ARÊTIER, s. m. Pièce de charpente inclinée qui forme l'encoignure d'un

comble, vient s'assembler à sa partie inférieure aux extrémités de

l'enrayure, à son sommet dans le poinçon, et sur laquelle s'assemblent

les empanons (voy. CHARPENTE). Les plombiers nomment aussi arêtier la

lame de plomb qui, maintenue par des pattes, et ornée quelquefois d'un

boudin, de crochets et d'ornements saillants, sert à couvrir les angles

d'un comble en pavillon ou d'une flèche (voy. PLOMBERIE, FLÈCHE).

Autrefois, et dans quelques provinces du nord, les charpentiers et les

couvreurs disaient et disent encore: _Erestier_.

ARÊTIÈRE, s. f. Tuile dont la forme épouse et recouvre l'angle des

couvertures en terre cuite sur l'arêtier. Pour les couvertures en tuiles

creuses les arêtières ne sont que des tuiles plus grandes et plus

ouvertes, dans leur partie large ou inférieure, que les tuiles

ordinaires; mais pour les couvertures en tuiles plates les arêtières

étaient munies de crochets dans leur concavité pour les empêcher de

glisser les unes sur les autres. Nous avons vu d'anciennes

tuiles-arêtières ainsi fabriquées en Bourgogne et en Champagne. L'usage

était dans des monuments d'une date fort ancienne d'orner le dos des

arêtières par un simple bouton qui était destiné de même à empêcher le

glissement de ces tuiles d'angles. Les manuscrits des XIIe, XIIIe et

XIVe siècles figurent souvent des arêtières de combles couverts en

tuiles, décorées de crochets; en Champagne, en Alsace il existe encore

sur quelques édifices de rares exemples de ces arêtières ornées (voy.

TUILE).

ARGENT, s. m. Ce métal a rarement été employé dans la décoration des

édifices pendant le moyen âge. La promptitude avec laquelle il passe à

l'état d'oxyde ou de sulfure d'argent a dû le faire exclure, puisque

alors de blanc brillant il devient noir irisé. Cependant le moine

Théophile qui écrivait au XIIe siècle, dans son _Essai sur divers arts_,

parle de feuilles d'argent appliquées sur les murs ou les plafonds; il

donne aussi le moyen de nettoyer des plaques d'or ou d'argent fixées au

moyen de clous. En effet dès les premiers siècles du moyen âge on

revêtissait souvent des autels, des châsses, des tombeaux en bois ou en

pierre de plaques d'argent naturel ou doré. Dom Doublet dit dans son

ouvrage sur les antiquités de l'abbaye de Saint-Denis, que le roi

Dagobert fit couvrir l'église de ce monastère de «plomb partout, excepté

en certaine partie tant du dessus que du dedans de ladite église qu'il

fit couvrir d'argent, à sçavoir à l'endroit où reposoient iceux saincts

martyrs...[247]»

A l'imitation de certains ouvrages du Bas-Empire, pendant la période

romane, on incrustait souvent des parties d'argent dans les bronzes qui

recouvraient les portes des églises, les jubés, les tombeaux; des

figures avaient souvent les yeux ou les broderies de leurs vêtements en

argent ciselé. Dans les oeuvres de grande orfévrerie monumentale,

l'argent doré (vermeil) jouait un grand rôle (voy. AUTEL, CHASSE,

TOMBEAU).

A partir du XIIIe siècle, on décora souvent les intérieurs des édifices

de plaques de verre coloré sous lesquelles, pour leur donner plus

d'éclat, on apposait des feuilles d'argent battu (voy. APPLICATION).

[Note 247: _Hist. de l'abb. de Saint-Denys en France_, par

F. J. Doublet, religieux de ladite abbaye, liv. IV, p.

1197.]

ARMATURE, s. f. On désigne par ce mot toute combinaison de fer ou de

bois destinée à renforcer ou maintenir un ouvrage de maçonnerie ou de

charpente; aussi les compartiments de fer dans lesquels les panneaux des

vitraux sont enchâssés. Pendant la période romane, le fer était peu

employé dans les constructions; on ne pouvait le forger que par petites

pièces, les moyens mécaniques faisant défaut. Pour résister à la poussée

des voûtes, pour relier des murs, on noyait des pièces de bois dans

l'épaisseur des maçonneries, maintenues entre elles par des broches de

fer; mais c'était là des chaînages (voy. ce mot) plutôt que des

armatures proprement dites. Lorsque, par suite de l'adoption du système

de construction ogivale, l'architecture devint à la fois plus légère et

plus compliquée, lorsque les édifices durent prendre une grande étendue,

le fer fut appelé à jouer un rôle assez important dans l'art de bâtir,

et dès la fin du XIIe siècle déjà, dans le nord de la France, on crut

devoir l'employer en grande quantité pour relier et donner du nerf aux

maçonneries. L'emploi de cette matière, dont alors on connaissait peu

les fâcheux effets, hâta souvent la ruine des monuments au lieu de la

prévenir (voy. CHAÎNAGE, CRAMPON). Pour la charpente le fer ne fut

employé que fort tard, et pendant toute la période ogivale on n'en fit

point usage (voy. CHARPENTE); Les charpentiers du moyen âge jusqu'à la

fin du XVIe siècle ne cherchèrent d'autres combinaisons que celles

données par un judicieux emploi du bois, sans le secours des ferrements.

Toutes les grandes charpentes anciennes, y compris celles des flèches,

sont construites sans un seul morceau de fer; les tirants, les

enrayures, les clefs pendantes, les armatures, sont uniquement en bois,

sans un boulon, sans une plate-bande. Si l'art de la serrurerie était

appelé à prêter son concours à la maçonnerie, il était absolument exclu

de la charpente, et n'apparaissait seulement que pour s'associer à la

plomberie décorative (voy. PLOMBERIE). Il est certain que les nombreux

sinistres qui avaient suivi immédiatement la construction des grands

monuments voûtés dans le nord (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE) avaient

inspiré aux architectes des XIIe et XIIIe siècles une telle défiance,

qu'ils ne croyaient pas pouvoir se passer du fer dans la combinaison des

maçonneries destinées à résister à la poussée des voûtes élevées; c'est

ainsi que l'on peut expliquer la prodigieuse quantité de chaînes et

crampons en fer que l'on retrouve dans les maçonneries de ces époques.

Ce n'est que le manque de ressources suffisantes qui forçait les

architectes de ne pas prodiguer le fer dans leurs constructions; mais

lorsque des raisons d'économie ne les retenaient, ils ne l'épargnaient

pas. Ainsi on a lieu d'être surpris en voyant que les arêtes de la voûte

absidale de la Sainte-Chapelle de Paris sont éclissées chacune par deux

courbes de fer plat posées de champs le long de leur paroi (1). Ces

bandes de fer, qui ont environ 0.05c de plat sur 0.015m d'épaisseur,

sont reliées entre elles par des gros rivets ou boulons, qui passent à

travers la tête des claveaux. Elles datent évidemment de l'époque de la

construction, car elles n'auraient pu être posées après coup; elles

s'assemblent à la clef au moyen de V également en fer rivés avec elles,

et les rendant ainsi toutes solidaires au sommet de la voûte. Ce

surcroît de résistance était superflu, et ces arêtes n'avaient pas

besoin de ce secours; c'est le seul exemple que nous connaissions d'une

armature de ce genre, et cependant il existe un grand nombre de voûtes

plus légères que celles de la Sainte-Chapelle-du-Palais qui, bien

qu'elles n'en fussent point pourvues, ont parfaitement conservé la

pureté de leur courbe.

La ferronnerie forgée avait dès la fin du XIIe siècle pris un grand

essor. On peut s'en convaincre en voyant avec quelle habileté sont

traitées les pentures qui servent à pendre les portes à cette époque;

cette habitude de manier le fer, de le faire obéir à la main du

forgeron, avait dû engager les architectes à employer le fer pour

maintenir les panneaux des vitraux destinés à garnir les grandes

fenêtres que l'on commençait alors à ouvrir dans les édifices

importants, tels que les églises. À la fin du XIIe siècle les fenêtres

n'étaient point encore divisées par des meneaux de pierre, et déjà

cependant on tenait à leur donner une largeur et une hauteur

considérables; force était donc de diviser leur vide par des armatures

de fer, les panneaux de verres assemblés avec du plomb ne pouvant

excéder une surface de soixante à quatre-vingts centimètres carrés sans

risquer de se rompre (voy. FENÊTRE, VITRAIL). Les armatures d'abord

simples, c'est-à-dire composées seulement de traverses et de montants

(2), prirent bientôt des formes plus ou moins compliquées, suivant le

dessin donné aux panneaux légendaires des vitraux, et se divisèrent en

une suite de cercles, de quatre-feuilles, de carrés posés en pointe, de

portions de cercles se pénétrant, etc. Nous donnons ici (3, 4 et 5)

divers exemples de ces sortes d'armatures[248]. Un des plus curieux

spécimens de ces fermetures en fer se voit dans la petite église de

Notre-Dame de Dijon. Cette église appartient à la première moitié du

XIIIe siècle; les deux pignons de la croisée prennent jour par deux

grandes roses dépourvues de compartiments de pierre. Des armatures en

fer maintiennent seules les vitraux. Voici (6) le dessin d'ensemble de

ces armatures qui présentent un beau champ à la peinture sur verre, et

dont les compartiments adroitement combinés sont d'un bon effet et d'une

grande solidité.

L'assemblage de ces pièces de fer est toujours fort simple, peut être

facilement posé, déposé ou réparé, toutes les pièces étant assemblées à

tenons et mortaises, sans rivets ni goupilles; quant aux vis, leur

emploi n'était pas alors connu dans la serrurerie. Le détail que nous

donnons ici (7) fera comprendre le système d'attache de ces ferrements.

Ces fers, forgés à la main et sans le secours des cylindres, sont assez

inégaux d'épaisseur; en moyenne ils ont 0.03c de plat sur 0.022c

d'épaisseur. Comme dans toutes les armatures, les panneaux de vitraux

sont maintenus au moyen de pitons et de clavettes disposés comme

l'indique le détail (8). Les renforts qui reçoivent les tenons sont en

dehors, et les pitons en dedans, là où les fers s'affleurent tous pour

recevoir les panneaux de verres.

Lorsque vers le milieu du XIIIe siècle les grandes fenêtres furent

garnies de meneaux de pierre, les armatures de fer durent perdre de leur

importance. Cependant on conserva encore dans les monuments que l'on

tenait à décorer avec soin, entre les colonnettes des meneaux, des

armatures formant des compartiments variés ainsi qu'on peut le voir à la

Sainte-Chapelle. Mais au XIVe on cessa de poser des armatures

contournées entre les meneaux, et on en revint aulx traverses et

montants. On donnait alors aux sujets légendaires des vitraux de plus

grandes dimensions, et les encadrements en fer ne pouvaient affecter des

formes qui eussent gêné les peintres verriers dans leurs compositions

(voy. VITRAIL).

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3, 4 et 5]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Note 248: La fig. 3 est l'armature de la grande fenêtre

centrale de la façade occidentale de la cathédrale de

Chartres (fin du XIIe siècle).

La fig. 4, d'une fenêtre de la nef de la

cathédrale de Chartres (1210 à 1230)

La fig. 5, d'une fenêtre de chapelle de la

Vierge de la cathédrale du Mans (1220 à 1230).]

ARMOIRE, s. f. Est un réduit ménagé dans la muraille, clos, destiné à

renfermer des objets ayant quelque valeur; ou un meuble en menuiserie,

composé d'un fond, de côtés, d'un dessus et d'un dessous, fermé par des

ventaux, et disposé dans les édifices ou les appartements d'une manière

permanente. Nous ne nous occuperons ici que des armoires fixes,

_immeubles par destination_, suivant le langage moderne, les objets

mobiliers sortant de notre sujet.

Dans les plus anciennes abbayes, à côté du cloître, était ménagé un

cabinet ou un simple enfoncement dans la muraille, appelé _Armarium_,

_Armariolus_, dans lequel les religieux renfermaient pendant le travail

aux champs les livres dont ils se servaient journellement. À côté des

autels une armoire était réservée autrefois, soit pour conserver sous

clefs le saint sacrement, soit pour renfermer les objets nécessaires au

service de la messe ou les trésors[249]. Dom Doublet, dans ses

_Antiquités de l'abbaye de Saint-Denis_, dit qu'auprès de l'autel des

saints martyrs «il y a plusieurs choses précieuses et saintes.

Premièrement au costé droit en une armoire est gardé l'un des précieux

clouds, etc... Au costé senestre de l'autel en une grande armoire est le

sacré chef de saint Denis l'Aréopagite, apostre de France, etc.» Dans le

_Traité de l'exposition du saint sacrement_, de J. B. Thiers, on lit ce

passage: «avant que les tabernacles fussent devenus aussi communs qu'ils

le sont présentement parmi nous, en la plupart des églises,

l'eucharistie était renfermée dans des armoires à côté des autels, dans

des piliers, ou derrière les autels. Il se trouve encore aujourd'hui

quantité de ces armoires dont on se sert en bien des lieux pour

conserver les saintes huiles, ainsi que l'ordonne le concile provincial

d'Aquilée en 1596[250]. J. Baptiste de Constance, archevêque de Cozence

en Calabre, qui vivait sur la fin du dernier siècle (XVIIe), témoigne

que de son temps il n'y en avait plus aucune dans les églises de son

archevêché: _La coutume_, dit-il[251], qu'on avoit de conserver le

très-saint sacrement dans des armoires bâties dans la muraille à côté de

l'autel. est déjà perdue partout ce diocèse, encore qu'elles fussent

ornées par le dehors d'images et peintures d'or et d'azur, selon

l'ancien usage non plus approuvé par la sainte Église, ains d'icelle

saintement retranché par plusieurs raisons[252].»

Nous donnons ici (1) une armoire de ce genre ménagée dans les arcatures

des soubassements des chapelles du choeur de l'église abbatiale de

Vézelay (commencement du XIIIe siècle). Les ventaux de ces armoires,

enlevés aujourd'hui, étaient ornés de ferrures dorées et de peintures.

Voici (2) une armoire copiée sur un des bas-reliefs des soubassements du

portail de la cathédrale de Reims, qui peut donner une idée de ces

meubles fixes placés à côté des autels.

Les précieuses reliques de la Sainte-Chapelle du Palais à Paris étaient

renfermées dans une armoire posée sur une crédence à jour, et cette

crédence était elle-même montée sur la voûte de l'édicule construit

derrière le maître-autel. Cette armoire s'appelait la grande châsse.

«C'est, dit Jérôme Morand, une grande arche de bronze doré et ornée de

quelques figures sur le devant; elle est élevée sur une voûte gothique

sise derrière le maître-autel, au rond-point de l'église, et est fermée

avec dix clefs de serrures différentes, dont six ferment les deux portes

extérieures; et les quatre autres un treillis intérieur à deux

battants...[253]» (voy. CHASSE).

Il existe encore dans l'ancienne église abbatiale de Souvigny une grande

armoire de pierre du commencement du XVe siècle, qui est fort riche et

servait à renfermer des reliques; elle est placée dans le transsept du

côté sud. Les volets sont en bois et décorés de peintures; nous la

donnons ici (3), c'est un des rares exemples de ces meubles à demeure si

communs autrefois dans nos églises, et partout détruits, d'abord par les

chapitres, moines ou curés du siècle dernier, puis par la révolution.

Dans les habitations privées, dans les salles et tours des châteaux, on

retrouve fréquemment des armoires pratiquées dans l'épaisseur des murs.

Nous reproduisons (4) le figuré de l'une de celles qui existent encore

dans la grosse tour carrée de Montbard, dont la construction remonte au

XIIIe siècle.

Ces armoires étaient destinées à conserver des vivres; quelquefois elles

sont ventilées, divisées par des tablettes de pierre ou de bois. On

remarquera avec quel soin les constructeurs ont laissé des saillies à la

pierre aux points où les gonds prennent leurs scellements, et où le

verrou vient s'engager (voy. GACHE, GOND, VERROU).

[Illustration: Fig. 1 et 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Note 249: _Armariolum_, tabernaculum in quo Christi

corpus asservatur. Statuta ecclesiæ Leodiensis ann. 1287,

apud Martenium, tom. 4, Anecdotorum col. 841: _Corpus Domini

in honesto loco sub altari vet in armariolo sub clave

sollicite custodiatur._

_Armariolus_, parvum armarium. Bern. Ordo Cluniac., part. I,

cap. 25: _Factus est quidam armariolus ante faciem majoris

altaris... in quo nihil aliud reconditur præter illa

ustensilia, quæ necessaria sunt ad solemnia dumtaxat, in

conventu agendarum, id est, duo calices aurei, etc._ (Du

Cange.)]

[Note 250: Rubric. 16: _In dictis fenestellis bene munitis

serventur olea sacra in vasculis argenteis sub sera firma,

et clavi._]

[Note 251: Traduct. franç. de ses _Avertissements aux

recteurs, curés, prêtres et vicaires_. Bordeaux, 1613; Lyon,

1644.]

[Note 252: _Traité de l'exposition du saint sacrement_,

par J. B. Thiers, Dr en théol, t. Ier, p. 38 et 39. Avignon,

1777.]

[Note 253: _Hist. de la Sainte-Chapelle du Palais_, par S.

Jérôme Morand. Paris, 1790.]

ARMOIRIE, s. f. Lorsque les armées occidentales se précipitèrent en

Orient, à la conquête du saint sépulcre, leur réunion formait un tel

mélange de populations différentes par les habitudes et le langage,

qu'il fallut bien adopter certains signes pour se faire reconnaître des

siens lorsqu'on en venait aux prises avec l'ennemi. Les rois,

connétables, capitaines et même les simples chevaliers qui avaient

quelques hommes sous leur conduite, afin de pouvoir être distingués dans

la mêlée au milieu d'alliés et d'ennemis dont le costume était à peu

près uniforme, firent peindre sur leurs écus des signes de couleurs

tranchées, de manière à être aperçus de loin. Aussi les armoiries les

plus anciennes sont-elles les plus simples. Dès le XIe siècle déjà

l'usage des tournois était fort répandu en Allemagne, et les combattants

adoptaient des couleurs, des emblèmes, qu'ils portaient tant que

duraient les joûtes; toutefois, à cette époque, les nobles joûteurs

semblent changer de devises ou de signes et de couleurs à chaque

tournoi. Mais lorsque leurs écus armoriés se furent montrés devant les

infidèles, lorsque, revenus des champs de bataille de l'Orient, les

chrétiens occidentaux rapportèrent avec eux ces armes peintes, ils

durent les conserver autant comme un souvenir que comme une marque

honorable de leurs hauts faits. De tout temps les hommes qui ont

affronté des périls ont aimé conserver les témoins muets de leurs

longues souffrances, de leurs efforts et de leurs succès. Les armes

émaillées de couleurs variées, de figures singulières, portant la trace

des combats, furent religieusement suspendues aux murailles des châteaux

féodaux; c'était en face d'elles que les vieux seigneurs racontaient

leurs aventures d'outre-mer à leurs enfants, et ceux-ci s'habituaient à

considérer ces écus armoyés comme un bien de famille, une marque

d'honneur et de gloire qui devait être conservée et transmise de

génération en génération. C'est ainsi que les armoiries, prises d'abord

pour se faire reconnaître pendant le combat, devinrent héréditaires

comme le nom et les biens du chef de la famille. Qui ne se rappelle

avoir vu, après les guerres de la Révolution et de l'Empire, un vieux

fusil rouillé suspendu au manteau de la cheminée de chaque chaumière?

Les armoiries devenues héréditaires, il fallut les soumettre à de

certaines lois fixes, puisqu'elles devenaient des titres de famille. Il

fallut blasonner les armes, c'est-à-dire, les expliquer[254]. Ce ne fut

toutefois que vers la fin du XIIe siècle que l'art héraldique posa ses

premières règles[255]; pendant le XIIIe siècle il se développa, et se

fixa pendant les XIVe et XVe siècles. Alors la science du blason était

fort en honneur; c'était comme un langage réservé à la noblesse, dont

elle était jalouse, et qu'elle tenait à maintenir dans sa pureté. Les

armoiries avaient pendant le XIVe siècle pris une grande place dans la

décoration, les étoffes, les vêtements; c'est alors que les seigneurs et

les gens de leurs maisons portaient des costumes armoyés. Froissart,

dans ses chroniques, ne fait pas paraître un noble de quelque importance

sans faire suivre son nom du blason de ses armes. Les romans des XIIIe

et XIVe siècles, les procès-verbaux de fêtes, de cérémonies, sont

remplis de descriptions héraldiques. Nous ne pouvons dans cet article

que donner un aperçu sommaire de cette science, bien qu'elle soit d'une

grande utilité aux architectes qui s'occupent d'archéologie. Faute d'en

connaître les premiers éléments, nous avons vu de notre temps commettre

des bévues dont le moindre inconvénient est de prêter au ridicule. C'est

une langue qu'il faut s'abstenir de parler si on ne la connaît bien.

Louvan Geliot; dans son _Indice armorial_ (1635), dit avec raison: «que

la cognoissance des diverses espèces d'armoiries, et des parties dont

elles sont composées, est tellement abstruse, et les termes si peu

usitez dans les autres sujets d'escrire, ou de parler, qu'il faut

plusieurs années pour sonder le fond de cet abyme, et une longue

expérience pour pénétrer jusques au coeur et dans le centre de ce chaos.»

Depuis cet auteur, le P. Menestrier particulièrement a rendu l'étude de

cette science plus facile; c'est surtout à lui que nous empruntons le

résumé que nous donnons ici.

Trois choses doivent entrer dans la composition des armoiries: les

_émaux_, l'_écu_ ou _champ_, et les _figures_. Les émaux comprennent: 1°

les _métaux_ qui sont: _or_, ou jaune; _argent_, ou blanc; 2° les

couleurs qui sont: _gueules_, qui est rouge, _azur_, qui est bleu,

_sinople_, qui est vert, _pourpre_, qui est violet tirant sur le rouge,

_sable_, qui est noir; 3° les _pannes_ ou _fourrures_, qui sont:

_hermine_ et _vair_, auxquelles on peut ajouter la _contre-hermine_ et

le _contre-vair_. Les émaux propres à l'hermine sont argent ou blanc

pour le champ, et sable pour les mouchetures (1); le contraire pour la

contre-hermine, c'est-à-dire, sable pour le fond, et argent ou blanc

pour les mouchetures[256]. Le vair est toujours d'argent et d'azur, et

se représente par les traits indiqués ici (2). Le contre-vair est aussi

d'argent et d'azur; il diffère du vair en ce que, dans ce dernier, le

métal est opposé à la couleur, tandis que dans le contre-vair le métal

est opposé au métal, et la couleur à la couleur (3). Le vair en pal ou

appointé se fait en opposant la pointe d'un vair à la base de l'autre

(4).

Quelquefois l'hermine et le vair adoptent d'autres couleurs que celles

qui leur sont propres; on dit alors herminé ou vairé de tel ou tel

émail, par exemple: Beaufremont porte _vairé d'or et de gueules_ (5).

Une règle générale du blason est de ne mettre point couleur sur couleur

à la réserve du pourpre, ni métal sur métal; autrement les armoiries

seraient fausses, ou du moins à _enquérir_. On désigne par armes à

enquérir celles qui sortent de la règle commune, qui sont données pour

quelque acte remarquable; dans ce cas on peut mettre couleur sur

couleur, métal sur métal. L'intention de celui qui prend de pareilles

armes est de s'obliger à rendre compte du motif qui les lui a fait

adopter.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 1 - (A) · 第 44 / 47 段