Lefebvre, dit avec simplicité la maréchale. Ah! c'était l'époque où
l'on prenait les Tuileries d'assaut, où l'on chassait les tyrans!
—Et où tu me faisais sauver la vie à un chevalier du poignard! ajouta
Lefebvre à mi-voix.
—Chut! dit Catherine montrant Henriot, tu sais bien qu'on ne doit
parler ni ici, ni chez l'Empereur, de celui qui n'est plus pour nous
qu'un ami, mort depuis longtemps... Ah! reprit-elle à haute voix, en
ouvrant la seconde armoire, voici mon uniforme de cantinière, celui que
je portais à Verdun, à Fleurus... Tenez, regardez la déchirure produite
par la baïonnette d'un Autrichien...
Tous les invités s'approchèrent et contemplèrent avec une curiosité
respectueuse le costume qui évoquait tant de combats passés, la
blessure de Catherine et la gloire de son mari.
—Cette troisième armoire, continua Catherine, poursuivant le voyage
à travers son passé, contient ma belle robe de maréchale, lorsque je
fus au camp de Boulogne où Lefebvre reçut de la main de l'Empereur la
plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur...
On fit quelques pas.
—Passons à d'autres vêtements qui rappellent de grands souvenirs,
dit-elle... Voici ma robe de sacre... mon manteau de cour, pour ma
présentation à l'Impératrice..., ma pelisse de voyage lorsque j'allai
retrouver Lefebvre à Dantzig!...
Elle énumérait ainsi successivement tous ses costumes qu'elle avait
conservés pieusement, en ouvrant successivement les placards où ces
témoins de sa vie avaient été alignés et rangés.
Arrivant enfin à une dernière armoire, Catherine dit en souriant:
—Nous regarderons celle-ci tout à l'heure... au tour de la défroque de
Lefebvre à présent!...
Et, comme elle l'avait fait pour elle, successivement, elle fit
voir l'uniforme de garde-française qu'avait porté Lefebvre avant la
Révolution, son sabre de lieutenant de la garde nationale au 10 août,
son costume de voltigeur au 13e léger, puis son uniforme de général,
quand il avait remplacé Hoche à l'armée de la Moselle, son habit de
sénateur, son grand uniforme de maréchal de France...
Les broderies ternies, les passementeries fanées, les brûlures faites
par la poudre, les trous témoignant du passage d'une lance russe ou
d'un sabre autrichien, faisaient de ce vestiaire domestique comme le
musée de la gloire, le reliquaire de la piété patriotique...
Tous les assistants étaient émus et nul ne songeait à railler, quand,
ouvrant la dernière armoire qu'elle avait réservée, Catherine offrit à
leurs regards deux costumes de paysans alsaciens, l'un d'homme, l'autre
de femme:
—Avec ces humbles vêtements, Lefebvre et moi nous voulons être
enterrés, dit-elle... cette jupe, je l'ai portée paysanne, cette blouse
fut celle de Lefebvre quand il était au moulin, dans son village...
avec ces modestes habits nous irons dormir ensemble pour toujours!...
—Oui... c'est mon vœu le plus cher! dit Lefebvre; vous le voyez, mes
amis, voilà nos armoiries à nous et nos galeries d'aïeux!... L'Empereur
nous a faits duc et duchesse, nous sommes restés ce que nous étions...
et quand on enterrera Lefebvre, le soldat, et Catherine, la cantinière,
dépouillés alors de leurs dignités, de leurs habits de cour, nous
voulons qu'on dise d'eux tout simplement:
—Lefebvre et sa femme, la Sans-Gêne, n'avaient point de portraits
généalogiques à montrer... leurs parchemins c'étaient leurs habits de
travail ou de combat... ce n'étaient point des descendants, eux, ce
furent des ancêtres!...
VI
L'EMPEREUR AMOUREUX
Pendant la visite à l'armoire aux reliques domestiques que Lefebvre et
Catherine avaient dirigée, Napoléon s'était retiré dans le pavillon
séparé mis à sa disposition par ses hôtes.
Il avait annoncé son intention de passer la nuit sous le toit
hospitalier de Lefebvre et de ne retourner que le lendemain matin à
Paris, après la cérémonie religieuse qui devait être célébrée dans la
chapelle du château.
Un service de courriers et d'estafettes avait été organisé, et
l'Empereur, qui avait emmené son secrétaire Méneval, continuait à
expédier ses affaires courantes. Il travaillait partout et partout se
trouvait chez lui.
Jusqu'à l'heure du dîner, l'Empereur parut distrait. Il s'informait
de l'heure. Il marchait fiévreusement dans la pièce qui lui servait
de cabinet, ouvrant brusquement la porte du salon voisin comme s'il
devait y rencontrer quelqu'un d'attendu et la refermant avec la même
vivacité, ainsi qu'à la suite d'une fausse joie, montrant un éclair de
désappointement dans les yeux.
Son secrétaire s'apercevait de son impatience, mais il ne pouvait en
deviner la cause. Il attribuait aux nouvelles équivoques reçues de la
cour de Russie la visible inquiétude de Napoléon.
A la fin, comme n'y tenant plus, l'Empereur s'écria:
—En voilà assez pour cette après-midi, Méneval... vous pouvez vous
retirer et prendre votre part des réjouissances que prodigue le duc de
Dantzig à l'occasion du mariage de son pupille, le colonel Henriot...
Amusez-vous, Méneval, c'est de votre âge... et puis une fête nuptiale
dispose toujours à la gaieté!...
Il cherchait ses mots, comme s'il avait une question à poser qui
l'embarrassait. Il reprit bientôt, tandis que le secrétaire rassemblait
ses papiers, bouchait l'écritoire et serrait dans un portefeuille
fermant à clef les notes et les originaux de la correspondance:
—Tout le monde ici semble être fort joyeux... Le bal sera animé...
il me semble qu'il y a de fort jolies femmes... Avez-vous remarqué la
mariée, Méneval, elle m'a paru fort piquante?...
—C'est une des plus charmantes femmes qui se puisse trouver à votre
cour, Sire, et le colonel Henriot a fait bien des jaloux...
—Ah! vous la trouvez jolie?... c'est aussi mon avis, dit l'Empereur
avec vivacité, puis aussitôt, sur le même ton, désireux de cacher
une impression secrète, en profond comédien qu'il était, même dans
l'intimité, dissimulant même avec ses plus dévoués serviteurs: Avant de
vous retirer, dit-il, préparez-moi donc, mon cher Méneval, un ordre...
c'est pour un officier que je puis d'un moment à l'autre envoyer à
Paris au ministère de la Guerre afin d'en rapporter le portefeuille F
contenant les états de situation des troupes cantonnées dans la région
de la Baltique...
—Voici l'ordre, Sire, dit Méneval... il n'y a plus qu'à y inscrire le
nom de l'officier que Votre Majesté veut envoyer...
—Laissez-le en blanc... signez par ordre et remettez-moi ce papier...
A présent, vous pouvez vous retirer... Ah! envoyez-moi Constant!
Le secrétaire se retira et Constant, en habit noir, l'allure
obséquieuse et l'air câlin, se présenta devant son maître, qui lui
ordonna de l'habiller.
Constant, fort au courant des habitudes de Napoléon, car il était à son
service depuis le Consulat, se dirigea vers le cabinet de toilette,
y prit une savonnette, un rasoir, un petit miroir et sur un réchaud
à esprit-de-vin fit chauffer l'eau pour la barbe. Ces préparatifs
accomplis en silence, il s'approcha de Napoléon et commença à le
dévêtir. Il fallait l'habiller, le brosser, le peigner comme un enfant.
Il ne touchait à rien et se laissait faire passivement. On eût dit un
automate bien réglé. Sa pensée fatiguait loin durant cette inertie
physique.
Quand l'eau commença à chanter dans la bouilloire, Constant, sur la
pointe du pied, se dirigea vers la porte du cabinet, l'entr'ouvrit, fit
un signe muet.
Une ombre haute apparut, raide, se mouvant lentement. L'ombre portait
un turban avec aigrette, des pantalons larges, une veste ronde, le
cimeterre lui pendait au côté et deux pistolets à pommeaux d'or
luisaient à sa ceinture de soie filigranée d'or.
C'était Roustan, le fidèle mameluck,—dont la fidélité, d'ailleurs,
comme celle des maréchaux, ne devait pas persister dans les jours de
malheur. Cet Oriental, comblé de bienfaits par son maître, qui avait en
lui la plus grande confiance, qui ne s'en remettait qu'à lui du soin de
sa sécurité, ne voulut pas se déranger après l'abdication. Le climat
de l'île d'Elbe ne convenait pas à sa santé. Et puis les Bourbons lui
offraient un bureau de loterie. Il le négocia avec fruit et se rendit
en Angleterre. Là il se fit voir pour de l'argent. Wellington, qui
s'était déjà donné la peu noble satisfaction d'acheter l'ancienne
maîtresse de Napoléon, la Grassini, ne manqua pas d'offrir le spectacle
du mameluck de l'Empereur, aux fêtes qu'il donnait à l'aristocratie
anglaise en l'honneur de Waterloo. A partir du déclin, quand la roue
de la fortune tourna et que l'Empereur descendit la pente vertigineuse
de la défaite, on ne rencontre plus dans son entourage que des âmes
lâches et des faces de traîtres. Roustan, esclave géorgien, musulman
fataliste et soumis à la religion du plus fort, eut pourtant une excuse
à sa trahison, que ne sauraient invoquer les maréchaux gavés et les
courtisans repus qui mordirent si cruellement la main prisonnière
qu'ils avaient si patiemment, si complaisamment léchée alors qu'elle
tenait encore le sceptre et l'épée. On est presque tenté d'atténuer la
perfidie des Anglais en évoquant celle de certains Français, quand les
jours noirs furent venus et que l'étoile impériale eut définitivement
disparu du ciel d'Europe.
Mais, au château de Combault, Roustan n'avait aucune idée de sa
future défection. Qui l'eût prédit se serait exposé à la fureur du
mameluck. Il servait ponctuellement et aveuglément son maître. Jamais
il ne s'écartait de lui et les assassins devaient s'attendre à le
trouver sur leur passage. La nuit, il couchait en travers de la porte
de l'Empereur. Maubreuil n'avait pas négligé ce vigilant gardien du
seuil, et c'est pourquoi il s'était précautionné, dans un but encore
mystérieux, de son auxiliaire Samuel Barker, le sosie napoléonien,
susceptible de tromper Roustan et d'égarer sa vigilance.
S'approchant de Constant qui portait la savonnette, Roustan prit le
petit miroir et le maintint, applique vivante, devant l'Empereur.
Celui-ci, debout, saisit alors le rasoir que Constant lui présenta
tout ouvert et repassé. Napoléon se rasait lui-même. Il procéda
avec rapidité à l'opération. Puis il se précipita vers le cabinet
de toilette, se débarbouilla, se lava les mains, polit ses ongles
et revint se confier aux soins de Constant. Celui-ci lui ôta alors
sa chemise, son gilet de flanelle, et lui frotta tout le corps avec
de l'eau de Cologne. Ce massage terminé, le valet de chambre allait
lui passer son caleçon et sa culotte, quand, le repoussant, Napoléon
s'élança vers la cheminée, y jeta impatiemment deux énormes bûches, en
disant:
—Ah çà! maître drôle, vous voulez donc me faire mourir de froid!
Et il lui pinça l'oreille, selon son habitude, aux moments de belle
humeur.
L'Empereur était excessivement frileux. Il lui fallait du feu dans tous
ses appartements, même pendant l'été. En toute saison on le voyait
charger son lit, la nuit, de chaudes couvertures. Les souffrances du
froid durant la campagne de Russie furent pour lui insupportables et en
quelque sorte paralysèrent son activité et congelèrent son génie.
Égayé par la flamme claire qui jaillissait de l'âtre ravivé, Napoléon
pinça de nouveau l'oreille de son valet de chambre, en disant:
—Vous allez me faire beau aujourd'hui... je désire plaire!...
Et un sourire, où il y avait plus d'ironie que de contentement de
soi, glissa entre ses lèvres. Il connaissait trop les hommes, les
femmes aussi, pour ne pas savoir que ces soins d'élégance étaient
superflus. N'était-il pas l'Empereur? Pour parure il avait sa gloire,
son attrait était dans sa puissance. Mais, avec un grand désordre et
une indifférence complète pour le luxe personnel, Napoléon avait le
goût du costume spécial, des vêtements peu ordinaires, le signalant
aux regards, et le faisant se détacher, simple, sans galon ni
passementerie, sur le fond d'or de ses généraux et de ses courtisans.
L'orgueil flottait dans les pans de la modeste redingote grise et
rien que la forme inusitée de son petit chapeau sans plumet ni ganse
révélait son soin de paraître différent, même par la coiffure, des
autres hommes.
Constant acheva donc d'habiller son maître. Il lui mit aux pieds de
légères chaussures, lui passa un gilet de flanelle, sa chemise, puis
lui enfila des bas de soie blancs sur un caleçon de toile très fine.
Renonçant ce jour-là à la culotte de casimir blanc qu'il portait
avec des bottes à l'écuyère, Napoléon désira mettre un pantalon à
l'anglaise, très collant, de casimir blanc avec de petites bottes qui
lui montaient au milieu du mollet. Elles étaient éperonnées, ces bottes
de salon, avec de mignons éperons d'argent, presque invisibles. Ensuite
Constant lui ajusta un col en soie noire, une cravate de mousseline,
un gilet rond de piqué blanc; l'habit de chasseur que portait
ordinairement Napoléon était tout prêt. Il le repoussa et demanda un
habit de colonel de grenadiers de sa garde, qu'il mettait plus rarement.
—Le colonel Henriot, dit-il, sera en chasseur, moi en grenadier, cela
fera une différence...
Et son énigmatique sourire reparut sur ses lèvres.
Il ajouta presque aussitôt, comme incapable de se contenir, et
d'empêcher les paroles qui se pressaient dans sa gorge de s'échapper...
—Elle est fort gentille la jeune épousée... Qu'en dites-vous, maître
Constant?
Le valet de chambre qui comprenait à demi-mot, quand son maître,
désireux de donner quelques instants à l'amour, lui désignait quelque
beauté de la cour qu'il songeait à honorer de ses hommages, fit une
grimace où il y avait de l'étonnement et un blâme discret.
—Votre Majesté a fort bon goût, dit-il d'un ton doucereux... cette
jeune femme est vraiment digne d'attirer les regards... et dans toute
autre circonstance je suis assuré que Votre Majesté n'aurait qu'à
lui témoigner de la bonté pour qu'elle s'efforçât de reconnaître
sur-le-champ la haute faveur qui lui serait réservée... Mais
aujourd'hui... ici, dans ce château, la veille même de son mariage...
je crois qu'il vaut mieux que Votre Majesté tourne ses regards et son
attention ailleurs...
—Alors, vous croyez inutile toute démarche? demanda l'Empereur
naïvement, un peu honteux, comprenant parfaitement les très plausibles
objections de son valet de chambre.
—Je crois que Votre Majesté perdrait ses hommages... au moins pour le
moment, répondit nettement Constant.
Et il ajouta aussitôt:
—Si Votre Majesté est désireuse de prendre quelques distractions, il
y a ici nombre de dames qui seront fort heureuses de dédommager leur
empereur de cette petite déconvenue et de lui faire prendre patience...
Et, avec la familiarité qui était permise à Constant, introducteur
ordinaire des amoureuses de Napoléon dans le petit entresol des
Tuileries, où jadis logeait Bourrienne et qui communiquait par un
couloir sombre avec la chambre officielle, le valet de chambre, Mercure
en titre, se hâta de dire:
—Il y a en ce moment à Combault madame de Rémusat... madame de Luçay...
Napoléon fit un geste d'impatience.
—Laissez ces dames coqueter avec mon aide de camp... Voyons! suis-je
prêt?... ma toilette est achevée... Eh bien! prenez ce flambeau... le
dîner est servi et l'on m'attend depuis longtemps!...
Constant, voyant ses offres de galants services refusées, demeura
surpris du ton de l'Empereur. Il prit le flambeau en hochant la tête et
précéda Napoléon dans la pièce où l'attendait l'officier de service. Il
murmurait, avec sa profonde expérience des boutades amoureuses de son
maître:
—Le colonel Henriot fera bien de monter la garde, cette nuit, à la
porte de sa fiancée, s'il veut demain la conduire à l'autel dans sa
robe nuptiale!
Au dîner qui fut somptueux et longuement servi, on remarqua avec
la plus grande surprise que l'Empereur demeura, jusqu'au troisième
service, à table, lui qui se levait d'ordinaire aussitôt les premiers
plats servis.
Il prolongea le dîner, lançant au grand maréchal, placé auprès d'Alice
de Beaurepaire, des questions et des regards qui s'adressaient surtout
à sa jolie voisine.
Duroc répondait de son mieux, facilitant le manège de l'Empereur
qu'il n'avait pas tardé à surprendre. Tous les généraux, tous les
courtisans de Napoléon étaient un peu ses pourvoyeurs. Lorsqu'il
avait jeté son dévolu sur quelque dame réputée aimable, susceptible
d'être, entre deux dépêches, entre deux audiences, presque entre deux
portes, honorée de l'amour instantané et tout physique dont il était
en ces occasions capable, c'était à qui s'empresserait de deviner, de
favoriser, de devancer les désirs du maître. Les maris, indirectement,
par leur surveillance molle, encourageaient leurs femmes à l'auguste
adultère; les amants, négligeant leurs maîtresses, les poussaient à
une si flatteuse trahison; les pères laissaient orgueilleusement leurs
filles s'égarer du côté du canapé impérial. Ces élégants proxénètes
portaient, les uns, des titres sonores de la plus vieille aristocratie
française; les autres, des noms retentissants que la victoire avait
blasonnés; mais tous, également inconscients et asservis, ne pensaient
qu'à se montrer complaisants domestiques. Constant avait des ducs et
des maréchaux pour collègues dans le service du petit entresol.
Ceux qui ont reproché à Napoléon son immense orgueil, son dédain
des sentiments ordinaires de l'humanité et le souverain mépris des
hommes qui perçait dans ses actes, dans ses paroles, dans ses regards,
n'ont-ils pas vu que les choses autour de lui justifiaient le dédain
et l'orgueil? Quant au mépris, les hommes qui l'approchaient ne le
sollicitaient-ils pas? Quel homme résisterait au désir de se trouver
grand au milieu d'une foule agenouillée? Durant quinze années de
vraie puissance, Napoléon ne vit autour et devant lui que des nuques
inclinées. Patience! viennent l'Anglais, le Prussien, le Russe et
l'Autrichien enfin victorieux, et toutes ces échines courbées se
redresseront, les anoblis d'hier avec les hobereaux de jadis iront
faire la courbette devant le ventre de Louis XVIII, et, pour faire
oublier leurs services d'alcôve et leurs fonctions d'antichambre, tous
ces auxiliaires de Constant s'efforceront de reléguer bien loin, dans
l'Afrique australe, celui dont la vue seule évoquerait leur ancienne
domesticité.
Le charme qu'éprouvait visiblement l'Empereur en la présence de la
fiancée d'Henriot, à la ronde des courtisans et des dignitaires, par
des clins d'yeux significatifs, des coudes poussés, des toussements
étouffés, et des prises de tabac offertes avec malice et acceptées
d'un air entendu, bien vite fut signalé, constaté et commenté; seul,
Lefebvre, très occupé par ses devoirs de maître de maison, comme le
futur mari, ne s'était aperçu de rien. Cécité naturelle. Ordre logique.
Mais la préoccupation de Napoléon, si visible quand Duroc se penchait
vers Alice, semblant lui traduire la pensée d'amour et de convoitise
qui jaillissait en éclairs des yeux si vifs, si étranges de son
maître, puis l'embarras inattendu que témoignait l'amoureux despote
quand il adressait directement la parole à la fiancée d'Henriot, tout
ce manège révélateur n'avait pas échappé à la maréchale.
Elle frémissait d'impatience. Sous la table ses pieds agités et nerveux
se heurtaient, comme des cymbales sourdes, rythmant sa nervosité.
Elle sentait le sang empourprer ses joues. Elle aurait voulu se
lever, lâcher ses convives, intervenir, parler, et avec le sans-façon
dont elle avait fait montre deux ou trois fois, dans des entrevues
mémorables, apostropher Napoléon, lui reprocher son dessein, l'en
détourner, et, avec audace, comme lors de la terrible scène de nuit du
palais de Compiègne, où il s'était agi de sauver Neipperg, préserver
l'honneur d'Alice et garder à Henriot le cœur de sa femme. Oh! elle
savait bien ce qu'il fallait dire! Elle connaissait l'art de prendre
Napoléon, de le surprendre surtout. Mais il fallait l'aborder, se
trouver face à face avec lui. Et l'étiquette la clouait sur sa chaise,
devant l'Empereur. Elle mâchonnait avec rage son pain, sans toucher
aux plats qu'on lui passait et, par moments, pour se soulager, elle
décochait des regards furieux à Lefebvre, qui, ne comprenant rien à
l'émotion de sa femme, roulait autour de lui de gros yeux ahuris et se
disait avec inquiétude:
—Est-ce que j'aurais, sans m'en apercevoir, lâché quelque sottise?...
L'Empereur n'a pourtant pas son air des mauvais jours... jamais,
au contraire, il ne m'a paru de meilleure humeur... Pourquoi donc
Catherine me regarde-t-elle ainsi? Pour sûr il y a quelque chose, mais
quoi?...
Cette sérénité impériale qu'il constatait le rassurait un peu.
Pourtant, il ne parvenait pas à deviner le motif qui rendait Catherine
si visiblement irritée. Oh! il la connaissait bien, sa bonne femme!
Il ne se trompait jamais à sa physionomie. «Elle a mis son bonnet de
travers, ce matin! murmurait-il; gare la bourrasque!» Et il se faisait
tout doux, tout gentil, laissant passer la trombe et grêler l'averse.
Mais quel accroc à la réception, quelle anicroche, quel contretemps
avaient pu troubler ainsi la maréchale? Tout ne se passait-il pas
admirablement? Les invités se montraient ravis, la fête bien ordonnée
n'attirait que des compliments, et l'Empereur souriait. Qui diable
avait dérangé, en une si belle journée, le bonnet ou plutôt le diadème
à plumes de la Sans-Gêne!... Et cette anxiété gâtait au bon maréchal sa
satisfaction de maître de maison, sa joie de voir l'Empereur content.
Le dîner s'acheva sans que le pauvre Lefebvre eût trouvé la cause de la
tempête qu'il voyait fondre sur lui.
Voulant éviter une explication devant ses invités, car il savait de
longue date que rien n'arrêtait Catherine quand elle avait une chose
sur le cœur, et qu'il s'agissait de répandre ce trop-plein, il se
glissa derrière les courtisans empressés autour de l'Empereur debout,
adossé à la cheminée, tenant à la main la tasse de café brûlant que
venait de lui tendre Alice, la joue en feu, les yeux brillants.
La jeune épousée avait compris, elle, sinon la colère de la maréchale,
du moins la vive impression ressentie par Napoléon, à son aspect. Le
grand maréchal avait d'ailleurs facilité par ses très brèves mais très
nettes confidences, chuchotées au cours du dîner, l'explication des
regards, des soupirs et des attitudes aimables de l'Empereur.
Le café pris, Napoléon passa dans le petit salon qui lui avait été
réservé, et où personne ne pouvait pénétrer sans avoir été appelé.
Tout le monde s'était écarté. L'Empereur fit signe à Duroc de le suivre.
Après quelques minutes d'entretien loin des regards et des oreilles, on
vit reparaître le grand maréchal.
Il semblait chercher quelqu'un dans la foule brillante des uniformes et
des robes décolletées.
Catherine, alors, quitta brusquement madame de Montesquiou, qui lui
présentait un des invités, le comte de Maubreuil. Elle n'avait pas
perdu de vue le grand maréchal qui disparaissait avec l'Empereur. Elle
voulait savoir les instructions confidentielles que le duc de Frioul
avait pu recevoir.
—Que complotent-ils là tous les deux? pensa-t-elle. Pour sûr, il
s'agit d'Alice!... Ah! mais ça ne se passera pas comme cela!... je suis
là, moi! je veille et Napoléon ne me fait pas peur!...
Quand elle vit Duroc, traversant le salon, se diriger vers le fauteuil
où se tenait Alice, ayant auprès d'elle Henriot, elle n'y put tenir...
elle jeta à Maubreuil et à la gouvernante cette brève excuse:
—Pardon!... un mot urgent à dire au duc de Frioul!...
Puis elle marcha droit vers Duroc. Mais celui-ci, déjà, s'était éloigné
du fauteuil d'Alice. Empoignant Henriot sous le bras, il l'avait
entraîné vers le petit salon de l'Empereur.
Déconcertée, Catherine prit une résolution brusque. Quittant à son tour
le salon comme si quelque ordre intérieur à donner l'eût appelée à
l'improviste, elle passa dans la salle à manger, gagna un couloir qui
contournait les grands appartements et s'approcha, sur la pointe des
pieds, d'une petite porte qui donnait accès dans le salon réservé.