—Ça n'est pas très digne ce que je fais là, d'écouter aux portes,

murmura-t-elle en retroussant sa traîne qui l'embarrassait; si l'on me

surprenait, on me prendrait pour une camériste... Mais la fin justifie

les moyens, comme me disait l'autre jour Talleyrand à qui je reprochais

une de ses canailleries... Présentement, il s'agit de sauver Alice...

sans parler de ce pauvre Henriot qui ne se doute guère de l'aigrette

que Duroc veut lui planter sur le front... Tant pis! je saurai à quoi

m'en tenir, au moins!...

Et se penchant, anxieusement, fiévreusement, elle colla son oreille au

panneau...

L'Empereur parlait:

—Vous allez partir cette nuit même, disait-il de son ton saccadé...

vous pourrez continuer à faire votre cour à votre charmante fiancée...

D'ailleurs, il est inutile que personne ici sache la mission que

je vous confie, et votre absence peut être inaperçue. La fête sera

vraisemblablement terminée dans une heure, chacun sera rentré chez

soi... et vous pourrez vous mettre en route sans être remarqué... Vous

avez bien compris?

—Parfaitement, Sire! répondit une voix que la maréchale reconnut pour

être celle d'Henriot.

—Une de mes voitures attend tout attelée sous la remise... vous la

prendrez... Le duc de Frioul vous conduira... Combien faut-il d'ici

Paris, Duroc?

—Avec les chevaux de Votre Majesté, quatre heures! dit une autre voix

qui était celle du grand maréchal.

—Bien. Colonel Henriot, reprit l'Empereur, vous vous rendrez

directement au ministère de la Guerre... Vous vous ferez remettre

par l'officier de service au cabinet le portefeuille F, coté nº 26,

contenant diverses pièces et états, avec une série de cartes...

L'étui est en maroquin et porte les indications suivantes:

Varsovie—Vilna—Vitepsk... vous le reconnaîtrez facilement... Je

compte sur vous!

—Sire, je ferai de mon mieux...

—Vous me rapporterez ce portefeuille, en grande hâte... Vous serez de

retour demain dans les premières heures de la matinée, je pense... Je

regrette—ajouta Napoléon avec une inflexion de voix plus douce, qui

surprit Catherine et lui arracha cette exclamation: «Ah! le coquin!

comme il l'enjôle!»—de vous éloigner à la veille de votre heureuse

union, mais une absence d'aussi courte durée ne saurait que vous rendre

plus agréable le retour. Vous reviendrez demain assez tôt pour conduire

votre jolie fiancée à l'autel, plus dispos, plus satisfait, ayant servi

votre Empereur, et vous justifierez ainsi la confiance que je mets en

vous et le nouveau grade que vous venez d'obtenir...

—Sire! pour vous on va au bout du monde!...

—Très bien!... mais je ne vous demande pour le moment que d'aller

jusqu'à Paris... ce n'est qu'à dix lieues d'ici... Ah! prenez cet

ordre... il vous donnera l'accès du ministère... A demain, colonel!

Et l'Empereur, ayant remis à Henriot l'ordre qu'il avait fait préparer

par Méneval, congédia le jeune officier, fier de la mission qui lui

était accordée, ravi de la faveur que lui témoignait le souverain, et

dont il était bien éloigné de soupçonner la véritable cause.

La maréchale, ayant surpris cet entretien, s'était redressée, le visage

empourpré, le cœur battant, en proie à une de ces violentes explosions

qui lui avaient valu jadis, dans le quartier Saint-Roch et aux camps

avec Lefebvre, sa réputation et son sobriquet.

Elle avait éloigné son oreille de la cloison, Napoléon ayant alors

parlé à voix basse à Duroc, qui s'était bientôt retiré pour faire

place à M. de Narbonne, aide de camp de service, donnant à l'Empereur

des renseignements sur l'attitude, dans les salons de Paris, de

l'ambassadeur de Russie, et relatant les propos qu'il avait tenus dans

un dîner où assistait Talleyrand.

Il n'y avait plus rien à entendre. Elle en savait assez, beaucoup trop

même.

—Mille bombes! grommela-t-elle en se campant le poing sur la hanche,

retrouvant une de ses attitudes de cantinière de Sambre-et-Meuse, au

milieu du corridor sombre et désert, comme si elle se fût adressée

à un auditeur invisible, non! cela ne se passera pas ainsi!... Il ne

sera pas dit que cet imbécile d'Henriot se trouvera jobardé comme cela

la veille de ses noces... Il n'y a vu que du feu, l'innocent, à cette

histoire de portefeuille... Heureusement, je veille au grain, moi!...

Mais que faire? Avertir Henriot, c'est amener du bruit, peut-être

rompre le mariage... et puis, il a l'air si content, ce garçon,

pourquoi lui faire de la peine... Qu'il ignore tout, cela vaudra

mieux... c'est Alice qu'il faut avertir...

Elle avait fait quelques pas; elle se ravisa, s'arrêta...

—Non! Alice n'a pas à savoir ce que je ferai... les jeunes femmes sont

coquettes, légères, inconscientes, elles ne s'aperçoivent que lorsqu'il

est trop tard, des imprudences commises... elle aime certainement

Henriot... mais l'empereur est si puissant!... peut-être est-elle

flattée de son attention... Quelle femme aurait l'énergie de lui

résister?...

Un sourire éclaira sa physionomie bouleversée, et ses traits irrités

s'adoucirent:

—Moi, ça m'est arrivé, c'est vrai!... fit-elle en se dandinant, mais

ça ne compte pas!... je ne suis pas une femme, moi, j'ai servi aux

grenadiers... Cette mauviette d'Alice n'a pas de force... si elle tombe

dans les pattes de l'Empereur, elle est prise... La prévenir, c'est

la pousser droit au piège... Non! j'agirai seule; mais comment?...

Henriot ne doit pas partir sur-le-champ, l'Empereur lui a recommandé

d'attendre... J'ai une heure devant moi, au moins; c'est suffisant...

j'vas toujours prévenir Lefebvre!

Et, retroussant cavalièrement sa longue jupe de riche lampas de Lyon,

Catherine parcourut vivement le couloir, passa dans la salle à manger,

traversa plusieurs salons, interrogeant, demandant si l'on avait vu le

maréchal.

A la fin, dans l'embrasure d'une fenêtre, elle découvrit Lefebvre

causant avec cet ancien écuyer du roi de Westphalie, M. de Maubreuil,

dont elle avait si brusquement quitté la compagnie après que madame de

Montesquiou le lui eut présenté.

Elle s'approcha vivement, s'efforçant de masquer sous un air riant son

anxiété, et s'adressant à Maubreuil:

—Vraiment, monsieur, je joue de malheur avec vous... il y a un

instant, je fus forcée de vous quitter pour une affaire... d'intérieur,

très urgente... Vous comprenez cela, n'est-ce pas? avec tant de monde

à recevoir en présence de Sa Majesté, et vous m'aurez certainement

excusée... Je vous retrouve ici, mais voici qu'il faut que je vous

enlève le maréchal, interrompant votre conversation... Mon Dieu! vous

me pardonnerez cette fois encore; un jour comme celui-ci, des maîtres

de maison ne s'appartiennent pas!...

Elle ponctua son congé d'une belle révérence, pour indiquer à Maubreuil

que l'entretien était terminé. En même temps qu'elle tirait la jambe

et qu'elle tendait le buste selon les principes savants enseignés par

maître Despréaux pour les saluts de cérémonie, elle faisait des signes

réitérés à Lefebvre pour lui indiquer de s'en aller, lui aussi, de la

rejoindre à l'écart.

Maubreuil, avec une grave politesse, se hâta de répondre que c'était

à lui d'être excusé, importunant ses hôtes au milieu d'une réception.

Il ne disait d'ailleurs au maréchal que des choses qui pouvaient être

ajournées. On reprendrait, dans un moment plus propice, la conversation.

—Oui, cher monsieur, nous reparlerons de votre étrange, de votre

invraisemblable conviction, dit Lefebvre avec son ordinaire bonhomie;

croirais-tu, ma chère, que M. le comte de Maubreuil, qui revient

de Londres, est persuadé que nous allons avoir la guerre avec la

Russie?... Voyons! est-ce croyable?... est-ce que l'empereur Alexandre

n'est pas l'ami, l'admirateur, l'élève, comme il l'a dit, de notre

Empereur?... Alexandre ne jure que par Napoléon... D'abord, je les ai

vus s'embrasser, moi, à Erfurt!...

—Ah! monsieur prévoit une guerre avec les Russes?... M. de Maubreuil

pourrait être meilleur prophète que tu ne le crois! répondit Catherine

d'un ton sérieux. Les paroles de Napoléon, lors de l'audience aux

Tuileries, lui revenaient à la mémoire.

—Pardonnez-moi, madame la duchesse, reprit Maubreuil avec une grâce

parfaite, je ne veux pas attrister votre fête par des présages

fâcheux... j'espère me tromper, et M. le maréchal me pardonnera de

l'avoir retenu pour de si incertaines conjectures...

Et, saluant Lefebvre, il s'avança vers Catherine et très bas lui dit:

—C'est à vous, surtout, madame la duchesse, que je désirais parler...

Je suis envoyé par M. de Neipperg, qui est à Londres... Où et quand

puis-je vous voir, loin des indiscrets?... Ce que j'ai à vous dire a de

l'importance et ne doit pas être entendu ni deviné ici... Nous sommes

trop près...

Et Maubreuil, d'un coup d'œil, désigna le salon réservé à Napoléon.

Au nom de Neipperg, la maréchale avait tressailli. Elle soupçonnait

quelque nouvelle intrigue dont Marie-Louise était l'objet.

Inquiète, elle dit rapidement, à voix basse, à Maubreuil:

—M. de Neipperg n'est pas à Paris, au moins?...

—Non, madame, je l'ai laissé à Londres... il se disposait à se rendre

à Saint-Pétersbourg, avec une mission de son gouvernement.

—Vous me rassurez!... Eh bien, monsieur le comte, pour que nous

puissions parler librement de notre ami, allez m'attendre dans mon

appartement... j'irai vous rejoindre aussitôt que l'Empereur se sera

retiré...

—Votre appartement? dans quelle partie du château se trouve-t-il? Il

est inutile que je m'informe. On pourrait s'étonner de ma présence à

cette heure tardive chez vous...

—Il est facile de vous orienter... Mon boudoir, où je vous prierai de

vouloir bien prendre patience jusqu'à ce que je vous rejoigne, donne

sur le salon où sont exposés les cadeaux et la corbeille de noces de

la mariée... vous le traverserez... Ah! reprit en riant la maréchale,

n'allez pas vous tromper au moins et pénétrer chez la jeune épousée...

D'ailleurs, je vais vous y faire conduire!...

La maréchale fit signe à un valet de pied et lui donna une brève

instruction. Maubreuil, après avoir salué profondément, suivit ce

domestique. Son sourire mauvais des jours de grandes coquineries avait

reparu sur ses lèvres minces.

Catherine prit alors son mari par le bras et l'emmena vers la fenêtre:

—Écoute, lui dit-elle, il y a du nouveau...

—Quoi?... la guerre avec la Russie?...

—Il ne s'agit pas de cela pour le moment.. mais d'Henriot... d'Alice...

—Est-ce qu'ils sont malades... ou brouillés?

—C'est bien pis! l'Empereur trouve Alice à son goût... il la veut...

—Diable!... une drôle d'idée qu'il a là, par exemple, l'Empereur!

—Tu trouves cela une drôlerie, toi! s'écria Catherine dardant des yeux

furibonds sur Lefebvre, qui recula, intimidé.

—Mais qu'est-ce que tu veux que j'y fasse! dit-il, en haussant les

épaules, est-ce qu'il me consulte sur ses amours, l'Empereur?... est-ce

que je peux l'empêcher de se toquer d'Alice, moi?...

—Non!... mais tu peux, tu dois te mettre entre lui et Alice... C'est

la femme d'Henriot, Lefebvre, ce sont nos deux enfants... Nous est-il

possible de ne pas les défendre contre le malheur qui les menace?...

—C'est-à-dire les défendre contre l'Empereur!...

—Tu hésites... tu as donc peur, toi, Lefebvre!...

—Oui... j'ai peur... tu sais bien de qui? Il n'y a que lui, en Europe,

qui soit capable de me faire cet effet-là... Aussi, quand je le vois,

je ne suis jamais à mon aise, quoique je l'aime bien... Rien qu'en

me regardant, tu sais, avec ses yeux!...il me retourne la peau, cet

homme-là!... enfin, je ne me vois pas du tout empêchant Napoléon de

prendre une ville ou une femme si ça lui plaît... Non! Catherine, je

me fourrerais dans un caisson, plutôt que d'oser dire: «Sire, vous ne

ferez pas cela!...» D'abord, il m'enverrait promener...

—Eh bien! moi, je le lui dirai... et il ne m'enverra pas du tout où tu

dis...

—Tu auras cette audace?

—Pardine! oui, je l'aurai... Avec cela que je ne lui ai pas déjà parlé

plusieurs fois à l'Empereur... il ne m'a jamais empêchée de lui dire ce

que je pensais, moi!...

Lefebvre regarda sa femme avec une admiration mélangée de stupeur,

comme on contemplerait un audacieux explorateur qui va entrer dans le

gîte d'un lion ou descendre dans un volcan en éruption.

—Prends garde, au moins, de ne pas me brouiller avec l'Empereur!

recommanda-t-il, fort inquiet sur la démarche de Catherine.

La maréchale leva à deux reprises son épaule gauche et dit:

—Tu n'es qu'un imbécile!

—Tu parles comme Napoléon! murmura Lefebvre en recevant ce compliment.

Mais déjà Catherine l'avait planté là, car elle venait de voir un

mouvement se produire dans la foule des invités vers le petit salon:

l'Empereur allait probablement se retirer, il fallait saisir le moment

et lui parler, seule, face à face, bravement.

C'est au gîte qu'il fallait aborder le lion.

VII

SANS-GÊNE EMBRASSE NAPOLÉON

L'Empereur accueillit gracieusement la maréchale. Il était tout à fait

dans ses bonnes lunes. Il la félicita sur l'ordonnance de sa fête

et lui adressa même un compliment, qui, en d'autres moments, l'eût

particulièrement flattée, sur sa bonne grâce et son excellente façon de

recevoir ses hôtes.

Comme Napoléon débitait ses agréables propos, en manière de congé, tout

en faisant signe à Duroc de commander son service pour la rentrée dans

ses appartements, la maréchale, avec un léger tremblement dans la voix,

lui dit:

—Sire, vous êtes trop bon de nous témoigner votre satisfaction... Nous

avons fait ce que nous avons pu, Lefebvre et moi, pour vous offrir une

hospitalité qui ne fût pas trop indigne de vous...

—Et vous avez réussi en tout point, madame la duchesse!

—Merci, oh! merci!... mais, écoutez-moi, à présent, Sire, fit-elle

d'une voix de suppliante, j'ai une grâce à vous demander...

—Une grâce? dit l'Empereur surpris, et laquelle?... parlez!...

—Sire, je n'ose..., j'ai si grande crainte d'offenser Votre Majesté...

—Est-ce donc si grave que cela?... Voyons, finissons-en! de quoi

s'agit-il?...

—Du colonel Henriot, Sire!

La voix de Catherine tremblait en prononçant ce nom.

Elle regarda, avec angoisse, l'Empereur, dont les sourcils s'étaient

contractés.

Il n'avait plus du tout sa bonne physionomie des jours contents et la

lune avait changé.

—Eh bien! qu'y a-t-il pour le colonel Henriot?... Vous l'avez

peut-être vu se mettre en route?... avez-vous besoin de lui?... ce

n'est pas vous qui l'épousez, que je sache!

—Non, Sire, c'est mademoiselle Alice de Beaurepaire, mon Alice, que

j'aime comme ma fille... C'est le bonheur d'Henriot que je défends,

c'est peut-être la vie d'Alice que je viens vous demander, à genoux,

Sire!... grâce!... soyez bon! soyez généreux!...

—Que voulez-vous dire? Auriez-vous, dans l'étourdissement de cette

fête, perdu un peu de ce jugement que je me plaisais à reconnaître et à

louer en vous, duchesse? fit l'Empereur, légèrement troublé et cachant

sa confusion sous une brusquerie ironique.

—J'ai toute ma raison et Votre Majesté sait trop bien que, s'il y a

une folie quelque part, ce n'est pas moi qui suis à la veille de la

commettre...

—Vous êtes bien audacieuse de me parler ainsi... Qui vous en a donné

le droit?

—Vous, Sire!... Oh! écoutez-moi!... vous êtes grand, vous êtes

puissant... la terre vous admire... tout le monde est à vos genoux et

nul n'ose braver la moindre de vos volontés... Pour tout l'univers

vos désirs sont des ordres, et vos fantaisies ne trouvent que des

complaisants... Seule, je risque votre colère en vous disant ce que

personne n'aurait le courage de formuler en votre présence...

—Non, personne, en vérité, n'aurait cette audace, cette insolence!...

mais continuez, je veux savoir jusqu'où ira votre impertinence... vous

vous croyez donc tout permis, madame?...

—Sire, je puise ma témérité dans l'amour que j'ai pour vous, pour

votre gloire... J'ai pénétré vos desseins... je sais que vous avez

conçu une passion... est-ce bien une passion? c'est un caprice, une

curiosité d'un instant, j'en suis certaine... Oh! ne vous abandonnez

pas à cette fantaisie... puisque vous pouvez tout, commandez à

vous-même... ne vous laissez pas entraîner quand vous êtes assez fort

pour ne point céder à ce qui gouverne les autres hommes!... Que Votre

Majesté ne change pas une journée de joie en une longue suite d'années

de deuil... Alice est une innocente et douce jeune fille, Henriot

un bon soldat, un de vos dévoués serviteurs, il l'a prouvé, Sire;

ne faites pas à tous deux leur malheur, et après les avoir comblés

de votre faveur, ne les accablez pas du poids de votre volonté...

respectez le bonheur de ces deux jeunes gens, Sire, vous le devez, et

vous le pouvez!

—Cette femme est folle, en vérité! grommela Napoléon, un peu

décontenancé.

Et, pour se remettre, il tira sa tabatière et y puisa nerveusement

deux larges pincées de tabac, qui, en s'éparpillant, atteignirent la

maréchale et la firent éternuer:

—A vos souhaits! dit machinalement Napoléon, continuant à remuer son

tabac.

—Merci, et vous pareillement, Sire! répondit Catherine, et, reprenant

aussitôt le fil de sa supplique, elle retraça, avec émotion, la

naissance hasardeuse des deux enfants, leur enfance côte à côte dans

un berceau qui souvent reposait sur l'affût d'un canon... Ils avaient

été bercés par la fusillade de l'armée de Sambre-et-Meuse, et Henriot

avait tenu un fusil avant d'avoir perdu ses dents de lait... Alice,

séparée de lui, l'avait retrouvé au cours de la glorieuse campagne

d'Allemagne... leurs amours d'enfance s'étaient ravivées et le mariage

avait été décidé après la victoire... L'Empereur n'avait-il pas promis

de signer au contrat de ce jeune officier, qui lui avait pris la

ville de Stettin avec un peloton de cavaliers?... Tant de grâce, de

jeunesse, de vaillance devaient inspirer à l'Empereur un sentiment de

bienveillance et de protection, les jeunes gens en étaient dignes...

Venu dans ce château, que tenaient de sa bonté deux anciens serviteurs,

un soldat des premiers jours comme Lefebvre, une amie des heures de

jeunesse, comme sa femme, Napoléon ne pouvait y payer son hospitalité

par le désespoir et le déshonneur...—Sire, vous n'infligerez pas ce

châtiment à votre vieille Sans-Gêne de maudire l'inspiration qu'elle

eut de solliciter de vous l'honneur de votre présence au mariage de

ceux qu'elle considère comme ses deux enfants!... termina-t-elle, en se

jetant aux pieds de l'Empereur.

—Relevez-vous, duchesse!... on pourrait vous surprendre dans cette

posture, car j'attends le duc de Frioul, et cette situation ferait

naître de fâcheux commentaires... on se demanderait quelle grâce je

pouvais refuser à la femme de mon vieux camarade Lefebvre...

Et avec gravité, l'œil redevenu clair, le front reprenant sa sérénité,

Napoléon aida Catherine à se relever.

L'espoir donnait de l'aplomb à la maréchale. Elle sentait qu'elle avait

trouvé le moyen d'émouvoir l'Empereur et que sa cause se trouvait à

moitié gagnée. Elle résolut de revenir à la charge. Le cœur, comme le

fer, demande à être battu quand il est chaud.

—En renonçant à cette amourette, qui détruirait le bonheur de deux

êtres dignes de votre protection, Sire, vous ne vous montrerez pas

seulement humain et bon, vous serez en même temps habile et prévoyant...

—Que voulez-vous dire, duchesse? des menaces, à présent?...

—Non... des avis tout au plus, Sire!... Vous êtes au faîte de

la puissance et vous ne trouvez autour de vous que louanges et

acclamations; mais votre trône, si solide qu'il soit, est sapé par la

trahison... Dans toutes ces foules dorées qui s'inclinent et vous font

cortège, je devine bien des langues qui mentent, bien des regards qui

luisent faux, et plus d'une échine qui n'attend qu'une circonstance

pour se redresser... Vous avez le talon sur la tête de ces serpents

chamarrés, et pas un n'ose mordre, mais qu'un événement se produise...

—Vous voulez parler de ma mort?... dit avec calme Napoléon... Oh!

j'y suis préparé... oui, quand je ne serai plus là, tous ceux que j'ai

contenus, dominés, écrasés peut-être, se relèveront pleins de venin...

et mon fils aura à se défendre contre eux... Eh bien! après?... qu'y

voulez-vous faire et où tend ce langage irrespectueux, que je pardonne

à cause de l'intention, mais que je ne saurais entendre plus longtemps?

—Au nom de votre enfant, Sire, ne découragez pas, ne blessez pas vos

meilleurs serviteurs... Croyez-vous que si vous me repoussez, si malgré

tout, vous donnez suite à vos desseins, le bruit ne se répandra pas de

cette aventure et qu'elle n'aura pas pour conséquence la désaffection

d'un certain nombre de ceux qui déjà, peut-être, regardent par delà les

frontières en cherchant un prétexte, une excuse à des défections, à des

trahisons que vous ne soupçonnez pas, Sire, mais que nous devinons,

que nous voyons, que nous savons, Lefebvre et moi, parce que nous vous

aimons!...

—Vous savez des trahisons et vous ne me nommez pas les traîtres!

—Votre Majesté ne me croirait pas si je lui donnais les noms...

—Parbleu! je vois où vous voulez en venir... Fouché, Talleyrand...

toujours les mêmes!... J'ai les oreilles rebattues de dénonciations

contre eux! fit avec impatience Napoléon.

—Je souhaite que l'avenir ne se charge pas de justifier les courageux

dénonciateurs, répondit Catherine avec fermeté; mais, Sire, considérez

qu'il y a aussi vos généraux, vos anciens compagnons d'armes. Beaucoup

parmi ceux-ci sont las de vous suivre sur tous les champs de bataille

où vous les menez; d'autres sont fatigués de toujours voir remettre au

lendemain le moment où ils pourront jouir tranquillement de ce qu'ils

ont acquis, de ce qu'ils ont entassé dans leurs poches, dans leurs

châteaux, où ils sont comme des voyageurs descendus à l'hôtellerie

entre deux chevauchées... Enfin, il en est qui, pour se justifier

d'une impatience qui déjà se lit dans leurs yeux, ne craignent pas de

répandre sur vous mille bruits calomnieux; des gazetiers sans scrupules

les reproduisent dans des feuilles que vos ennemis se prêtent et se

disputent à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg... Oh! n'allez

pas fournir un nouveau virus à ces plumes empoisonnées!...

—Vous êtes bien osée de me parler ainsi, dit l'Empereur, faisant un

pas vers Catherine en dardant sur elle son œil fixe et terrible, mais

j'aime la franchise, et votre sermon, quoique rude, peut me profiter...

Oui, je sais qu'il s'imprime et qu'il se colporte à l'étranger des

libelles infâmes où l'on me dépeint souillé de tous les crimes, où

j'apparais comme un monstre ajoutant l'inceste à l'assassinat, et

complétant l'adultère par des sauvageries dignes de ce fou qui

écrivit _Justine_ et pour la délivrance duquel les Parisiens ont pris

la Bastille... Vous avez peut-être raison! Je dois tenir compte des

trahisons qui rampent autour de moi, dans l'ombre, des pamphlétaires

qui me diffament dans toutes les cours de l'Europe... il me faut aussi

garder précieusement pour mon fils l'amitié et la fidélité de mes

braves, de ceux qui ne m'ont marchandé ni la fatigue, ni la souffrance,

ni parfois leur vie... Comme je ne veux pas, reprit Napoléon après

une brève interruption, faisant un geste de protestation comme pour

mieux convaincre, que vous, duchesse, votre mari, et les autres vieux

soutiens de ma couronne vous puissiez conserver le moindre doute sur

mes intentions... je vais donner l'ordre au capitaine Henriot de ne pas

se rendre à Paris, cette nuit, comme il devait le faire pour un service

commandé... Il restera dans cette maison, puisque ce contre-ordre vous

fait si grand plaisir; sous le même toit que sa fiancée, il passera

cette nuit précédant son union... ainsi aucun soupçon ne pourra

effleurer cette femme, aucun doute ne saurait pénétrer dans l'âme de ce

vaillant officier... Est-ce bien ce que vous voulez, duchesse?

—Ah! Sire, vous êtes grand et vous êtes bon!...

—Attendez! ce n'est pas tout... Ma présence à la cérémonie de demain

est inutile... Elle pourrait être pénible... pour moi! car cette jeune

mariée est bien séduisante, duchesse, et bien dangereuse...

—Sire, ce n'est pas de sa faute.

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 6 / 22 段