—Sans doute, dit l'Empereur se reprenant à sourire, mais le danger,

pour ceux qui s'y trouvent exposés, n'en est pas moins certain... Il

est des périls en face desquels le courage consiste à fuir... ou du

moins à ne pas accepter le combat... Vous avez compris? la mission

d'Henriot se rapportait aux plus grands intérêts de l'État... vous

savez à présent ma résolution, j'espère que vous la tiendrez secrète?...

—Oui, Sire... d'autant plus facilement me tairai-je, que j'ignore tout

à fait le secret que Votre Majesté m'ordonne de garder...

—Vraiment?... Le colonel Henriot avait pour mission de rapporter

du ministère de la Guerre un portefeuille dont j'ai besoin de

consulter le contenu avant d'expédier un courrier à M. de Pradt, à

Varsovie... Eh bien! ce portefeuille, Henriot restant ici n'aura

pas à me l'apporter... comme Mahomet à la montagne, je vais aller

au portefeuille... Avez-vous compris, cette fois? Je pars... je ne

reverrai plus cette redoutable et charmante épousée en présence de

laquelle je ne répondrais pas que tinssent les bonnes résolutions

que vous me faites prendre, duchesse!... C'est donc entendu!... Mon

départ, justifié par d'importantes nouvelles reçues dans la nuit, ne

saurait surprendre personne... il n'inspirera aucune fâcheuse réflexion

sur votre excellente hospitalité, ma chère maréchale, ni sur mes

sentiments à l'égard de votre mari... Ma présence toute la journée aux

fêtes, aux réjouissances que vous avez si bien su organiser tous deux,

fera passer sur mon absence demain; je devais d'ailleurs me mettre en

route après une rapide apparition à la chapelle... Vos jeunes gens se

marieront peut-être plus joyeusement sans moi... Allez donc, rassurée

et heureuse! ne craignez rien sur le bonheur de votre enfant adoptif...

et pour que vous n'ayez plus cette nuit aucune inquiétude, aucune

arrière-pensée, allez me chercher le colonel Henriot... je veux lui

retirer moi-même sa mission et, afin qu'il ignore tout et ne prenne pas

ce contre-ordre pour une disgrâce, je désire en personne lui renouveler

mes bons souhaits!...

Catherine regardait avec ahurissement l'Empereur, ne pouvant encore

s'imaginer avoir si complètement gagné son cœur.

L'Empereur jouissait de sa surprise et de sa joie.

—Eh bien! ma bonne Sans-Gêne, dit-il alors, est-ce que vous êtes

contente de moi?...

—Ah! Sire!... Ah! mon Empereur, si je ne me retenais pas...

—Que feriez-vous donc?

—Sire, je vous sauterais au cou et je vous embrasserais!...

—Bah!... Nous sommes seuls... personne ne saurait trouver à redire et

Lefebvre ne sera pas jaloux... Puisque le cœur vous en dit, ne vous

gênez pas, duchesse!

Et Napoléon, dans un de ces accès de bonne et familière humeur qui lui

survenaient assez fréquemment, tendit ses bras à Catherine qui s'y

précipita...

—Maintenant, duchesse, dit-il en se dégageant et en lui pinçant

le lobe de l'oreille, allez vite chercher le colonel Henriot et

envoyez-moi Duroc...

La maréchale revint presque aussitôt, la physionomie décontenancée.

Le grand maréchal l'accompagnait.

—Eh bien! qu'y a-t-il? demanda Napoléon.

—Sire, vous avez fait appeler le colonel Henriot, mais il vient de

partir... Selon les ordres de Votre Majesté, il roule depuis vingt-cinq

minutes sur la route de Paris... Il va être onze heures et demie,

ajouta Duroc.

—C'est juste!... nous avons bavardé avec la duchesse de Dantzig et le

temps a passé... Duroc, faites galoper sur-le-champ un de mes guides,

qu'il rejoigne ma voiture et qu'il fasse rebrousser chemin au colonel

Henriot... sa mission est terminée... Quant à nous deux, nous allons

nous glisser, mon cher duc, à la faveur des ombres de la nuit, nous

quitterons sans bruit ce château et nous cheminerons jusqu'au village,

incognito, ainsi que le calife Haroun-al-Raschid en compagnie de son

fidèle vizir Giaffar, qui parcourait les rues de Bagdad endormie...

Duchesse, vous direz à Roustan qu'il nous amène une des voitures

de Lefebvre sur la route de la Queue-en-Brie... nous monterons

tranquillement dans le carrosse, avec Roustan sur le siège à côté du

cocher, et, tandis qu'on nous croira paisiblement endormis ici dans nos

lits, nous trotterons vers les barrières de Paris... Au petit jour, je

surprendrai l'Impératrice aux Tuileries, elle sera ravie!... Adieu,

duchesse! tous mes compliments d'hôte très satisfait... En route,

Duroc; madame la maréchale va couvrir notre retraite!...

Et il sortit vivement, suivi de Duroc, par la petite porte à travers

laquelle Catherine, espionnant, avait surpris l'entretien avec Henriot.

—Ah! comment ne pas l'aimer, cet homme-là! s'écria Catherine, encore

sous le coup de l'admiration; ce qu'il a fait là, c'est plus beau

qu'une bataille... Mille bombes! on voudrait avoir dix existences pour

lui en faire cadeau!...

Et elle envoya, en signe d'adieu, deux gros et expressifs baisers

à travers la porte, discrètement refermée sur les pas de Napoléon,

s'éloignant au bras du grand maréchal.

VIII

LE RETOUR D'HENRIOT

Napoléon quittant Alice, comme il l'avait décidé, mais non sans un

regret mélangé de dépit qu'il se garda bien de manifester à Duroc, la

jeune fille, préservée d'un danger qu'elle n'avait qu'entrevu, pouvait

se donner tout entière à la joie d'appartenir le lendemain à son époux.

Cette union, si longtemps désirée, enfin avec le jour s'accomplirait.

Encore quelques tours d'aiguille sur le cadran de la grande horloge

du château de Combault et elle serait la femme de son ami d'enfance,

devenu un vaillant jeune homme, un des brillants officiers de

l'Empereur, un colonel à qui peut-être était réservée la gloire

des Lasalle, des Nansouty, des Murat,—pourquoi, comme Lasalle, ne

deviendrait-il pas général? Était-il impossible même qu'il fût un jour

roi comme Murat, qui l'était déjà, comme Soult, qui avait failli

l'être, comme Bernadotte qui le serait bientôt? Reine?... Et pourquoi

pas? Est-ce qu'il y avait quelque chose d'interdit à l'espoir, à

l'ambition, sous Napoléon?

Alice, tout en disant qu'il était improbable que son rêve pût atteindre

ces hauteurs éblouissantes, se souvenait que les plus audacieuses

suppositions étaient permises aux jeunes filles qui épousaient des

officiers comme son Henriot. Ainsi que dans les contes de fées,

l'Empereur, magicien surhumain, changeait en manteaux de cour les

sarraux, en couronnes les bonnets de paysannes, et les chaumières en

palais. Dès qu'il touchait de son sceptre un meunier comme Lefebvre,

une bergerie comme la maison natale de Catherine, il faisait de la

bergerie un château, et du meunier un duc. Voilà qui dépassait les

prodiges des bonnes fées de Perrault!

Et Alice ajoutait, à peu près comme Catherine:

—Qu'il est puissant, qu'il est bon, l'Empereur! Qu'on est fier de le

servir! Qu'on est heureux de l'aimer!...

Quand la maréchale, après l'avoir reconduite dans la chambre où elle

devait dormir sa dernière nuitée de jeune fille, l'eut laissée à

ses rêveries et à ses préoccupations de future épouse, sa songerie

se reporta, non sans une sensible et vaniteuse satisfaction, sur la

personne de l'Empereur. Durant cette journée de fête, qu'il avait été

aimable, empressé, galant presque! On le disait parfois si bourru, si

impatient, si brutal même, avec les femmes. Auprès d'elle, il n'avait

eu que paroles douces, et qu'agréables compliments...

Alice faisait ainsi son examen de minuit, la fenêtre ouverte, dans

l'attente où elle se trouvait d'Henriot qui devait, comme chaque soir,

venir lui murmurer quelques doux propos d'amour avant de regagner son

logis. Elle regardait les grands arbres du parc dont la ligne noire,

barrant l'extrémité du jardin, se trouvait éclairée en diagonale

par les clartés venues des chambres du château. Elle reprenait un à

un, l'œil perdu vers le fond sombre du parc, les menus faits de la

journée. Elle se souvenait, non sans un peu d'orgueil, que l'Empereur

avait même poussé fort loin pour elle l'amabilité. Ce que les yeux

si expressifs du souverain semblaient lui exprimer avec une certaine

réserve: qu'il la trouvait jolie et que si elle n'était pas destinée à

ce brave Henriot, il la courtiserait, le grand maréchal le lui avait

plus nettement formulé.

Usant d'une franchise assez embarrassante, le duc de Frioul lui avait

demandé, adoucissant par un sourire la brutalité de la sollicitation,

si elle consentirait à venir retrouver l'Empereur, cette nuit-là même,

dans son appartement. Sa Majesté avait tant de choses à lui dire!

Elle craignait de s'entretenir trop longuement avec elle, devant les

invités du maréchal Lefebvre qui ne perdaient jamais de vue un colloque

impérial. Oh! Sa Majesté n'avait d'autre intention que de lui présenter

plus librement ses hommages et de mieux lui témoigner tout le plaisir

qu'elle lui ferait, quand, devenue l'épouse du colonel Henriot, elle

viendrait aux Tuileries ou à Saint-Cloud animer de sa grâce et de sa

jeunesse les réceptions impériales.

Elle avait ri de la singularité de la proposition, considérée comme

un badinage, et d'un refus, donné en riant, elle s'était excusée de

ne pouvoir accorder à Sa Majesté l'entretien qu'elle lui faisait

l'honneur de demander. Si les curiosités en éveil et les malignités

en suspens avaient à s'exercer lorsque l'Empereur se montrait galant

et attentif en public auprès d'une jeune femme, c'était offrir aux

médisants une trop belle et trop vraisemblable occasion que d'accepter

un rendez-vous de Sa Majesté. Sûre d'elle-même, défendue par l'amour

qu'elle éprouvait pour celui qui allait être son mari, Alice n'avait

pas pris très au sérieux le langage de Duroc. Elle n'en avait même

pas saisi complètement la portée. Son âme innocente, sa pensée pure,

n'allaient pas au delà d'une galanterie verbale, d'une conversation

enjouée avec des compliments et des fadeurs, une distraction sans

gravité, sans danger non plus, que l'Empereur voulait prendre après les

solennités de la journée. On disait qu'il avait parfois de ces désirs

de la causerie en tête à tête avec des jeunes femmes, et qu'il avait

ainsi fait appeler plusieurs fois, soit des princesses de sa famille,

la reine Hortense, la grande-duchesse Stéphanie, voire de simples dames

de la cour, madame de Brignole, madame de Luçay, pour s'entretenir et

deviser avec elles à l'issue de cérémonies religieuses ou de longues

réceptions diplomatiques.

Elle ne soupçonnait donc nullement le coup de désir qui avait un

instant fouetté les sens de Napoléon. Sa pensée de pauvre petite

colombe ignorante du danger n'allait pas jusqu'à supposer la convoitise

de l'aigle.

En lui, elle n'avait vu innocemment que l'homme aimable, non

l'amoureux. Peut-être n'entrait-il pas dans son esprit que Napoléon pût

devenir un amoureux?

Duroc, penché vers elle, à l'issue du dîner, lui avait pourtant murmuré

une parole assez étrange:

—Prenez garde, mademoiselle, avait-il dit d'un ton presque sérieux, ce

que l'Empereur veut, il le veut fortement, et toujours il l'obtient...

Si vous ne venez pas à lui, comme il vous y invite par mon entremise,

eh bien! Sa Majesté est capable de se déranger cette nuit afin de vous

trouver, seule, dans votre chambre... Or, cela peut faire scandale et

occasionner à Sa Majesté plus d'un ennui... Réfléchissez, mademoiselle,

soyez bonne autant que vous êtes jolie... soyez aussi intelligente et

discrète!...

Elle avait ri franchement à l'idée du grand maréchal: son annonce d'une

visite nocturne de Napoléon ne l'effraya nullement, et sa réponse fut

donnée, en manière de plaisanterie:

—Eh bien! moi, monsieur le duc, je ne me dérangerai pas... Dites bien

à Sa Majesté que j'attendrai qu'elle me fasse l'honneur de me rendre

visite, sur le coup de minuit, comme un héros de roman!...

Duroc avait alors salué et, tout satisfait de cette réponse, qu'il

prenait pour formelle, s'était éloigné afin de remplir l'office de

sa charge de grand maréchal. Alice n'avait plus guère pensé, dans le

tourbillon de la fête, à cette supposition de l'Empereur venant frapper

à la porte de sa chambre, en pleine nuit.

Cette conversation lui revenait, à présent, dans la paix

rafraîchissante de la soirée silencieuse. Elle s'en trouvait plus

impressionnée. Elle comparait certaines attitudes, elle se remémorait

les regards significatifs de Napoléon. Évidemment, à ce dîner, il ne

la regardait pas de la même façon que les autres convives. Pour elle,

ses yeux si beaux, si étrangement lumineux parfois, s'étaient illuminés

d'une clarté qu'ils n'avaient point quand ils se fixaient par exemple

sur la maréchale Lefebvre ou sur madame de Montesquiou. Elle commençait

à deviner une partie de la vérité...

Une rougeur pudique l'envahit. Était-il possible que l'Empereur

l'aimât? Avait-il donc pu penser qu'elle trahirait Henriot, qu'elle

renoncerait à son amour?...

Cette découverte la troubla. En même temps elle éprouva comme un

sentiment nouveau de défiance et presque de dédain pour cet Empereur

qu'elle voyait jusqu'alors si haut, si grand, si au-dessus des

mesquines passions des hommes. Napoléon amoureux d'elle, cela ne la

grandissait pas et le diminuait, lui.

Toute son âme se repliait, froissée. L'Empereur se dressait devant

son imagination sous un aspect inattendu. C'était une autre crainte,

que celle qu'il avait coutume d'inspirer à tout le monde, qui alors

s'empara d'elle.

Si Duroc avait dit vrai? Si cette plaisanterie de la visite nocturne,

qu'elle avait reçue en riant, se transformait en tentative sérieuse?

Que ferait-elle? Que répondrait-elle? Lui faudrait-il appeler? Si

l'Empereur insistait pour être reçu? S'il voulait, par hasard,

pénétrer de force chez elle, qu'arriverait-il? Ce qu'elle savait de

son caractère violent, de son habitude de voir tout obstacle s'abîmer

devant lui, autorisait toutes les hypothèses, suscitait toutes les

anxiétés...

La nuit avançait. Une à une les bandes de lumières balafrant la rangée

d'arbres du parc s'étaient fondues dans le noir large et profond

du massif. Un mur de ténèbres, à droite, à gauche, se dressait. La

dernière chambre éclairée aux étages supérieurs du château était

devenue sombre. Seule, Alice veillait dans le silence impressionnant de

cette nuit sans lune.

De nouveau elle dirigea un regard inquiet vers le parc...

En même temps elle tendit l'oreille...

Il lui semblait avoir entendu marcher...

Avec une angoisse croissante elle murmura:

—On dirait qu'on s'approche... Oh! mon Dieu! Si c'était l'Empereur!...

On pouvait du perron, en se haussant à l'aide de la barre d'appui,

enjamber la croisée et pénétrer dans sa chambre.

Elle voulut alors fermer la fenêtre, mais elle s'arrêta, se disant:

—Je suis folle!... Personne ne peut venir, personne autre

qu'Henriot... Comment n'est-il pas déjà venu?... Chaque soir, avant

de se retirer dans sa chambre, il vient ainsi me dire quelques douces

paroles qui me font faire des rêves charmants et me mettent de la joie

dans mon sommeil... Il devrait déjà être là... Mais la maréchale m'a

prévenue que l'Empereur lui avait donné un ordre à porter... de là

sans doute son retard... Je dois l'attendre. Que croirait-il s'il

trouvait ma fenêtre close et ma lampe éteinte quand il sera de retour

au château?... Il ne saurait tarder, puisqu'il n'a dû se rendre, m'a

dit la maréchale, qu'à la ville voisine... Comme il serait triste s'il

voyait que je n'ai pas eu la patience de veiller une heure en pensant à

lui...

Et résolument, elle revint vers la fenêtre, et s'accoudant sur l'appui,

elle continua à interroger la nuit, auscultant le silence, scrutant

l'ombre de son clair regard. Elle se dit alors, riant presque et moins

effrayée:

—J'étais folle avec mes terreurs! personne ne viendra qu'Henriot...

et puis, si l'Empereur se présentait, eh bien! c'est Henriot qui

le recevrait et je ne crois pas que Sa Majesté soit d'humeur à se

priver de sommeil pour causer devant une fenêtre avec un colonel de

hussards!...

Elle riait tout à fait et se retrouvait pleinement rassurée...

Tout à coup le sourire s'arrêta sur ses lèvres et devint une grimace

effrayée, ses doigts se crispèrent sur l'appui de la fenêtre; elle

voulait bouger, puis se réfugier dans la chambre; ses jambes, molles

et vacillantes, se perdaient sous elle; elle essaya de crier, sa voix

s'étrangla dans sa gorge...

Elle renversa son buste en arrière, la main toujours cramponnée à

l'appui...

Un homme—qu'elle reconnut avec un redoublement d'effroi,—ne

portait-il pas le petit chapeau et un habit de colonel de chasseurs, le

costume ordinaire bien connu du souverain?—cherchait à escalader la

fenêtre, sans parler.

Elle sentait l'évanouissement la gagner. Ce seul mot, comme un reproche

et comme une plainte, s'échappa de ses lèvres décolorées:

—Sire...

Mais aussitôt la voix lui revint avec la force...

Ses yeux brillaient, tout son visage contracté sous l'épouvante se

détendait dans un accès subit de joie...

Elle cria, joyeuse:

—Henriot!... Henriot!

Un cri sourd, une exclamation gutturale suivirent cet appel.

Elle vit s'effondrer sous la fenêtre le petit chapeau et l'habit de

chasseurs disparaître.

Puis quelque chose de sombre, de confus qui s'esquivait, qui

s'évanouissait dans la nuit.

Henriot était devant elle, hagard, le sabre dégainé...

Il demeurait comme anéanti et, d'un œil affolé, considérait la fenêtre

ouverte et la place d'où venaient de s'échapper le petit chapeau et

l'habit de chasseur...

Alice, encore toute bouleversée, le regardait, ne comprenant rien à son

attitude:

—Henriot!... Mon Henriot! dit-elle doucement.

En entendant son nom, celui-ci parut tiré d'un rêve.

Il remit avec rage son sabre dans le fourreau et, montrant le poing à

la fenêtre où se penchait Alice l'attendant, l'implorant:

—Salope! cria-t-il.

Et dans cet outrage immérité ayant craché son désespoir, sa fureur et

l'affolement de son amour trahi, éperdu, vaguement épouvanté de son

action comme d'un parricide, car c'était l'Empereur qu'il pensait avoir

frappé, Henriot bondit dans l'épaisseur des ombres du parc. Son pas et

sa silhouette bientôt se perdirent dans la profondeur noire, tandis

qu'Alice, inanimée, tombait sur le carreau de sa chambre, auprès de la

fenêtre béante à la nuit.

IX

L'AMOUR ET LA HAINE

Dans le massif bordant la terrasse du château, à vingt mètres environ

du cercle lumineux que traçait sur le sable, devant la chambre d'Alice,

la lampe, seule clarté perçant les ténèbres du parc, un homme penché se

tâtait les membres, se palpait la poitrine.

Cet examen corporel consciencieusement accompli, il poussa un soupir de

satisfaction:

—Allons! je m'en tire pas trop mal pour cette fois, murmura-t-il en

anglais, rien de cassé!... J'ai cru que ce sacré hussard allait me

fendre comme une bûche, quand j'ai vu son sabre briller sur ma pauvre

tête et comme un fléau sur le grain s'abattre... Je l'ai vraiment

échappé belle!... Il tapait comme un diable, le hussard... Ah! ce n'est

pas toujours comique de jouer les empereurs Napoléon à la ville! Que je

regrette mes bonnes et joyeuses tavernes de la cité!...

Et l'étrange personnage qui, vêtu de l'uniforme de colonel de

chasseurs, coiffé du petit chapeau, avait tenté d'escalader la fenêtre

d'Alice, le digne Samuel Barker, le sosie de Napoléon emprunté par

Maubreuil à M. de Neipperg, se trouvant complètement rassuré, sifflota

un air de gigue. Puis, après s'être orienté du regard, il se dit:

—Les coups de sabre doivent se payer à part... le patron ne m'avait

pas dit qu'il y eût des estafilades à recevoir... je les lui mettrai

sur la note... Mais à présent il faudrait filer d'ici... _By God!_

(par Dieu!) que j'ai soif!... ce combat m'a desséché la gorge...

je donnerais une des vingt livres que m'a promises le patron pour

un grog... un simple grog au whisky... pour moins que cela!... je

donnerais de grand cœur cette livre, et c'est pourtant difficile et

parfois dangereux à gagner une livre!... oui, une guinée, pour une

méchante pinte d'ale!... Mais, pas la moindre taverne dans ce damné

pays! et la nuit est plus noire que le fond de ma poche!...

Samuel Barker fit quelques pas en avant, au hasard, puis il s'arrêta,

un léger frisson aux jambes. Il avait cru entendre marcher.

—Est-ce que le hussard reviendrait? pensa-t-il, le hussard avec son

sabre; cela n'entre point dans nos conventions... Le mieux est de

déguerpir d'ici au plus vite!...

Et il chercha à retrouver son chemin dans la nuit. Il allait tâtonnant

les charmilles, palpant la rondeur des troncs en bordure de l'allée.

—Ah! voilà l'arbre où j'ai caché ma défroque, se dit-il, en

s'approchant d'un gros orme, au pied duquel se trouvait un paquet de

vêtements.

Il ôta rapidement l'habit de chasseur et la culotte blanche, et il

endossa une longue houppelande à pèlerine.

—Me voilà transformé... méconnaissable, je pense! reprit-il avec

satisfaction... et s'il était possible de me voir dans cette ombre, je

ne pourrais discerner en moi présentement l'ex-empereur des Français

qui, tout à l'heure, affrontait les coups de sabre du hussard...

Oh! ces coups de sabre! ils me faisaient aimer les honnêtes, les

inoffensifs coups de pied de mon ancien patron, le digne gentleman

autrichien, M. de Neipperg... mais je suis redevenu Samuel Barker, le

bon Sam, le joyeux Sam, le camarade Sam... je défie qui que ce soit de

prétendre que j'ai jamais eu la moindre accointance avec celui qu'on

nomme Napoléon... voilà tout ce qu'il reste du Napoléon que j'étais!...

Et Sam poussa du pied avec dédain l'uniforme, la culotte et le petit

chapeau qui lui avaient servi à jouer le rôle que Maubreuil lui avait

assigné dans la comédie, à dénouement sinistre, qu'il avait charpentée.

Sam allait s'éloigner tranquillement, mais il se ravisa.

—Le patron, se dit-il, m'avait bien recommandé de laisser, quelque

part dans la chambre de la demoiselle, le petit chapeau... je n'ai pas

eu le temps... Le sabre du hussard m'en a empêché... Que faire?

Le complice inconscient de Maubreuil réfléchit un instant.

—Pourquoi fallait-il abandonner ce petit chapeau dans la chambre? Je

n'en sais rien, se dit-il, assez perplexe, sans doute une lubie du

patron... Il m'avait aussi ordonné de jeter dans la pièce d'eau, qui

se trouve près d'ici, sur la droite, m'a-t-il indiqué, le costume de

chasseur, et la culotte de casimir blanc de mon emploi... ma foi! je

vais envoyer le tout dans la mare... tant pis pour le petit chapeau!...

Il n'y a plus qu'à trouver l'endroit...

Ramassant les vêtements qui complétaient l'illusion napoléonienne de

son masque, Samuel Barker lentement, sous les grands arbres de l'allée,

chercha la pièce d'eau. Après quelques tours et détours il entendit le

clapotis d'un ruisseau formé par le trop-plein de l'étang. Guidé par

le bruit de l'eau se déversant dans une rigole, il se dirigea vers le

petit lac qui s'étendait au milieu d'une vaste pelouse. Là, se postant

sur une passerelle qui le surmontait à son extrémité, il lança, lesté

d'une pierre, le paquet de vêtements dans l'eau, et s'en fut, avec la

conscience heureuse du serviteur ayant correctement fait son ouvrage et

bien gagné son salaire.

—Le patron m'a prescrit de me rendre à Brie-Comte-Robert, en marchant

toujours sur la route, reprit-il, une fois qu'il eut rejoint la grande

allée du parc... là, je trouverai de l'argent et un passeport à

l'auberge du Soleil-d'Or... bien!... mais il faut d'abord sortir de ce

maudit parc... Ah! j'aperçois un mur, pas trop élevé, fait à souhait

pour l'escalade... voilà le moment de me souvenir des leçons d'évasion

gymnastique qui me furent données par cet honorable voleur de Newgate,

vétéran des prisons d'Angleterre...

Et Sam, de plus en plus satisfait, son petit sifflement d'air de gigue

aux lèvres, s'apprêta à grimper lestement sur la crête de la muraille...

Déjà il avait levé le genou gauche et empoigné d'une main le rebord du

pignon avec agilité, tandis que son pied droit, s'enlevant de terre,

allait se poser sur une aspérité du mur, quand une poigne solide

s'abattit sur lui. Il se sentit enlever ou plutôt arracher du mur, en

même temps qu'une voix forte s'écriait:

—Nom de nom! Qu'est-ce que tu fiches là, toi, à cette heure-ci?...

Sam avait roulé à trois mètres. Il se releva, tout abasourdi, en

baragouinant un juron en anglais:

—Un goddam! redit la même voix, un espion des Anglais, sans doute? Ah!

nous allons voir ta frimousse, écrevisse de mer!...

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 7 / 22 段