—Mon costume de blanchisseuse, celui que je portais quand je connus

Lefebvre, dit avec simplicité la maréchale. Ah! c'était l'époque où

l'on prenait les Tuileries d'assaut, où l'on chassait les tyrans!

—Et où tu me faisais sauver la vie à un chevalier du poignard! ajouta

Lefebvre à mi-voix.

—Chut! dit Catherine montrant Henriot, tu sais bien qu'on ne doit

parler ni ici, ni chez l'Empereur, de celui qui n'est plus pour nous

qu'un ami, mort depuis longtemps... Ah! reprit-elle à haute voix, en

ouvrant la seconde armoire, voici mon uniforme de cantinière, celui que

je portais à Verdun, à Fleurus... Tenez, regardez la déchirure produite

par la baïonnette d'un Autrichien...

Tous les invités s'approchèrent et contemplèrent avec une curiosité

respectueuse le costume qui évoquait tant de combats passés, la

blessure de Catherine et la gloire de son mari.

—Cette troisième armoire, continua Catherine, poursuivant le voyage

à travers son passé, contient ma belle robe de maréchale, lorsque je

fus au camp de Boulogne où Lefebvre reçut de la main de l'Empereur la

plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur...

On fit quelques pas.

—Passons à d'autres vêtements qui rappellent de grands souvenirs,

dit-elle... Voici ma robe de sacre... mon manteau de cour, pour ma

présentation à l'Impératrice..., ma pelisse de voyage lorsque j'allai

retrouver Lefebvre à Dantzig!...

Elle énumérait ainsi successivement tous ses costumes qu'elle avait

conservés pieusement, en ouvrant successivement les placards où ces

témoins de sa vie avaient été alignés et rangés.

Arrivant enfin à une dernière armoire, Catherine dit en souriant:

—Nous regarderons celle-ci tout à l'heure... au tour de la défroque de

Lefebvre à présent!...

Et, comme elle l'avait fait pour elle, successivement, elle fit

voir l'uniforme de garde-française qu'avait porté Lefebvre avant la

Révolution, son sabre de lieutenant de la garde nationale au 10 août,

son costume de voltigeur au 13e léger, puis son uniforme de général,

quand il avait remplacé Hoche à l'armée de la Moselle, son habit de

sénateur, son grand uniforme de maréchal de France...

Les broderies ternies, les passementeries fanées, les brûlures faites

par la poudre, les trous témoignant du passage d'une lance russe ou

d'un sabre autrichien, faisaient de ce vestiaire domestique comme le

musée de la gloire, le reliquaire de la piété patriotique...

Tous les assistants étaient émus et nul ne songeait à railler, quand,

ouvrant la dernière armoire qu'elle avait réservée, Catherine offrit à

leurs regards deux costumes de paysans alsaciens, l'un d'homme, l'autre

de femme:

—Avec ces humbles vêtements, Lefebvre et moi nous voulons être

enterrés, dit-elle... cette jupe, je l'ai portée paysanne, cette blouse

fut celle de Lefebvre quand il était au moulin, dans son village...

avec ces modestes habits nous irons dormir ensemble pour toujours!...

—Oui... c'est mon vœu le plus cher! dit Lefebvre; vous le voyez, mes

amis, voilà nos armoiries à nous et nos galeries d'aïeux!... L'Empereur

nous a faits duc et duchesse, nous sommes restés ce que nous étions...

et quand on enterrera Lefebvre, le soldat, et Catherine, la cantinière,

dépouillés alors de leurs dignités, de leurs habits de cour, nous

voulons qu'on dise d'eux tout simplement:

—Lefebvre et sa femme, la Sans-Gêne, n'avaient point de portraits

généalogiques à montrer... leurs parchemins c'étaient leurs habits de

travail ou de combat... ce n'étaient point des descendants, eux, ce

furent des ancêtres!...

VI

L'EMPEREUR AMOUREUX

Pendant la visite à l'armoire aux reliques domestiques que Lefebvre et

Catherine avaient dirigée, Napoléon s'était retiré dans le pavillon

séparé mis à sa disposition par ses hôtes.

Il avait annoncé son intention de passer la nuit sous le toit

hospitalier de Lefebvre et de ne retourner que le lendemain matin à

Paris, après la cérémonie religieuse qui devait être célébrée dans la

chapelle du château.

Un service de courriers et d'estafettes avait été organisé, et

l'Empereur, qui avait emmené son secrétaire Méneval, continuait à

expédier ses affaires courantes. Il travaillait partout et partout se

trouvait chez lui.

Jusqu'à l'heure du dîner, l'Empereur parut distrait. Il s'informait

de l'heure. Il marchait fiévreusement dans la pièce qui lui servait

de cabinet, ouvrant brusquement la porte du salon voisin comme s'il

devait y rencontrer quelqu'un d'attendu et la refermant avec la même

vivacité, ainsi qu'à la suite d'une fausse joie, montrant un éclair de

désappointement dans les yeux.

Son secrétaire s'apercevait de son impatience, mais il ne pouvait en

deviner la cause. Il attribuait aux nouvelles équivoques reçues de la

cour de Russie la visible inquiétude de Napoléon.

A la fin, comme n'y tenant plus, l'Empereur s'écria:

—En voilà assez pour cette après-midi, Méneval... vous pouvez vous

retirer et prendre votre part des réjouissances que prodigue le duc de

Dantzig à l'occasion du mariage de son pupille, le colonel Henriot...

Amusez-vous, Méneval, c'est de votre âge... et puis une fête nuptiale

dispose toujours à la gaieté!...

Il cherchait ses mots, comme s'il avait une question à poser qui

l'embarrassait. Il reprit bientôt, tandis que le secrétaire rassemblait

ses papiers, bouchait l'écritoire et serrait dans un portefeuille

fermant à clef les notes et les originaux de la correspondance:

—Tout le monde ici semble être fort joyeux... Le bal sera animé...

il me semble qu'il y a de fort jolies femmes... Avez-vous remarqué la

mariée, Méneval, elle m'a paru fort piquante?...

—C'est une des plus charmantes femmes qui se puisse trouver à votre

cour, Sire, et le colonel Henriot a fait bien des jaloux...

—Ah! vous la trouvez jolie?... c'est aussi mon avis, dit l'Empereur

avec vivacité, puis aussitôt, sur le même ton, désireux de cacher

une impression secrète, en profond comédien qu'il était, même dans

l'intimité, dissimulant même avec ses plus dévoués serviteurs: Avant de

vous retirer, dit-il, préparez-moi donc, mon cher Méneval, un ordre...

c'est pour un officier que je puis d'un moment à l'autre envoyer à

Paris au ministère de la Guerre afin d'en rapporter le portefeuille F

contenant les états de situation des troupes cantonnées dans la région

de la Baltique...

—Voici l'ordre, Sire, dit Méneval... il n'y a plus qu'à y inscrire le

nom de l'officier que Votre Majesté veut envoyer...

—Laissez-le en blanc... signez par ordre et remettez-moi ce papier...

A présent, vous pouvez vous retirer... Ah! envoyez-moi Constant!

Le secrétaire se retira et Constant, en habit noir, l'allure

obséquieuse et l'air câlin, se présenta devant son maître, qui lui

ordonna de l'habiller.

Constant, fort au courant des habitudes de Napoléon, car il était à son

service depuis le Consulat, se dirigea vers le cabinet de toilette,

y prit une savonnette, un rasoir, un petit miroir et sur un réchaud

à esprit-de-vin fit chauffer l'eau pour la barbe. Ces préparatifs

accomplis en silence, il s'approcha de Napoléon et commença à le

dévêtir. Il fallait l'habiller, le brosser, le peigner comme un enfant.

Il ne touchait à rien et se laissait faire passivement. On eût dit un

automate bien réglé. Sa pensée fatiguait loin durant cette inertie

physique.

Quand l'eau commença à chanter dans la bouilloire, Constant, sur la

pointe du pied, se dirigea vers la porte du cabinet, l'entr'ouvrit, fit

un signe muet.

Une ombre haute apparut, raide, se mouvant lentement. L'ombre portait

un turban avec aigrette, des pantalons larges, une veste ronde, le

cimeterre lui pendait au côté et deux pistolets à pommeaux d'or

luisaient à sa ceinture de soie filigranée d'or.

C'était Roustan, le fidèle mameluck,—dont la fidélité, d'ailleurs,

comme celle des maréchaux, ne devait pas persister dans les jours de

malheur. Cet Oriental, comblé de bienfaits par son maître, qui avait en

lui la plus grande confiance, qui ne s'en remettait qu'à lui du soin de

sa sécurité, ne voulut pas se déranger après l'abdication. Le climat

de l'île d'Elbe ne convenait pas à sa santé. Et puis les Bourbons lui

offraient un bureau de loterie. Il le négocia avec fruit et se rendit

en Angleterre. Là il se fit voir pour de l'argent. Wellington, qui

s'était déjà donné la peu noble satisfaction d'acheter l'ancienne

maîtresse de Napoléon, la Grassini, ne manqua pas d'offrir le spectacle

du mameluck de l'Empereur, aux fêtes qu'il donnait à l'aristocratie

anglaise en l'honneur de Waterloo. A partir du déclin, quand la roue

de la fortune tourna et que l'Empereur descendit la pente vertigineuse

de la défaite, on ne rencontre plus dans son entourage que des âmes

lâches et des faces de traîtres. Roustan, esclave géorgien, musulman

fataliste et soumis à la religion du plus fort, eut pourtant une excuse

à sa trahison, que ne sauraient invoquer les maréchaux gavés et les

courtisans repus qui mordirent si cruellement la main prisonnière

qu'ils avaient si patiemment, si complaisamment léchée alors qu'elle

tenait encore le sceptre et l'épée. On est presque tenté d'atténuer la

perfidie des Anglais en évoquant celle de certains Français, quand les

jours noirs furent venus et que l'étoile impériale eut définitivement

disparu du ciel d'Europe.

Mais, au château de Combault, Roustan n'avait aucune idée de sa

future défection. Qui l'eût prédit se serait exposé à la fureur du

mameluck. Il servait ponctuellement et aveuglément son maître. Jamais

il ne s'écartait de lui et les assassins devaient s'attendre à le

trouver sur leur passage. La nuit, il couchait en travers de la porte

de l'Empereur. Maubreuil n'avait pas négligé ce vigilant gardien du

seuil, et c'est pourquoi il s'était précautionné, dans un but encore

mystérieux, de son auxiliaire Samuel Barker, le sosie napoléonien,

susceptible de tromper Roustan et d'égarer sa vigilance.

S'approchant de Constant qui portait la savonnette, Roustan prit le

petit miroir et le maintint, applique vivante, devant l'Empereur.

Celui-ci, debout, saisit alors le rasoir que Constant lui présenta

tout ouvert et repassé. Napoléon se rasait lui-même. Il procéda

avec rapidité à l'opération. Puis il se précipita vers le cabinet

de toilette, se débarbouilla, se lava les mains, polit ses ongles

et revint se confier aux soins de Constant. Celui-ci lui ôta alors

sa chemise, son gilet de flanelle, et lui frotta tout le corps avec

de l'eau de Cologne. Ce massage terminé, le valet de chambre allait

lui passer son caleçon et sa culotte, quand, le repoussant, Napoléon

s'élança vers la cheminée, y jeta impatiemment deux énormes bûches, en

disant:

—Ah çà! maître drôle, vous voulez donc me faire mourir de froid!

Et il lui pinça l'oreille, selon son habitude, aux moments de belle

humeur.

L'Empereur était excessivement frileux. Il lui fallait du feu dans tous

ses appartements, même pendant l'été. En toute saison on le voyait

charger son lit, la nuit, de chaudes couvertures. Les souffrances du

froid durant la campagne de Russie furent pour lui insupportables et en

quelque sorte paralysèrent son activité et congelèrent son génie.

Égayé par la flamme claire qui jaillissait de l'âtre ravivé, Napoléon

pinça de nouveau l'oreille de son valet de chambre, en disant:

—Vous allez me faire beau aujourd'hui... je désire plaire!...

Et un sourire, où il y avait plus d'ironie que de contentement de

soi, glissa entre ses lèvres. Il connaissait trop les hommes, les

femmes aussi, pour ne pas savoir que ces soins d'élégance étaient

superflus. N'était-il pas l'Empereur? Pour parure il avait sa gloire,

son attrait était dans sa puissance. Mais, avec un grand désordre et

une indifférence complète pour le luxe personnel, Napoléon avait le

goût du costume spécial, des vêtements peu ordinaires, le signalant

aux regards, et le faisant se détacher, simple, sans galon ni

passementerie, sur le fond d'or de ses généraux et de ses courtisans.

L'orgueil flottait dans les pans de la modeste redingote grise et

rien que la forme inusitée de son petit chapeau sans plumet ni ganse

révélait son soin de paraître différent, même par la coiffure, des

autres hommes.

Constant acheva donc d'habiller son maître. Il lui mit aux pieds de

légères chaussures, lui passa un gilet de flanelle, sa chemise, puis

lui enfila des bas de soie blancs sur un caleçon de toile très fine.

Renonçant ce jour-là à la culotte de casimir blanc qu'il portait

avec des bottes à l'écuyère, Napoléon désira mettre un pantalon à

l'anglaise, très collant, de casimir blanc avec de petites bottes qui

lui montaient au milieu du mollet. Elles étaient éperonnées, ces bottes

de salon, avec de mignons éperons d'argent, presque invisibles. Ensuite

Constant lui ajusta un col en soie noire, une cravate de mousseline,

un gilet rond de piqué blanc; l'habit de chasseur que portait

ordinairement Napoléon était tout prêt. Il le repoussa et demanda un

habit de colonel de grenadiers de sa garde, qu'il mettait plus rarement.

—Le colonel Henriot, dit-il, sera en chasseur, moi en grenadier, cela

fera une différence...

Et son énigmatique sourire reparut sur ses lèvres.

Il ajouta presque aussitôt, comme incapable de se contenir, et

d'empêcher les paroles qui se pressaient dans sa gorge de s'échapper...

—Elle est fort gentille la jeune épousée... Qu'en dites-vous, maître

Constant?

Le valet de chambre qui comprenait à demi-mot, quand son maître,

désireux de donner quelques instants à l'amour, lui désignait quelque

beauté de la cour qu'il songeait à honorer de ses hommages, fit une

grimace où il y avait de l'étonnement et un blâme discret.

—Votre Majesté a fort bon goût, dit-il d'un ton doucereux... cette

jeune femme est vraiment digne d'attirer les regards... et dans toute

autre circonstance je suis assuré que Votre Majesté n'aurait qu'à

lui témoigner de la bonté pour qu'elle s'efforçât de reconnaître

sur-le-champ la haute faveur qui lui serait réservée... Mais

aujourd'hui... ici, dans ce château, la veille même de son mariage...

je crois qu'il vaut mieux que Votre Majesté tourne ses regards et son

attention ailleurs...

—Alors, vous croyez inutile toute démarche? demanda l'Empereur

naïvement, un peu honteux, comprenant parfaitement les très plausibles

objections de son valet de chambre.

—Je crois que Votre Majesté perdrait ses hommages... au moins pour le

moment, répondit nettement Constant.

Et il ajouta aussitôt:

—Si Votre Majesté est désireuse de prendre quelques distractions, il

y a ici nombre de dames qui seront fort heureuses de dédommager leur

empereur de cette petite déconvenue et de lui faire prendre patience...

Et, avec la familiarité qui était permise à Constant, introducteur

ordinaire des amoureuses de Napoléon dans le petit entresol des

Tuileries, où jadis logeait Bourrienne et qui communiquait par un

couloir sombre avec la chambre officielle, le valet de chambre, Mercure

en titre, se hâta de dire:

—Il y a en ce moment à Combault madame de Rémusat... madame de Luçay...

Napoléon fit un geste d'impatience.

—Laissez ces dames coqueter avec mon aide de camp... Voyons! suis-je

prêt?... ma toilette est achevée... Eh bien! prenez ce flambeau... le

dîner est servi et l'on m'attend depuis longtemps!...

Constant, voyant ses offres de galants services refusées, demeura

surpris du ton de l'Empereur. Il prit le flambeau en hochant la tête et

précéda Napoléon dans la pièce où l'attendait l'officier de service. Il

murmurait, avec sa profonde expérience des boutades amoureuses de son

maître:

—Le colonel Henriot fera bien de monter la garde, cette nuit, à la

porte de sa fiancée, s'il veut demain la conduire à l'autel dans sa

robe nuptiale!

Au dîner qui fut somptueux et longuement servi, on remarqua avec

la plus grande surprise que l'Empereur demeura, jusqu'au troisième

service, à table, lui qui se levait d'ordinaire aussitôt les premiers

plats servis.

Il prolongea le dîner, lançant au grand maréchal, placé auprès d'Alice

de Beaurepaire, des questions et des regards qui s'adressaient surtout

à sa jolie voisine.

Duroc répondait de son mieux, facilitant le manège de l'Empereur

qu'il n'avait pas tardé à surprendre. Tous les généraux, tous les

courtisans de Napoléon étaient un peu ses pourvoyeurs. Lorsqu'il

avait jeté son dévolu sur quelque dame réputée aimable, susceptible

d'être, entre deux dépêches, entre deux audiences, presque entre deux

portes, honorée de l'amour instantané et tout physique dont il était

en ces occasions capable, c'était à qui s'empresserait de deviner, de

favoriser, de devancer les désirs du maître. Les maris, indirectement,

par leur surveillance molle, encourageaient leurs femmes à l'auguste

adultère; les amants, négligeant leurs maîtresses, les poussaient à

une si flatteuse trahison; les pères laissaient orgueilleusement leurs

filles s'égarer du côté du canapé impérial. Ces élégants proxénètes

portaient, les uns, des titres sonores de la plus vieille aristocratie

française; les autres, des noms retentissants que la victoire avait

blasonnés; mais tous, également inconscients et asservis, ne pensaient

qu'à se montrer complaisants domestiques. Constant avait des ducs et

des maréchaux pour collègues dans le service du petit entresol.

Ceux qui ont reproché à Napoléon son immense orgueil, son dédain

des sentiments ordinaires de l'humanité et le souverain mépris des

hommes qui perçait dans ses actes, dans ses paroles, dans ses regards,

n'ont-ils pas vu que les choses autour de lui justifiaient le dédain

et l'orgueil? Quant au mépris, les hommes qui l'approchaient ne le

sollicitaient-ils pas? Quel homme résisterait au désir de se trouver

grand au milieu d'une foule agenouillée? Durant quinze années de

vraie puissance, Napoléon ne vit autour et devant lui que des nuques

inclinées. Patience! viennent l'Anglais, le Prussien, le Russe et

l'Autrichien enfin victorieux, et toutes ces échines courbées se

redresseront, les anoblis d'hier avec les hobereaux de jadis iront

faire la courbette devant le ventre de Louis XVIII, et, pour faire

oublier leurs services d'alcôve et leurs fonctions d'antichambre, tous

ces auxiliaires de Constant s'efforceront de reléguer bien loin, dans

l'Afrique australe, celui dont la vue seule évoquerait leur ancienne

domesticité.

Le charme qu'éprouvait visiblement l'Empereur en la présence de la

fiancée d'Henriot, à la ronde des courtisans et des dignitaires, par

des clins d'yeux significatifs, des coudes poussés, des toussements

étouffés, et des prises de tabac offertes avec malice et acceptées

d'un air entendu, bien vite fut signalé, constaté et commenté; seul,

Lefebvre, très occupé par ses devoirs de maître de maison, comme le

futur mari, ne s'était aperçu de rien. Cécité naturelle. Ordre logique.

Mais la préoccupation de Napoléon, si visible quand Duroc se penchait

vers Alice, semblant lui traduire la pensée d'amour et de convoitise

qui jaillissait en éclairs des yeux si vifs, si étranges de son

maître, puis l'embarras inattendu que témoignait l'amoureux despote

quand il adressait directement la parole à la fiancée d'Henriot, tout

ce manège révélateur n'avait pas échappé à la maréchale.

Elle frémissait d'impatience. Sous la table ses pieds agités et nerveux

se heurtaient, comme des cymbales sourdes, rythmant sa nervosité.

Elle sentait le sang empourprer ses joues. Elle aurait voulu se

lever, lâcher ses convives, intervenir, parler, et avec le sans-façon

dont elle avait fait montre deux ou trois fois, dans des entrevues

mémorables, apostropher Napoléon, lui reprocher son dessein, l'en

détourner, et, avec audace, comme lors de la terrible scène de nuit du

palais de Compiègne, où il s'était agi de sauver Neipperg, préserver

l'honneur d'Alice et garder à Henriot le cœur de sa femme. Oh! elle

savait bien ce qu'il fallait dire! Elle connaissait l'art de prendre

Napoléon, de le surprendre surtout. Mais il fallait l'aborder, se

trouver face à face avec lui. Et l'étiquette la clouait sur sa chaise,

devant l'Empereur. Elle mâchonnait avec rage son pain, sans toucher

aux plats qu'on lui passait et, par moments, pour se soulager, elle

décochait des regards furieux à Lefebvre, qui, ne comprenant rien à

l'émotion de sa femme, roulait autour de lui de gros yeux ahuris et se

disait avec inquiétude:

—Est-ce que j'aurais, sans m'en apercevoir, lâché quelque sottise?...

L'Empereur n'a pourtant pas son air des mauvais jours... jamais,

au contraire, il ne m'a paru de meilleure humeur... Pourquoi donc

Catherine me regarde-t-elle ainsi? Pour sûr il y a quelque chose, mais

quoi?...

Cette sérénité impériale qu'il constatait le rassurait un peu.

Pourtant, il ne parvenait pas à deviner le motif qui rendait Catherine

si visiblement irritée. Oh! il la connaissait bien, sa bonne femme!

Il ne se trompait jamais à sa physionomie. «Elle a mis son bonnet de

travers, ce matin! murmurait-il; gare la bourrasque!» Et il se faisait

tout doux, tout gentil, laissant passer la trombe et grêler l'averse.

Mais quel accroc à la réception, quelle anicroche, quel contretemps

avaient pu troubler ainsi la maréchale? Tout ne se passait-il pas

admirablement? Les invités se montraient ravis, la fête bien ordonnée

n'attirait que des compliments, et l'Empereur souriait. Qui diable

avait dérangé, en une si belle journée, le bonnet ou plutôt le diadème

à plumes de la Sans-Gêne!... Et cette anxiété gâtait au bon maréchal sa

satisfaction de maître de maison, sa joie de voir l'Empereur content.

Le dîner s'acheva sans que le pauvre Lefebvre eût trouvé la cause de la

tempête qu'il voyait fondre sur lui.

Voulant éviter une explication devant ses invités, car il savait de

longue date que rien n'arrêtait Catherine quand elle avait une chose

sur le cœur, et qu'il s'agissait de répandre ce trop-plein, il se

glissa derrière les courtisans empressés autour de l'Empereur debout,

adossé à la cheminée, tenant à la main la tasse de café brûlant que

venait de lui tendre Alice, la joue en feu, les yeux brillants.

La jeune épousée avait compris, elle, sinon la colère de la maréchale,

du moins la vive impression ressentie par Napoléon, à son aspect. Le

grand maréchal avait d'ailleurs facilité par ses très brèves mais très

nettes confidences, chuchotées au cours du dîner, l'explication des

regards, des soupirs et des attitudes aimables de l'Empereur.

Le café pris, Napoléon passa dans le petit salon qui lui avait été

réservé, et où personne ne pouvait pénétrer sans avoir été appelé.

Tout le monde s'était écarté. L'Empereur fit signe à Duroc de le suivre.

Après quelques minutes d'entretien loin des regards et des oreilles, on

vit reparaître le grand maréchal.

Il semblait chercher quelqu'un dans la foule brillante des uniformes et

des robes décolletées.

Catherine, alors, quitta brusquement madame de Montesquiou, qui lui

présentait un des invités, le comte de Maubreuil. Elle n'avait pas

perdu de vue le grand maréchal qui disparaissait avec l'Empereur. Elle

voulait savoir les instructions confidentielles que le duc de Frioul

avait pu recevoir.

—Que complotent-ils là tous les deux? pensa-t-elle. Pour sûr, il

s'agit d'Alice!... Ah! mais ça ne se passera pas comme cela!... je suis

là, moi! je veille et Napoléon ne me fait pas peur!...

Quand elle vit Duroc, traversant le salon, se diriger vers le fauteuil

où se tenait Alice, ayant auprès d'elle Henriot, elle n'y put tenir...

elle jeta à Maubreuil et à la gouvernante cette brève excuse:

—Pardon!... un mot urgent à dire au duc de Frioul!...

Puis elle marcha droit vers Duroc. Mais celui-ci, déjà, s'était éloigné

du fauteuil d'Alice. Empoignant Henriot sous le bras, il l'avait

entraîné vers le petit salon de l'Empereur.

Déconcertée, Catherine prit une résolution brusque. Quittant à son tour

le salon comme si quelque ordre intérieur à donner l'eût appelée à

l'improviste, elle passa dans la salle à manger, gagna un couloir qui

contournait les grands appartements et s'approcha, sur la pointe des

pieds, d'une petite porte qui donnait accès dans le salon réservé.

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 5 / 22 段