duchesse.
—C'est que la maréchale Lefebvre demeurera peut-être longtemps dans
son domaine, dit madame de Montesquiou, de plus en plus décidée à
obliger Maubreuil. Et elle ajouta: Pourquoi ne vous rendriez-vous pas
à Combault? On y célèbre un mariage. A une cérémonie de ce genre, les
présentations sont aisées. D'ailleurs, je serai là...
—Je n'ai guère besoin d'aller aux champs, dit Maubreuil, déclinant
avec un sourire l'offre qu'il jugeait sans intérêt. Il ne voulait
aborder la maréchale Lefebvre que pour obtenir d'elle, en se
servant du nom et de l'amitié de Neipperg, quelque intelligence
avec Marie-Louise. Il pensa que madame de Montesquiou suffirait. La
gouvernante des enfants de France, qu'il avait sous la main, qui se
mettait à sa disposition, pourrait, aussi bien que la maréchale,
lui faciliter une entrevue avec Marie-Louise. Une fois admis auprès
de l'Impératrice, il s'efforcerait de gagner sa confiance, il se
dirait l'ami, l'envoyé du comte de Neipperg, il parlerait de l'amour
persistant de l'absent, et si Marie-Louise ne se montrait point
courroucée, s'il n'était pas chassé aux premières allusions, si elle
semblait l'écouter avec intérêt, le reste le regardait... Introduit
dans la place, il saurait manœuvrer... On était bien venu à bout
d'Henri IV, avec l'aide consciente ou non de Marie de Médicis! Pour
l'instant, la nécessité ne lui apparaissait nullement d'aller relancer
à vingt lieues de Paris la maréchale Lefebvre: madame de Montesquiou le
conduirait à la chambre de l'Impératrice, et de là, à la poitrine de
Napoléon, il n'y aurait qu'une porte à ouvrir, qu'un rideau à écarter...
Et son sourire, plus satisfait, plus gracieux, accompagna son refus
d'aller à Combault.
—Vous avez tort, dit madame de Montesquiou, plus désireuse peut-être
qu'elle n'osait se l'avouer de retrouver la compagnie de Maubreuil,
Lefebvre et la maréchale sont d'excellentes gens qui nous recevront
avec tout leur cœur... et puis la fête sera fort belle, l'Empereur a
promis d'y assister...
Maubreuil, si maître qu'il fût de lui-même, ne pût s'empêcher de
pousser un cri de surprise:
—Comment, Napoléon sera présent à ce mariage?... il se dérangera!...
Lui, à Combault?
—Il l'a promis...
—Quel intérêt peut-il avoir à ce déplacement fatigant, lui si
profondément égoïste, si insensible aux joies comme aux douleurs des
peuples, des individus aussi?...
—Oh! ne dites pas de mal de l'Empereur! s'écria vivement madame de
Montesquiou, effrayée, regardant du côté du factionnaire, immobile,
indifférent, considérant vaguement sa guérite.
Maubreuil haussa légèrement les épaules.
—Je m'étonne simplement, dit-il, reprenant son sang-froid, que
Napoléon quitte son palais, ses affaires, ses plaisirs même, dans
le seul but de signer, dans un village, au contrat d'un simple chef
d'escadron avec une orpheline sans situation, sans aïeux, dont la
généalogie et l'apparentage ne pourront donner à sa cour récente ce
lustre d'ancien régime qu'il recherche.
—Mademoiselle Alice de Beaurepaire est la fille du vaillant défenseur
de Verdun...
—Hum! petite noblesse, toute petite... Est-elle jolie au moins, la
fiancée?
—Charmante!... Sa Majesté, qui vient de l'entrevoir, à l'instant même,
dans son cabinet, ne la quittait pas des yeux... Je ne voudrais pas, à
mon tour, calomnier Sa Majesté, mais il me semble que les beaux yeux de
la fiancée ont été pour quelque chose, pour beaucoup peut-être, dans la
précieuse décision de l'Empereur.
Maubreuil avait la pensée prompte. C'était un gaillard de coups de main
et coups de tête également rapides.
—J'irai à ce mariage, dit-il brusquement... je compte sur vous,
excellente amie, pour me faciliter les présentations...
—Venez donc, dit avec bonne humeur madame de Montesquiou, je suis
bien heureuse de vous avoir décidé... un jour de fête, les souverains
ont l'âme généreuse: peut-être rentrerez-vous en grâce auprès de
l'Empereur... après tout, votre crime n'était-il pas bien grand?...
—Napoléon ignore ce que j'ai fait, ou du moins ce qu'on a pu me
reprocher à la cour de Westphalie.
—Alors, tout est pour le mieux, rendez-vous donc à Combault... et si
vous n'avez pas de honte à donner le bras à une douairière telle que
moi, je vous ferai visiter toutes les agréables choses que renferme ce
domaine...
—J'irai, je vous le promets, et nous ferons des promenades
sentimentales... comme autrefois!...
—Voulez-vous bien vous taire, vilain moqueur! dit en riant madame de
Montesquiou... Allons! à Combault!... je compte sur vous... Adieu! il
faut que j'aille retrouver mon petit roi...
Et maman Quiou, rajeunie par le souvenir des galanteries discrètes de
jadis, enchantée de sa rencontre avec Maubreuil pour lequel elle avait
conservé une affection quasi-maternelle,—toujours les sacripants ont
été adorés des femmes vertueuses,—remonta joyeuse, légère comme à
trente ans, l'escalier des Tuileries.
Maubreuil, dont le voyage projeté avait modifié les plans, s'éloignait
en songeant:
—Bonaparte doit vouloir posséder cette jolie fiancée!... Dubois,
Corvisart, tous les médecins, à la suite des couches difficiles de
Marie-Louise, lui ont ordonné un peu de modération; il est sans doute
encore épris de sa femme, mais elle, qui ne l'aime guère, profite de
l'ordonnance calmante... Privé de femmes en ce moment, n'osant à sa
cour se donner de nouveau quelque lectrice, craignant de s'engager en
une fâcheuse liaison avec une dame du palais, ne voulant pas, de peur
d'une indiscrétion dans les gazettes qu'on lit à Vienne, commander à
Constant de retourner flâner dans les théâtres et de lui amener, au
petit entresol des Tuileries, la superbe Georges, la belle Bourgoing,
l'opulente Grassini, ou quelque autre reine de la scène, Bonaparte
se jettera avidement sur cette jeune chair tentante... Une fraîche
épousée, cela ne l'arrêtera guère, au contraire! la robe nuptiale le
séduira... le lieu est propice... dans un château, à la campagne, au
milieu du relâchement d'une noce joyeuse, un souverain est plus libre,
moins surveillé...
Maubreuil s'arrêta. Sa physionomie s'éclaira d'un reflet mauvais, et il
continua:
—Dans ce domaine vaste, mal gardé, courant le guilledou, la nuit,
Bonaparte cherchant la volupté peut trouver la mort... Oh! oui!...
j'irai à Combault et j'emmènerai avec moi Samuel Barker... son masque
de sosie peut servir!...
V
LE MARIAGE D'HENRIOT
Dans le grand salon du château de Combault, le contrat de mariage
d'Henriot et d'Alice fut signé.
L'Empereur, comme il l'avait promis, y assista, accompagné de Duroc et
de quelques autres officiers de sa cour.
Alice, ravissante dans son costume blanc, rayonnait de bonheur.
Henriot, bien heureux aussi, ne quittait des yeux sa jeune épousée
que pour adresser des regards chargés de reconnaissance au maréchal
Lefebvre et à la duchesse de Dantzig, dont les physionomies franches
et bonnes témoignaient de la vive satisfaction qu'ils éprouvaient, en
voyant enfin unis les deux enfants qui avaient grandi côte à côte,
et dont le sommeil avait été bercé par le bruit du canon. La joie du
marié était encore accrue par le brevet de colonel d'un régiment de
chasseurs, que l'Empereur venait de lui faire tenir, comme cadeau de
noces.
Après la cérémonie, Lefebvre et la maréchale emmenèrent les jeunes
fiancés et quelques invités de choix dans le parc du château de
Combault.
Là, dans ce beau domaine, que Lefebvre avait reçu de l'Empereur, des
réjouissances et des fêtes populaires commençaient qui durèrent pendant
plusieurs jours.
On mangea formidablement et l'on versa de multiples rasades à la santé
de l'Empereur, du roi de Rome, des jeunes époux. Bien entendu, Lefebvre
et la maréchale ne furent pas oubliés.
A l'une des tables dressées devant le château, sur la pelouse, et
où des paysans étaient attablés, un homme mince, long, dépassant de
la tête tous les convives, pérorait, environné d'un cercle de têtes
curieuses, d'oreilles penchées, de bouches béantes.
Il portait une longue redingote bleue à boutons de métal, strictement
boutonnée, et était coiffé d'un bicorne campé de travers. Un bout de
ruban rouge était passé dans sa boutonnière.
Une haute et forte canne était accrochée par une martingale de cuir à
l'un des boutons de sa redingote.
Par moments il se levait de table, décrochait sa canne et lui faisait
accomplir de prestigieux moulinets qu'il accompagnait de trois
ou quatre cris de: «Vive l'Empereur!... Vive le maréchal! Vive la
duchesse!...»
Puis, satisfait, calmé, il replaçait sa canne au bouton, reprenait sa
place à table et se remettait à manger, à boire et à pérorer, objet de
l'admiration de toute sa cour d'hommes champêtres.
L'un des convives se risqua à l'interpeller:
—Alors, comme ça, m'sieu La Violette, dit ce civil considérant avec
une stupéfaction narquoise l'un des héros de la grande armée, vous y
avez parlé à l'Empereur?...
—Comme je te parle, naïf croquant!...
—Et quoi qu'il vous a dit, l'Empereur, m'sieu La Violette?...
—D'abord, appelez-moi gouverneur!... Ne savez-vous pas, bons
villageois, paisibles naturels de la Queue-en-Brie, de Tournan et
autres lieux, que j'ai l'honneur d'être le gouverneur de ce château
de Combault, seigneurerie du maréchal Lefebvre, duc de Dantzig... ne
l'oubliez pas... A présent, vous voulez savoir ce que l'Empereur il m'a
dit?...
—Oui! oui! crièrent les paysans.
—Eh bien... une fois... il m'a trouvé à un endroit où il faisait
chaud, et cependant c'était en hiver, le 15 novembre 1796... j'avais
quinze ans de moins, les enfants!...
—Vous étiez aussi grand, m'sieu La Vio... pardon! m'sieu le
gouverneur? dit le paysan qui avait interrogé l'ancien tambour-major.
—Un peu plus, conscrit!... Pour lors, nous nous trouvions à patauger
dans des marais du côté de Vérone, en Italie.
—C'est loin l'Italie?...
—Oui... beaucoup plus loin encore! Les Autrichiens nous entouraient,
ils voulaient nous faire régaler les sangsues des marais... Alvinzy,
l'Autrichien, n'attendait plus qu'un renfort de 40,000 hommes pour nous
tomber dessus... alors qu'est-ce que fait le général?...
—Napoléon?... pas vrai, m'sieu le gouverneur?
La Violette regarda de travers son interrupteur:
—Oui, le général Bonaparte, devenu notre Empereur... homme rustique,
tu sauras que bien qu'il y ait d'autres généraux et qu'il y ait encore
d'autres empereurs dans le monde, quand on dit le général, c'est
Bonaparte que ça veut dire, et quand on dit l'Empereur tout court,
c'est Napoléon dont on a parlé... Allons! encore un verre de vin, pour
arroser la leçon, et écoute la suite de l'histoire... A la santé du
maréchal!...
La rasade avalée, La Violette reprit:
—Le général nous dit donc: «Mes enfants, nous n'avons pas le nombre
pour nous... il faut avoir la malice... tous ces marais sont traversés
de chaussées, où une colonne d'hommes énergiques peut résister
et passer... l'ennemi, bien plus fort que nous, perdra l'avantage
numérique, obligé de se serrer au lieu de déployer ses bataillons...
enfilons ces mauvais chemins-là... vous voyez ce village là-bas,
il s'appelle Arcole... je veux y aller déjeuner: en avant, les
enfants!...» et nous voilà partis!...
—Arcole?... c'est là où il y avait un pont? demanda l'un des voisins
de La Violette.
—Et un fameux!... il était défendu par quarante pièces de canon,
sans compter les tirailleurs, la cavalerie, la réserve... Bref, quand
nous y arrivons, un feu du diable nous accueille... les plus solides
commencent à vaciller... la fusillade et la mitraille couvrent le pont
d'une pluie de balles. Impossible d'avancer!... c'était terrible et
surprenant, ce pont vide, tout environné de fossés, où personne n'osait
passer... Augereau ne savait que faire pour enlever ses troupes, quand
tout à coup un grand brouhaha s'élève à la tête du pont... C'est le
général Bonaparte qui arrive... Aussitôt il s'informe... il voit par
ses yeux le danger, l'hésitation des soldats, la bataille perdue...
alors il descend de cheval et crie: «—Un drapeau!... Qu'on m'apporte
un drapeau!...» On lui apporta le drapeau de la 32e demi-brigade... Il
porta à ses lèvres l'étoffe sacrée, puis, saisissant l'étendard par la
hampe, il s'élança sur le pont, en criant: En avant!... On le suivit,
pêle-mêle... en désordre, ivres, furieux, aveugles et fous, nous
allions!... On courait sur le pont, enveloppés d'une pluie de balles...
Le drapeau déployé au-dessus de la tête de Bonaparte semblait la voile
d'un bateau battu par la tempête... Lannes, Bon, Muiron s'étaient jetés
au-devant du général pour essayer de le protéger de leurs corps...
Muiron, son aide de camp, tomba frappé d'une balle qui lui était
destinée... C'est alors que je m'avançai...
La Violette fit une pause. Il semblait recueillir ses souvenirs et
chercher un mot qui lui échappait. Bientôt il reprit:
—Ah! voilà!... Muiron était tué, Lannes s'était jeté à droite vers
Bonaparte, pour parer de sa poitrine la fusillade qui venait de la
gauche du pont... De ce côté-là le général n'était pas protégé... je
me trouvais avec mes tapins, des enragés, des gamins de dix-huit ans,
toujours au premier rang... quelquefois plus près encore de l'ennemi...
et, ma foi! pour soutenir le général, je faisais battre la charge à
tour de bras... Voyant Muiron tomber, je me précipite vers le général
et je me redresse... derrière moi, il était à l'abri... l'avantage de
la taille... vous comprenez?... c'est alors que le général m'a parlé...
Comme un artiste qui prend des temps et pose ses effets, La Violette
s'arrêta, promenant sur son auditoire un regard dominateur...
—Or donc, reprit La Violette, satisfait de l'attentif silence qui
l'environnait, le grand homme il me dit comme cela, au milieu de
la pétarade: «Imbécile...—oui, je crois bien que c'est imbécile
qu'il a dit, on n'entendait pas très bien à cause de la fusillade
endiablée—baisse-toi donc, tu vas te faire tuer?...» Alors, je lui
répondis, en faisant les marques de respect dues aux supérieurs: «Mon
général, je suis là pour ça... si je suis tué, on battra la charge sans
moi; mais si vous étiez tué, vous, qui donc battrait les Autrichiens?»
—C'était bien dit... et qu'est-ce qu'il a répondu, le général?... fit
le paysan qui avait questionné La Violette.
—Rien..., il n'a pas eu le temps... Une furieuse décharge d'artillerie
nous jetait tous dans le marais, en démolissant une partie du pont...
Oh! ce que nous barbotions dans la vase, mes enfants!... mais c'est
égal, je faisais toujours battre la charge à mes petits tambours, et
le général tenait toujours son drapeau déployé au-dessus de sa tête...
On a fini par le passer tout de même ce diable de pont, et l'on a
culbuté Alvinzy dans les marais où il voulait nous donner comme pitance
aux sangsues!... Voilà, mes amis, la première fois que j'ai causé à
Napoléon... Nous avons ensuite parlé ensemble à la bataille d'Iéna...
à Dantzig... à Friedland... et ça n'est pas fini, j'espère bien que
ça n'est pas fini!... dit La Violette en cherchant autour de lui
l'assentiment des paysans pour ses pronostics belliqueux.
Un certain silence avait suivi ses dernières paroles. L'un des paysans,
nommé Jean Sauvage, fermier du maréchal Lefebvre, robuste cultivateur
approchant de la quarantaine, en levant son verre en signe d'amitié,
dit à La Violette:
—A la vôtre, gouverneur! Je bois à un brave, à un vrai Français,
et nous autres paysans de la Brie, nous avons la prétention d'être
de notre pays... Nous avons écouté votre beau récit, et croyez bien
que notre cœur bat au souvenir de tous ces grands combats dont vous
avez été l'un des acteurs... Bonaparte, au pont d'Arcole, a été d'une
bravoure téméraire... Il a entraîné l'armée, lui, dont la place n'est
pas en première ligne, dans les combats, et qui a autre chose à faire
que de risquer sa vie comme un simple soldat; il a montré qu'il savait,
à l'occasion, risquer sa peau et braver la mort stupide... Nous
l'admirons donc comme général, nous l'aimons comme Empereur... Mais
nous commençons à trouver qu'il a suffisamment acquis de gloire comme
cela et qu'il est temps de se reposer sur ses lauriers... Voilà notre
sentiment, à nous autres, cultivateurs briards, monsieur le gouverneur
La Violette.
—Et vous avez raison, mes amis, de vouloir le maintien de la paix!
dit une voix forte derrière eux; j'espère que rien ne viendra plus vous
arracher à vos champs, à vos foyers...
C'était Lefebvre qui, ayant au bras Alice, la future mariée, conduisait
ses invités à travers la prairie, où les tables dressées et les
tonneaux défoncés donnaient l'aspect d'une joyeuse kermesse des pays
flamands.
La Violette s'était levé en reconnaissant la voix du maréchal.
Il se mit au port d'armes avec sa canne et grogna:
—Alors on ne se battra plus?... On est donc rouillé?
—Que grommelles-tu dans ta moustache? dit Lefebvre. La France, mon
vieux La Violette, a acquis assez de gloire pour ne plus vouloir
chercher de nouvelles occasions de victoires. A tenter trop la fortune,
on risque de tout perdre... Je crois que l'Empereur, dont tous les
désirs sont satisfaits, qui vient d'éprouver la grande joie d'être père
et dont la dynastie est désormais à l'abri des éventualités et des
revers, comprendra qu'il est temps de donner à son peuple le repos, la
tranquillité, les bienfaits de la vie paisible et laborieuse... C'est
d'ailleurs le sentiment de tous les compagnons d'armes de Sa Majesté...
Qu'il consulte ses maréchaux, il verra bien que personne ne veut plus
la guerre!
—Parbleu! grogna La Violette, mal convaincu, tous les maréchaux sont
devenus gras comme des chanoines... ils ont des châteaux, des fermes,
de l'argent, ils ne demandent qu'à jouir de tout cela, à loisir...
enfin!... la consigne est de désarmer, allons! vive la paix!... vivent
la joie et les pommes de terre!...
Et La Violette fit tournoyer sa canne avec une vélocité où il y avait
du dépit et de l'ironie.
Jean Sauvage, le paysan qui avait déjà parlé, reprit la parole:
—Monsieur le maréchal a raison, dit-il, quand il déclare, lui, un
vaillant, lui, un héros, qu'il est sage de laisser souffler la France
et qu'il est temps de suspendre le fusil au râtelier... Si l'on
consultait le pays, encore plus que les maréchaux, il voudrait la
paix... Puisse la naissance du fils de l'Empereur nous l'accorder!
A ce moment, la maréchale Lefebvre, à qui le commandant Henriot donnait
le bras, s'avança en tendant la main à Jean Sauvage:
—Bien dit, garçon!... Tu es paysan, moi je suis aussi une fille de la
terre, je sais combien c'est douloureux pour ceux qui l'ont cultivée
de voir un champ foulé par les chevaux, piétiné par les hommes,
labouré par les roues de l'artillerie... Je sais aussi qu'après la
guerre, les souverains se réunissent et se font mille fêtes entre eux,
tandis qu'on pleure dans les villages et que des femmes en deuil
s'agenouillent devant des croix représentant des fosses lointaines,
des tombes inconnues, en Espagne, en Moravie, en Pologne... Oui, vous
avez raison, mes amis, de vouloir la paix, mais soyez assurés qu'un
peuple qui s'amollit est bien vite obligé de subir la pire des guerres,
celle qu'on lui impose, qu'il fait à contre-cœur, sans élan ni
enthousiasme...
Elle s'arrêta un instant, puis continua, plus animée:
—L'Europe, en ce moment, est traversée par des courants souterrains
menaçants. Une explosion brusque peut avoir lieu d'un instant à
l'autre... Napoléon est toujours redouté des rois de l'Europe, mais il
en est haï aussi... Pour eux, il est le soldat audacieux qui a fondé
un trône non seulement sur la victoire, mais aussi sur la Révolution
française... il est le champion de l'égalité, cette chose odieuse aux
monarques du droit divin... il n'y a qu'en France qu'il est possible de
voir maréchal et duc un paysan comme Lefebvre, maréchale et duchesse
une paysanne comme moi, qu'on nommait jadis la Sans-Gêne!... Mes amis,
réjouissons-nous d'avoir la paix, profitons de ses bienfaits, mais ne
tremblez pas le jour où il faudra reprendre le fusil... vous devrez
tous peut-être avant peu l'armer, non plus pour acquérir de la gloire
et grandir encore le nom de Napoléon, mais pour préserver votre champ
et sauver la patrie!...
Jean Sauvage se leva, et, solennel, se découvrant, dit alors d'une voix
forte:
—Madame la maréchale, et vous tous qui êtes ici, célébrant le mariage
du commandant Henriot, le fils adoptif de notre maître aimé, qui a
conduit à la victoire plusieurs d'entre nous, bien haut nous le disons,
nous faisons tous des vœux pour l'Empereur et pour le roi de Rome,
nous espérons qu'il saura maintenir à la France son rang dans le monde
et lui garder ses frontières de la République... mais nous désirons,
nous, les humbles, les petits, les travailleurs des champs, qui formons
la grande masse de la nation, ne plus entendre le son du canon que pour
célébrer les joyeux événements... nous souhaitons que la France puisse
enfin cesser d'être un camp tout assourdi du fracas des armes... le
sang de notre jeunesse a assez coulé sur cent champs de bataille...
N'est-ce pas, les enfants? ajouta-t-il, en se tournant vers les
paysans, cherchant leur approbation, et tous s'écrièrent:
—Oui! oui!... c'est bien cela!... Jean Sauvage, tu as raison!...
—Mais si nous voulons la paix, il faut que l'Empereur sache bien
que nous ne sommes pas de mauvais citoyens, reprit Jean Sauvage avec
assurance. Le jour où, par malheur, la victoire nous abandonnerait,
le jour où l'ennemi, prenant sa revanche, viendrait, comme autrefois,
jusque dans nos demeures insulter à nos courages inutiles, le jour
où à notre tour nous connaîtrions les humiliations de la défaite et
les horreurs de l'invasion, alors, j'en fais le serment, ici, devant
vous, monsieur le maréchal, nous nous lèverions tous en masse, nous
abandonnerions nos chevaux, nos sillons, nos femmes, nos enfants,
et chacun de nous ferait alors son devoir... nous montrerions aux
envahisseurs étonnés ce que peuvent les paysans de France courant aux
fourches!...
—Je transmettrai à l'Empereur vos vœux et vos patriotiques paroles,
mon ami, dit Lefebvre d'une voix émue... mais j'espère qu'il ne sera
jamais nécessaire de vous les rappeler... Nous avons nos sabres et nos
fusils pour repousser l'ennemi, si jamais il osait se présenter par
ici; gardez vos fourches pour remuer le foin, vos fléaux pour battre le
grain!... Au revoir, Jean Sauvage! mes amis, plaisir et bonne santé à
tous!...
Et le maréchal s'éloigna avec ses invités, au milieu des acclamations
réitérées des paysans.
Catherine Lefebvre cependant, bien qu'impressionnée par l'attitude et
par les paroles de Jean Sauvage, car elle sentait que ce paysan briard
exprimait les craintes, les pressentiments et les alarmes de tous les
Français, voulut dissiper les inquiétudes qui s'étaient répandues parmi
les invités.
—Venez faire un tour dans les galeries du château! dit-elle gaiement.
On ne vous a pas tout fait voir, et nous avons, comme tout seigneur,
notre galerie des ancêtres à montrer!... Allons, Henriot, donne le
bras à ta fiancée; moi, je m'en vais avec Lefebvre, bras dessus, bras
dessous, comme autrefois...
—Comme toujours, ma bonne Catherine! répondit Lefebvre, offrant avec
empressement son bras à sa femme.
Et tous deux, guidant le cortège des invités, comme à une noce
villageoise, montèrent processionnellement le perron du château.
Là, après avoir parcouru vestibules, salons d'honneur, chambres de
gala et salles à manger de grande réception, la maréchale conduisit le
cortège vers une galerie, sur la porte de laquelle était peinte une
épée à coquille simple, épée ancienne, de simple garde ou de sergent,
croisée d'un bâton de maréchal avec une couronne ducale et un chapeau
de vivandière au-dessus, armoiries singulières et naïves.
On entra. La pièce était nue. Une série d'armoires fermées garnissait
seulement les murailles.
Catherine ouvrit la première de ces armoires.
Accrochée, une robe de toile, à petits bouquets fanés, pendait auprès
d'un jupon court, surmontée d'un bonnet à barbes de dentelles.