violette en riant, quand Sam ranimé

commença à ouvrir les yeux et à se reconnaître.

Sam parlait très difficilement le français, mais il le comprenait.

Revenu de sa stupeur, rassuré par les bons traitements dont il se

voyait l'objet, il se reprenait à réfléchir et se demandait quelle

explication il pourrait fournir de sa présence dans le parc, au

pied d'un mur à moitié enjambé, quand son adversaire, après l'avoir

soigné, l'interrogerait. Il était traité en malade, mais, guéri, on

le considérerait comme un prisonnier. Pour pouvoir sortir de cette

maison, pour s'en aller, sans être inquiété ni suivi, pour regagner

cette auberge du Soleil-d'Or, à Brie-Comte-Robert, où se trouvaient les

vingt-cinq livres qui lui étaient destinées, il fallait donner un motif

à sa promenade nocturne dans le parc de Combault. La phrase que venait

de lancer La Violette, il la ramassa. N'était-ce pas la plus plausible,

la meilleure des explications qu'une escapade amoureuse? Si l'on

admettait qu'il venait d'une bonne fortune et cherchait à s'esquiver,

devant quelque mari en éveil, il était hors de tout soupçon. Les

Français admettent volontiers les histoires d'amour et sont pleins

d'indulgence pour les amants en péril.

Il essaya donc de sourire, sous les bandages qui s'entre-croisaient sur

sa face, et baragouina, en s'efforçant de placer un doigt sur sa bouche

aux lèvres gonflées, dans la pose classique du dieu du silence:

—Pas parler... rien dire!... mari... là-bas!...

La Violette rit de bon cœur:

—Tu as beau t'exprimer comme un nègre, mon vieux goddam... sois

tranquille! je ne te trahirai pas!... Ah! mon gaillard, tu venais

faire tes farces au château... tu as ravagé le cœur d'une des femmes

de chambre de madame la maréchale, je parie! Serait-ce la grosse

Augustine... ou la petite Mélanie?...

Sam multipliait les gestes de dénégation et replaçait son doigt barrant

les lèvres en répétant:

—Rien dire... Mari!... Pas parler!...

—Dors, repose-toi, refais-toi du sang! continua La Violette avec

bonhomie, je t'ai dit que tu n'avais rien à craindre... Garde ton

secret et guéris ta bobine, car tu ne ferais pas de conquêtes en ce

moment, mon bon goddam!... tu es blessé, tu as posé les armes, tu es un

vrai frère, pour moi!... tu peux rester ici tant que tu voudras... Tant

que ta binette sera comme une poire tapée... on te soignera bien...

Quoique vous autres, Englische, vous soyez féroces, à ce qu'on dit,

pour les camarades qui moisissent là-bas sur vos pontons!...

Samuel Barker fit un signe désespéré pour témoigner qu'il était

profondément innocent de ce qui se passait sur les atroces bagnes

insulaires.

La Violette le rassura encore une fois, et, boutonnant sa redingote

d'uniforme à brandebourgs, sortit pour reprendre et achever sa ronde

interrompue, avant de se mettre au lit.

Tandis que Samuel Barker, surpris par l'attaque d'Henriot, détalait,

puis, ayant immergé le costume impérial dans la pièce d'eau, au moment

d'enjamber le mur du parc, recevait de La Violette, en réponse à ses

coups de poing de boxeur, ce solide coup de chausson en pleine figure,

qui pour longtemps devait changer sa physionomie et lui enlever son

caractère napoléonien, voici ce qui se passait au carrefour de la route

de la Queue-en-Brie et des chemins d'Emerainville et de Combault:

Un homme, nu-tête, essoufflé, comme au terme d'une longue course,

les vêtements en désordre, gesticulant et proférant des paroles

entrecoupées de sanglots, semblable à un aliéné qui se serait échappé

d'un asile, s'arrêtait auprès de la borne indiquant les distances et

les directions. Là semblait se trouver le but de sa marche désordonnée

dans la nuit. Alors, dégrafant avec violence l'uniforme militaire qu'il

portait, il écartait sa chemise d'une main convulsive, puis tirait le

sabre qui lui battait les jambes...

Ensuite, empoignant l'arme par la lame, il enfonça la poignée dans le

sol, et ramenant le buste en arrière, comme pour prendre de l'élan,

sans lâcher la lame maintenue penchée, il s'apprêta à se précipiter sur

la pointe, poitrine en avant...

Tout à coup le sabre tomba...

En même temps un bras, s'interposant, força l'homme qui allait ainsi se

donner la mort à reculer.

—Qui êtes-vous, demanda-t-il furieux, pour vous permettre d'arrêter

mon bras?

—Qui je suis?... un ami! répondit une voix bien timbrée.

—Vous ne le prouvez guère en ce moment... Qui que vous soyez, passez

votre chemin!... laissez-moi accomplir ce que j'ai résolu...

—Colonel Henriot, ne faites pas cette folie.

—Vous me connaissez? demanda le malheureux fiancé d'Alice, car c'était

lui, qui, apercevant celui qu'il avait pris, trompé par le costume et

par les traits du visage, pour l'Empereur sortant de la chambre de la

jeune fille, s'était enfui, comme un fou, à travers la campagne.

—Je vous connais et je viens vous empêcher de mourir...

—Que faites-vous? de quel droit voulez-vous empêcher un malheureux

d'achever une existence désormais misérable et sans but?... Vous ne

savez pas quelle fatalité ni quel affreux désespoir me poussent à la

mort?...

—Peut-être suis-je plus instruit que vous ne le supposez sur des

motifs qui vous entraînent à commettre une irrémédiable sottise, reprit

la voix. Je suis, colonel Henriot, un ami inconnu... je me nomme le

comte de Maubreuil... j'ai l'honneur de connaître quelque peu la

duchesse de Dantzig, et c'est elle qui m'a mis sur votre trace... Je

l'ai quittée, il y a une heure à peine...

—La duchesse ne peut apprécier ma conduite... j'ai été indignement

trahi... la vie m'est insupportable... Si vous avez quelque humanité,

ne retardez pas plus longuement l'heure de la délivrance et de l'oubli

qui va sonner pour moi... Merci, comte de Maubreuil, de votre généreuse

intervention, mais vous ne pouvez rien pour moi... continuez votre

route et permettez-moi de m'affranchir de ma souffrance!...

—Il sera toujours temps de vous abandonner quand vous m'aurez écouté,

reprit Maubreuil d'une voix persuasive... Moi aussi je connais la

trahison et je sais ce que c'est que la douleur... mais, croyez-moi, on

ne se repent jamais d'avoir retardé de quelques instants une funeste

résolution comme la vôtre... Si vous êtes toujours dans les mêmes

intentions, quand je vous aurai parlé, je vous donne ma parole de ne

plus chercher à retenir votre bras... je m'éloignerai sur-le-champ...

mais j'espère rester, ou plutôt continuer ma route avec vous, quand

vous m'aurez entendu...

—Parlez donc... mais ne comptez pas me faire revenir sur mon projet...

Moi aussi je veux que vous m'entendiez, et vous jugerez après si la

mort n'est pas pour moi un bienfait, la seule issue à une impasse

terrible où je me suis follement et fatalement engagé!...

—Eh bien! asseyons-nous là, sur cette borne, et causons comme deux

vieux amis, comme deux frères, colonel Henriot, car je me sens pour

vous une irrésistible sympathie et je veux vous sauver d'abord... vous

aider à vous venger ensuite!...

—Me venger! s'écria Henriot, changeant de ton et comme se raccrochant

à un espoir soudainement entrevu... Oui, vous avez raison, reprit-il

d'une vois plus accablée, la vengeance ordonne de vivre... elle donne

la force de supporter bien des blessures... c'est elle qui fait se

soulever l'homme frappé à mort et lui rend une minute d'énergie

suffisante pour empoigner son pistolet et, appuyé sur le coude,

soutenant d'une main ses entrailles, viser l'ennemi, l'abattre et

retomber à côté de son corps expirant... Mais la vengeance même m'est

impossible... et je dois mourir tout de suite!...

—Qui sait? dit Maubreuil gravement.

Et avec autorité, il ajouta, prenant Henriot par le bras:

—Venez vous asseoir là, vous dis-je... et ouvrez-moi votre cœur!

Tous deux se campèrent sur la borne et Henriot se confessa.

Le choc avait été, pour lui, terrible de reconnaître Napoléon devant la

fenêtre d'Alice.

Comme Maubreuil, l'arrêtant dès les premières paroles de son récit,

lui demandait hypocritement s'il était bien certain d'avoir reconnu

l'Empereur, car des méprises étaient toujours possibles, la nuit, et

les amants ont souvent de mauvais yeux, Henriot persista dans son

affirmation.

Aucun doute n'était permis, c'était bien l'Empereur qu'il avait eu

sous les yeux. Que venait faire le souverain, la nuit, à cette fenêtre

où Alice se tenait, sinon posséder la jeune fille? Mais entrait-il ou

s'échappait-il, ceci importait peu. Depuis longtemps peut-être elle

était sa maîtresse. Alice, d'ailleurs, avait crié quand, tout joyeux

de sa mission abrégée, il était accouru dans l'espoir d'apercevoir du

moins sa fenêtre. Eh! quel aveuglement de sa part, quelle coquinerie

de la sienne! Se pouvait-il que tant de perfidie et de vice fussent

abrités sous un masque aussi candide? Il ne pouvait encore croire à la

trahison. Cependant il avait vu, réellement vu. Et il douterait?... Ah!

le niais!...

Son premier mouvement avait été la colère, la fureur... Il s'était rué

sur son rival, le sabre haut...

Il ne connaissait plus l'Empereur alors, il ne voyait qu'un homme qui

lui volait son Alice, un assassin qui tuait son bonheur...

Il avait frappé...

Mal, sans doute! L'arme n'avait fait qu'effleurer les habits. Il lui

avait semblé que son rival s'enfuyait...

Tout cela tremblotait, comme les figures d'un cauchemar, dans sa

cervelle. La seule chose dont il se souvenait, c'est qu'il n'avait pas

tué...

Affolé, inconscient, dans un élan impulsif il s'était enfui à travers

la campagne. Il avait atteint, au bout de sa course fiévreuse, ce

carrefour et cette borne qu'il avait envisagés comme le terme de sa

fuite et de sa vie...

Durant cette marche folle, une idée fixe: mourir, s'était dégagée du

tourbillon de fureur, de désespoir, d'exaspération qui l'enveloppait.

Il s'arrêtait par moments dans son étape saccadée: il essayait de

lier des raisonnements. Oh! la situation était claire et nettement

lui apparaissait, dans toute sa navrante étendue, son malheur. Alice

l'avait trompé. Elle ne l'aimait donc pas? Alors elle lui avait menti

et encore menti! Toute cette camaraderie d'enfance, si délicieuse à

son souvenir, l'émoi d'Alice le retrouvant à Berlin, après la victoire

d'Iéna, l'attente charmante, depuis son retour en Prusse auprès de la

maréchale Lefebvre, de cette union que leurs deux cœurs avaient déjà

formulée, avant que la loi et l'Église en eussent reçu le serment, les

sourires qui lui étaient prodigués, les paroles douces, les gentils

projets, les espérances et les rêves qu'on avait jusqu'à cette nuit

fatale si passionnément échangés, tout cela n'était qu'illusion, fumée,

mensonge et duperie!...

Ainsi Alice en aimait un autre! Et quel autre! Celui-là seul qui ne

pouvait être un rival pour aucun homme: l'Empereur! Cela était-il

possible? Alice avait donc été séduite par la gloire, par la

toute-puissance, par la force rayonnante et la majesté dominatrice de

l'Empereur? C'était croyable. Que de femmes, avant elle, avaient subi

l'ascendant du maître, que d'autres le subiraient par la suite, car

l'Empereur n'éprouvait certainement pour elle qu'un caprice passager,

qu'un désir éphémère; d'une main distraite il la cueillait, en passant,

comme une fleur qui tente au bord du chemin, et bientôt, il la

rejetterait, avant même que sa fraîcheur eût passé et que se fût fanée

sa jeunesse. On comprenait qu'Alice eût succombé à cette tentation. Ne

pouvait-elle résister? parfois une femme se refusait à l'Empereur: il y

avait des exemples, il suffisait que cette femme eût un amour au cœur!

alors elle était forte, elle était invincible...

—Mais Alice ne m'aimait pas! répétait-il avec fureur et souffrance.

Elle ne pouvait que céder!

Irrité, il reprenait sa course dans la nuit, ruminant des projets

étranges, échafaudant des desseins impossibles.

A un nouvel arrêt, reprenant haleine, sondant vaguement l'épaisseur

noire d'alentour, comme s'il cherchait un endroit propice à

l'accomplissement d'une résolution encore mal formulée, il repassait

les faits un à un, et les rattachait par le fil de son désespoir. Il

égrenait ce chapelet douloureux en énumérant tous les menus détails

de l'épouvantable soirée. Oh! il comprenait tout à présent! Des

minuties qui lui avaient échappé se représentaient devant ses yeux

dans un grossissement fantastique. Ainsi il se souvenait qu'à table,

au grand dîner du maréchal, regardant Alice, et de loin cherchant à

lui transmettre par les yeux son amour, son impatience d'être auprès

d'elle, son ennui de toute cette brillante société qui érigeait un mur

d'uniformes, de soie, de broderies et de diamants entre elle et lui,

son regard n'avait pas trouvé le sien. Alice avait les yeux fixés sur

l'Empereur. C'était excusable. L'Empereur est si grand, si magnifique

et sa présence est si accaparante! Mais l'Empereur lui aussi avait son

œil fixé sur Alice; alors il n'y avait fait aucune attention; ces

vagues impressions de défiance et de jalousie reviennent après plus

nettes quand la triste vérité s'est révélée; à présent il comprenait

cet échange de coups d'œil. Si une jeune fille pouvait, à la rigueur,

demeurer comme fascinée par le regard de Napoléon, il n'avait pas, lui,

l'Empereur glorieux, à subir d'éblouissement en présence d'Alice. S'il

la regardait, comme lui, Henriot, amant inquiet, la couvait, la suivait

de sa prunelle ardente, c'est qu'il y avait communication secrète et

entente concertée entre eux!

Il comprenait ensuite certains regards ironiques et il s'expliquait

les compliments excessifs de généraux, de courtisans, le félicitant

sur son bonheur avec une insistance à laquelle il n'avait alors porté

aucune attention, vantant la beauté de sa fiancée, qui ne pouvait

manquer, disaient ces insolents flatteurs, de faire sensation aux

réceptions des Tuileries où l'Empereur ne tarderait pas à l'inviter.

Ces complimenteurs n'étaient pas dans le secret, mais ils devinaient,

ils voyaient peut-être!...

Et cette pensée le torturait plus fort, que son infortune pouvait être

d'avance prévue et se trouvait presque divulguée.

Il recousait, l'un après l'autre, les lambeaux de son enquête mentale.

Il se rendait compte du motif qui lui avait fait donner cette mission,

sans doute inutile, puisqu'on l'avait décommandée ensuite et qu'un

cavalier avait été lancé après lui pour le faire revenir. On avait

voulu l'éloigner pour permettre à l'entrevue de s'accomplir. Seulement

il était revenu trop tôt...

Alors, il était tenté de maudire sa précipitation qui lui avait fait

surprendre l'Empereur s'évadant, à son approche signalée par un cri

d'Alice, de la chambre où il avait possédé la jeune fille. Il éprouvait

la sensation déchirante de la vision corrosive de la possession par

autrui de la chair aimée, convoitée, jusque-là respectée, devenant

la proie, la chose d'un autre. Si par bonheur, pensait-il, revenu

tardivement, il eût laissé le temps à son formidable rival de

disparaître... il ignorerait encore... il pourrait peut-être encore se

trouver heureux...

Pourtant il valait mieux qu'il eût surpris la trahison. Il aurait tôt

ou tard découvert la réalité. Il était préférable que ce fût ainsi.

Prise sur le fait, Alice ne pouvait songer à nier. Elle n'avait

d'ailleurs pas cherché à le faire. Son malheur était immense, mais

n'eût-il pas été pire s'il eût appris, le lendemain, une semaine, un

mois plus tard, que la femme qu'il avait épousée était la maîtresse

de Napoléon! On l'eût peut-être soupçonné d'un infâme calcul. Oui,

le hasard l'avait servi en le faisant arriver à temps sous la

fenêtre d'Alice. C'était un de ces caprices d'amant qui n'ont aucune

explication raisonnable. Il était persuadé qu'il trouverait Alice

endormie derrière ses volets clos et toute lumière éteinte. A tout

hasard, il voulait passer par là. C'est déjà une joie pour un amoureux

que la vue de la demeure où repose la bien-aimée, et combien, sans

espoir du sourire ou du regard jeté du balcon, ont chanté de secrètes

et tacites sérénades sous la fenêtre inexorablement fermée!...

Oui, il avait eu raison de venir... il savait... il avait vu...

il tenait la preuve!... Aucun doute n'était admissible... Aucune

réparation non plus! Alice était perdue pour lui à jamais, et ce

refrain, dans sa monotonie tragique, lui remontait du cœur aux lèvres:

Il faut mourir!...

Maubreuil avait silencieusement écouté l'aveu, entrecoupé de plaintes

et de sanglots, qu'il avait su arracher à Henriot. Il souriait

cyniquement dans l'ombre, le perfide conseiller! sa machination

réussissait. Le premier moment d'exaltation était passé pour Henriot.

Quand la souffrance se fait moins aiguë, on la raconte. Les paroles

soulagent. Avec elles s'évapore la fermentation désespérée d'où le

suicide peut se dégager. Il n'y avait plus à craindre d'explosion

brusque. Henriot lui appartenait. Il dirigerait à son gré la fureur

débordante, que la trahison d'Alice avait condensée. Comme un éclusier

habile, il tenait le levier qui soulève ou abaisse les vannes,

laissant s'échapper le flot ou le contenant. Henriot ferait ce qu'il

voudrait; il l'avait amené au point psychologique qu'il avait calculé.

L'amour trahi, l'amour-propre irrité, tous les sentiments généreux

et confiants du jeune homme froissés, faussés, dénaturés, faisaient

de lui un naufragé qui, ballotté sur un radeau désemparé, s'accroche

convulsivement à l'amarre qui lui est jetée tout à coup, au hasard,

dans la nuit. Maubreuil se disposait à lancer la corde. Le naufragé

la saisirait-il, ou, inerte et définitivement perdu, se laisserait-il

couler, dédaigneux de la lutte et n'ayant plus la force de vouloir

conserver sa misérable existence?

Mais un autre mobile, encore, la persuasion où Henriot se trouvait

d'avoir commis un attentat de lèse-majesté, et par conséquent d'être

hors la loi, hors le monde, sans pardon possible, sans asile, sans

appui, réduit à fuir, à se cacher, contraint de renoncer à l'armée, à

la société, ainsi que la certitude où il était de n'avoir d'autre repos

et d'autre avenir que dans la tombe, pouvaient lui livrer, âme et corps

liés, le malheureux qui se noyait.

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 8 / 22 段